Part 11
Nicolas eut bientôt éventré le mur élevé par don Henriquez. Alors, il s’avança, dans le couloir, jusqu’à la porte de la basse-cour, dont les ais disjoints lui permirent de voir l’aube qui éclairait le jardin de ses teintes livides. Par dérision, l’écuyer avait laissé la clef dans la serrure, en dedans, et était parti en tirant la lourde porte. Nicolas l’entr’ouvrit. La basse-cour était déserte.
Le jour se levait à peine que Nicolas soutenant Monette traversait le potager et arrivait enfin à la ruelle. Tremblants, exténués, souillés de boue, ils durent aller par les rues et se cacher plus d’une fois au passage d’une patrouille ou d’une escouade du guet. Au sortir d’un tel danger, ils se retrouvaient plus timides. Une heure et plus, deux heures peut-être se passèrent avant qu’ils heurtassent à la porte de l’hôtel d’Aronville. A grand’peine purent-ils se faire ouvrir et obtenir la permission d’entrer. Deux cavaliers logés chez Mme d’Aronville, et qui sortaient pour promener leurs chevaux, reconnurent Nicolas et expliquèrent au suisse qu’à M. d’Oultry seul appartenait le soin de régler la chose avec son valet.
Une fois entrés, les fugitifs tombèrent tous deux devant la vaste cheminée de la cuisine, où Marion allumait le feu. Et la pauvre servante faillit flamber avec sa bourrée, tant elle demeura stupéfaite de voir «ces deux jeunesses pleurant d’un œil, riant de l’autre, et plus défaits et minables que des déterrés».
--Ah! bonne Marion! s’écria Nicolas en l’embrassant, vous ne croyez pas si bien dire!
* * * * *
Les grands événements sont souvent commandés par de petites causes. Si M. le Cardinal ne fut pas assassiné le lendemain, comme M. de Montrésor l’avait réglé, c’est que le conspirateur apprit, sur le coup de midi, l’évasion de Nicolas et de Monette. Ne doutant point que le complot ne fût éventé, il résolut cependant de jouer le tout pour le tout et ordonna à l’écuyer Henriquez de tenir la chose secrète.
Mais, au moment où Monsieur, debout près du Cardinal, cherchait un encouragement dans les yeux de son confident Montrésor, il vit celui-ci pâlir et détourner la tête. Trop heureux de saisir un tel prétexte, le frère du roi Louis XIII ne se découvrit pas, et Son Éminence rentra tranquillement dans sa maison. Et M. de Montrésor, la rage au cœur, les sourcils froncés, dut faire bonne mine à M. d’Oultry, qui le saluait avec une courtoisie affectée et poussait en avant le jeune Nicolas:
«Souffrez, mon cher comte, que je vous présente mon valet Nicolas. Je vous constitue juge de son cas. Ce drôle a laissé tomber chez vous, ou pour mieux dire chez la marquise de Nérissins, votre grande amie, pas plus tard que la nuit dernière, une paire de pistolets que je lui donnai à essayer et auxquels je tiens fort. Renvoyez-moi ces objets et ne retirez pas à ce belître, dont la simplicité égale la négligence, la seule chance qui lui reste de ne pas toucher cent coups de bâton.»
M. de Montrésor ne répondit rien; les pistolets furent rendus; Mme de Nérissins quitta Amiens le soir même, escortée par don Henriquez et quelques-uns de ses familiers, et M. le Cardinal ne sut jamais ce qu’il dut au petit Nicolas.
--Fais bien attention! Que Son Éminence n’apprenne point cette belle histoire, mon pauvre Nicolas, car nous pourrions, toi et moi, sans compter Mme d’Aronville et ta Monette, être logés, aux frais du Roy dans une belle prison. C’est un secret d’État, et notre intérêt commun nous condamne au silence.
Ainsi avait parlé M. d’Oultry, après que Nicolas lui eut donné l’emploi de sa nuit. Et c’est peut-être cet intérêt commun qui obligea Mme d’Aronville à épouser M. d’Oultry dès la fin de la guerre et à retenir Nicolas et Monette près de sa personne.
--Apprends avec ménagements à ta Monette, quoique tu n’oses rien lui dire, qu’elle est à la fois orpheline et fiancée, dit Mme d’Aronville au petit berger.
