Chapter 8 of 11 · 3921 words · ~20 min read

Part 8

M. de Porcieu y consentit, non sans un regard soupçonneux.

* * * * *

Sur les coussins de velours gris à côtes du confortable omnibus ils se casèrent six, avec peine.

Outre M. de Porcieu, Nicole et Pierre, il y avait là les Raines, jeune ménage venu passer une quinzaine à la Roche-Panse, puis un vieux cousin, le vicomte de Boissonnas, qui tous les ans y faisait un long séjour.

Jacques de Raines était un gros garçon, très bon vivant. Chasseur fanatique, il s’entendait à merveille avec M. de Porcieu. Sa femme, gentille et incolore, véritable sac à potins qu’elle répétait sans y voir d’ailleurs le moindre mal, constituait une compagne supportable pour Nicole.

Quant à M. de Boissonnas, c’était un gentilhomme de l’ancien type, célibataire, à demi ruiné, charmant.

Malgré ses soixante ans, il voulait encore aller au bal parce qu’il trouvait cela «joli». Il regrettait, disait-il, de ne point avoir de fille à y conduire; sans sa maudite goutte, il aurait dansé. A la Roche-Panse, il occupait ses loisirs à la lecture.

On essaya d’abord en vain d’allumer la lampe intérieure à acétylène. Ce fut une occasion pour M. de Porcieu de lâcher son juron favori: «Bon Dieu de bois» qui déplaisait souverainement à sa femme.

Elle serra, sous la couverture, la main de Pierre Le Houx pour lui faire partager sa contrariété.

Ils avaient eu soin de s’asseoir l’un près de l’autre, ce qui, à la vérité, ne leur servait guère; du moins pouvaient-ils échanger à la dérobée quelques-unes de ces pressions de doigts passionnées qui, dans certaines circonstances publiques, sont le langage discret des amoureux.

Ils se sentaient côte à côte. C’était déjà une douceur qu’ils auraient voulu prolonger toujours. Intérieurement Nicole s’applaudissait pour une fois d’avoir échoué près de son mari dans ses velléités d’automobile.

Les lanternes, de chaque côté du siège, envoyaient des lueurs ternes, intermittentes, déplacées par les cahots.

Dans l’ombre on entrevoyait les hommes arrondis dans leurs pelisses, et les têtes délicates des femmes sortant de leurs grands cols. Des fourrures blanches éclataient; du satin luisait aux cassures des manteaux. Un peu partout il y avait des châles entassés et des objets de cotillon en pile.

Chacun, littéralement incrusté à sa place, ne s’en plaignait pas: on avait chaud.

Mme de Raines et son mari, las, ayant au bord des lèvres l’écœurement des fins de fête et du petit matin, fermaient les yeux. Quelques propos se croisèrent.

--Beau bal! dit Boissonnas.

--Ah! avec de l’argent..., répondit Porcieu d’un ton bourru.

--C’est déjà un mérite, reprit son cousin. Aujourd’hui, avec de l’argent, tant de gens ne savent faire que des choses laides.

--Autrefois, plaça Pierre, on avait du goût. La société n’était pas encombrée de parvenus.

Nicole, toute fière des connaissances de son jeune ami, affirma avec conviction:

--C’est bien vrai!

--Croyez-vous? demanda poliment le vieux gentilhomme. Je ne saurais être tout à fait de votre avis. Au dix-huitième, par exemple, on goûtait fort la Finance, tout comme de nos jours. La société courait chez Samuel Bernard. Mlle de Jarente épousait un financier, la Raynière. Le tout-puissant banquier Laborde mariait ses filles à certains qui tenaient de hautes charges à la cour.

Le monde n’a peut-être pas tant changé qu’on pense. Le Veau d’Or y a constamment été adoré. Toutefois, je vous accorde qu’il y avait des différences dans l’emploi de l’argent. Les traitants avaient en général une prodigalité magnifique, un sens de l’art et des artistes qu’ils n’ont pas toujours à présent.

Puis les valeurs industrielles, commerciales n’existant pas ou peu, le partisan enrichi achetait une baronnie, un comté, un marquisat, se faisait enregistrer des lettres, et, dans ses terres, prenait insensiblement l’âme d’un noble. Ses enfants servaient aux armées et s’y comportaient ni plus, ni moins que nos parents. Qui donc reconnaîtrait dans le maréchal duc de Belle-Isle, admirable figure de soldat et de gentilhomme, le petit-fils de l’argentier véreux que fut Fouquet? Aujourd’hui, quand on a de l’argent, on achète du Rio Tinto ou des Chemins de fer, ce qui n’a pas les mêmes conséquences sociales. Nous-mêmes nous perdons l’état d’esprit qui nous classait à part et au-dessus de tous. Par un phénomène inverse, ce ne sont plus les bourgeois qui deviennent nobles, mais bien les nobles qui deviennent des bourgeois.

