Part 1
AVESNES
Contes pour lire au Crépuscule
Vos yeux seront plus beaux quand vous aurez pleuré . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Vous contemplerez mieux ce qui passe et se perd, Et vous saurez enfin, sœur de sa solitude, Goûter le soir qui meurt dans un jardin désert.
(GÉRARD D’HOUVILLE, _Consolation_.)
PARIS LIBRAIRIE ACADÉMIQUE PERRIN ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS 35, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 35 1908
Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.
Published 15 March nineteen hundred and eight.
Privilege of Copyright in the United States reserved, under the Act approved March third, nineteen hundred and five by Perrin and Cº.
DU MÊME AUTEUR
Journal de bord d’un aspirant, 4e édition (_couronné par l’Académie française_). Un volume in-16 (Plon) 3 fr. 50
En préparation:
En face du Soleil Levant.
(Quelques opinions chinoises d’aujourd’hui; les idées de Jean-Jacques Rousseau en Chine.--A propos de Lafcadio Hearn; le traditionalisme japonais.--En Indo-Chine.--Le Conflit américain japonais et l’Opinion publique américaine.)
IL A ÉTÉ IMPRIMÉ: 10 exemplaires numérotés sur papier de Hollande
AUX FEMMES QUI ONT PASSÉ TRENTE ANS...
«Et quel plus sincère éloge puis-je faire de votre livre que de dire les rêves qu’il m’a donnés?»
(ANATOLE FRANCE, _Vie Littéraire_. Sur François Coppée).
Je veux dédier ce recueil de contes plutôt tristes aux femmes qui ont passé trente ans et ont aimé.
Ayant traversé déjà beaucoup de choses, probablement souffert, elles auront, j’ose du moins l’espérer, plus d’indulgence que d’autres pour ces nuances d’existence chagrines, cruelles ou tendres, pour ces sentiments dont quelques-uns seraient, au dire des gens sévères, de ceux qu’on n’avoue pas.
A trente ans, une femme possède à la fois le Passé et l’Avenir. Souvent elle a aimé. Toujours elle peut aimer encore. Et--pardon de ce mauvais conseil--aimer plus finement que jamais, aimer avec des délicatesses, des voluptés qu’elle n’aurait point connues à vingt.
Trente ans, c’est l’âge où l’on se dit: «Tout passe», phrase qui signifie: «A quoi bon?» mais aussi: «Faisons vibrer l’instant qui meurt.»
C’est une grande maîtresse de sensualité que la Mélancolie. Aujourd’hui, d’ailleurs, chacun le sait trop.
A trente ans, une femme peut presque tout comprendre et tout rêver...
Faire rêver, un peu aux autres, beaucoup sur soi, c’est le but de ce livre. Ce devrait être le but de la plupart des livres, dits de littérature: Moins chercher à imprimer en nous les sensations des auteurs qu’en éveiller de personnelles, par une sorte d’écho sentimental, des sensations vagues, multiples, profondes, infinies.
L’art, en général, ne gagnerait-il pas à se rapprocher de la musique, à faire vibrer les natures les plus diverses par une note assez souple dont l’interprétation varierait selon les tempéraments?
Son seul rôle--et il serait assez beau--consisterait ainsi à donner l’essor au vol des rêves vers le grand ciel où il n’y a pas de routes tracées.
Que ma lectrice rêve donc et rêve comme elle l’entendra, après avoir lu ces petites histoires!
Elles sont courtes. Mon désir est qu’elles donnent l’impression d’un choc--d’un choc de pierre dans l’eau avec des cercles d’onde qui s’élargissent. Mon seul remords est qu’elles soient tristes, C’est une conclusion de trop quand on a dit ne pas aimer les conclusions.
Aussi, je dois encore me permettre de formuler un vœu: Je souhaite que ma lectrice suive le conseil du titre et lise ces nouvelles au Crépuscule. Le Crépuscule, heure mélancolique, somptueuse comme une étoffe de Saba, possède des trésors d’enchantement, de philosophie, de douceur, où chacun peut puiser à sa guise.
Souvent, en regardant l’Occident pourpre se ternir, je pense qu’il ne faut pas trop pleurer la Mort quand la Vie fut intense et belle.
Mourir après avoir connu certains frissons c’est couronner une tâche qui n’est pas assignée à tous.