Et M. d’Oultry ajouta:
--On les mariera aux prochains abricots, et on leur donnera une ferme que l’on ne brûlera plus, s’il plaît à Dieu!
Mai 1908.
La Légende singulière et naïve des Sept Dormants d’Éphèse
A Monsieur Étienne Lamy.
Au temps de l’empereur Decius, une persécution terrible s’abattit sur les communautés chrétiennes. Les partisans de l’ancien ordre de choses, en majorité dans les conseils, réussirent à présenter les fidèles du Christ comme une tourbe turbulente de pernicieux novateurs, ennemis de l’État, contempteurs de ses dieux et de ses lois, lésant la majesté de César, déniant son autorité légitime et insultant sa personne sacrée par un refus impie d’en reconnaître la divinité vénérée de tous les bons citoyens.
La persécution s’étendit sur toutes les provinces de l’Empire; celle d’Asie ne fut non plus épargnée que les autres. On dit même que l’Empereur s’y porta de sa personne, afin d’augmenter par sa présence l’autorité de ses magistrats. Tous les chrétiens furent sommés de sacrifier publiquement aux faux dieux.
Les chrétiens de la ville d’Éphèse furent particulièrement recherchés, car, depuis l’apostolat de Paul, ses communautés brillaient entre toutes par leur édifiante piété. A l’arrivée de l’Empereur, les autels du paganisme se relevèrent en maints lieux. La multitude servile témoignait ainsi de son zèle, dans l’espoir des largesses impériales. Et tous ceux que l’on soupçonnait d’appartenir à la religion du Christ furent amenés devant les idoles, auxquelles on leur ordonnait d’offrir les sacrifices prescrits. S’ils refusaient, on les traînait en prison pour y attendre le dernier supplice.
Et, quand les exécutions commencèrent, la crainte du trépas arracha à plus d’un l’apostasie qui perd l’âme pour sauver le corps. Mais la plupart des chrétiens préférèrent la mort à la renonciation de la foi; et, comme il arriva souvent, ce furent de faibles femmes et de tendres enfants qui donnèrent au monde l’exemple de la constance dans les tourments. On ne vit bientôt plus que corps sanglants crucifiés ou suspendus aux murs et aux portes de l’enceinte, que têtes fichées sur des piques. Les oiseaux du ciel et les bêtes de la terre se repaissaient, aux yeux de tous, de ces lamentables débris.
Mais, si les âmes fermes trouvaient là un sujet d’édification et un encouragement à servir Dieu au péril de leur corps périssable, il n’était que trop d’âmes tièdes et molles pour renier le Christ et acheter la vie en foulant aux pieds le divin symbole de la foi. Et, comme pour ajouter à leur infamie, beaucoup de ces apostats dénoncèrent leurs amis et leurs proches. On vit l’époux livrer l’épouse, les pères livrer leurs enfants, les fils et les filles trahir leur mère. Et les derniers fidèles se demandaient si les temps annoncés par Jean n’étaient pas arrivés où l’Antéchrist, descendu parmi les hommes, détruirait de ses mains sacrilèges l’édifice miraculeux construit par le Fils de Dieu.
* * * * *
Or, parmi les chrétiens les plus fervents et qui ne désespérèrent point de la miséricorde divine, brillaient entre tous sept jeunes garçons. Martin, Jean, Maximilien, Jamblique, Denis, Antonin, Exacustade, tels étaient leurs noms, et ils appartenaient aux premières familles de la ville. Leur piété exemplaire devait attirer tout d’abord l’attention des délateurs à l’affût des découvertes profitables, tant était grande la générosité des pontifes des faux dieux. Ces délateurs surprirent les sept nobles enfants, un jour que, prosternés dans une chapelle, ils se couvraient la tête de cendres, en signe de deuil, et se frappaient la poitrine, en suppliant Dieu de leur permettre de ne point faiblir à l’heure suprême que chacun d’eux sentait proche.
Les sept enfants étaient de trop illustre origine pour que les misérables espions ne les reconnussent point tout d’abord. L’un de ces délateurs dit à ses compagnons:
--Les dieux nous aiment qui mettent aujourd’hui entre nos mains des coupables dont la capture réjouira l’âme de notre magnifique Empereur. Continuez de faire le guet. Pour moi, je cours au Palais pour raconter ce que nous avons vu.
