Chapter 7 of 13 · 3985 words · ~20 min read

Part 7

--Ce malheureux chien, monsieur, que vous voyez sautant ainsi à mes côtés m’appartenait avant que j’entrasse au service des cavaliers d’Aronville. J’ai été berger du côté de Coupry, et, comme tel, je menais pâturer le petit bétail jusqu’à Bézons, plus loin même. Il est certain que cette pauvre bête a chassé, comme de juste, devant elle tout ce troupeau quand elle a vu l’ennemi incendier les maisons et tuer les gens. Ce chien m’a reconnu et m’a rabattu les moutons, car il est d’une valeur peu commune. A qui sont ces moutons? Par exemple, c’est ce que je ne saurais dire, et je ne sais davantage comment vous en débarrasser. Je crois, monsieur, sauf votre respect, que le mieux serait de nous en laisser accompagner.

--Mon ami, répondit M. d’Oultry, tu parles d’or. A la guerre, on n’est pas obligé aux mêmes devoirs que dans le courant de la vie. Si nous sommes assez heureux pour arriver sains et saufs à Corbie ou à Péronne, on nous saura gré d’y entrer avec de pareilles provisions à la veille d’un siège. Nous tirerons de ces aumailles une bonne somme d’argent dont nous nous aiderons pour vivre par la dureté des temps, nous remonter en chevaux et en armes. Et nous ferons bourse commune. Aussi bien nous ne porterons tort à personne, que je sache, car les propriétaires de ces moutons, dont je lis mal les marques, ne sont probablement plus en vie à l’heure où je parle. Et il vaut mieux que la France profite de ces laines et de ces viandes par nos personnes que les sauvages Croates. Le tout est d’arriver, bêtes et gens, jusqu’à une bonne place close et fortifiée qui nous reçoive... Arrêtons-nous un peu à la corne de ce champ pour souffler et nous sécher au soleil. La pluie a cessé, fort heureusement, mais la chaleur est forte, et je me sens assez faible. Pour toi, qui as été berger, tu sauras bien cacher notre troupeau dans quelque pli de terrain jusqu’à ce que nous nous remettions en route.

Nicolas, heureux de voir M. d’Oultry prendre aussi facilement les choses, s’occupa, sans tarder, de mettre les bêtes à l’abri. Il y en avait plus de quatre cents. Mais le chien Miraut les serra en les piétinant de telle manière derrière une haie d’épine que tous ces moutons, rasés à terre, ne pouvaient se distinguer du chemin.

Comme Nicolas revenait vers son maître, il aperçut un petit sabot qui traînait entre deux touffes d’herbe. Et ce fut pour le pauvre berger une grande émotion de reconnaître un des sabots de Monette.

--Je suis, se dit-il, sur la bonne voie. Quand nous reprendrons notre route, je donnerai à flairer ce sabot au chien, et je le laisserai nous guider. C’est une chance de plus de retrouver la Demoiselle. Plus tard, je lui remettrai l’argent des moutons, et, ensemble, nous rebâtirons la ferme.

VII

Les projets qu’échafaudait Nicolas sur les bénéfices de la vente des moutons devaient s’en aller en fumée, tandis que les tristes prévisions de M. d’Oultry rentraient dans la pratique des choses. Les craintes du gentilhomme n’étaient que trop fondées.

A mesure qu’il avançait avec son valet, les troupes de maraudeurs se faisaient plus fréquentes, et c’était une difficile besogne que d’éviter leur rencontre. On les voyait de loin occuper les hameaux, pillant, incendiant, comme s’ils eussent eu charge d’en éviter la peine aux ennemis. Ces soldats débandés, cavaliers, gens de pied, vivandiers, valets, se mêlaient en désordre aux convois des malheureux campagnards qui couvraient les routes. Ils volaient les bêtes de trait, les charrettes, détroussaient tout un chacun sans pitié. Ils attaquaient les gens isolés, pendaient un homme pour lui voler son habit, se tuaient entre eux à propos du plus pauvre partage, pour un écu, pour une poule, pour le plaisir. Et le mort n’était pas par terre qu’il était déjà dépouillé.