Cependant Jacques de Raines maugréait dans son coin:

--Vieux raseur, va-t-il nous empêcher de dormir jusqu’à Roche-Panse avec ses rengaines!

De fait, tout le monde, sauf Nicole et Pierre, sentait ses paupières s’appesantir.

Bientôt l’omnibus n’emporta plus qu’une cargaison de chairs inertes, à l’exception des deux amoureux qui continuaient leurs pressions de mains infiniment nuancées.

L’omnibus roulait depuis une heure. La nuit d’automne répandait son silence sur les champs. Une brume montait de la terre, s’épaississant toujours. Les arbres n’apparaissaient plus que confusément, comme des îlots.

--Bon sort, grommela le cocher Léon, v’là l’brouillard! Tâche d’ouvrir l’œil, petit, dit-il au valet de pied Firmin, assis à ses côtés sur le siège. Qu’on ne passe pas d’vant l’avenue du Vautrait sans la voir!

--Baste! répondit Firmin en clignant de l’œil, è f’ra tout de même ben signe en passant.

--Et puis je m’en f..., continua le gras mentor. Et désignant avec le manche de son fouet l’intérieur de l’omnibus:

--S’y sont pas contents, y sauront ben le dire, as pas peur. Qué-qu’y font là dedans nos agneaux? On a bien rigolé. On est bien fatigué. Madame emmène son gigolo et le patron ronfle comme un gros mufle. Vois-tu, mon fiston, faut jamais s’embêter en ce monde. Eux autres s’embêtent-ils? Ben, nous non plus, pas vrai? Faut couler tranquillement sa petite affaire. T’as vu l’coup l’aut’jour pour les harnais? Si l’patron veut pas qu’on les achète, on les lui coupe. Voilà! arrive c’qui pourra, mon bonhomme! Et quand on les achète, c’est autant de pièces de cent sous pour bibi. T’as compris?

--C’est tout d’même pas bien c’que vous dites là, monsieur Léon!

Firmin écoutait ces propos avec stupeur et tristesse. Né dans l’une des fermes de Roche-Panse, élevé dans le respect, dans l’amour héréditaires des maîtres, ce «gars de Paris» le clouait avec ses arguments. Il se demandait s’il aurait la force de lui résister toujours. Depuis deux mois qu’il était entré chez M. le Comte, il se sentait changer en même temps qu’il apprenait les belles manières.

--Pas bien! reprit le cocher... Pas bien!... ah! jeunesse!... Eh! mais? attention!... C’que tu vois pas une croix là-bas?

--J’vois ren!

Un chemin tournait à droite, s’enfonçant dans le brouillard. Par ailleurs, en effet, on ne voyait rien.

--Ça doit tout d’même être par là. Dans cinq minutes on sera au Vautrait et dans une heure au pieu!

Et touchant ses chevaux, il accéléra l’allure:

--Roulez, les petits, roulez!

Ils ne roulèrent pas longtemps. Un mur se dressait avec une grille en travers de la route.

--Ah! ça, par exemple, elle est forte! s’écria le gros Léon en arrêtant court ses chevaux avec un haut-le-corps. En même temps on entendit la voix du comte:

--Qu’est-ce que c’est! Bon Dieu de bois? qu’est-ce que c’est?... Nous ne sommes pas rendus, que diable?

--Ah! Bon sang! quel pétard, nom d’un sort! murmura Léon à l’oreille de Firmin, et, goguenardant tout bas: «Voilà! Voilà! monseigneur!--Descends donc et demandes-y ce qu’y veut.»

Firmin se présenta à la portière.

--Me direz-vous ce que c’est que cette plaisanterie? Moi, je la trouve mauvaise, vous savez!

--M’sieu le comte, Léon y dit comme ça que c’est un mur!

--Parbleu, imbécile, je le vois bien! Mais quel mur?

Piteusement, Firmin laissa tomber:

--J’sais-t-y, moi, m’sieu le comte?... un mur...

Son maître, quoique pesant, bondit d’un élan sur la route et, en quelques pas, fut auprès de l’obstacle imprévu.