Et, aussitôt arrivé, le délateur se jeta aux pieds de Decius, et, baisant ses brodequins de pourpre:
--O César, puissant au-dessus des puissants, miroir de justice, source de tout bien, souffriras-tu que les premiers de ta ville, bravant tes édits, continuent de sacrifier impunément à ce prétendu dieu que les Juifs eux-mêmes méprisent, tant ils le trouvent ridicule et odieux? J’ai vu, César,--les dieux éloignent tout mal de ta face radieuse!--j’ai vu Maximilien, le propre fils du préfet d’Éphèse, j’ai vu Martin et Antonin, dont le père compte parmi tes généraux, et aussi Denis, d’autres encore, sept en tout, adorant Christ. Je les ai entendus maudissant ton saint nom et tournant en dérision les Dieux de l’Empire!
--Relève-toi, répondit l’Empereur. Tu fis ton devoir en observant ces choses et en me les rapportant fidèlement. Fussent-ils assis sur les marches de mon trône, les coupables ne sauraient détourner de leur tête la hache du licteur. Va donc, et, porteur de mon sceau que je te confie, requiers les centurions de garde. Ils te donneront des hommes pour t’aider à saisir ces rebelles. Ma volonté est qu’on les prenne vivants, car j’entends qu’on en fasse un exemple pour glacer de crainte le cœur de ces chrétiens détestables. Ainsi, s’il plaît aux Dieux, verrons-nous la fin de ces troubles, et l’ordre sera rétabli dans Éphèse. Va donc, et qu’on me ramène ces jouvenceaux: je les veux interroger en personne.
Mais, sans se laisser troubler par l’appareil de la majesté impériale, Maximilien, une fois en présence de Decius, confessa hardiment sa foi:
--Tu me demandes, ô César,--et vive à jamais ton nom!--pourquoi mes compagnons et moi nous refusons de sacrifier aux dieux dont se dresse ici l’autel? Tous nous te répondons par ma voix: Nous obéissons à un dieu qui habite le ciel, et ce ciel et la terre sont remplis de sa gloire. C’est vers lui, en tous temps, que montent nos prières, et ce sont là les seuls sacrifices qui lui plaisent. Mais, dût notre corps être détruit,--car de nos âmes ta puissance, ô César, est incapable de disposer,--nous ne nous abaisserons point jusqu’à sacrifier à ces vains simulacres, non plus qu’à les adorer.
A ces paroles audacieuses l’Empereur n’accorda point de réponse. Il ordonna à ses officiers d’enlever à ces jeunes gens leur ceinture militaire, insigne de leur condition noble, et établit ainsi qu’il réservait leur cause devant son propre tribunal, comme celle de rebelles et contempteurs des Dieux. Il ordonna encore qu’on les gardât dans une étroite prison où ils pourraient réfléchir à loisir sur la gravité de leur faute, faire un retour sur eux-mêmes et répudier leurs erreurs.
--Laissons au temps, dit-il, le soin de les amender. Leur tendre jeunesse, au moins autant que leur naissance, nous défend d’employer contre eux les moyens violents des tortures. Il convient que les sages dont je suis entouré usent de la persuasion pour faire revenir ces têtes folles à des sentiments plus dignes de leur illustre origine. J’entends qu’on les interroge prudemment sur cette prétendue religion chrétienne à quoi ils se prétendent tant attachés. Par les voies de la douceur on les acheminera certainement vers le repentir, et ce ne sera pas en vain qu’ils s’adresseront alors à ma miséricorde. En attendant, qu’on les charge de chaînes et que leur condition ne soit point meilleure que celle des autres prisonniers. Je veux, toutefois, que, dans quelques jours, on leur permette d’aller librement par la ville, afin que l’on puisse se rendre compte de leurs actes. Et l’on me tiendra fidèlement au courant.
* * * * *
Aussitôt remis en liberté, ces jeunes gens s’empressèrent de regagner la maison paternelle. Suivant une résolution prise en commun, ils demandèrent chacun à leur mère autant d’argent qu’elle en pouvait donner; car ils étaient décidés à s’enfuir de la ville pour échapper à la colère de l’Empereur. Ils comprenaient très bien qu’on ne les avait mis en liberté que dans l’intention de les espionner et d’arrêter les chrétiens leurs amis. Les sept enfants partirent donc munis d’argent. Mais leur charité était telle que la majeure partie de cet argent fut répandue par eux en aumônes. Ils ne gardèrent par devers eux que le strict nécessaire. Puis ils sortirent d’Éphèse après s’être couverts de pauvres vêtements, de telle sorte que les gardiens des portes, les prenant pour de chétifs campagnards, les laissèrent librement passer.
