Part 9
Or, il advint un jour que le chien Miraut, attaché aux talons de son maître, s’en éloigna, contre son ordinaire. Trottant en avant, il enfila la rue de l’Hôpital et, sourd aux appels de Nicolas, continua de courir. Quêtant, jappant, il allait reniflant les bornes, les murs, le pavé, tournait, s’arrêtait, les oreilles droites, puis, les pointant en avant, il repartait. Enfin, quand il vit que Nicolas le suivait d’un bon pas, la bête, cessant de se retourner, entra délibérément dans une venelle qui côtoyait un jardin.
Miraut s’arrêta devant une petite porte, s’assit sur son derrière, et, tirant un pied de langue, commença de gémir joyeusement, selon la coutume des chiens de son espèce, dont les cris d’allégresse gardent toujours quelque chose d’une plainte.
Nicolas, dont le cœur battait plus vite et fort qu’un mouvement d’horloge, examina la porte, puis le mur assez haut, avec des pointes de fer fichées dans le mortier de son chaperon. Levant plus haut les yeux, il vit qu’un corps de bâtiment donnait sur un jardin qui le séparait, par un espace qu’il estima de quinze pas, du mur extérieur. Au second étage, entre les volets écartés d’une fenêtre, une jeune fille se montrait, occupée à coudre.
Et Nicolas, pantelant, hors de lui, pensa tomber de son haut, car à cette fenêtre il avait cru reconnaître la demoiselle. Assise sur la banquette de l’appui, elle lui tournait le dos, ou à peu près. Une corbeille de linge était posée près d’elle, et, au mouvement que la jeune fille faisait pour tirer une pièce de toile, son profil se détachait nettement sur le fond bleu d’un rideau.
Oui, c’était bien elle! Et les gémissements, les jappements de joie étouffés de Miraut prouvaient qu’il reconnaissait sa maîtresse. Mais Monette ne regardait pas du côté de la ruelle. Tout entière à sa besogne, elle ne levait point les yeux. Alors Nicolas poussa un appel discret, une note longuement modulée qui lui servait à correspondre naguère avec son amie, quand ils étaient chacun sur le bord opposé d’un étang dont les hauts roseaux les cachaient entièrement l’un à l’autre.
Monette tressaillit, tourna la tête, poussa un cri, et Miraut aboya fortement.
A ce même moment Nicolas, qui agitait son chapeau, vit une femme toute en taffetas noir, le nez chaussé de lunettes, avec une perruque rousse frisée à menues boucles, se pencher à la croisée. Monette disparut. La fenêtre fut poussée, et Nicolas ne vit plus que les petits vitraux à lentilles verdâtres.
La pauvreté de cet accueil ne réussit pas à l’attrister. De ce simple garçon le bonheur gonflait le cœur à le rendre léger comme la plume. Quand Nicolas se remit à marcher, il lui semblait que ses pieds ne touchaient plus la terre.
Respirant bruyamment, il se frotta les yeux, puis se pinça le bras afin d’être bien sûr qu’il ne rêvait pas éveillé. Les caresses de Miraut bondissant autour de lui avec une vivacité folle suffisaient à lui prouver que tout cela était très réel et qu’il ne s’agissait point de quelque vaine apparition. Nicolas reprit vite son sang-froid. Devant cette fenêtre fermée, il ne crut ni utile ni prudent d’insister. Toute démarche inconsidérée pouvait compromettre, et peut-être irrémédiablement, l’avenir.
La demoiselle était retrouvée. Là était le point principal. Pour le reste, lui, Nicolas, s’en remettrait à ses protecteurs. Il essayerait d’abord de rejoindre Monette, au moins de lui parler. S’il ne pouvait y réussir, M. d’Oultry, Mme d’Aronville, sauraient bien y mettre ordre. Pour aller au plus pressé, il fallait apprendre le nom des gens qui occupaient cette maison d’aspect tant inhospitalier et de celle-ci étudier dans le détail les particularités et les approches.
Nicolas, qui avait recommencé de marcher pour ne pas attirer l’attention, eut soin, quand il passa une seconde fois devant la petite porte, de ne pas regarder de ce côté. Mais, tout en s’avançant, le nez en l’air, il distingua très bien deux visages collés contre l’ouverture grillée percée dans le panneau. Il reconnut même le museau de fouine et les besicles de la dame à perruque rousse. La seconde figure montrait un teint olivâtre, un nez crochu, des moustaches noires relevées jusqu’aux yeux.