--Triple buse! clama-t-il au cocher, mais c’est le mur du cimetière de Saint-Luce. Comment diable avez-vous fait votre compte?

--Dame, m’sieu le comte, Firmin y voyait pas la croix. On a cru comme ça que c’était le premier chemin à droite!

--Bougre d’âne! un endroit où vous êtes venu plus de dix fois ces jours-ci! Tournez. Ensuite sur la route vous prendrez à gauche et vous filerez jusqu’au village. Puis tout droit! à cinq cents mètres, vous tombez sur la porterie du Vautrait. Et ne recommencez pas votre farce, parce que je ne rirais pas, moi, vous savez!

Il rentra dans l’omnibus claquant la portière et criant:

--L’animal! il nous a rallongés d’au moins une demi-lieue!

Dedans tous étaient réveillés par l’alerte.

Jacques de Raines s’esclaffait:

--Ah! ah!... elle est bien bonne... Au cimetière!... Dites donc, il en a de gaies, votre cocher? Quel loustic?... c’est parce qu’il pense que nous sommes fourbus... mais par ce temps froid j’aime mieux me fourrer au lit que dans un trou... ah! ah! mais, riez donc, Porcieu?

--Il n’y a que moi qui pourrais y voir une allusion, dit le vieux Boissonnas. Léon trouve probablement que je suis plutôt d’âge à aller là qu’au bal.

Et dans l’ombre, le cousin dut sourire sans amertume, finement.

Mme de Raines ne savait pas s’il fallait rire ou pleurer. Elle finit par rire--comme son mari.

Pierre ne disait rien, n’avait qu’une pensée: Dans quelques minutes on serait au Vautrait, et ce bonheur pour lequel il s’était donné tant de mal, dont il n’avait pu recueillir que des miettes furtives, serait évanoui.

Le surlendemain, il lui faudrait repartir...

Quant à Nicole, elle frémissait comme une feuille. Dans l’ombre ses yeux verts jetaient ces lueurs étranges dont ils s’éclairaient quand elle était fortement émue.

Des paroles rimées lui bourdonnaient en tête:

Déjà ta vie ardente incline vers le soir, Respire ta jeunesse. Le temps est court qui va de la vigne au pressoir De l’aube au jour qui baisse!

C’était cela, la jeunesse! Une course où l’on n’avait le temps de rien, un amour que l’on ne pouvait satisfaire... les «Autres»... beaucoup de fièvres et beaucoup de peines, beaucoup de mécomptes et beaucoup de désirs... tout cela pour arriver à quoi, mon Dieu?... A la Grande Nuit.

Pierre descendait. Elle lui serra la main sans chaleur, avec tristesse.

Puis, quand ils furent repartis, elle voulut s’endormir. D’abord elle ne le put. Machinalement, par la vitre, elle regardait le paysage. La lune, comme une face camuse et blême, plongeait dans le brouillard. La campagne s’étendait aussi blanche qu’un suaire.

Toutes sortes d’idées qu’elle n’avait jamais lui montaient au cerveau. Elle se rappelait la robe peinte dans le portrait de son aïeule, la grande Nicole, la bien-aimée du roi. C’était une robe de deuil semée d’ossements comme les habits dont Henri III, dit-on, aimait à se revêtir.

... L’Amour... La Mort... Les violons tsiganes sonnaient encore à ses oreilles la double ritournelle, désormais inséparable dans son cœur.

Elle finit par dormir, mais elle eut un rêve de folle:

La salle de bal des Latune était là, avec tous les invités. Seulement tous n’étaient plus que des squelettes. Ils se tenaient rangés en rang, par couples, autour de la salle.

Au milieu, il y en avait deux, le sien et celui de Pierre. Ils se donnaient encore la main--la MAIN GAUCHE.

COGNE-DUR

L’histoire qu’on va lire est forgée de toutes pièces.

Plusieurs échos de presse affirment au public que des tendances fâcheuses se sont manifestées parmi les équipages de la marine de guerre. Réelles ou imaginaires, ces tendances méritent d’être envisagées.

Certains demeurent persuadés que, sous des officiers résolus, énergiques, sachant tirer parti des circonstances, ces tendances, si elles viennent à se produire, doivent, peuvent être dominées.

Quiconque a eu l’honneur de servir dans la marine a senti résonner en lui-même la réponse qu’un enseigne faisait au reporter du _Figaro_ devant Casablanca:

«Ces hommes-là, monsieur, on les mènerait jusqu’au bout du monde!»

COGNE-DUR

«Le Seigneur miséricordieux a fait la terre grande, afin que ceux qui souffrent puissent aller loin devant eux.»

(E.-M. DE VOGUÉ, _Vanghéli_.)

Le contre-torpilleur _Hache_, pointe d’une escadrille attendant au mouillage de Djibouti, se dirigeait sur Makallach, ville ignorée de la côte sud d’Arabie.

La mission de la _Hache_ consistait à en examiner les ressources, à voir si Makallach était susceptible de constituer un point de relâche pour la flottille dans sa route vers l’Indo-Chine.

Le contre-torpilleur marchait à bonne allure. Parti tard la veille de la baie de Tadjoura, on «piquait» trois heures à la cloche du bord quand commencèrent à se préciser les détails de la côte ardente et désolée qu’il longeait depuis le matin sous un soleil terrible: caps rocailleux, dunes de sables incultes, roses comme de la braise, s’étalant sous des pics déchiquetés dont les formes fantastiques de chameaux, de selles, d’oreilles et de forteresses, se découpaient sur une vapeur bleue très douce dans le lointain. Parfois des bouquets de dattiers, ou des blocs blancs clairsemés, villes, villages, ruines, tombeaux de pèlerins, entre autres celui de la «Sheika Hurba», femme qui s’est laissée mourir de faim par dévotion.

La sonnerie «aux postes de mouillage» venait de retentir. Une mer plate, laiteuse, blanche à force de chaleur, avec de splendides reflets incarnats qui mettaient de la flamme jusque dans les eaux, s’ouvrait sous l’étrave de la _Hache_, comme un champ devant le soc d’une charrue.

Debout, véritable colosse, arc-bouté sur ses jambes semblables à des piliers pour résister aux trépidations, le commandant Lefort s’incrustait littéralement la côte dans les yeux à l’aide d’une vieille petite longue-vue d’un modèle particulier.

Il voyait depuis longtemps le sommet aplati du Djebel-Al-Kara, magnifique colline en marbre blanc qui surplombe la ville, commençait à distinguer la ravine qui la sillonne à mi-hauteur, apercevait les quatre tours mentionnées dans les «Instructions».

--Gouverne toujours là-dessus, mon fi, dit-il au petit gabier de barre en lui désignant la montagne.

Puis se tournant vers un timonier qui s’amusait à regarder un rassemblement d’Arabes dans ses jumelles:

--F...-moi la paix avec ces bêtises-là et cherche le mât de pavillon de la maison du gouverneur.

Il se mit à le chercher, lui aussi, avec sa lorgnette, ses mains trapues formant abat-jour. Au bout d’un instant il les laissa tomber et, bousculant le petit gabier:

--La barre à droite, couillonneau; tu vois pas que tu nous mènes droit sur la roche qui est marquée là. (Il pointait la place sur la carte avec son gros doigt.)

--Tu veux passer ton examen du long cours et t’es pas encore fichu de lire une carte. Allons, gouverne-moi sur l’avant du grand boutre, tu le vois? peint en vert, mouillé près du quai?... Et ce mât de pavillon? T’es pas dessus? Non, mais parlez-moi d’une andouille? Tu ne le vois pas, grand idiot, là, par le montant de tente?... Je n’ai plus d’yeux bientôt et j’y vois pourtant plus clair que toi.

Puis avec l’alidade du compas il releva le mât de pavillon au N.-N.-E. Alors il se pencha vers le porte-voix de la machine et sonnant le timbre: «100 tours»!

Maintenant on voyait distinctement la petite ville, toute blanche, adossée à des falaises rougeâtres, perchée fière et rébarbative dans l’isolement complet, dans l’aridité du désert. Deux mosquées dominaient son mur d’enceinte crénelé. Une dizaine de «boutres», bateaux arabes à mines de caravelles, se balançaient dans le port. Une populace en haillons gesticulait sur le quai.

Lefort cria au second, M. de Raimondis, debout à son poste sur l’avant:

--Est-on paré à mouiller?

--Oui, commandant. Combien de maillons?

Levant l’index et le médius, Lefort fit signe pour deux, puis, saisi soudain d’un accès de fureur, il rugit:

--Mais qu’attend-on pour sonder, bon Dieu? Il faudrait tout leur dire à ces bougres-là! Ils vous fouteraient au sec en gardant le bec en l’air comme des carpes qui ont soif. Va-t-on sonder, quoi!

Une voix s’éleva, traînante, chantant les syllabes:

--36... Tribord... 36... 28... Babord... 28... 17... Tribord... 17.

--Stop!... En arrière, 120 tours! Tribord mouillez!... Stop!

L’ancre en plongeant fit rejaillir l’eau. La chaîne avec un bruit de ferraille dévala sur le chemin de fer.

Déjà Lefort, avec une agilité surprenante pour son corps pesant, descendait l’échelle à pic de la passerelle et se dirigeait vers l’arrière, appelant le deuxième enseigne:

--M. Latullère?

M. Latullère accourut et, correct, les talons joints, la main ouverte à hauteur de la tempe:

--A vos ordres, commandant.

--Vous allez aller à terre avec la baleinière... Vous verrez un peu le négrillon qui commande par ici, les ressources, de quoi il retourne enfin, et vous viendrez m’en rendre compte. Je vous recommande l’eau... Les «Instructions» parlent d’un certain torrent, le «Bokharen», à l’ouest de la ville, vous irez jusque-là... Ah! j’oubliais, prenez votre revolver et deux baleiniers armés avec vous... et puis ces gaillards-là ne vous avaleront pas... d’ailleurs vous verrez bien.

--Oui, commandant.

Lefort disparut dans le capot de l’escalier menant à sa chambre. Son fourrier l’y suivit, une liasse d’imprimés réglementaires à la main.

--Encore vos sacrées paperasses! Combien de signatures? Rien qu’une centaine! Bon, donnez-moi ça. Vous prierez M. de Raimondis de venir me parler dès qu’il aura terminé les dispositions de rade.

Et, soupirant, accablé par la chaleur de la petite cellule de tôle surchauffée, il commença à dépouiller le tas de papiers sans cesse renouvelé où son intelligence et son activité s’usaient tous les jours. Bon enfant malgré tout, il fredonnait le vers ironique d’un commissaire de ses amis:

Les papiers avant tout, la guerre est un prétexte.

Au bout d’un moment assez long, la taille grêle de M. de Raimondis s’inclina sous la porte basse.

--Ah! vous voilà... c’est pas trop tôt!

--Commandant, en arrivant au mouillage...

--Vous demande pas d’explications; suffit... Je vous fais appeler, c’est pour le fanal de l’autre fois... Votre procès-verbal est insuffisamment circonstancié, mon ami! «Quart de quatre heures à huit heures: Fanal brisé par un palan en hissant la baleinière.» Croyez-vous que le contrôle se contentera de cette explication-là, tudieu!

--«Commandant, c’était le soir; le garant a cassé, et...

--Eh bien! Il faisait nuit: donc, besoin d’un fanal. La poulie a fouetté, etc. Il faut le dire. Rien de tout cela n’est inutile. Ah!... les ordres pour aujourd’hui! Laisser tomber les feux. L’équipage?... F...-le au repos, allez! Il ne l’a pas volé. La traversée a été rude par cette chaleur. Pas de malades, pas de fièvre, pas de coups de soleil?... Non, bonne affaire... Et Jeambon, le dysentérique?... Sac à papier! encore une note à écrire! Imaginez-vous que ces animaux-là refusent d’approuver notre marché pour le lait concentré, sous prétexte que les signatures ne sont pas légalisées... légalisées, et par qui, Bon Dieu? Y a-t-il un consul français à Sonakim, oui ou non, je vous le demande? Non, mais ces brutes-là ne s’en doutent pas! Ah! boutique! tenez quand je suis entré dans la marine, je m’imaginais pas qu’un jour je laisserais la peau de mes doigts à un porte-plume! Gueux de métier, va!

Et Lefort envoya à la table un coup de poing aussi formidable que si tous les bureaux de la rue Royale s’y étaient donnés rendez-vous.

C’était un très brave homme que ce Désiré Lefort en dépit de ses apparences brutales, bon comme le pain, adorant son métier, son bateau, ses officiers, ses hommes.

Seulement sa nature puissante s’échappait par moments en impulsions terribles, en bourrades dont il n’était pas maître.

Malheur à qui se trouvait sous sa main dans ces moments-là!

Dans sa jeunesse, comme aspirant à bord de la _Favorite_, une nuit de gros temps, il avait ainsi agi violemment sur la mâchoire d’un gabier qui refusait d’aller à l’«empointure», à bout de vergue. Il s’y était ensuite rendu, lui, à la place du gabier, ce qui ne lui en avait pas moins valu un mois d’arrêts de la part du commandant, et de la part de l’équipage le surnom de «Cogne-Dur». Ce surnom l’avait marqué pour le reste de ses jours.

Ses manières frustes, son caractère peu souple, son langage, sa figure mal rasée de curé de guérilla, l’avaient éloigné des états-majors. Et, sans protecteurs, quoique excellent marin, fort instruit par ailleurs, il avait avancé lentement.

Il avait presque toujours «bourlingué» au loin, dans des campagnes dont les autres ne voulaient pas, épris surtout «des métiers de brute», comme il disait: Fusilier ou canonnier, par opposition aux métiers qui, soi-disant, exigent plus d’efforts, plus de science: torpilleur, électricien, et qui, assure-t-on, sont ceux de la marine à venir. Cependant il avait été un officier des montres renommé. Ses gros doigts se faisaient délicats et légers pour toucher ces choses précieuses et sensibles que sont les chronomètres, les instruments, les vis infinitésimales; ils traçaient des lignes ténues, des inscriptions fines sur les registres et les cartes. Ce talent d’hydrographe avait fini par le signaler au Ministère dans une récente campagne où il s’était d’ailleurs fort abîmé les yeux à ce métier. Cela lui avait valu son commandement de lieutenant de vaisseau, cette _Hache_ où il surmenait un peu son monde. Grand travailleur, corps de fer, il s’imaginait que tous pouvaient et voulaient travailler autant que lui.

Tous, à l’entendre, comme lui-même, auraient dû tout connaître: les fusiliers la machine et les chauffeurs, la timonerie. Il pensait que certaines circonstances obligent un homme d’une spécialité à en remplir une autre. Seulement, autour de lui, ayant moins d’expérience ou moins de zèle, on ne pensait pas de même.

Excédés par ses minuties, ses tatillonnages, ses hommes murmuraient souvent, ses officiers quelquefois. Ses saccades violentes de caractère et de langage ajoutaient à ses exigences de service.

Cependant il était bon, très bon même. Ainsi, après sa sortie, s’étant soulagé, il dit à M. de Raimondis:

--Au fait, et vous? Voulez-vous aller à la chasse?

M. de Raimondis, né à la campagne, élevé au milieu des bois, ne concevait pas de plus grand plaisir que la chasse. En longeant les côtes, il s’exaltait et soupirait à la pensée de tout le gibier qui pouvait se tapir dans la brousse, errer par les plaines, voleter sur les eaux. Justement les _Instructions nautiques_ parlaient d’ânes sauvages en Arabie. A la vérité, elles ne les signalaient qu’à Masirah, île située à plus de 300 lieues à l’est. Mais l’âne sauvage jouit, comme chacun sait, d’un caractère nomade. Rien d’impossible qu’il y en eût autour de Makallach! Raimondis en rêvait! Il avait communiqué ses projets à l’autre enseigne, M. Latullère, quoiqu’ils ne pussent guère descendre à terre ensemble. M. Latullère, jeune homme élégant, n’était pas animé par l’ardente passion de M. de Raimondis. Il chassait pour pouvoir conter ses exploits cynégétiques au retour et aussi parce que c’est bien porté. Néanmoins docile, bien élevé, toujours dispos et plein d’entrain, il constituait un compagnon agréable pour Raimondis qui, à bord, portait le titre de «capitaine des chasses».

A la proposition du commandant, Raimondis rougit.

Demander que les deux officiers quittassent le bord ensemble lui paraissait d’une audace inouïe. Il répondit, balbutiant:

--Mais, commandant, aujourd’hui je suis de garde, et M. Latullère semblait désirer aller à la chasse... Il y a dans les alentours, disent les Instructions, des ânes sauvages... je ne puis le priver...

Lefort haussa les épaules, puis éclatant d’un rire énorme:

--Latullère veut poursuivre des ânes sauvages... ah! ah! ah!... Il peut courir après avec ses belles guêtres... il n’a qu’à se fouiller. Comme ça, vous croyez aussi vous qu’il y a des ânes sauvages dans ce pays de tordus... ben, moi, j’ai pas confiance.

Possible après tout! enfin vous êtes jeune, il faut que jeunesse s’amuse. Allez galoper après vos ânes sauvages, mes enfants, seulement vous savez, moi je vous f... dedans si vous ne m’en rapportez pas un saucisson...

--C’est que, commandant, je suis de garde.

--Eh bien! je la ferai votre garde, et mieux que vous encore!

--Merci, commandant... Faut-il envoyer les cuisiniers à terre?