Alors ils s’assirent dans la campagne et tinrent conseil. Maximilien parla le premier:
--Si vous m’en croyez, ô mes frères en Jésus, nous nous retirerons dans quelqu’une de ces carrières abandonnées où personne n’a mis le pied depuis peut-être cent ans. Là, loin de tout danger, nous passerons ces temps d’affliction à prier Dieu qu’il éloigne de notre chère Éphèse cet orage de persécution. Aussi bien de tels malheurs ne peuvent-ils indéfiniment durer.
--Sans aucun doute, repartit Martin, ce projet, ô Maximilien, t’est dicté par l’esprit de la suprême sagesse. Mais ne crains-tu pas que, retirés dans ces carrières où nous ne pourrons ni semer ni moissonner, la faim ne nous réduise à un tel degré de misère que nous nous trouvions obligés d’aller nous livrer, nous-mêmes, à nos bourreaux?
--A cela Dieu pourvoira, fit Denis. N’a-t-il pas nourri la multitude affamée dans le désert, et tout n’est-il pas possible à celui qui marcha sur les eaux?
Mais Jean ouvrit un autre avis:
--Il faut cependant un peu aider le ciel. Je proposerai donc une entreprise à la fois moins désespérée et plus simple. Tournons-nous vers l’Orient, vers ce mont Celius que vous connaissez bien. Étant un jour à la chasse, je me trouvai tout heureux, surpris par une violente pluie, de l’asile que m’offrit une caverne dont le hasard seul me fit découvrir l’entrée. Le lieu est presque inaccessible à qui n’en connaît point le chemin. Retirés dans cette caverne dont l’entrée est si étroite qu’elle ne saurait donner passage aux ours, seules bêtes féroces dont nous puissions avoir à redouter la rencontre, nous vivrons cachés aux yeux de tous. Pour notre nourriture, quoi de plus facile que de l’aller chercher au petit marché de la basse ville? Chacun d’entre nous ira aux provisions, tour à tour. Nous aurons soin d’en prendre assez en un seul voyage pour que cela nous dure au moins une semaine. Et l’on ne fera pas attention à nous.
Les fugitifs se rallièrent à la proposition de Jean, car elle leur parut la plus sage. Ils prirent donc le chemin du mont Celius et pénétrèrent dans la caverne. Là ils vécurent désormais dans la prière et la pénitence, morts au monde et ne pensant qu’au salut de leur âme. Seul l’enfant Jamblique, que son esprit délié rendait le plus propre à cette sorte d’entreprises, se rendait de temps en temps à la ville, sous des habits de mendiant. Tout en achetant au marché ce qui était nécessaire, il s’enquérait adroitement des événements. C’est ainsi qu’il apprit, un jour, le départ de l’Empereur et, deux semaines plus tard, son retour dans la ville d’Éphèse.
* * * * *
La nature attentive et sérieuse de Decius le portait à ne négliger aucun détail des choses du gouvernement. Loin d’avoir oublié les sept jeunes chrétiens, il songeait souvent à leur obstination singulière. A la vérité, leur retour à la religion de l’Empire ne faisait pas question pour lui. Il comptait même sur cette abjuration solennelle pour décider bien des chrétiens à abandonner leurs croyances. Du reste, il ne les persécutait point par haine, mais comme ennemis de l’ordre établi.
L’Empereur manda donc à ses officiers d’amener Maximilien devant son tribunal. Maximilien étant l’aîné et le plus considérable, par son rang, parmi les coupables, l’intéressait particulièrement. Decius comptait d’ailleurs sur la force de l’exemple. Fatalement les six autres enfants suivraient celui-là dans ses résolutions. Et il laissait entendre que son abjuration solennelle était chose certaine. Aussi, à ouïr ces propos qu’on se répétait partout, ce qui restait de chrétiens dans Éphèse fut-il grandement affligé. L’enfant Jamblique, qui achetait des pains au marché, recueillit ces rumeurs et les rapporta à ses compagnons.