Ainsi tous ces traînards s’égrenaient sur les routes, depuis les Pays-Bas jusqu’aux villes fermées de l’Amiénois. Partout ils avaient fui devant l’ennemi: à la Capelle, à Fronssomme, à Fervacques, au Catelet; nulle part ils n’avaient tenu pied aux Espagnols. Et l’on craignait que les bandes de Picardie, menées par le duc de Chaulnes, ne se missent en déroute à leur contact. Les prévôts de l’armée avaient usé toutes leurs cordes à les pendre; le chanvre doublait de prix. Le pis était que certains de ces drôles avaient pu gagner la banlieue de Paris, où ils semaient la panique.

Au dehors des places fortifiées, personne n’était en sûreté. Le gros des troupes, abandonnant la frontière, tournait le dos à la guerre pour se replier sur Compiègne. Aujourd’hui peut-être, demain sûrement, les Espagnols passeraient la Somme. Ce qui aurait échappé aux Français du maréchal d’Estrées serait raflé par les Croates de Jean de Wert.

Aussi tout le pauvre monde courait par les chemins avec ce qu’on pouvait transporter. Mais la terre grasse, détrempée par les pluies, semblait vouloir retenir les chariots lourds de meubles qui s’embourbaient jusqu’aux essieux. Les bêtes s’abattaient, les gens criaient, et les tristes convois s’allongeaient en files interminables sur les routes ou coupaient à même les champs foulés. Une commune terreur tenait tous ces malheureux, celle de trouver les ponts coupés. Et l’on se répétait que les gués étaient au pouvoir des Espagnols. Alors, beaucoup, de désespoir, essayaient de retourner sur leurs pas. Pris dans la file serrée des charrettes, des chevaux, des bœufs, ils ne réussissaient qu’à augmenter le désordre, sans parvenir à se dégager.

M. d’Oultry et Nicolas avaient été jusque-là assez heureux pour ne pas tomber dans la cohue. Mais, au sortir d’un champ, ils débouchèrent dans un chemin creux en même temps qu’une vingtaine de soldats qui s’avançaient en sens contraire et tenaient toute la largeur de la voie. La mauvaise mine de ces bandouliers s’associait si heureusement avec leurs vêtements en loques que chacun d’eux rappelait un épouvantail à moineaux. C’étaient des mousquetaires dont les casaques grises avaient plus de trous que de drap. Des lapins, des canards pendaient accrochés à leurs fourquines et à leurs mousquets, où divers objets gagnés à la maraude se balançaient côte à côte avec des poulets et des chapons.

Ivres pour la plupart, ces braves s’aidaient dans leur marche d’une chanson bachique. Le mieux vêtu de la troupe marquait la cadence en tapant avec une louche d’argent sur un chaudron de laiton qui lui servait de tambourin.

Quand il vit ces deux hommes et le troupeau de moutons qui s’en venaient à sa rencontre, il arrêta sa musique, hésita, puis, rassuré sans doute par l’air abattu et fatigué du blessé et de son compagnon, il jeta ses instruments et cria:

--A nous! A nous! Camarades, sus aux moutons! Sus aux patauds!

Quelques soldats objectèrent que le plus grand des deux devait être un officier, et qu’il y allait de la corde dans une pareille affaire. Mais les autres poussèrent de l’avant en répétant le cri: «Aux moutons! Sus aux patauds! Pendus! Pendus!»

Si rapide que fût l’attaque de cette canaille, M. d’Oultry avait été encore plus vif à se mettre en défense.

L’épée nue pendue à son poignet droit par la bricole de cuir, il tenait un pistolet de chaque main. Foudroyés à bout portant, les deux premiers assaillants s’abattirent la face contre terre. L’homme au chaudron, qui n’avait qu’une épée courte, reçut la lame espagnole dans l’aine et glissa dans son sang. Mais M. d’Oultry, serré de près, dut rompre. Dix épées menaçaient sa poitrine. Et, chose plus dangereuse, les autres bandits préparaient leurs mousquets, qui, heureusement, n’étaient pas encore chargés, et se passaient le feu pour les mèches.

Sans marchander sa personne, Nicolas se rua sur ces mousquetaires et avec tant d’à-propos qu’avec sa large épée wallonne il en porta trois par terre, la tête fendue. Mais un coup de crosse qu’il reçut sur la tempe l’envoya rouler, à demi assommé, contre le remblai du chemin. Douze poignets le serrèrent à la gorge, tandis que M. d’Oultry, blessé au bras, tombait à son tour aux mains de l’ennemi.

--Pendez-les, et en deux temps! commanda un drôle dont le feutre fendu en trois endroits s’étalait à l’image des ailes d’un moulin.--Et nous, aux moutons!

Tranquillement, un malandrin prépara deux cordes, des quatre qu’il avait à sa ceinture, cependant qu’on arrachait les habits à M. d’Oultry et à Nicolas.

VIII

Mais voici que les moutons, comme pris de panique, se ruèrent dans le chemin creux, renversant tout sur leur passage et aussi les bandouliers qui avaient essayé de les diriger. Ces braves, remis sur pied, quand la trombe fut passée, trouvèrent une autre besogne. Un gros de cavaliers, derrière les moutons, occupait la route encaissée, et M. d’Oultry criait:

--A l’aide, Comtois! A moi, carabins! Laisserez-vous assassiner votre capitaine?

Le bas officier ainsi interpellé arrêta son cheval, regarda avec attention le gentilhomme en bras de chemise qui se débattait tout sanglant entre les mousquetaires. Il se découvrit brusquement et dit:

--Par ma foi, monsieur, nous arrivons à temps!... Mais tout notre monde vous croyait mort... On disait que vous aviez été tué par les Croates!... Eh là! Pontillac, que l’on arrête tous ces drôles!

--Laisse celui-ci en paix, Comtois! Car c’est mon bon valet, et il a fait de belles armes pour me défendre! Quant à ces galants, donnez-leur le bal. Pendez-les si vous avez des cordes. Leurs carcasses serviront d’exemple aux aimables garçons de leur confrérie.

Il n’en fut pas autre chose. Les cavaliers cernèrent les mousquetaires, qui se laissèrent ramener et pendre sans réclamer: «Un peu plus tôt, un peu plus tard, dit l’homme au chaudron qui avait repris connaissance au moment où on l’accrochait au poirier, qu’importe! On est toujours entre ciel et terre, et ce ne sont pas six pieds de plus ou de moins en hauteur qui ajoutent à la réputation d’un homme.»

Une aigre altercation s’éleva cependant entre le carabin Pontillac et un de ces bandouliers qui ne voulait point qu’on lui passât la cravate de chanvre.

--Je suis noble et puis en faire la preuve. Mon droit est de mourir par l’épée.

--Excuse-moi, mon bon ami, répondit M. d’Oultry, mais mon prévôt ne sait que pendre. A la prochaine occasion je te promets une exécution suivant ton rang. Pour aujourd’hui, contente-toi avec ce peu de facilités que nous laisse la guerre. Pontillac, accroche!

Nicolas, remis de son étourdissement, assistait béant d’horreur à cette exécution où la belle humeur des victimes ne le cédait en rien à la bienveillance des bourreaux. Le dernier des honnêtes gens qu’il voyait ainsi faire le saut raidissait la corde de son poids comme un convoi passait au-dessus du talus. Nicolas ne leva pas les yeux de ce côté. Occupé à rajuster ses vêtements, il ne vit pas une main qui s’agitait hors d’une bâche de toile, il n’entendit pas une voix faible qui l’appelait.

Et Monique Piédalue, emportée au mouvement du char cahotant dont le conducteur accélérait l’allure par crainte de rester en arrière, Monette, dolente, la tête enveloppée de linges sanglants, disparut sans avoir attiré l’attention du berger Nicolas, tout à la contemplation des pendus.

IX

Jamais, depuis ce jour funeste où les Espagnols surprirent la ville sous le règne du feu roi, on n’avait vu pareil tumulte dans Amiens. Seuls les vieux habitants se rappelaient cette date sinistre du 11 mars 1597. Les jeunes gens qui, en tout autres temps, traitaient leurs propos de radotages, écoutaient maintenant: on allait connaître, après plus de trente ans de paix, les malheurs oubliés de la guerre.

Du haut des remparts, les bourgeois anxieux regardaient si l’ennemi n’approchait pas. Certains, pour se flatter, exagéraient la longueur de leur vue. Ils prétendaient distinguer la flamme des incendies montant du côté de Saint-Acheul.

En tous cas la nouvelle était certaine. L’Espagnol était dans Corbie, à quatre petites lieues d’Amiens. Cette place s’était rendue sans que le gouverneur eût tiré un seul coup de canon, et sa garnison était attendue dans Amiens.

De cette garnison la venue était un des sujets de ces conversations où l’on n’épargnait ni le Cardinal ni les financiers. L’obligation de loger les troupes mécontentait les bourgeois, peu disposés en tous temps, mais aujourd’hui moins qu’hier, à supporter l’insolence du soldat. Et puis l’on redoutait de nouveaux impôts. Sous prétexte de défendre la province, on assiérait des taxes exceptionnelles qui demeureraient alors que l’ennemi s’en serait allé depuis longtemps.

La plupart de ces bourgeois, qui se seraient fait tuer sans hésitation pour garder les murs, qui en seraient même sortis pour le service du roi, calculaient à part soi les bénéfices possibles, les avantages à tirer des malheurs du temps. Les uns songeaient à vendre leurs marchandises au-dessus du cours, les autres à faire un coup sur les blés, le salpêtre, le plomb. Tous s’occupaient d’intriguer en sous-main pour qu’on envoyât les gens de guerre se loger chez le voisin.

Cependant, sous les portes, c’était un défilé ininterrompu de charrettes. Les fugitifs arrivaient en flots pressés. Leur foule inondait les rues, les places, fourmillait sous les halles, envahissait les portiques des églises. L’évêque, les échevins, tout le corps de ville, multipliaient les secours. Mais on prévoyait l’heure où l’on ne saurait plus où abriter ces malheureux. Et pourtant comment leur refuser l’hospitalité quand ils n’avaient plus ni feu ni lieu?

Les religieux, qui promenaient en chantant des litanies la châsse de saint Firmin, durent arrêter leur procession dans la rue de l’Hôpital. Tout un peuple y campait en plein vent, nuit et jour, autour des chariots dételés. Les bêtes broutaient parmi les bottes d’herbes éparpillées sur la voie. Pas un anneau des murs qui ne retînt une douzaine d’ânes ou de chevaux à l’attache. Sous les porches, dans les cours, on ne voyait que vaches et veaux; et les volailles, échappées des paniers, perchaient sur les balcons et les appuis des fenêtres.

Devant l’hôtel de Nérissins, entre deux charrettes de vivandiers aux brancards dressés et croisés, un mauvais matelas gisait à même le pavé. Sur cette couche reposait une malade, dans des vêtements en loques, et dont la tête n’avait même plus de bonnet. La figure, émaciée, livide, était encore plus pâle que les linges ensanglantés qui ceignaient le front. Et l’on ne pouvait dire si la créature étendue sur cet appareil de misère appartenait à la mort ou comptait encore parmi les vivants.

Grâce aux efforts de deux laquais vêtus de gris qui la précédaient, une dame réussit à fendre la foule qui se pressait autour d’une marmite voisine du matelas. Les sévères habits de veuve et les guimpes monastiques de la nouvelle venue ennoblissaient encore sa figure sérieuse et discrète. La dame interrogea une pauvresse qui tamponnait avec un chiffon humide les tempes de la blessée.

--C’est, madame, une pauvre fille de paysans, sans doute, une bavolette, comme on dit. Nous l’avons recueillie, non loin des gués de l’Oise, sur un chemin où elle gisait ainsi qu’une morte, avec une grande plaie à la tête. La pauvre avait dû se sauver devant les Espagnols, qu’en sais-je?

La vivandière s’arrêta de laver le front de l’enfant et reprit en secouant la tête:

--Hélas! je crois qu’elle n’en réchappera pas pour nous conter son histoire. Son front avait donné contre une pierre où il y avait encore de son sang. Enfin, comme cette fillette respirait encore, nous l’avons recueillie dans notre chariot. Mais, depuis tantôt dix jours qu’elle nous accompagne ainsi, c’est tout juste si elle a parlé deux fois, et elle n’a prononcé que des mots sans suite. Un chirurgien, qui l’a regardée en passant, nous a prévenus que si on la sauvait par miracle elle resterait certainement muette.

--Et ne savez-vous rien de plus sur elle? demanda la dame.--Ses yeux se mouillaient de larmes au spectacle de la malade, dont les traits fins et délicats s’allongeaient et se faisaient durs comme si la mort les eut touchés de sa main.--N’avait-elle pas, bonne femme, quelques papiers dans son corset, ou bien un bijou avec des lettres gravées, un rosaire, une croix?

--Hélas! non, madame. Sans quoi on vous les remettrait fidèlement... Et puis, madame, nous sommes de pauvres gens. Pillés par les maraudeurs pendant la déroute, nous ne savons aujourd’hui comment vivre... Où pourrions-nous bien déposer cette brebis du bon Dieu?... Avec votre bon conseil, peut-être la recevrait-on à l’hôpital?...

A ce mot d’hôpital, la dame tressaillit.

--Ne parlez pas d’hôpital, s’écria-t-elle en joignant les mains. La mine honnête de cette enfant est le sûr garant de sa vertu, et l’on peut être misérable sans cesser d’être fille de bien... Écoutez, bonnes gens, vous pouvez être tranquilles. Vous, ma bonne, vous m’accompagnerez tantôt chez moi, et je vous secourrai. Pour celle-ci, si vous l’avez sauvée jusqu’aujourd’hui à travers tant de fatigues et de dangers, c’est qu’il plut à Dieu de veiller sur elle. Cette malheureuse enfant n’aura d’autre abri que mon toit.

Des voix s’élevèrent alors dans la foule des réfugiés.

--On sait bien qu’elle a la fièvre maligne... Peut-être pis!... On a dit ce tantôt qu’elle était pestiférée!...

Aussitôt le cercle s’élargit et la dame demeura seule auprès de sa protégée. Ses laquais eux-mêmes s’étaient vivement reculés.

Le rouge de la colère et de la honte empourpra la mine fière de la veuve. D’une voix que l’émotion rendait tremblante, elle parla:

--Quand je devrais l’emporter moi-même dans mes bras, comme saint Julien l’Hospitalier fit du lépreux, elle ne restera pas sans secours. Monsieur Vincent de Paul nous a tracé notre devoir, à nous ses filles, et je n’hésiterai pas. Que ce soit la peste ou quelque autre mal qui tourmente cette enfant, plus son mal est grand, plus elle m’est chère...

Mais les gens se tenaient toujours à distance: ils croyaient à la peste.

Frappant du pied le pavé boueux, la lèvre retroussée par un rire de mépris, la dame se tourna vers ses laquais. Les yeux baissés, ces braves, jeunes et solides, détournaient la tête, n’osaient soutenir son regard. Alors elle les somma d’avancer, flétrit leur lâcheté.

--Et vous, Florimond, Magloire, si vous êtes couards à ce point de redouter la contagion que je dédaigne, allez me chercher, sur l’heure, les frères de la Miséricorde! Ceux-là n’ont pas la peur de mourir... Allez!

Ployant les épaules sous l’outrage, Magloire s’approcha alors. Il marchait évidemment sans plaisir, mais la crainte d’être pris pour plus poltron qu’il n’était, l’envie aussi de passer pour courageux aux yeux de tous ces trembleurs, le poussaient en avant:

--Excusez, madame, on sait ce qu’est obéir, et on ne vous laissera pas ainsi sans aide devant ces coquins, non plus que cette enfant sur le pavé. Foin de la peste, puisque telle est la volonté de Madame!

Ce qu’entendant, Florimond, un jeune géant dont les mains pareilles à des éclanches de mouton pendaient hors des manches trop courtes de sa souquenille, conclut en se dandinant:

--Le temps d’aller chercher quelques planches et de les mettre en brancard! Donnez-nous deux minutes, madame, et on sera de retour avec les bois et du vinaigre aromatisé.

Alors des voix gouailleuses montèrent de la foule qui, machinalement, se rapprochait, espérant que la dame demeurerait dans l’embarras:

--Voyez les beaux galants! Ils se montrent pressés de partir, mais ils le seront moins de revenir.--Quand on est si brave, on se fait soldat!... Ne dirait-on pas aussi parce qu’elle a des laquais...

L’auteur de ce propos fut interrompu par un soufflet de telle force, fourni par Florimond, qu’il alla donner dans un groupe à six pas de là pour s’étaler ensuite sur le pavé.

--Au meurtre! cria un paysan.

--On m’a tué! hurlait le petit homme pelotonné en boule et se tenant la joue à deux mains.

--La paix, drôles! Si vous faites ainsi du désordre, je vous expulse de la ville, et vous coucherez dans les fossés!

C’était un bas officier de justice, suivi de quatre sergents. La vue des hoquetons calma les plus échauffés, d’autant que ces gens de police commençaient généralement par gourmer le monde avant que d’entendre les parties. Tenant l’oreille du petit homme giflé par Florimond, le chef de l’escouade se découvrit de sa main gauche restée libre, salua très bas et dit:

--Madame d’Aronville, aurai-je l’honneur de faire pendre ce drôle qui a dû vous manquer?

--Non point, s’il vous plaît, monsieur l’exempt. Laissez-le s’en retourner. Et je gronderai mon valet pour avoir frappé si fort.

L’exempt gratifia le prisonnier d’un coup de pied dans le fond de ses chausses rapetassées en dix endroits et le relâcha. Mais le vaurien ne put déguerpir si vite que le bois des hallebardes ne lui caressât les épaules. Ayant ainsi rétabli le bon ordre, les sergents se retirèrent noblement.

Maintenant la foule, où s’étaient mêlés des ouvriers et des bourgeois d’Amiens, applaudissait au courage et à la charité de la dame.

--Oui, c’est Mme d’Aronville!... La bonne veuve!

--La mère des pauvres!--La dame du mestre de camp, du seigneur de Saint-Gatien, tombé devant la Rochelle!

--Dieu vous assiste, madame!

Tous en chœur, reprirent:

--Vive Mme d’Aronville!... Que Dieu l’assiste!

Deux femmes murmuraient:

--Que Notre-Dame la protège! On dit que son fils cadet vient d’être tué à la guerre!

--Quelle pitié!

--Si jeune encore!--Et si belle!--Honneur et paix pour elle!

Un homme s’approcha, le chapeau à la main, puis un second, puis cinq:

--Faites excuse, madame, on a été bien sots! Mais nous allons la porter chez vous, cette petite... Et on bénira sa peine, pour l’amour de vous!...

X

A ce moment la petite porte de l’hôtel de Nérissins s’ouvrit, et une jeune femme parut sur les degrés du perron.

Son visage rose et frais, ovale, eût paru d’une grâce timide sans la saillie du menton qui disait la volonté obstinée, tandis que la bouche pincée accusait un esprit dissimulé et calculateur. La dissimulation était aussi dans les yeux bleus que voilaient des lourdes paupières à longs cils, battantes, toujours en mouvement, comme si les prunelles striées de vert eussent craint de laisser lire dans leur profondeur sans fond.

Ce visage, aimable pour qui ne s’arrêtait pas aux détails, s’encadrait dans les boucles tombantes d’une chevelure fauve, qui, taillée court sur le front bombé, poli, étroit, d’une blancheur d’ivoire, y bouffait en frisons crêpelés et couverts de poudre blonde.

Un col évasé en rotonde haussait son auréole de dentelle légère autour de la tête. Les grandes manches à l’espagnole, rattachées aux mancherons par trente aiguillettes ferrées d’or, étaient chargées, sur leur velours pain-bis, de tant d’or en appliques que l’on se demandait comment la dame pouvait lever les bras sous leur poids. Le busc de son corps simulait l’arête d’une cuirasse, et le vertugadin en roue de carrosse, qui tendait ses jupes de satin gris sous sa robe de velours minime, était ample à ce point de permettre bien juste à Mme de Nérissins de passer par la porte bâtarde où elle apparaissait superbe entre les montants de pierre travaillés en vermicelles.

Des laquais, en livrée galonnée sur toutes les tailles, se tenaient de chaque côté des marches. Le Suisse, chamarré de cinq tons, avait sa pertuisane au poing, et un écuyer, vêtu de velours noir, montrait sa mine brune, son nez crochu, ses moustaches de chat et son col en plat à barbe, par-dessus l’épaule de la dame.

N’eût été son air insolent et sa manière de lever le menton pour parler avec une voix de tête, cette petite femme eût passé partout pour charmante. Mais sa réputation valait moins que sa beauté. Dès qu’elle parut, la plupart des bourgeois et des ouvriers tournèrent le dos, abandonnèrent la place. Les plus hardis murmuraient: «Vous verrez que cette sucrée va s’emparer de la malade sous prétexte de bienfaisance. Elle ajoutera ainsi, sans bourse délier, une servante à son domestique.»

Le bruit public était en effet que Mme de Nérissins battait ses gens et ne les payait guère, et encore qu’elle gardait toutes ses filles de service sous clef, cela pour qu’on ne sût pas ce qui se passait chez elle.