Tranquillement, Nicolas remontait la ruelle déserte, Miraut folâtrait devant lui, tenant entre ses dents un débris de bois. Commençant entre deux murs, cette ruelle se continuait parmi des haies d’aubépine derrière quoi s’étendaient des vergers et des prairies coupées par un ruisseau bordé de saules, puis elle tournait pour finir en cul de sac par un retour sur sa droite où l’hôpital commençait.
Nicolas reconnut que le verger de gauche semblait prolonger le jardin qui entourait la maison où il avait vu Monette. Une brèche s’ouvrait dans la haie. Il eut bien soin de ne pas se risquer par là. Rappelant Miraut, il passa avec lui par une large trouée de la haie de droite, pénétra dans la prairie. Tout en marchant obliquement, il pouvait, sans trop tourner la tête, voir venir qui le suivrait. Bientôt il fut assuré que quelqu’un marchait derrière lui.
S’assurant que son épée jouait bien dans le fourreau et que la garde n’en était pas embarrassée dans son vêtement, Nicolas se rapprocha du ruisseau et excita Miraut à chercher comme si quelque bête puante se trouvât cachée dans un saule creux.
De ses pattes et de son museau le chien fouillait la terre, et Nicolas, ayant mis par prudence l’épée à la main, fourrageait dans l’herbe, multipliant les encouragements.
--Eh là! Holà! Hardi, Miraut! Au rat! Au rat!
A ce point que le Quinola Henriquez, qui s’approchait à pas de loup dans l’espoir de surprendre le jeune garçon, en demeura bouche bée. Sans interrompre sa chasse, Nicolas regarda ce grand homme sec, tout de noir vêtu et dont l’épée trop longue, à coquille repercée et ciselée, annonçait la condition et la nation tout ensemble. Car ces rapières, mesurant cinq pieds, n’étaient portées que par les duellistes de profession ou les capitans espagnols. Et, pour compléter cet équipement, une grande dague fine, dont le garde-main ajouré en dentelle était plus vaste qu’une écuelle, barrait les reins du personnage. Un chapeau en pot de chambre, à haut plumet, et qu’il portait sur l’oreille, ajoutait à sa mine altière, autant que ses moustaches de chat.
La lame courte et large de Nicolas se leva à ce moment même où l’écuyer de Mme de Nérissins allongeait sa face sournoise au-dessus de lui:
--Que cherches-tu dans cet arbre?
A cette question, posée d’une voix tout à la fois doucereuse et rauque, Nicolas répondit lentement et avec une feinte candeur:
--Un rat, seigneur espagnol, un rat! sauf votre respect! Et il est d’une taille énorme. Le roi des rats, pour tout dire!... Je le poursuis depuis l’entrée de cette ruelle, et, il n’y a pas cinq minutes, je faillis le prendre sous la porte de la maison, là-bas, à gauche... Enfin, vous savez bien, la maison de cette petite bourgeoise...
Don Henriquez, outré de colère, l’interrompit:
--Apprends, monsieur le drôle, que Mme de Nérissins n’est pas une bourgeoise. Attaché à sa personne en qualité d’écuyer meneur, je t’engage, si tu tiens à tes oreilles, à ne plus rôder sous ses fenêtres!
Nicolas n’avait point envoyé sa phrase au hasard. Mais il n’attendait pas de ce petit stratagème un résultat aussi promptement considérable. Exagérant son humilité, il tira son chapeau, salua, se recouvrit et reprit, appuyé sur son épée:
--J’ignorais, n’étant point du pays, que cette dame fût maîtresse de la venelle et des prairies qui la bordent... J’aurais plutôt cru que c’étaient là les terres de l’hôpital ou quelques vaines pâtures et que je ne faisais pas de mal en venant y chasser aux rats... Mais du moment, seigneur espagnol...
Comme Nicolas criait très haut, l’écuyer essaya de lui imposer silence: «Te tairas-tu!» Et il jetait des regards inquiets de tous côtés.