Crépuscule, confident, père, ami de tant de songes, reçois, explique, apaise ceux issus de ces contes qui seraient trop amers!
Ma lectrice, d’ailleurs--cela va sans dire--est libre de conclure tout autrement que moi ou de penser, qu’après tout, ce sont des histoires inventées.
VESPER
J’ai rédigé ces pages en mer, l’année 1901, entre New-York et Cadix.
Après des jours de mauvais temps, nous rencontrions vers le sud-est des Açores des calmes enchanteurs et des couchants divins.
Un livre à grand succès venait de paraître: _Ève Victorieuse_.
Il célébrait le triomphe des femmes du Nouveau Continent.
J’étais encore sous le charme des Américaines; cependant, assemblant des souvenirs, j’évoquais tel homme du Vieux Monde qu’elles n’auraient pas si aisément «vaincu».
VESPER
«Regarde en moi le crépuscule d’un beau jour qui s’évanouit.»
(SHAKESPEARE, Sonnet.)
«Voyez, me disait celui dont on va lire l’histoire, cette campagne qui s’endort au couchant: les clartés tombent si molles, si douces au sein des premières ombres; ne dirait-on pas qu’elles vont s’assoupir? Dans les vignes les pampres deviennent transparents et s’imprègnent d’or, puis l’on entend les grives et les perdrix qui commencent à chanter. Une brume de gloire noie les chemins, les maisons, la vallée. Seul, le Loir, lame d’acier où palpitent des pourpres éphémères, coule net, enclos par ses peupliers, hautes et immobiles sentinelles.
«Eh bien! le Passé, lui aussi, offre de ces radieuses perspectives. Les époques les plus tourmentées de notre vie présentent, vues à distance, la même sérénité, la même paix, la même splendeur. Pour être heureux quand, parvenu à l’âge mûr, on regarde en arrière, le secret, croyez-moi, consiste à savoir s’applaudir. Alors les angles et les duretés s’effacent pour devenir, comme ces buissons, des formes dorées, rondes et vagues dont Cuyp a su, dans ses tableaux, «faire des reposoirs du bonheur», selon la jolie expression de Fromentin.
«Un autre jour que le nôtre touche déjà ces événements de sa lumière et l’on demeure surpris, quand on y pense, de songer qu’ils furent la réalité, c’est-à-dire une partie vivante de nous-mêmes, tandis qu’aujourd’hui ils sont presque devenus une chimère, quelque chose de flottant, d’impalpable, et à peine distinct de nos rêves. Mais ce rien qui exaspère et n’assouvit jamais le désir possède deux facultés incomparables et incompatibles avec les réalités ardentes de la vie: la sérénité et la paix. De toutes ces scènes, à jamais mortes, émane cette douceur qui rayonne par les beaux temps des pores des vieilles pierres. Regardez-les, me disait-il en indiquant la tour qui nous surplombait. Bien des hivers ont passé sur elles. La chaleur, l’humidité, le froid, les ont tour à tour éprouvées. Les pluies, les soleils, les ans, les ont brunies et dorées. Aussi, après toutes ces extrémités, voyez comme elles s’éclairent doucement ce soir. L’apaisement du Passé est descendu en elles, et, ainsi que des aïeules revenues de bien des misères et de bien des joies, elles ont l’air de méditer, dans un souriant silence, que de tous les bonheurs le plus parfait est encore le repos.»
Mon interlocuteur avait parlé avec passion. Pour le connaître beaucoup, je savais son culte des années évanouies. Il était parmi ceux à qui ce simple titre de livre: _Jadis et Naguère_ suggère d’ineffables mirages. Il se plaisait à dire, bien qu’il eut horreur des lieux communs à la mode, qu’il avait été pétri, non du limon de la terre, mais de la cendre des morts, de «ses morts».
Il n’avait guère souvenir de son père, et sa mère était une personne douce et triste qui se livrait peu. Son enfance s’était écoulée entre de vieilles bonnes qui avaient presque vu la Révolution et qui en parlaient sans cesse. Ses légendes et ses drames alternaient dans leurs discours avec les anecdotes sur les grands-parents, les grands-oncles, toute une société qui n’existait plus.