--Nul doute, dit Denis, que les soldats ne nous découvrent bientôt! Et, cependant, je crois entendre une voix qui me conseille de ne point désespérer. Le roi Jésus, mes frères, ne nous abandonnera pas. Prions-le! Prions moins pour nos corps périssables que pour le salut de nos âmes immortelles.
Donc, après avoir pris leur maigre repas, les sept enfants se mirent en prières. Bientôt, exténués par la misère, recrus de fatigue, ils s’endormirent d’un même temps. Ou plutôt ils crurent s’endormir, car Dieu, dans sa miséricorde, les avait appelés à lui.
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Cependant l’Empereur, travaillé par l’impatience, multipliait les ordres. Mais aucun des sept enfants ne comparaissait. Le chef de la police allait se voir obligé d’avouer qu’on avait perdu leurs traces. Il essaya de gagner du temps, rejeta sur la négligence de ses officiers la faute commise, s’embarrassa dans des propos contradictoires. Alors Decius entra dans une grande colère:
--Je crains bien, dit-il, que ces adolescents n’aient trompé ma bienveillance. Croyant que je voulais les punir du dernier supplice--ce qui a toujours été loin de ma pensée--ils auront préféré à des tourments, dont les ennemis de l’Empire exagèrent l’horreur à plaisir, une fuite des plus hasardeuses. Sans doute auront-ils succombé dans le désert sous les coups des brigands ou sous les atteintes de la soif et de la faim. Leurs misérables membres sont, à cette heure, dispersés par les bêtes immondes. Ces choses sont malheureuses parce que ces enfants appartiennent aux premières familles de la cité, et surtout parce que, venant à résipiscence, ils auraient donné un grand exemple dans cette Éphèse qui se complaît à m’obliger d’user envers elle de continuelles rigueurs et de renoncer à exercer ma clémence.
A ces paroles de l’Empereur, un des préfets du palais répondit:
--Nous ne croyons pas, ô César, que ces enfants aient cessé de vivre. Leur audace n’a pu aller jusqu’à préférer la mort honteuse des fugitifs à l’honneur de comparaître devant ton tribunal sacré. Ou bien c’est qu’ils ont été aveuglés par de pernicieux conseillers jusqu’à mettre en doute ton infaillible sagesse et ta clairvoyante équité. Quoiqu’il en soit, leurs parents comptent parmi les serviteurs les meilleurs et les adorateurs pieux de ta divine majesté. Daigne les citer à comparaître en personne. Commande-leur de parler. Le respect déliera leurs langues. Qu’ils disent où leurs enfants se cachent. Et, enfin, si l’impiété retient leurs lèvres closes, qu’il te plaise d’user contre eux de ces moyens dont la loi ne refusa jamais le secours aux magistrats. Mais nous avons l’idée que ta majesté impériale leur imposera plus de crainte encore que l’appareil des tourments. César Auguste, nous baisons la terre entre tes pieds sacrés et nous tenons prêts à exécuter tes commandements.
Sans perdre un temps précieux en reproches inutiles, l’Empereur ordonna de faire venir les pères des sept fugitifs. Et, quand ils se tinrent devant lui, il les admonesta durement:
--Où sont, s’il vous plaît, vos fils contempteurs des lois et sacrilèges que ma justice réclame? Répondez-moi sans détours et tenez-vous pour assurés que vos têtes me répondent des leurs. Si vous ne me livrez pas ces enfants sur l’heure, vous périrez.
Prosternés aux pieds de Decius, tous répondirent d’un seul cri:
--Nous sommes innocents de tout cela, par la cendre de nos ancêtres! César, pitié pour nous, et est-ce bien là ta justice! Peux-tu nous rendre responsables d’un crime que nous n’avons pas commis? Que Paulin parle pour nous! Qu’il te plaise de lui prêter une oreille favorable!
