Chapter 9 of 11 · 3983 words · ~20 min read

Part 9

--Non. D’ailleurs à quoi bon puisque vous nous rapportez de la bidoche. Et puis ces bougres-là se feraient ramasser par les Arbis, vous comprenez.--Une lueur grivoise brilla dans ses bons gros yeux d’ogre qui clignèrent.--Je ne veux pas de traînards, moi. Nous partons demain matin à la première heure après une bonne nuit au mouillage et avoir exécuté les ordres prescrits. On poussera les feux au branle-bas. Tiens, voilà Latullère qui vous rapporte des nouvelles. Il n’a pas été long, lui. Eh bien! jeune héros, quels auspices en ces lieux?

M. Latullère rendit compte de sa mission. C’était un tout jeune homme. Il venait d’être promu enseigne et accomplissait sa première campagne. Il parlait avec volubilité et complaisance, d’une façon un peu cérémonieuse. Il était tout d’abord allé porter les compliments du commandant au sultan, au «Naghib», ainsi que disaient les naturels. Celui-ci habitait un palais immense et délabré, et l’avait reçu entouré d’une garde armée de sabres magnifiques. Il lui avait offert du café et ils avaient communiqué par l’intermédiaire du majordome, ancien chauffeur à bord des paquebots.

Le «Naghib» disait n’être ni Anglais, ni Turc. Il insistait sur le fait qu’il était aussi sultan que le sultan de Constantinople. A plusieurs reprises il avait demandé si le Commandant ne lui ferait pas de visite et témoigné son étonnement qu’il ne fût pas déjà venu au lieu de lui envoyer un officier.

Cependant Latullère avait su,--il l’affirma du moins--capter sa faveur. Le sultan avait ordonné de mettre à sa disposition et à celle de ses deux baleiniers des montures superbement caparaçonnées. Ils avaient traversé la ville en cet équipage et avaient pu ainsi remplir promptement leur mission. La ville semblait présenter quelques ressources. Tous les soirs on fermait les portes. Les nombreux nomades campés autour n’avaient pas le droit d’y pénétrer. Les citernes étaient cadenassés; les clefs chez le sultan. On ne les ouvrait qu’à des heures fixées et le sultan prélevait sur l’eau un impôt. Celle-ci était chère et les habitants paraissaient peu disposés à en vendre, n’en ayant déjà, disaient-ils, pas trop pour eux. Il y avait bien le Bokharen, mais la sécheresse l’avait réduit à un simple filet d’eau. Des rochers en rendaient l’abord difficile. La population semblait calme en général; elle comptait, il est vrai, de nombreux marchands hindous. Chez certains Arabes, toutefois, M. Latullère avait cru remarquer quelque agitation, comme une apparence de mécontentement: peut-être s’étonnaient-ils que le commandant ne fût pas allé saluer le «naghib». C’était aussi l’avis du majordome ancien chauffeur qui avait suivi M. Latullère en barque et, tournant autour du bord, ne cessait de crier: «Li vouloir visite... Li sultan comme Constantinople.» Aucun marchand ne venait offrir de denrées, comme d’habitude quand on arrivait dans un port. Il y avait certainement eu une consigne donnée de ne pas communiquer avec la _Hache_ d’ici que le commandant se fût décidé à...

--Moi! aller faire des salams à ce nègre-là! Mais, Latullère, vous voulez vous payer ma fiole, hein?

Protocolaire, l’enseigne se récria:

--Oh! commandant!... comment pouvez-vous penser?... Mais songez, c’est un prince souverain, une sorte de roi, qui...

--Et moi? qu’est-ce que je suis alors? Est-ce que je ne suis pas roi ici? roi à mon bord? De quoi! Et puis je représente la France, vous m’entendez bien. Non, mais est-ce que nous allons nous mettre à lécher les bottes du premier gorille venu?

S’il veut me voir, ce lapin-là, il n’a qu’à venir, heureux encore que je veuille bien recevoir ses puces.

Raimondis crut devoir intervenir.

--Cependant, commandant, si les torpilleurs relâchent ici, peut-être, pour ne pas s’aliéner la bienveillance...

--Vous, vous me faites suer: c’est compris... Je ne suis pas les torpilleurs... Le commandant supérieur fera ce qu’il voudra, je m’en bats l’œil. Quant à moi, non, non, non, trois fois non. Est-ce clair? Me le faites pas répéter.

--Et le majordome qui attend à la coupée?