Aussi, dans le village, ce que le petit Paul goûtait le mieux c’était le cimetière. Pas de tombe croulante dont il ignorât l’habitant. Et quand soufflait le vent d’automne qui ramène les fantômes, il savait en démêler toutes les voix. Ses jeux préférés étaient de revêtir avec son frère les vieux habits que l’on conservait encore et de jouer «à la Cour». Toutes ses pensées, toutes ses aspirations, tous ses rêves remontaient à ce temps irrévocablement mort. Tout ce qu’il connaissait et aimait était enfoui là. Que lui importaient un présent terne et un avenir sombre?
Toutefois il avança «en âge et en sagesse». Il lut beaucoup, sans guide mais aussi sans barrières; aima Taine, et mesura un beau jour quelle distance le séparait des époques révolues. Il constata avec amertume que tout ce qu’il avait chéri était cendres, cendres que le souffle des temps nouveaux dispersait tous les jours et dont il ne resterait bientôt plus rien. Cependant il ne jeta pas l’anathème à ces formes subversives de ce qu’il avait conçu. Il disait: «Je voudrais trouver des mots neutres pour l’Histoire.» Mais la chaîne qui l’attachait au passé était scellée dans son cœur. S’en séparer, l’aurait-il dû? D’autres, plus raisonnables, l’auraient fait peut-être, mais c’était un sentimental et il ne le put pas.
Il connut donc tout jeune la tristesse d’un avortement immense: celle d’avoir fini avant presque d’avoir commencé, et, dès sa jeunesse, ce fut un vieillard. Sa seule joie, sa volupté profonde était ce passé dont il parlait avec un grand charme. Je n’oublierai jamais les moments écoulés avec lui dans ce salon aux tapisseries usées, représentant _l’Enlèvement de Proserpine_, aux boiseries blanches, où deux pastels de La Tour mettaient des sourires de femmes. A la tombée du crépuscule, entre autres, ces entretiens revêtaient une indicible poésie. A sa voix, comme à un familier appel, tous les fantômes sortaient de l’ombre. Le jour, sur le point de disparaître, aidait nos imaginations en mettant un mystère autour des formes, et tout revivait: les êtres, les portraits, les soies.
En dépliant avec lui, pour les aérer, les vieilles hardes qu’il gardait avec sollicitude, il m’arrivait parfois de croire que je maniais des linceuls, car, à force de l’écouter, je voyais presque les corps qui les avaient animées jadis. Par un miracle analogue à celui de sainte Élisabeth, il transformait en roses la poussière dont ces «ajustements» demeuraient imprégnés. Je ne peux pas répéter ce qu’il disait. Il fallait l’entendre: les portraits descendaient de leurs cadres, les soies fanées s’éclairaient, les bouquets brodés retrouvaient leur grâce de naguère, puis, les bruits du temps présent se taisant peu à peu autour de nous, dans ce salon clos, qui n’enfermait que de vieilles choses, nous connaissions des heures d’autrefois impitoyablement comptées, hélas! par le tic-tac de la pendule de Boule.
Je m’attarde à des détails, mais il faut juger l’homme. Certains le traiteraient d’égoïste condamnable, alors que son fait ne saurait relever de l’égoïsme: esprit particulier, il ne réglait pas, comme nous tous, son existence sur les vivants, mais bien sur les morts. En réalité, c’était un grand rêveur et au point de vue de la finesse, de l’acuité des sensations, peut-être un grand artiste.
De tels êtres sont mus et ne peuvent être explicables que par une imagination ardente. Sur les bancs du collège, celui-ci avait connu des fièvres de curiosité; il s’était exalté sur les pays lointains, les grandes verdures étranges, les soleils et les parfums des jardins équatoriaux.
Il voulut d’abord être marin, puis soupçonnant certaines brutalités de carrière, il changea et choisit la diplomatie.
Ce fut un diplomate distrait et un mauvais voyageur. Le lien qui l’attachait à son pays natal était trop fort. Quand ce lien se tendit il meurtrit la chair de ce prisonnier par destinée. La substance dont il était fait se révolta. Il lui manqua, dans ces contrées nouvelles, les souvenirs incarnés dans chaque sentier, dans chaque pierre, les paysages dont toute heure du jour ou de la nuit évoque une figure, une impression, une légende. Peut-être vit-il des choses admirables, mais elles ne lui parlaient point, et, comme Hamlet, il avait son fantôme qui lui criait: «Souviens-toi».