--Triple sot, ne beugle pas ainsi! D’abord, je ne suis pas Espagnol... mais... Portugais... un gentilhomme de Lisbonne, banni de la péninsule, Don Henriquez Ferrante Herantello y Lucar!
Nicolas salua très bas:
--Seigneur Herantello, il n’y a pas d’offense!... Voyez-vous, seigneur portugais, nous autres soldats, habitués à faire flèche de tous bois, sommes industrieux de naissance, en quelque sorte. Je me suis dit comme ça: Grégoire, mon camarade,--car je me nomme Grégoire, Grégoire Paulin Boitillon, mousquetaire à la compagnie de la Ferté et tout prêt, comme tel, à vous servir,--en cas de siège, les rats sont une viande assez précieuse. Exerce donc ton chien à les chasser. Ainsi donc, seigneur Herantello, si vous saviez, de hasard, qu’il existât une meilleure place pour en trouver?... Ne me permettrez-vous pas de marcher un peu avec vous?...
Mais il y avait beau temps que le Quinola Henriquez s’était esquivé.
Une demi-heure après cette rencontre, Nicolas, assis dans la petite taverne du Roy Doré, dont une fenêtre donnait justement sur la façade principale de l’hôtel de Nérissins, se conciliait les bonnes grâces d’une servante non moins blonde que la bière dont elle apportait un pot:
--Oui, ma mie, mousquetaire à la compagnie de la Ferté, Grégoire Boitillon, et qui vous prie de boire la moitié de ce pichet, pour l’amour de lui!... Ah! jour de Dieu! Quelle est cette belle dame dont on ne voit que les cheveux d’or, les yeux luisants et le menton rosé?
--Comment, soldat de mon cœur, vous ne la connaissez pas? Mais on n’est pas neuf à ce point! Eh! malheureux, c’est la beauté d’Amiens, l’amie de Monseigneur le Duc d’Orléans, frère du Roi, Mme de Nérissins, pas une autre!... Et voici, derrière, sa gouvernante, Mlle Brigitte Le Bréhant, une vieille peste!
Nicolas regarda s’éloigner la jeune femme. Assise sur une planchette, en croupe de l’écuyer Henriquez qui chevauchait un genet isabelle, harnaché de bleu, elle portait un masque, un chapeau rond à forme en pain de sucre, et elle disparaissait à demi sous une cape couleur de roi, richement brodée. Deux laquais montés sur des chevaux allemands, ayant l’épée et la dague, venaient ensuite, puis une dame voilée de crêpe portée par une mule grise, enfin un dernier laquais dont la selle laissait pendre une carabine derrière sa jambe droite, sans préjudice d’un coutelas de Turquie retombant à gauche.
--Ne dirait-on pas vraiment qui part pour la guerre?
Nicolas tarit son pot et répondit à la servante:
--Ma mie, cette dame, pour riche qu’elle paraisse, est certainement moins plaisante que vous.
Il commença de payer, reprit son argent, fit le pressé, enfin se laissa retenir:
--Ne partez donc pas si vite, avait dit la fille: la salle est vide, la patronne dort. Je vais vous raconter sur elle une bonne histoire.
Quand Nicolas sortit de la taverne du Roy Doré, il en savait plus qu’il n’eût osé l’espérer sur Mme de Nérissins, sa maison, sa gouvernante Bréhant, celle-là même qui avait fait retirer Monette de la fenêtre, et sur l’écuyer meneur, le Quinola Henriquez.
XV
Mme de Nérissins n’avait pas recueilli Monette pour la seule satisfaction de faire pièce à Mme d’Aronville. De sa fenêtre elle avait entendu le récit de la vivandière et en avait retenu ces paroles: «L’enfant, si elle en réchappe, demeurera certainement muette.» Aussitôt, Mme de Nérissins s’était décidée à prendre la jeune fille dans sa maison. Une servante muette étant pour cette dame, qui conspirait à toute heure du jour et de la nuit, un objet sans prix.
Sibylle Parménie de Laudes, marquise de Nérissins, était alors dans tout l’éclat de cette beauté que les peintres du temps ne se lassèrent pas de reproduire. Mariée dès l’âge de quatorze ans à Florian-Honoré de Courtivaux, marquis de Nérissins du Châtel, elle était veuve à dix-sept, son mari ayant péri dans un duel, après une querelle de jeu, avec le comte de Ludat Mondestin, de la maison de Presles. Jamais femme ne prit le deuil d’un cœur plus léger. Égoïste, dure, froide, avaricieuse et fausse, Sibylle de Laudes se promit et se tint de rester libre et de consacrer en toute liberté à l’intrigue une vie qu’extérieurement elle voua à l’amitié et aux bonnes œuvres. Après trois années, elle laissa ses habits de deuil et commença d’ouvrir sa maison aux partisans de Monsieur, frère du Roi, et à tous les autres ennemis de l’État. Gaston d’Orléans lui avait juré que le jour où il serait roi la verrait duchesse et pourvue d’une grosse charge à la cour. Forte de cet espoir, elle ourdissait dans l’ombre la trame de ses complots, aidée par le comte de Soissons, son cousin Saint-Ibal et M. de Montrésor. Tous ces grands aventuriers politiques attendaient l’heure d’assassiner le cardinal de Richelieu et de prendre la direction des affaires pour le plus grand bien du pays.
Par son écuyer meneur, le Quinola Henriquez, agent du gouverneur des Pays-Bas, Mme de Nérissins correspondait avec les Espagnols, et par le comte de Montrésor elle demeurait en rapports avec Monsieur, qui devait entrer bientôt dans Amiens.
Les fréquents conciliabules qui se tenaient chez elle obligeaient la marquise à surveiller de très près ses domestiques. Une indiscrétion pouvait la perdre. Aussi n’avait-elle dans ses appartements intérieurs d’autre service que celui de ses femmes, parce que celles-ci vivaient cloîtrées dans son hôtel, d’où, sous aucun prétexte, il ne leur était permis de sortir. Et telle était la terreur qu’inspiraient et Mme de Nérissins et son écuyer que personne n’osait s’intéresser à ces recluses.
Vivant sous une discipline non moins stricte, les hommes de livrée gardaient un pareil silence. Seul, le palefrenier Passadoux se laissait délier la langue, quand il se glissait, aux premières heures de la nuit, dans la taverne du Roy Doré. Il racontait à Madelon, la verseuse de bière, quelque histoire de la marquise ou de don Henriquez.
Ainsi Nicolas avait-il pu apprendre quelques particularités de la règle observée chez Mme de Nérissins et recueillir sur Monette des renseignements de première utilité.
Il les recueillit de la bouche même de Passadoux, car la vue d’un pot plein de vin épicé ou d’une cruche de bière écumante précipitait le palefrenier dans la voie des confidences. Jamais homme plus altéré ne s’assit au cabaret dans Amiens. Nicolas s’essaya à lui tenir tête et ne regretta ni son temps ni son argent. Retourné, le soir même, au Roy Doré, Nicolas tout en écoutant le loquace valet d’écurie, pouvait observer la maison où demeurait la demoiselle.
--Voyez-vous, mon bel ami, cette dame, notre maîtresse, nous traite tous de Turc à More, et, du grand au petit, il n’en est pas un qui n’abandonnerait son toit avec plaisir. Mais que voulez-vous! Elle nous doit à tous quelques mois de gages, et les temps sont si durs qu’on ne peut se lancer ainsi, sans argent, dans le monde... Et puis...
Le palefrenier Héron Passadoux, s’interrompant de parler, regarda autour de lui avec inquiétude. Dans le fond de la salle, à peine éclairée par deux chandelles, des soldats jouaient aux cartes. Serrés les uns contre les autres, ils ne montraient que leur dos. Sur le seuil de la cuisine, la servante Madelon récurait une chopine d’étain tout en souriant aux galanteries d’un sergent. Passadoux, rassuré, continua, en baissant la voix:
--Et puis, cette Parménie, elle en a fait pendre plus d’un, la chose est certaine. Quand on quitte Mme la marquise, il ne faut point se laisser rattraper. Il se passe et dit chez elle des choses qui troubleraient des honnêtes gens, je vous assure... Tenez! J’ai entendu, moi qui vous parle, une conversation entre la dame, l’Espagnol et le médecin Saboyer!... Il s’agissait d’une certaine Monique... Attendez donc!... Monique, oui, c’est bien ça!... Monique Piédalue... ou Piédalouette... je crois... Enfin une petite paysanne, une bavolette de quatre sous qu’on a recueillie dans l’hôtel après la fuite de Corbie... Ah! mon ami, si vous aviez entendu!...
Sans approuver ni blâmer, Nicolas écoutait toujours. Mais, à ce moment, il interrompit Passadoux et, du ton le plus indifférent, lui demanda si un pot de vin épicé ne saurait le consoler de ses chagrins.
Passadoux accepta la proposition d’enthousiasme. Il demanda même à Madelon une pipe en terre, en bourra le fourneau jusqu’au bord avec un tabac si humide que la chandelle où il l’alluma en manqua s’éteindre. Entouré d’un nuage d’âcre et épaisse fumée, le palefrenier disparut aux yeux de tous en même temps qu’il buvait un grand coup de bière «pour préparer la voie au vin».
Nicolas avait gardé son sang-froid d’une telle volonté que pas une fibre de son visage n’avait remué quand il entendit prononcer le nom de la demoiselle. Il dit seulement, quand le vin arriva:
--Vous parliez d’une Monique Piédalue, camarade? Voyez comme on se retrouve!... J’ai justement une payse de ce nom... Mais ça ne peut pas être elle...
--Et pourquoi non, s’il vous plaît, répondit Passadoux entre deux bouffées. Ça peut très bien être votre payse. Tenez, je vais vous en tracer le portrait: cheveux plats, sous un bonnet de même, nez long et assez pointu, ce semble, le reste à l’avenant...
--Après tout, fit Nicolas, il se peut. Eh bien, si c’est ma payse, je vous jure de payer bouteille, plutôt deux nuits qu’une, si vous me la laissez voir.
--Ça, mon garçon, c’est facile! Demain soir votre payse aura été avertie et elle vous attendra à la fenêtre de... Enfin, suffit! Je vous la montrerai, cette fenêtre, et pas plus tard que cette nuit, encore!... Mais quel est le nom du pays? Oui, quel nom saura attirer cette pâle Monique?
--Ah bien! voilà... Mon nom de guerre est...
Nicolas regarda les soldats qui continuaient de jouer; tout à leurs cartes, ils ne s’occupaient point des deux buveurs solitaires. Le sergent, toujours galant, aidait dans la cuisine Madelon à fourbir sa vaisselle d’étain. La patronne, tout au fond, dormait derrière le comptoir.
Alors Nicolas coula ces paroles dans l’oreille de Passadoux:
--C’est par rapport aux piquiers que vous voyez là-bas. Notre compagnie a eu des histoires avec eux. Vous comprenez?
--Parfaitement! dit avec gravité Passadoux tenant son pot d’une main et sa pipe de l’autre. C’est compris! La chose est assez claire.
--Eh bien, mon camarade, si pour vous je suis le mousquetaire Grégoire Boitillon, pour la payse je suis le berger Nicolas...
--Nicolas tout court?
--Tout court. Mais continuez donc votre histoire de médecin, vous la racontiez si bien que je croyais quasiment y être.
Le palefrenier, flatté, avança sa tasse, que Nicolas emplit jusqu’au bord. Du vin fumant, aromatisé, la fine odeur caressait les narines de l’ivrogne, qui recommença de parler:
--«Pour lors, disait la marquise, Saboyer, vous nous en contez! Cette fille est-elle muette, oui ou non?--Mon Dieu, madame, je ne sais.» Ça c’était la voix du médecin, et il continua de jargonner, en latin je crois: «_Muta, herba, liquora, corpus_», enfin, un tas de mots qui n’ont pas de sens et qu’on entend seulement à l’église. «Si elle n’est pas muette, nous saurons y mettre ordre.» Celui qui avançait ça, d’un ton à faire dresser les cheveux, c’était le vilain Espagnol Henriquet. Alors le médecin répondit comme ça: «Si l’abcès du front crève par le nez, elle parlera comme vous et moi.--Ne pourrait-on l’empêcher de crever?» Je reconnus l’organe de la marquise. «Oh! madame, c’est une autre affaire et dont j’entends ne pas me mêler. Mais, moi qui soigne cette enfant, je ne la laisserai pas tuer sous mes yeux.» La marquise dut alors se mordre la langue, car elle pesta, jura; puis elle se mit à baragouiner de l’espagnol avec Henriquet. Enfin, Parménie interpella le médecin: «Saboyer, si vous êtes capable de dire la vérité une fois dans votre vie, répondez-moi! Croyez-vous, en votre âme et conscience, que cette fille soit capable dans son état d’entendre et de retenir ce qui aura été dit près d’elle?--Mais non, madame, sa tête bat la campagne, vous pourriez bien crier au feu que votre bavolette ne remuerait pas plus qu’une morte! Essayez, si vous voulez...»