--Foutez-lui mon pied dans le cul et ma considération par-dessus le marché. Et puis, ouste... assez causé. J’ai de l’ouvrage pour trente-six; fichez-moi le camp à terre et que je ne vous revoie pas autrement que flanqués chacun de deux ânes sauvages!...

Cogne-Dur, joignant le geste à la parole poussait déjà les deux jeunes gens vers l’étroit couloir, sans vouloir y mettre de force, et pourtant si rudement que Latullère manqua tomber. Quand ils furent sortis, il se frotta les mains, tout content de leur joie. Il pensait aussi à l’«Arbi» qui se morfondait en l’attendant, au chauffeur devenu majordome, à la bonne farce que les ânes sauvages allaient jouer à ses officiers.

Après quelque temps, il ne put se tenir d’aller contempler le départ des chasseurs.

M. de Raimondis, petit, nerveux, un grand feutre rabattu sur le front, seul avait la mine d’un nemrod sérieux. Il examinait, fronçant le sourcil, le damas des canons de son calibre 12 que l’air de mer commençait à mordre.

Latullère, superbe, sanglé dans son «kaki» par une cartouchière neuve et jaune, les jambes enroulées de bandes achetées à Suez, tout à fait «Armée des Indes», se promenait à grands pas.

Job, le domestique des officiers, un type impossible, ancien jockey venu échouer dans la marine après toutes sortes d’histoires et un passage aux compagnies de discipline, glabre et très propre, portait la musette aux cartouches, la carabine Winchester de M. de Raimondis et le kodak de M. Latullère: «Comme ça, disait-il, on est toujours sûr de rapporter quelque chose: si c’est pas à bouffer, c’est de quoi se rincer l’œil.» Il faisait siffler à son oreille une petite badine de muscadin.

Lefort ne put tout à coup réprimer sa surprise: il venait d’apercevoir, émergeant du carré, M. Rabateau, l’officier mécanicien. Lui aussi était en tenue de chasse. Son pantalon de toile bleue, serré aux chevilles par des ficelles, laissait voir les élastiques de ses bottines. Un lorgnon noir donnait à sa physionomie un aspect farouche. Il portait avec précaution «un fusil Faucheux qui lui venait de son grand-père», l’arme dont il avait coutume de dire: «On ne fait plus que des patraques maintenant auprès de ces outils-là.» Ce fusil, soigné comme une relique, réparé bien des fois par les moyens du bord, le suivait partout depuis son grade de second maître.

Rabateau s’avança. Sa barbiche grise tremblotait:

--Commandant, pourrais-je comme ces messieurs?...

--Et vos machines?

Un mot de Lefort le faisait rentrer dans ses bottes. Il hasarda des paroles incohérentes:

--Le maître mécanicien... pas mis les pieds à terre depuis le départ... les ânes sauvages... les jeunes gens...

Lefort le considérait, réfléchissant: Évidemment utile de débrouiller les sous-ordres. Bon officier en somme, ce Rabateau; toujours à bord, ses machines dans un état parfait... brave homme... père de famille... allons! il pouvait lui causer un plaisir:

--Vous êtes donc aussi jeune que ces gamins-là?

Rabateau ploya ses vieilles épaules pour dire oui.

--F... le camp aussi alors... et ne tuez personne!

La barbiche de Rabateau vexé trembla un peu plus. Le Commandant avait le malheur des mots qui blessaient après des bontés. Un intermède encore plus imprévu fit diversion. Rigolot, le quartier-maître distributeur, sortait de la cambuse, d’où, par le panneau entr’ouvert, montait une forte odeur de viande avancée. Il s’approcha avec un salut d’une gaucherie inimitable, le mousqueton en sautoir, et, à la ceinture, un sabre d’abordage réservé évidemment pour des corps à corps avec les fauves.

--Commandant?...

--Ah! ah! ah! regardez-moi ce Robinson Crusoë! même le «fristi»! Non, par exemple! Va-t-il falloir mettre la compagnie de débarquement à l’appel tout à l’heure?

Avisant le sabre d’abordage:

--Où as-tu déniché ça? devrait être débarqué conformément à la dépêche ministérielle... pas porté sur l’inventaire-balance, je parierais?... c’est pour couper les oreilles des ânes... ah! ah! elle est trop bonne, la farce, en vérité!... eh bien! tâche moyen d’en rapporter, mon garçon, ça servira à t’en faire un bonnet!