Il se croyait héroïque en résistant à «ses voix». Il tint bon pendant quelques années, heureusement, car il apprit ainsi à mieux goûter son pays. Puis la mort de son frère étant survenue, tous les siens disparus, il lui devint vraiment impossible de vivre séparé de ses chères ombres. Dès lors il s’en retourna habiter parmi elles, descendant comme en rêve la pente qui mène à l’éternel repos.
Mais entre les deux phases contemplatives de son existence, son enfance et sa précoce vieillesse, en dépit des hantises natales qui le tourmentaient, cet homme avait vécu beaucoup.
C’est une banalité de dire que l’âge provient moins de la durée que de l’intensité des événements survenus pendant cette durée. Or, bien que notre héros eût à peine quarante ans, déjà les fils blancs se mêlaient aux rudes soies blondes de ses moustaches, de ses cheveux en brosse, ondulés au fer sur les côtés de la tête.
Quoiqu’il eût l’allure robuste, les dents larges et blanches, l’œil magnifique et en général ardent, certaines expressions passagères de sa physionomie, certaines attitudes indiquaient à ne s’y point tromper «le retour». Son regard surtout avait par instants une sorte de caresse infiniment lasse; il semblait couler entre les paupières épaisses, à demi closes. Les lèvres qui, sous la touche brutale de la moustache, avaient gardé les contours délicats d’une bouche d’enfant, se baissaient aux coins quand se glissait le regard dont je parle, et il en sortait un sourire détaché, indulgent. Ce regard disait: «Il n’importe» aux choses existantes ou qui allaient être.
Ces expressions étranges n’étaient pas habituelles; l’expression habituelle était l’ironie; elles passaient subitement sur sa figure et y imprimaient la tristesse soudaine, l’affaissement de teintes qui envahit la terre à la tombée du jour.
Je le connus à l’époque où le fond d’un tempérament triste avait repris l’avantage; néanmoins les étincelles qui jaillissaient de temps à autre de sa conversation trahissaient l’esprit et l’entrain dont il avait dû briller jadis. Sans nul doute il avait été séduisant et beau. Il me plaît de croire que les femmes l’avaient aimé beaucoup; en tout cas lui avait aimé beaucoup les femmes. Cela se voyait à la façon dont il parlait des aventures d’amour, parfois lestement, d’une manière enjouée, avec les plaisanteries les plus gauloises et les paradoxes les plus osés, les plus fous--qui sont peut-être, après tout, des vérités; qui sait?--d’autres fois tendrement, non sans mélancolie, comme si l’image de quelque belle revenante fût entrée visiter et attiédir son cœur de solitaire. En réalité, je crois que ce cœur qu’il cherchait à faire paraître sceptique, dur, amer, était d’une sensibilité, tranchons le mot, d’une candeur idyllique. Mais son possesseur redoutait le ridicule de passer pour «sensible». Il n’en parlait donc point et affectait de le mépriser. Le récit qui va suivre édifiera à ce sujet.
Sur le point de commencer cette histoire, il est nécessaire d’entretenir le lecteur de l’_ÊTRE_ qui, après le héros, y joua le plus grand rôle: je veux parler de sa demeure.
Au moment où nous parlions, assis sur la terrasse, ce vieux manoir, bâti vers la fin du seizième, nous dominait de ses deux tourelles. L’usure des siècles n’avait pas encore effacé les enjolivures qu’un maître maçon, élève de Delorme, avait ouvrées dans le tuffeau des fenêtres, mais elle avait étendu sa patine d’un charme sans rival sur toutes les parties de cet édifice, réparé bien des fois au petit bonheur, suivant le hasard des bonnes et des mauvaises années de la terre, selon le goût, le caprice changeant de neuf générations successives.
Le temps s’était chargé de recouvrir sous une même teinte égale et chaude les retouches malheureuses ou malhabiles, les grâces sacrilèges du dix-huitième et les horreurs de la Restauration, les pierres de taille et celles d’ardoises, les briques et les bavures de chaux. Puis, là, où les intempéries trop fortes avaient fait brèche, la nature, cette compatissante amie des choses anciennes, avait ménagé des berceaux de houblon, de vigne-vierge, de glycines.