Alors Paulin, préfet d’Éphèse et père de Maximilien, ayant reçu congé de parler, flétrit les pratiques des chrétiens et témoigna de sa foi en les Dieux de l’Empire:
--Ces enfants, ô César, dont nous ignorons même aujourd’hui s’ils existent,--et les Dieux immortels savent combien nous les aimions tendrement!--ces enfants nous ont été ravis par ceux-là mêmes que tes justes lois proscrivent, par ces chrétiens qui sont l’opprobre de la terre. En serais-tu à ignorer que leurs catéchistes se glissent dans les familles pour pervertir les esprits faibles, corrompre les enfants, séduire les femmes et capter leurs biens? Non seulement, victimes de ces imposteurs, nos fils ont fui le foyer paternel, mais ils ont emporté chacun une forte somme d’argent, arrachée, en secret, à la mollesse de leur mère. A cela point de remède. Le blâme infligé aux épouses n’a fait rentrer ni les fils ni l’or. Nous avons envoyé nos esclaves par les rues et les chemins, et voici ce qu’ils nous ont rapporté:
«Les jeunes gens ont été vus courant par la ville, entourés par une tourbe de mendiants et de menu peuple auxquels ils distribuaient de larges aumônes. Arrivés sur la grande place, ils se sont perdus dans un groupe de gens sans aveu, et nous pouvons jurer qu’ils ont échangé leurs vêtements contre ceux de ces misérables. Puis ils ont échappé à nos regards, et toutes nos recherches sont demeurées vaines.»
--Ainsi ont parlé nos esclaves. Nous avons envoyé alors nos chasseurs par la campagne. Ils ont interrogé les pâtres et les paysans. Certains leur dirent qu’on croyait que les enfants s’étaient cachés dans une caverne du mont Celius. Nous ne pûmes en apprendre davantage. A cette heure, ces malheureux sont-ils morts ou vivants? Nous l’ignorons, hélas! Mais, quelle que soit la sentence que ta souveraine équité daigne porter contre eux, nous y souscrivons d’avance, ô trois fois auguste! Puisse ta faveur ne point se retirer de nous, César! Nous t’adorons comme Dieu, nous te vénérons comme père! Toujours nous t’avons servi fidèlement.
--C’est bien, dit l’Empereur. Je veux vous croire. Il serait injuste que, vous appliquant les mauvaises lois de ces Juifs qui ne valent pas mieux que les chrétiens,--est-il même une différence appréciable entre eux!--je poursuive dans les pères le crime des enfants. Je vous conserve ma confiance. Ni vos biens ni vos charges ne vous seront enlevés. Quant à ces enfants trois fois rebelles et contre les dieux, et contre nous, et contre l’autorité paternelle, qu’il n’en soit plus parlé sur la terre. Ma volonté est qu’on mure dès aujourd’hui l’entrée de cette caverne où ils se sont retirés. Puisque tel est le goût de ces chrétiens pour la solitude, il convient qu’on le respecte en les séparant d’un monde pour quoi ils affichent un mépris pire que celui des philosophes cyniques. On me dit que leur Christ leur a promis qu’ils ressusciteraient en masse un certain jour qu’il ne leur a point d’ailleurs fixé. Ainsi ensevelis dans leur caverne, ces jeunes chrétiens attendront, loin des bruits profanes, l’heure de la résurrection. Ma volonté est encore que sur l’entrée ainsi murée l’on appose notre sceau impérial, afin que personne ne soit assez audacieux pour tenter de délivrer ces condamnés. Et il est bon que chacun sache que justice a été faite.
* * * * *
Ainsi Decius ignorait que les sept enfants d’Éphèse étaient déjà morts et que Dieu, dans sa bonté, les avait rappelés à lui. Les officiers impériaux qui surveillèrent les ouvriers chargés de murer la caverne crurent que les enfants dormaient. Ils ne comprirent point ce qu’étaient ces corps incorruptibles et glorieux. Enfin, ils se donnèrent le plaisir, une fois que les pierres furent scellées, d’appeler les emmurés, afin de jouir de leurs cris d’effroi et de leurs plaintes. Mais, n’entendant rien, ces officiers se retirèrent, et ils rendirent compte en ces termes de leur mission à l’Empereur:
--Il en a été, César, ainsi que tu l’avais ordonné. Quand, avec mille précautions, nous nous sommes approchés de cet antre sauvage, nous avons été surpris par le silence qui y régnait. Nous eûmes un instant la crainte que les coupables ne se fussent dérobés à ta justice. Pénétrant doucement, nous surprîmes cependant les sept impies dormant d’un paisible sommeil. Aussitôt, nous fîmes murer l’entrée en toute diligence, et on y apposa ton sceau. Ainsi enterrés vivants, ces enfants témoigneront de ton exactitude à punir les contempteurs des Dieux.