Puis se tournant vers Raimondis:

--Je vous les confie... pas d’imprudences; si vous ne me ramenez pas d’âne, ne me rapportez pas de «macchabée», ni d’estropié surtout... j’ai pas de médecin ici... Vous avez encore trois heures avant la nuit... ne vous attardez pas!

Et, comme la baleinière poussait, il cria à Latullère:

--Vous offrirez de ma part une fesse d’âne à votre moricaud avec les politesses d’usage!

Il les regarda s’éloigner avec une sollicitude un peu inquiète.

Les habitants, d’après les Instructions, étaient d’un caractère hostile et féroce. Latullère, il est vrai, disait la population calme. Bah! s’il fallait songer à tout!

C’est égal: maintenant il regrettait de les avoir laissé partir tous. Il cédait toujours à son premier mouvement, qu’il fût de colère ou de bonté. Un tort, évidemment!

Les chasseurs débarquèrent au petit quai parmi les boutres, puis disparurent dans les ondulations roses qui, derrière la ville, commençaient le désert. La baleinière revenait.

--Qu’on les veille attentivement! ordonna Lefort au «chef».

Puis il descendit se replonger dans ses papiers.

* * * * *

Il prit d’abord celui qui le tourmentait le plus: la note relative au lait du dysentérique. Il lui en fallait du lait, à ce pauvre diable, et au plus vite! Ah! s’il avait pu tenir là le contrôleur, comme il lui aurait fait voir!... Seulement ce contrôleur était dans un bureau, à Paris, loin et tranquille. Il fallait lui justifier ce marché «non légalisé» d’une manière polie, administrative. Désiré Lefort s’exaspérait. Les parois de sa petite chambre rayonnaient comme une géhenne. Sa tête éclatait à chercher des formules et des raisons.

On frappa à la porte. C’était son cuisinier.

--Qu’est-ce que tu me veux?... J’ai pas le temps.

--Commandant, je ne vais pas à terre?

--Non, y a déjà trop de monde... fais comme les autres.

--Pour le dîner... comment?

--C’est ton affaire... tu prendras un morceau du chevreau que j’ai acheté l’autre jour pour l’équipage.

--C’est qu’il a été enfermé dans la cambuse pendant la traversée... il sent...

--Tu t’imagineras que c’est du gibier... j’te colle huit jours de bloc si ta sauce ne m’emporte pas la gueule. Allons, f... le camp. J’ai pas le temps d’écouter tes raisons.

Lefort reprit sa plume:

«Commandant, j’ai l’honneur...--formule supprimée! il barra d’un trait rageur... Commandant, je... je vous prie»--non plus! ah! m...! je...

Un timonier frappait:

--Commandant, il est l’heure d’envoyer les hommes de service embrocher la viande.

--Qu’ils aillent s’embrocher eux-mêmes! Le timonier disparut au plus vite.

--Commandant..., j’adresse à l’autorité supérieure par votre intermédiaire la réponse à la note...

--Toc, toc.

Deux hommes étaient à la porte, deux chauffeurs barbouillés de suie, le bonnet à la main.

--Allez-vous me foutre le camp! Qu’est-ce que vous me voulez encore?

Ils hésitaient. Leurs «bleus de chauffe» entr’ouverts laissaient apercevoir des poitrines tatouées, ruisselantes de sueur. Le plus hardi parla enfin.

--Commandant, on a comme ça à vous dire... que la viande... elle pue...!

--Faites comme moi. Fourrez du poivre dedans. J’en ai pas d’autre à vous donner... et puis, dehors! rondement, j’ai pas le temps de rester à vous regarder!

Baissant la tête, ils s’esquivèrent. Mais il les entendit se dire en montant l’escalier: «On veut nous empoisonner.»

Cela lui donna un coup au cœur. Ses hommes! mais il les aimait comme des enfants. Il leur avait acheté ce chevreau de sa poche, parce que l’ordinaire n’était pas assez riche. Pour l’avoir, il avait passé une heure à discuter sur le sable, en plein midi, avec un vieux Danakil conducteur de troupeaux qui ne voulait rien entendre. Et ses hommes étaient assez bêtes pour dire... pour penser... «Il voulait les empoisonner.» Ah! malheur! C’est pour cela, parbleu, que cet animal de Rigolot avait filé à la chasse.

Il pressentait l’orage.

Tout à coup, Désiré Lefort crut... il rêvait... cette chaleur lui portait au cerveau... Non, il ne rêvait pas... C’était bien un chant qui s’élevait sur le pont, d’abord entonné par quelques voix, puis par beaucoup. Ils le hurlaient maintenant.

... Un chant lugubre et profond, souvent entendu dans les ports aux manifestations d’ouvriers.

Les hommes de la _Hache_ chantaient _l’Internationale_.

Il se leva, puis ses jambes lui manquèrent; il tomba comme une masse: ses hommes chantaient _l’Internationale_ parce que leur viande était mauvaise!

... Ah! les cochons! D’un bond, il se redressa et fut sur le pont: l’arrière était vide. L’équipage, groupé près des plats, à l’avant, était debout. Lefort entendit des voix.

--C’est notre droit de trouver que la viande est pourrie!

Puis un mauvais petit «moko», Sainti, le patron du youyou qui ricanait en le montrant: «Regarde... L’est rouge... on dirait le soleil, qué!»

Toutes sortes de résolutions se croisaient dans la tête de Lefort. Elle bourdonnait comme une ruche, sa malheureuse tête. Il s’avança jusqu’à la cheminée, les bras croisés, terrible. Des envies lui prenaient de les empoigner tous par le fond de la culotte et de les coller à la mer. Puis il se souvint de son histoire de la _Favorite_: il avait failli être mis en réforme.

Un vertige passa devant ses yeux: en réforme? Ne plus naviguer!

Ne plus naviguer, il préférait mourir.

Quelques voix s’étaient tues en le voyant. Un seul homme se leva pour marcher à sa rencontre. C’était un fusilier, Coffic, un Breton de la rivière d’Auray, un grand gars sec, voûté, à tête de fanatique, le regard en dessous...

Arrivé à quelques pas de Lefort, il recula.

Les gradés se multipliaient: «Du silence... du silence.» Le capitaine d’armes criait: «Chacun à vos plats respectifs!»

Le chant baissait par moments, puis reprenait par bouffées, comme les rafales d’une tempête.

Lefort les considérait tous. Haussant les épaules, il finit par lâcher: «Bande de c...!»

Puis ramassant les gradés qui s’épuisaient en efforts inutiles: «En bas, dans votre poste, à l’exception du maître de quart... laissez donc gueuler ces abrutis-là... laissez-les gueuler, n. de D.! Je veux y laisser la peau de mes c..., si je ne les fais pas tous fusiller en arrivant à Saïgon. Ah! les salauds! Qui croirait, tout de même?»

Il redescendit dans sa chambre. Sa tête de colosse s’affaissa dans ses grosses mains qui tremblaient. Des gouttes de sueur, larges comme des cachets, tombaient sur le rapport du dysentérique à qui il fallait du lait... Lui aussi, il devait chanter avec les autres!

Ah! la marine! Lefort lui avait tout donné. Il y avait consacré sa vie entière, sa force, son intelligence, sa santé, sa jeunesse. Il s’y était réfugié, cramponné comme le naufragé étreint la planche qui le soutient sur les flots.

Fils d’un petit propriétaire terrien, orphelin de bonne heure, il ne lui restait plus qu’une sœur, sa cadette. Il allait là autrefois, entre ses campagnes, rapportant toutes sortes de bibelots des contrées lointaines. Ses neveux jouaient sur ses épaules, et, l’adorant, l’appelaient «Tonton Taureau».

Puis un jour on avait grondé son filleul. Lefort s’était fâché tout rouge, et, au bout d’une discussion violente, avait administré une magistrale paire de gifles à son beau-frère.

Alors, claquant les portes, il était parti pour ne plus revenir.

Il s’était lancé à corps perdu dans le service, ne voulant plus penser à rien en dehors. Sa famille, à présent, c’était ses hommes... Et voilà qu’eux aussi!...

Ça, il ne l’aurait jamais cru, jamais: même quand il en entendait d’autres dire que les marins changeaient et ne valaient pas ceux d’autrefois, il secouait la tête... Ses hommes, il avait foi en eux... maintenant...

Une âcreté violente lui meurtrissait la gorge; il souffrait d’une espèce d’impuissance à pleurer comme dans les chagrins trop forts que les larmes ne peuvent traduire.

Il avait déjà senti ça à la mort de ses parents, mais moins dur.

Ce chant de «sans-patries» à propos d’un morceau de viande, tant d’aberration, de bêtise, d’ingratitude, dépassaient tout!

Ses hommes le lâchaient, ses yeux baissaient. Dans quelque temps, comment naviguer? Il leva le regard vers la cloison où pendait son revolver.

A ce moment quelqu’un fit irruption dans sa chambre.

C’était Job, le domestique des officiers, sortant de l’eau, méconnaissable, les vêtements en lambeaux:

--Commandant!... Commandant... les Arabes... ces messieurs...

Lefort se redressa et, toussant, pour changer sa voix grasse de chagrin:

--Eh bien! quoi? Parle vite, animal?

Alors Job, essoufflé, fit un récit rapide. En arrivant à terre ils avaient trouvé la population en effervescence. M. Latullère disait que c’était parce que le commandant n’avait pas voulu faire de visite au «Naghib» puis, en traversant le campement des nomades, M. Latullère avait voulu prendre des photographies. Alors les Arabes s’étaient fâchés. Les soldats du sultan s’étaient joints à eux. Ces messieurs s’étaient réfugiés sur un petit tombeau, derrière la Ville, où ils tenaient tant bien que mal. On entendait leurs coups de fusils, mais M. de Raimondis faisait demander du secours au plus vite.

Comment Job avait-il pu traverser les Arabes, rejoindre la _Hache_? Il ne le dit pas. Sa vie précédente l’avait rendu fertile en ressources. D’ailleurs il était là. C’était le principal.

Les larges traits de Lefort demeuraient impassibles.

Il regardait Job fixement. Du sang revenait à ses joues.

Il demanda:

--A combien est-ce, ce tombeau, de la ville?

--A cinq cents mètres, peut-être, commandant.

--Tu retrouveras bien le chemin?

--Oui, commandant.

Lefort réfléchissait, puis:

--Le soleil est-il couché? Fait-il nuit?

Job le regarda avec étonnement: Parlait-il à un fou?

--Vous voyez bien, commandant. Il y a encore pour une heure, une heure et demie de jour.

--Va dire au clairon de rappeler la compagnie de débarquement.

Et le commandant lui-même suivit Job sur le pont.

Les hommes avaient fini de chanter, voyant que c’était inutile, que personne ne faisait attention à eux. Ils allaient commencer à manger la fameuse viande, ne la trouvant pas si pourrie que quelques-uns le disaient. Désiré Lefort se planta au milieu d’eux, et, de sa voix la plus forte:

«C’est pas le tout que de penser à s’empiffrer le ventre. Y a des moments où faut savoir se le faire trouer!»

L’histoire des officiers courait tout bas de bouche en bouche. Un grand silence se fit. Les visages étaient anxieux.

--La Compagnie de débarquement à s’armer au trot. Dans trois minutes je la mettrai à l’appel. Les autres, à vos postes de combat. La machine, parée à pousser les feux... Capitaine d’armes, faites approvisionner les pièces... Cent cartouches à chaque homme de la compagnie de débarquement. Maître de quart, armez la baleinière et le youyou... et que ça fume!

Puis il redescendit, griffonna quelques lignes sur le journal de bord, décrocha son revolver, le chargea, et, dédaignant son sabre, saisit un solide gourdin.

Sa détermination était prise. D’autres, à sa place, n’auraient pas agi comme il allait le faire. Il le savait. Un commandant ne doit jamais quitter son bord. Il pouvait être tué dans cette échauffourée où les dix hommes de l’escouade, pompeusement dénommée «compagnie de débarquement», allaient affronter une population entière. Que deviendrait la _Hache_ alors? Mais il ne s’arrêtait pas à ces pensées. Son instinct le poussait vers les grands coups d’audace. Son héros de prédilection était Bonaparte parce qu’il jouait le tout pour le tout.

D’avance il était sûr de réussir.

D’ailleurs, dans ce cas difficile, un officier était nécessaire pour agir selon les circonstances, guider les hommes, les enlever au besoin contre ce mur d’Arabes où, un contre cent, contre mille peut-être, coûte que coûte, il faudrait faire une trouée. Par scrupule, il appela le «chef».

--Si je ne reviens pas, tu bombarderas la ville, puis t’appareilleras, tout de suite. Tu vois l’utilité de ce que je t’ai montré à faire souvent. Prends garde à la roche noyée qui est à l’ouest du mouillage des boutres. D’ailleurs, je t’ai écrit tout ça sur le journal, avec les routes jusqu’à Djibouti. Tu raconteras ce qui s’est passé au commandant supérieur. J’ai pas le temps de lui écrire. Pleure pas, espèce de nigaud... tu me reverras... ce que je t’en dis, c’est au cas...

--Commandant, tout ça... et puis ce qui s’est passé tout à l’heure...

--F...-moi le camp... tiens, donne-moi la main... allez! la compagnie de débarquement à l’appel. Fais embarquer rondement!

Jamais les ordres ne s’étaient exécutés avec plus de promptitude et de silence. Lefort sentait un baume s’étendre sur son cœur. La baleinière poussa bientôt, suivie du youyou.

Une grande rougeur couvrait le ciel. Le désert envahi par une brume lilas était d’une douceur infinie.

Les Arabes des boutres crièrent quand les embarcations passèrent près d’eux. Lefort disait:

«Mes enfants, défaites-moi vos paquets de cartouches et mettez vos cartouches en vrac dans les cartouchières et dans les musettes... pour cette fois nous contreviendrons au règlement: Interdiction d’approvisionner les magasins. On tirera coup par coup, s’il y a à le faire, par salves, à mon commandement, en observant, autant que possible, de ne pas lâcher la détente au commandement de «Feu» mais seulement lorsque votre ligne de mire passera par le but... ne vous pressez pas... visez bien et bas, le tir a toujours tendance à être long... Je vous rappelle la phrase de votre manuel: «L’Européen ne doit jamais se préoccuper du nombre de ses ennemis inexpérimentés. Il a pour lui l’ascendant moral et la supériorité de son instruction militaire. Le succès lui est assuré s’il sait conserver son sang-froid, obéir à ses chefs»...

«L’objectif est de délivrer ces messieurs et de les ramener à bord... Essayez les baïonnettes au bout des canons.»

Précaution sage: Quatre durent échanger avec des voisins leurs épées-baïonnettes dont les rainures ne s’emboîtaient pas sur les tenons de leurs fusils.

--Remettez les baïonnettes.

Lefort inclina la barre. Les embarcations arrivaient au quai.

--Par deux, l’arme à la main, les culasses ouvertes... Un volontaire pour garder les embarcations?

Coffic s’avança, la tête basse.

--Hum! enfin tu as à réparer... prouve-moi que je peux avoir confiance en toi. Les autres, en avant, suivez-moi.

Cependant, Sainti, le patron du youyou, disait à Coffic avec son même mauvais rire de «moko»:

«Tu vois ça?... des fois qu’il n’aurait pas confiance en toi?... y te resterait pus qu’à te pendre. Quant à moi, si les Arbis viennent par ici, je me tire...

--Non, tu le feras pas.

--Voir un peu que je le ferai pas?

--Tu le feras pas parce qu’avant t’auras ma baïonnette dans le coffre!

--Cul!

--Et puis j’te défends de m’appeler «cul». Si que t’étais breveté comme moi, j’dirais pas. Mais t’es simple couillon. Gabier de grand pont, va! C’est moi qui te commande, entends-tu? Rouspète un peu voir si j’te fais pas ton affaire!

Les autres emboîtaient le pas derrière Lefort, guidé par Job. Ils contournèrent la ville. De temps en temps on entendait une détonation.

--Ils tiennent toujours... allongez le pas, sans courir.

Des groupes hostiles les dévisageaient, s’ouvraient pourtant sur leur passage en proférant des injures sourdes.

Ils arrivèrent au campement des nomades. Des petites tentes au ras du sol semblaient de véritables tanières. De vieilles femmes sans voiles montraient leurs visages hideux. Des chameaux levaient leurs têtes de reptiles. Au delà le désert s’ouvrait avec des buissons d’épines grises et comme des sortes de routes qui divergeaient.

Un millier d’individus noirs, entièrement nus, sauf un pagne autour des reins, le turban sur la tête, sabres, poignards et lances aux mains, gesticulaient devant un petit tombeau blanc à coupole. D’autres, armés de fusils, couverts d’oripeaux multicolores--la garde du sultan--étaient mêlés à eux.

Parfois un fanatique se précipitait. Alors un coup sec retentissait--la Winchester de M. Raimondis--l’homme tombait. Un peu de fumée montait sur le tombeau et de grands cris s’élevaient dans la horde.

--A gauche en ligne, sur un rang! coude à coude... baïonnette au canon, pas de charge!

Lefort s’était placé devant le centre. Son gourdin à la main, il faisait des enjambées gigantesques.

Les nomades s’étaient retournés pour faire face à cette agression imprévue. Ils n’étaient pas beaux. Leurs corps, tout en muscles et en nerfs, étaient enduits d’une graisse de mouton qui empestait. On était tout près, maintenant. On voyait leurs dents sinistres. Un grand brouhaha se produisit parmi eux, un flottement, la préparation à se précipiter sur la petite troupe qui avançait rapide, toujours muette, sans tirer.