Telle qu’elle nous apparaissait, toute dorée par la lueur du couchant, cette masure, dont les greniers tremblaient lors des bourrasques d’équinoxe, était bien ce que je l’ai appelée tout à l’heure:--un être,--mais un être d’espèce supérieure à nous autres, échos limités d’une période, qui n’exprimons, en définitive, que nous-mêmes; un être dont la vie, plus étendue que la nôtre, se composait de beaucoup de vies, diverses et cependant continues. Cette synthèse de pierre était le lien qui les unissait entre elles, en proclamait la continuité jusque dans la diversité. Si l’on pouvait définir, représenter l’âme d’une race, ces murs l’auraient fait mieux que toutes les analyses et que toutes les histoires, quoiqu’ils fussent en réalité moins qu’une âme, puisqu’une âme ne meurt pas et que tout ce qui est matière est condamné à périr. A l’heure où nous les contemplions, ils vivaient; avec un air de vieillesse, il est vrai, mais de vieillesse heureuse, contente d’avoir tant vécu, attendant avec tranquillité la mort, de vieillesse auréolée, épanouie par la sollicitude, par la lumière du soir.
Ils vivaient--et de façon si singulière que j’en fus frappé. Pour la première fois, moi, qui les avais souvent regardés, je les voyais sous un aspect nouveau: celui d’un personnage étrange, mystérieux, puissant, et qui souriait.
Une phrase familière à mon hôte s’incrustait en moi: «Les contes de ma bonne, les pierres qui m’ont entouré dès l’enfance, voilà ma formation pour la vie.» Ce n’était point là, comme je l’avais cru jusqu’alors, une boutade d’esprit cultivé et paradoxal contre l’humanité et ses œuvres, mais une vérité dont je ressentais toute la profondeur. En reportant les yeux de ces pierres retenues par des lianes au précoce vieillard qu’elles abritaient, j’étais frappé de la similitude existant entre le propriétaire et sa demeure. La même sérénité un peu lasse, pas tout à fait exempte de mélancolie, une sérénité «de raison», la même philosophie du bonheur s’exhalaient de ce visage et de cette façade. «Ceci» avait modelé «cela». L’on ne pouvait imaginer une assimilation plus complète d’un être par les choses qui l’environnent. J’évoquais machinalement la devise gravée sur le pignon au temps de la Ligue, _In Bello Pax_, et, ayant encore dans l’oreille les paroles de mon hôte qui ouvrent ce récit, je songeais: «Heureux homme; parmi les pierres ancestrales, sous leur influence, il a donc trouvé, lui aussi, la paix au milieu de la guerre.»
J’entendais par là que lorsqu’on vieillit solitaire après avoir mené une jeunesse passionnée, on a des souvenirs et, en général, des regrets. Qui donc a dit: «Le châtiment de ceux qui ont aimé les femmes est de les aimer toujours?»
Le tumulte de ses années ardentes devait logiquement retentir dans l’âme de mon interlocuteur lorsqu’il lui arrivait de regarder en arrière. Heureuses, ne les regrettait-il pas? Malheureuses, n’en avait-il pas conservé quelque amertume? Par suite de quel charme inconnu aux autres pouvait-il contempler son propre passé avec ce rayonnement, cette quiétude?
Une anecdote allait me faire comprendre pourquoi il applaudissait à la conclusion, cependant un peu triste, de sa vie.
Il reprit:
«Cette heure où la campagne s’endort au sein du soleil las participe de la qualité exquise des instants où, à demi éveillés, nous sommes cependant sur le point de dormir. Déjà notre esprit rêve et notre bouche parle encore. On dit que nous divaguons parce que nous errons dans les régions nébuleuses que nos corps, trop matériels, ne sauraient atteindre. En réalité, si notre esprit est encore plongé par la base dans les ténèbres de ce monde vulgaire, son sommet, comme celui des montagnes quand le jour va naître, commence à voir blanchir l’aube enchantée du songe.
«Eh bien! remarquez-le, c’est la seule heure où le rêve ait une voix humaine. En tout autre temps, il est silencieux. De même, mon cher enfant, la campagne au crépuscule: tout s’anime, tout parle, tout a des voix; les fumées, les cloches lointaines, les arbres et les appels gutturaux des gardeuses de bêtes, ont une musique. C’est l’heure où les fantômes, que n’intimident plus les clartés trop vives du jour ou le brutal contact de ceux qui vivent, se glissent furtivement hors de leurs tombes... Oui, ajouta-t-il, abaissant les paupières et comme prolongeant son regard au delà de la vie, l’heure où leurs pas légers viennent frapper mon oreille, où M. Jacques, Jambe-d’Argent et Gaullier, dit Grand-Pierre, font un tour dans ces salles comme au temps où ils venaient y chercher refuge. Ah! je vois des choses indicibles sur ces pans de murs envahis par la nuit...»