Passadoux lança vers le plafond un cercle de fumée, but largement et reposa sa tasse vide, que Nicolas remplit à nouveau, et continua:
--Pour ce jour-là, je n’en sus pas davantage, car ils cessèrent de causer. Pour moi, je rentrai lestement sous un appentis quand je vis Parménie montrer son museau rose à la fenêtre. Mais, le lendemain, j’appris encore quelque chose. Madame disait à la gouvernante Le Bréhant, avec qui elle se promenait derrière la grande écurie où j’étrillais son cheval fleur de pêcher: «Vois-tu, Bréhant, c’est très ennuyeux mais on n’y peut rien. L’abcès a crevé par le nez. Saboyer ne s’était pas trompé. Aujourd’hui, l’enfant se porte comme moi, et elle parle. En deux mots, voici son histoire. Elle se nomme Monique Piédalue, est fille de fermiers à Bézons. Les fuyards français l’ont emmenée malgré elle, mais, après une chute dans une fondrière, tout autre souvenir a disparu de son esprit.» Alors la Bréhant, je ne sais si vous connaissez cette fâcheuse vieille à face de hibou, demanda ce qu’on ferait de cette pauvresse. «Oh! dit Madame, tu la garderas avec les autres filles et elle travaillera à l’aiguille. La fierté de cette méchante bavolette est telle qu’elle prétend ne pas être nourrie ici sans gagner son pain. Vienne la paix, je la renverrai chez elle, à moins que Monsieur n’ait besoin de lingères ou qu’il entende en disposer autrement. Tu comprends que, du moment que je l’ai recueillie, je ne puis la mettre dehors. Cette chipie d’Aronville serait trop heureuse de la prendre pour me vexer.»
Quand Nicolas et Passadoux sortirent de la taverne, la lune brillait, trop au gré du palefrenier, qui craignait de se laisser voir, pas assez pour Nicolas, qui espérait apercevoir Monette à une fenêtre. Mais Passadoux entraîna vivement Nicolas dans la ruelle, le mena jusqu’à la brèche qui entamait la haie de gauche. Alors, doucement, ils se glissèrent à travers un jardin potager, puis entre les massifs d’un parc, jusqu’à des parterres qu’ils longèrent. Ils atteignirent bientôt une petite porte, passèrent dans une cour, accédèrent à une seconde. Et le palefrenier montra à son compagnon une fenêtre basse qu’armait une grille bombée:
--C’est là, dit-il, retenez bien la place. De droite à gauche comptez quatre fenêtres, depuis ce perron. Est-ce vu?... Oui?... Eh bien, je vais vous reconduire... Demain soir, au coup de onze heures, trouvez-vous là, et je vous jure que votre payse y sera. Moi, je monterai la garde!
--Merci, mon camarade. Et je veux, moi, qu’à minuit un grand pot de vin nous réunisse au Roy Doré... Là, très bien! Maintenant, je reconnais mon chemin.
Et Nicolas s’en fut d’un pas léger, cependant que le palefrenier Héron Passadoux, la tête lourde et les jambes un tant soit peu molles, gagnait la soupente où, par la libéralité de Mme de Nérissins, qu’il appelait Parménie par une familiarité coupable, une botte de paille et une housse de cheval hors d’usage lui servaient de mobilier.
XVI
Le lendemain de cette soirée mémorable, Nicolas eut bien soin de ne pas se montrer aux environs de l’hôtel de Nérissins. Seul, le palefrenier Passadoux connaissait son secret, car le défiant berger ne s’était pas encore ouvert à M. d’Oultry non plus qu’à Mme d’Aronville.
«Si cela tourne mal, se répétait-il, j’aurai toujours le temps de leur raconter l’histoire et de leur demander conseil ou protection. Pour de petites gens comme nous, la première prudence conseille de ne pas mêler les gros bonnets à nos affaires.»