Chapter 2 of 11 · 3936 words · ~20 min read

Part 2

«Pourquoi diable, m’avez-vous remis cette histoire-là en mémoire? Vous savez bien qu’il faut qu’elle sorte quand elle revient, suivant la métaphore un peu outrée de Balzac, «frapper à la porte du souvenir», porte qui, entre parenthèses, s’ouvre toujours.»

Comme je protestais, il reprit:

«C’est juste, vous ne saviez pas. Eh bien! vous allez savoir. Vous dînez ici ce soir, c’est entendu. Pierre vous reconduira.»

--«Julie! Julie! appela-t-il; mon jeune ami dîne ici ce soir.» Et il ajouta en manière de paraphe d’un traité déjà conclu: «Vous irez chercher une bouteille de Corton de 58.»

* * * * *

Ce fut dans la salle à manger toute blanche, dallée noir et blanc, en face d’un buffet Louis XV où luisaient de magnifiques Sèvres au chiffre royal, que le baron d’Orves commença son histoire.

* * * * *

«Dans ce temps-là, mon ami Darblaing, fils d’un grand industriel du Nord, venait d’acheter un yacht et m’avait proposé de l’accompagner dans son premier voyage. Je venais d’achever mon stage au quai d’Orsay, et après trois ans passés dans les paperasses, il ne me semblait pas superflu de m’accorder quelques mois de grand air et de repos. Où allions-nous? A l’aventure. Nous étions jeunes tous les deux. Moi, j’avais vingt-cinq ans, lui vingt-sept. Joli bateau confortable, bon cuisinier, quelques livres, un vieux routier du long cours comme capitaine; enfin toutes les garanties suffisantes pour ne pas nous perdre en mer et y passer notre temps le plus agréablement possible. Nous allâmes d’abord à Cannes faire une petite fugue sur la Côte d’Azur; puis, un beau jour, las de tous les coins rebattus, avides de grandes traversées, de soleil, de verdure, «quelque diable aussi nous poussant», nous voilà partis pour les Antilles. De ces îles célèbres par leur hospitalité, leurs parfums, leurs fougères géantes, leurs fleurs, leurs papillons, leurs oiseaux et leurs femmes, je ne vous dirai rien, non plus que de la société charmante qu’on y trouvait dans ce temps-là. Ce qu’on s’y amusait! mon Dieu! Il paraît que cela n’est plus. Ça, voyez-vous, c’est la loi de l’évolution. Les centres du plaisir se déplacent comme ceux de la civilisation et de la richesse. C’est fatal. Pourquoi le regretter? Puisqu’en définitive le diable, c’est-à-dire nous-mêmes, n’y perd rien. Enfin, nous déplorons ce qui n’est plus, c’est encore une loi.

«J’ai là des lettres de mon grand-oncle, le chef d’escadre... Ah! mais je m’égare; ça sera pour une autre fois. Donc nous quittons les Antilles et nous nous résolvons à couronner notre croisière par un séjour à la Nouvelle-Orléans. La Nouvelle-Orléans, voyez-vous, c’est un paradis. Vous ne l’avez pas vue. Si vos pas vous y portent quelque jour, vous le constaterez, ou elle a bien changé.

«Toute l’aménité, la gaieté françaises, l’amour du plaisir inné aux créoles, se sont mêlés là avec les franches et libres allures américaines, avec l’activité de vie qui est la caractéristique de cette race de l’avenir: tout cela entouré d’un grand luxe que le train des affaires mené par les hommes assure à leurs femmes. Si vous allez là-bas, je vous recommande les Américaines; d’ailleurs, elles se recommandent assez par elles-mêmes, surtout les jeunes filles qui y règnent en souveraines absolues. En France nous n’avons pas idée de ça. Nos jeunes filles, rangées au bal sous l’éventail circonspect de leurs mères, gardent, ou du moins de mon temps gardaient, avec leur danseur en particulier et le jeune homme en général, un souci de la banalité, du bon aloi, du bon ton, du bon goût que je suis loin de vouloir juger, et encore moins--vous m’entendez bien--fort loin de vouloir blâmer. Mais, suivant notre proverbe: «Qui n’a qu’une cloche n’a qu’un son», et si grand que soit le charme des cils baissés et des âmes ingénues qu’on soupçonne, le grain de sel, et même, si vous voulez, de poivre, des petites Américaines ne saurait être dédaigné. Là-bas, les jeunes filles se promènent avec vous, vous reçoivent, vous les recevez, vous invitent, vous les invitez, sans que les parents aient beaucoup à y voir. On vous présente quelquefois, pas toujours; puis, _de visu_, on admet que vous êtes un monsieur respectable; on vous laisse en des tête-à-tête qui, tout charmants qu’ils soient, ne prennent pas le tour que vous semblez leur supposer. Mais oui, je vois vos yeux qui brillent, vos lèvres qui remuent. Détrompez-vous. En Amérique, la jeune fille se fait respecter elle-même.

«Alors, de quoi cause-t-on? De mille choses, et pendant ce temps le parfum de la femme vous pénètre, la grâce de ses gestes, de ses jolis petits mouvements vifs agit sur vous, donnant assez pour vous contenter, refusant assez pour ne pas trop vous attiser, vous comblant enfin de ces prévenances, de ces attentions qui ensorcelleraient le cœur le plus sec et le plus froid. Eh oui! c’est comme cela. Moi qui vous parle, pendant mon stage, j’avais fait la fête, comme tout le monde. A mon retour, je trouvai cela grossier, figurez-vous. Je compris alors cette chasteté travailleuse des Américains à laquelle je n’avais pas voulu croire. Le «flirt» qui me semblait sot me parut, en quelque sorte, moral. Il nous manque à nous autres, internés dans des prisons d’écoles pendant l’adolescence, sévèrement séparés de nos jeunes filles séquestrées sous le jupon de leur maman.

«Je m’explique ainsi pourquoi tant de jeunes gens se jettent, au sortir du collège, dans les bras de la première catin venue. Eh! parbleu, l’homme a besoin d’expansion à certaines époques de sa vie. Les Américains l’ont compris. Et, en somme, «le flirt» tel qu’il est pratiqué là-bas, c’est «l’école du mariage».

«Vous allez me demander: «Les Américaines sont-elles naïves?» Je vous répondrais oui, si je ne pensais au fond du cœur qu’on est toujours téméraire de risquer au feu le plus petit bout de l’ongle pour attester la naïveté d’une femme.

«Voilà bien des détours pour vous dire que je fus amoureux, amoureux comme vous le seriez à votre âge, amoureux fou, «comme on l’est à vingt ans», disaient les romances de jadis. Mon Dieu, mon Dieu! c’est loin, tout ça... que de temps, d’espace, de morts, de rêves! Allons, prenez donc encore un verre de corton, vous me tiendrez compagnie.

«Il faut vous dire qu’à mon insu la vie de la mer avait merveilleusement préparé cette crise.

«Les longs séjours en mer ont des facultés à eux. Durant ces périodes d’uniformité et de silence on dirait que la vie intérieure s’assoupit. Le présent est monotone et tous les jours identiques à eux-mêmes. Je me levais tard. Par le beau temps j’allais griller une cigarette sur le pont, contemplant les grandes eaux et leur tumulte éternel. Un oiseau, une frêle silhouette de navire à l’horizon, constituaient des événements pour la journée.

«Par le mauvais, je restais allongé sur un des divans de la bibliothèque, écœuré d’esprit autant que de corps, à la fois las de moi-même, du présent et de l’avenir.

«Les conversations du début avec mon compagnon s’étaient faites plus rares. Notre stock d’idées communes était épuisé et nous vivions, l’un vis-à-vis de l’autre, comme des sortes de ruminants, roulant constamment dans notre tête une pensée informe, obstinée, obtuse. Les mêmes heures de repas nous réunissaient dans la salle à manger--une petite pièce en tek verni et en cuivres que je vois encore--dont le bois craquait sans cesse au roulis. Nous mangions en silence l’excellente cuisine de notre chef, et c’est peut-être à cela, qui vous paraîtra un détail, que nous dûmes de rester tout le temps en bonne harmonie, nouvelle preuve de cet axiome des marins: «Un bon cuisinier est aussi utile en campagne qu’un bon commandant, parfois plus.» Les quelques paroles qui, par habitude, sortaient de nos lèvres finissaient par résonner d’une façon insolite, comme des mots vides de sens, et de jour en jour nous devenions différents de nous-mêmes. Le passé et l’avenir, ces deux routes indéfinies du rêve, ne nous tentaient même pas. En vain, j’ai souvent cherché à lire, à noter, à écrire. J’eus vite dévoré les quelques livres que j’avais emportés et le courage me manqua pour les rouvrir. Ma pensée aime pourtant à reparcourir les mêmes sentiers, mais j’éprouvais comme une lassitude immense de m’intéresser à quoi que ce fût et mon esprit tourna bientôt dans un cercle d’idées machinales, passives, dont il me devint impossible de sortir.

«Cet alentour bruissant et monotone avait étendu jusqu’à nos âmes sa contagion; nous nous laissions bercer par son rythme dans une sorte de songe où se résumait notre reste de vie. Jamais je ne sentis avec plus de force cette impression: qu’ici-bas nous ne sommes après tout que des forçats, pauvres forçats stimulés par le vain mirage des apparences, limités dans un cercle immuable par les chaînes fatales des habitudes.

«Quoi que vous puissiez penser de ces réflexions pessimistes qui font si peu honneur à la liberté humaine, il n’en est pas moins vrai que dans ces instants où toute vie semble éteinte, le cœur fait provision de désirs. C’est pourquoi, du moins je le suppose, les marins éprouvent de si violentes amours.

«Vous ne sentez rien; rien ne vous fait envie; pourtant s’accumulent en vous, produits journaliers et inconscients de notre sensibilité, ces besoins d’aimer et d’être aimé qui sont le fonds de notre faiblesse et de nous-mêmes.

«Ce cœur qui se croyait atrophié éclate soudain devant une occasion imprévue, et le choc est si subit, si brutal, qu’il décide parfois de votre avenir. Une aventure de cette sorte faillit modifier profondément le mien.

«La rencontre eut lieu chez des amies communes, presque des Françaises, Françaises en tout cas par la grâce, les traditions et le langage. Elle aussi était à demi Française. Elle s’assit près de moi, on me présenta à elle, elle me salua distraitement, et machinalement je la regardai.

«Pourquoi l’aimai-je? Sait-on jamais?

«Elle avait un peu l’air d’une petite fille habillée en grande personne. Une grande plume d’autruche noire, légère, ondoyante, retombait sur sa chevelure blonde, d’un blond norwégien, dont le vent avait ébouriffé les boucles folles, et il y avait là-dessous un mignon visage chafouin, aux chairs un peu pâles, que de grands yeux noirs, cernés, prompts à pétiller d’un rire folâtre, éclairaient... mais voilà que je ne me rappelle plus bien ses traits. J’avais très vaguement entendu son nom et je cherche en vain à me souvenir des paroles que nous échangeâmes.

«Le lunch nous dégela un peu. Nous parlâmes des dernières fêtes du carnaval. Elle était évidemment très gaie--soyons franc--très en l’air, et, quand elle riait, sa bouche, une jolie petite bouche délicate, avait une façon gamine de se tordre qui m’ensorcela. A la promenade qui suivit nous étions déjà devenus amis. Comme les autres marchaient plus vite que nous, nous restâmes en arrière et nous causions comme si nous nous étions connus depuis dix ans.

«Elle me parlait de sa vie, de son «college»--elle n’avait pas fini ses études--de sa prochaine entrée dans le monde, et, à mon tour, je l’entretenais de notre traversée.

«Le temps gris qui pesait sur l’immense Mississipi immobile, sur les berges aux arbrisseaux noirs, avait une douceur, un charme triste qui inclinait aux choses intimes.

«Et tandis qu’elle parlait, j’admirais la souplesse de son corps, la vivacité de tous ses mouvements, son port de tête coquet, son babil d’oiseau. Elle me disait des choses très simples, très sottes peut-être, mais qui me paraissaient charmantes. Trois heures avaient passé depuis que nous devisions ensemble. La soirée s’avançait; les autres nous attendaient, et nous étions très en retard. Il fallut se quitter, car nous dînions en ville. Il fut convenu que le lendemain nous irions luncher chez elle, puis nous nous séparâmes.

«En touchant la petite main qu’elle me tendit, toute chargée de menus bracelets d’argent, je m’attardai au contact de sa peau fine, et la voiture qui nous emportait l’avait laissée loin derrière nous que j’en étais encore tout rêveur.

«Vous savez, mon cher, que quand on est pincé par l’amour on a toujours une période--comment dirai-je?--d’incubation, si vous voulez. La fièvre ne s’empare pas tout de suite de votre corps et de votre pensée. On dirait qu’elle vous tâte, qu’elle vous palpe, comme pour s’assurer que c’est bien vous qu’elle a marqué.

«C’est à ce moment-là, voyez-vous, qu’il faut rompre quand on ne veut pas souffrir. Quelques heures de lutte serrée, la fuite, et vous êtes sauvé. Mais moi, à l’époque dont je vous parle, j’étais un naïf en amour, oui, un naïf, d’autant plus naïf que je l’avais toujours blagué. Je n’y croyais pas. Octave Feuillet n’était pas mon fait, pas du tout.

«Donc, sans expérience, je laissai ma pensée vaguer autour de Mlle Ninette--elle s’appelait ainsi--et ce nom me paraissait coquet, mignon, doux à redire, convenant bien au lutin gracieux que j’avais entrevu. Vous pensez si l’imagination en fait de belles quand elle est aux trousses d’un pareil jupon. Et moi, bienheureux serin, je ne devinais aucun symptôme. Je me disais: «Charmante jeune fille», puis j’y pensais toujours. En revenant avec Darblaing, nous fîmes, comme d’habitude, le bilan de la journée: nous passâmes en revue les petites amies.

«--La plus gentille de toutes, lui dis-je, est encore Mlle X».

«--Allons donc! fit-il en me jetant un coup d’œil en dessous.

«--Mon vieux, tu sais, d’ailleurs pas ça dans l’aile. Tu ne me connais pas.

«Il n’insista pas, et nous prîmes le petit «steam-launch» qui nous attendait pour rentrer à bord. Cette nuit-là je ne dormis pas. Emporté dans des dialogues imaginaires avec Mlle X, que mon rêve appela bientôt Ninette tout court, mes questions à Ninette alternaient avec ses réponses, et Ninette par ci, et Ninette par là, bref, mon cher, je ne fermai pas l’œil de la nuit. Le cerveau a cela de très particulier lorsqu’il roule en lui-même une personne sur toutes ses faces, c’est qu’il se l’assimile bientôt complètement. Elle devient sa chose, sa vie, et ce n’importe qui, pour vous inconnu hier, entre de plain-pied dans votre existence dont il fait désormais partie. Un fait curieux se produit lorsque vous retrouvez cette personne avec les rapports corrects, les distances obligées des relations mondaines. Des barrières s’élèvent devant cette connaissance si prompte, intimement caressée dans le rêve. Vous êtes brutalement transplanté dans le domaine plus lent de la réalité.

«Cela m’arriva le lendemain quand, à l’heure dite, mon ami et moi nous nous présentâmes chez Ninette.

«Elle nous reçut simplement, sans embarras, toute seule et d’une façon charmante. En touchant cette petite main, je me sentis pâlir. J’étais perdu.

«Nous nous rendîmes dans le salon où se trouvaient déjà ses amies. Là nous reprîmes la conversation pétillante de la veille, toute en fusées de rires, en plaisanteries, en éclats. Darblaing me fournit l’occasion d’un mot à succès.

«Il me présentait: «Mon ami, le baron d’Orves, un homme marié, Mesdemoiselles.» (Là-bas, les jeunes filles ne flirtent pas avec les hommes mariés.)

«Je répliquai du tac au tac.

«--Marié, sans doute, autrefois... aujourd’hui veuf... à consoler.»

«Une joie de pensionnaires accueillit ma réponse. Ninette se renversa du coup dans un de ces grands fauteuils américains à ressorts qui la renvoyèrent en arrière comme une balle, nous découvrant ses jolis pieds chaussés d’escarpins et ses chevilles, fines dans leurs bas de soie. Nous continuâmes ainsi à marivauder, mais moi je m’attachai à Ninette. Très émoustillée elle me répondit. Cela dura tout l’après-midi, puis, comme il n’est si beau temps qui ne finisse, on se quitta, naturellement avec promesse de se retrouver le lendemain à dîner, chez les amies.

«--Mes compliments, mon cher, fit Darblaing en sortant.

«--Gentil flirt... Que veux-tu? ça change... après les jeunes filles en glace, celles en vif argent...

«Déjà je me l’avouais à moi-même.

«La crise commencée, elle empira de jour en jour, d’heure en heure. Ninette était devenue mon obsession chère, indispensable et cruelle, avec laquelle toujours en rêve--c’était là mon malheur--je ne cessais de converser. Cette conversation devenait de plus en plus intime, sans tourner toutefois du côté sensuel. Je ne ressentais rien qui ressemblât à de l’excitation. C’était un sentiment, comment vous le faire comprendre?--je ne l’analyse pas trop bien moi-même--de frôlement tendre, un besoin de cajoleries, d’épanchements qui me brûlait à mon tour, moi qui avais tant ri d’histoires pareilles.

«Je rêvais de longues causeries caressantes où peu à peu j’aurais découvert à cette enfant--car je me rendais compte de son extrême jeunesse--tous les horizons de la vie. De quoi ne rêve-t-on pas en vérité? On n’est pas bête à moitié, allez, dans ces moments-là.

«Puis je songeai: «Pourquoi ne l’épouserai-je pas? Mes parents sont morts; je suis indépendant, libre de ma vie, à l’aise sinon riche.» Ce fut un rayon qui m’entra dans l’âme et m’éblouit. Je devenais fou de bonheur. C’était la nuit que me vint pour la première fois cette pensée. La couchette où je me retournais en tous sens se trouva trop étroite, trop brûlante. Je n’y pus tenir. Je me levai et montai sur le pont. L’air était glacé; dans le ciel noir, la lune courait, livide, sur la ville immense d’où une rumeur de peuple endormi montait de l’ombre, tandis que la réverbération rouge d’une usine mettait des lueurs d’incendie sur le bas port. L’eau clapotait tristement, charriant des bois morts contre le bordage, et, dans le silence, si grand que tous ces bruits indistincts et faibles n’arrivaient pas à le remplir, quelque chose d’illimité planait.

«Comme tous les amoureux, j’étais ivre d’espace. Rien ne me semblait assez large pour contenir mon cœur dilaté à l’extrême. Je fis pendant deux heures, trois peut-être, je ne sais pas, les projets les plus fous, me promenant sur le pont à une allure insensée.

«Je me voyais successivement faisant mes aveux--l’exquise et tendre minute! Que dirait-elle!--D’ailleurs je ne m’y arrêtais pas. J’entrais déjà dans cette salle à manger de demain, parmi toutes ces jeunes filles, tenant la seule qui m’importât par le bras: «Mesdemoiselles, je vous présente la baronne «d’Orves»; puis notre voyage en France, notre entrée sous ce vieux toit, la présentation de ma femme à mon frère Jacques, à Pierre, à Julie, à mes fermiers, à tous ces êtres de la terre natale parmi lesquels j’ai grandi, que j’ai tant aimés et qui restent les seuls, les vrais liens de ma vie.

«Ce fut leur pensée, mon pauvre ami, qui fit tomber mon exaltation pour la changer peu à peu en mélancolie ardente. Oh! je sentais bien qu’un abîme me séparait de cette petite fille que j’adorais, abîme de race, de traditions, d’habitudes. Que signifieraient pour elle toutes ces vieilles choses qui sont comme la substance de mon cœur? Il faut bien se le dire, qu’est-ce que nos fidélités, nos respects, nos orgueils, pour ceux qui n’ont pas contemplé avec attention nos formes sociales disparues?

«Dans cette Amérique respectueuse, avide même du passé du vieux monde, je crois qu’au fond les notions qui nous rendent nos propres souvenirs si chers sont néant.

«Et c’est facile à comprendre. Je dois vous dire que, profond admirateur de la société américaine, je ne songe pas à blâmer cette différence, mais je la constate. Certes dans ce pays il y a des castes--et il y en aura de plus en plus--il y a des couleurs, mais le mécanisme, si j’ose dire, de la société américaine est tel que le millionnaire d’hier n’éprouve aucune honte à redevenir portefaix demain. Encore une fois, je ne songe point à l’en blâmer. Seulement cela me suffit pour que je me demande comment dans ce pays du «chacun pour soi», où chacun a le sentiment de valoir les autres et n’attend rien d’eux, on peut, par exemple, concevoir la force de cette expression «nos gens», les «gens de nos terres»? ceux pour qui nous sommes l’exemple et le recours, dont nous partageons et subissons les bonnes, les mauvaises années; aux fêtes, aux joies, aux misères desquels nous participons? Car dans quelques fonds de province le vieux lien féodal a résisté à l’usure des âges et à l’évolution des temps. Il unit encore le paysan au seigneur, vieux lien tout-puissant, scellé dans nos entrailles, le même qui faisait rouvrir les yeux à nos durs pères de la croisade pour revoir une dernière fois les hommes de leur fief avant de mourir. Eh bien! Ce lien-là existerait-il entre cette jeune fille et mes fermiers? Saurait-elle les aimer d’abord, les comprendre, les visiter, les encourager ou les blâmer, panser leurs âmes et leurs corps, comme nos mères, nos femmes et nos sœurs, même les plus évaporées le font, pour ainsi dire, d’instinct?

«Et puis bien d’autres choses encore, ces cabrioles sur des fauteuils au petit point où les fables de Florian se fanent, ces rires de «girl» ébranlant les plafonds, les greniers, les murs, chassant les ombres et les morts. N’allais-je pas commettre un sacrilège?

«Il me semblait voir, à des lieues et des lieues de moi, mon frère Jacques. Sans doute, au premier abord, arraché à la contemplation de ce passé où, lui aussi, épuisait sa vie, il ne comprendrait pas. Il ne dirait probablement rien, et, en bon frère, avec son sourire habituel, il tendrait la main à cette nouvelle venue. Mais je sentais qu’il ne pourrait s’empêcher de jeter un regard significatif sur cette échéance d’une race arrivée à son terme.

«Enfin, toutes ces choses, ces souvenirs, cette demeure ancienne perdue dans les bois au fond de la campagne--et je ne pourrais me résoudre à vieillir ailleurs--seraient séduisantes peut-être pour un artiste, mais n’avais-je pas affaire à une enfant?

«Je me résolus à sonder son âme dès le lendemain et à voir si elle contenait les éléments--oh! seulement les germes--pour pouvoir me comprendre et m’aimer.

«Je l’entretiendrais du passé et je tâcherais que dans ma voix passât, ce soir-là, un peu de la poésie grisante qui m’envahit quand je le regarde.

«J’avais emporté avec moi, comme une sorte de relique suggestive, un fort joli éventail. C’était le legs d’une grand’mère, un mignon bijou ciselé où Lancret a exécuté sur le vélin une réduction de son _Hiver_, ce salon clair autour du feu qui flambe, ces hommes et ces femmes jouant et devisant près des tric-tracs et dont les Goncourt ont dit «qu’il semble que l’œil s’arrête sur un Décameron au repos». Si elle semblait me comprendre le moins du monde, je le lui offrirais et ce serait le premier jalon de nos relations plus intimes.

«Ah! combien je pensai durant la journée qui précéda! Journée à la fois longue et courte, toute convulsée par l’angoisse! Combien de fois fis-je et refis-je en moi-même mon petit discours toujours terminé par: «Mademoiselle, permettez-moi de vous offrir «un gage de ce passé que vous comprenez si bien.» Alors que dirait-elle? Deviendrait-elle rose? Baisserait-elle les paupières? Verrais-je une larme dans cet œil où je n’avais aperçu que malice et joie?

«Mon Dieu! tandis que je vous le raconte, il me semble palpiter encore. Et j’en inventai de ces réponses contradictoires qui tour à tour me désespéraient ou me jetaient comme un fou à la suite de je ne sais quel songe insensé de bonheur! Enfin, après avoir tout vibré, mon cœur, mes nerfs, las de tant d’agitations vaines, retombèrent sur eux-mêmes, épuisés.

«Le soir venu, je passai mon habit, et, appuyé sur le bras de Darblaing, je me rendis chez nos amies. Il faisait triste, gris, glacial. Arrivé à la grille de la villa, je dis à mon compagnon en lui mettant la main sur l’épaule:

«--Tu sais, je vais peut-être me marier?

«--Avec qui?

«--Avec la petite N...

«--Ah! cela te regarde.

«C’était un garçon froid qui n’aimait pas se mêler aux affaires des autres. D’ailleurs, le temps manquait pour nous expliquer.