Comme j’admirais la sensibilité qu’il avait gardée et que j’ajoutais: «C’est rare après avoir roulé longtemps dans sa pensée les mêmes impressions»; il me répondit:
«Mon ami, ces choses-là sont de celles qu’on ne se lasse point de voir, car la lumière qui les éclaire n’est plus celle de la vie, mais une autre infiniment plus douce; et puis--car il y a toujours dans nos sensations les plus pures un grain d’humanité qui persiste--et puis, il y a en moi, quand j’y pense, un orgueil, celui de les avoir respectées, même quand, pour cela, il a fallu, ma foi oui, marcher sur mon cœur, comme on dit dans les mélodrames.»
J’ouvris sans doute les yeux très grands, car il reprit aussitôt: «Cela vous étonne? Eh bien, oui... il y a longtemps, bien longtemps, quinze ans environ, j’ai failli amener ici, vous entendez bien, ici, entre ces murs, sous ces portraits, une petite personne charmante, jolie, gaie... mon Dieu! qu’elle était séduisante... mais étrangère, et étrangère, entendez-vous, non pas seulement de naissance et d’habitudes, mais de tout, de tout, séparée par un abîme et une race de ce que vous voyez et de ce que je vénère ici.
«Mon pauvre enfant, dans quelques années, tout cela sera bien mort. Moi, je m’en vais, et ma pauvre bicoque ne tiendra guère contre le premier vent d’hiver qui la secouera un peu fort. Mais puisque vous voulez bien entendre les rengaines d’un vieillard--le dernier, espérons-le, d’un monde qui n’est plus,--rendez-lui cette justice lorsqu’il dormira là-bas, dans le petit cimetière, c’est qu’il aura respecté avec scrupule jusqu’à la poussière que les ans ont mise sur les meubles de ses aïeux.
«Bien souvent, vous le pensez, dans des veillées parmi ces morts qui sont ma seule compagnie, j’ai senti passer dans ma chair un frisson attardé d’existence, un furtif quoique profond besoin d’affection et de vie, et l’humain désir--peut-être le plus humain des désirs--de me prolonger par d’autres êtres en qui demeure un peu de moi et de ceux qui m’ont précédé. Verlaine alors chante mélancoliquement dans ma mémoire:
Le foyer, la lueur étroite de la lampe, Avec la rêverie, le doigt contre la tempe, Et les yeux se perdant parmi des yeux aimés, L’heure du thé brûlant et des livres fermés, La fatigue charmante et l’attente adorée De l’ombre nuptiale et de la douce nuit.
«Paroles tentantes pour un solitaire. Mais ce n’est point à nous, n’est-ce pas, de décider qui eut raison entre l’orgueil du remords et le dédain du bonheur? Mon scrupule paraîtra sans doute une chose folle, condamnable, à vos enfants; mais cependant je vous jure que j’ai obéi à quelque chose, à quelque chose de fort. Il fallait que ce quelque chose fût fort puisqu’il m’a empêché de saisir le bonheur... Oui, et vous savez, ajouta-t-il d’une voix plus triste, le vertige que c’est quand le bonheur ou même son ombre passe à portée de notre main...»
Il ferma les yeux. Peut-être était-ce pour me cacher une larme. En m’affirmant, comme il l’avait fait tout à l’heure, qu’il contemplait aujourd’hui le passé avec sérénité, était-il bien sincère? et, pour répéter une phrase de psychologue, «ne peut-on admettre qu’un regret se glisse entre la résignation qui dépend de nous-mêmes et l’oubli qui dépend du temps»? Mais je crois plus volontiers qu’on n’est jamais bien sûr de remuer des cendres sans risquer d’y ranimer la vieille étincelle, même quand elle a couvé pendant des années. Cette étincelle avait dû être vive pour produire encore, à quinze ans de distance, un pareil choc dans un cœur maintes autres fois visité par l’amour. Ce fut positivement avec un peu d’humeur qu’après des instants de silence il ajouta: