Part 7
La tête de Christ plus amère, plus désolée que jamais, s’accusait en face sur son fond d’or...
Il ne sentait rien, quand tout à coup une flamme subite lui traversa l’estomac, le crispa, l’étira, suspendit son souffle. Il ne put retenir un cri. Elle passa.
Puis une seconde vint, puis une troisième, puis d’autres. Elles se succédaient à des intervalles brefs, déchirantes, suraiguës, perçant jusqu’aux moelles de son être.
Il se tordait, haletait, écumait: Quel repos achetait-on à ce prix? Et si ce n’était pas un repos!
Alors cet homme de fer, que nul n’avait su vaincre, implora à son tour. La tête de Christ le fascinait malgré lui. Du fond de son enfance montait, irrésistible, la vieille prière latine:
«_Averte Faciem a peccatis meis..._»
Il ne put s’empêcher de grincer le répons d’une voix sourde.
«_Et iniquitates meas, dele._»
Un élancement terrible le crispa. La sueur inondait son corps; ses ongles s’enfonçaient dans le bois dur...
Par la fenêtre ouverte, des chauves-souris arrivaient. Elles tourbillonnaient, se posaient sur les murs, puis reprenaient leur essor. Son œil trouble les mêlait aux sculptures de la cheminée qui s’animaient. Un vol fantastique de Chimères entourait sa couche, comme si toutes les ombres qu’il avait poursuivies en ce monde étaient venues le narguer à sa dernière heure. «_Semper._» «_Toujours._»
Il se redressa, frissonnant, et, dans un râle, le poing tendu vers Elles:
--Bonheur, rugit-il, n’es-tu qu’une Chimère?
Puis il retomba mort sur la courte-pointe de soie.
Pauvre cœur, travaillé par des ferments sans trêve, as-tu trouvé dans la tombe la paix définitive et la satisfaction de tes désirs?
* * * * *
... «_Leur étendard est une mer agitée..._»
Frisson d’hiver.
Des années s’étaient écoulées. La Révolution avait passé, livrant l’évêché aux flammes, jetant aux vents les cendres de l’enfeu. Les ruines se profilaient, désertes, pans de murs calcinés et sinistres, au sommet de la colline.
... 1802... Bonaparte, Consul... Le retour de l’Émigration...
Il faisait nuit, une nuit noire et venteuse de novembre, et il pleuvait un peu. La porte de «ces demoiselles» d’Artenay s’était ouverte pour livrer passage à une femme qui enfila la rue Sainte-Claire d’un pas menu et précipité de vieille. Elle rasait les murs comme si elle eût eu peur.
Ramassant ses jupes rebelles dans ses mains tremblantes, emmitouflées de «mitaines», encombrées du «ridicule» contenant son ouvrage--elle continuait à «parfiler»--tenant tant bien que mal son parapluie contre les rafales, elle trempait en traversant les flaques ses minces bottines à dessus de soie.
Anne de Corsen revenait de jouer sa partie de «nain jaune» avec ses bonnes amies. Le temps et le malheur avaient étendu leur patine sur ces chairs ravissantes qui firent pécher une dernière fois le vidame et tentèrent jusqu’au Cardinal, son frère. Les larmes avaient labouré le visage d’Anne de leurs sillons. Ses cheveux avaient grisonné. Les yeux seuls, comme préservés par les paupières plissées dans de pénibles veilles, les yeux étaient toujours aussi profonds et aussi douloureux qu’autrefois.
Cependant elle était restée belle, de cette rare et grave beauté des vieilles femmes, à laquelle les rides ajoutent une autorité de plus. C’était une âme fière et, comme l’on disait dans les faubourgs d’Arboise, «bastante»,--locution charmante employée pour «battante», que les marins ont conservée en disant le pavillon «battant», ce qui exprime l’énergie, la vaillance de choses qui «battent» au vent.--Jamais le secret terrible dont elle demeurait dépositaire n’avait franchi le seuil de ses lèvres. Ce mystère avait naturellement ameuté à l’époque la curiosité de la petite ville. On en avait longtemps «cancané». Mais personne ne l’avait pénétré jamais, sauf peut-être Germain, devenu de ce jour plus taciturne encore.
Le Cardinal s’endormit dans la paix du Seigneur quelques années avant la Révolution. Il avait près de 80 ans. Dieu lui avait accordé la dernière grâce de ne rien apercevoir et il expira, la face rayonnante, en murmurant le verset: _Quid retribuam Domino pro omnibus quæ retribuit mihi?_ Son seul chagrin avait été de laisser Anne non mariée. Elle le sentit au dernier regard qu’il lui jeta. Elle s’y était obstinément refusée. Héritière de grands biens après la mort du Prélat, elle entra comme dame chanoinesse au chapitre de Remiremont, où elle vécut jusqu’à ce que l’armée de Lückner l’obligeât à fuir. Chassée de ville en ville par les divisions victorieuses, elle erra dans le Palatinat, puis en Saxe, où elle attendit la fin de la tourmente.
Elle serait morte souvent de froid, de faim, de misère, sans les services de Germain. Elle l’avait emmené d’Arboise à Remiremont, et, attaché comme une ombre, il la suivit dans ses exodes. Le vieux drôle, formé à l’école de M. d’Evron, conservait plus d’un bon tour dans son sac. Tête ferme, il emporta les bijoux d’Anne, sut les négocier, assurer toujours à sa maîtresse un abri sûr et une vie relativement large. Quand il la voyait débordée par les larmes, il se bornait à lui dire:
--Le sang vous tourne en eau, Madame la comtesse; il faut être plus forte que ça.
Il sauva même, reliques auxquelles ils tenaient tous les deux, quelques objets familiers au vidame, qui les accompagnèrent partout: l’uniforme, les épées, la tête de Christ du prieur.
Quand la France fut rendue au calme, Mlle de Corsen voulut rentrer à Arboise. Près de sa vieillesse, ses jeunes années lui paraissaient heureuses. Elle y vivait de souvenirs, seul baume des existences brisées.
Pour tous, elle était «cette pauvre Anne» qu’un malheur inconnu avait attristée pour la vie. Mais dans son petit cercle d’intimes, survivants ou émigrés revenus au port après bien des orages, qui donc ne cachait un chagrin dans son cœur?
Les leçons de l’existence l’avaient rendue pieuse. Elle passait son temps dans les églises, qui commençaient à se rouvrir.
Immanquablement, elle faisait dire une messe le 10 mai, une autre le 25 octobre «pour une intention particulière».
Tous les pauvres la connaissaient. Elle dépensait une partie de son petit revenu en bonnes œuvres, et le clergé la traitait avec considération.
Certains, que son mutisme sur elle-même étonnait parfois, disaient: «Elle a le cerveau un peu dérangé», et cela disait tout.
Elle venait d’arriver au bout de la rue Sainte-Claire. Le reflet rougeâtre d’une lanterne miroitait loin sur la boue.
La petite rue des Tintenelles où elle devait entrer pour trouver sa porte, montait, étroite et noire, le long du mur de l’évêché.
Par les brèches, on voyait poindre la silhouette fantastique se découpant sur la nuit.
Elle hésita... le mur côtoyait le rond-point de verdure où se dressait, restée debout par miracle, la statue d’_Hébé versant le nectar_. Seuls les bras étaient brisés... Anne la savait à cet endroit. Que d’émotions, de fantômes renaissaient en elle à ce souvenir!
Elle fut sur le point de retourner sur ses pas et de faire prier Germain de l’accompagner.
Mais elle savait qu’on la croyait un peu folle et ce sentiment la faisait souffrir.
Elle ne voulut point ajouter une anecdote à toutes celles qui couraient sur son compte, et, se signant, elle s’élança résolument dans la rue.
La descente des grains de pluie s’accélérait. L’eau s’écoulait des gouttières avec une plainte monotone. Un chat lança un miaulement aigu qui, pénétrant jusqu’au fond d’elle-même, lui fit un mal affreux.
Elle marchait en regardant terre, arrondissant le dos, tâchant de ne pas voir, de ne pas penser, de ne pas entendre.
Elle récitait, afin de s’absorber, des _Ave Maria_ pour les défunts. Soudain, un souffle courut, glaça ses épaules, balaya la terre et les branches. C’était «la flûte douloureuse du vent d’Ouest qui semble l’âme des trépassés sur les toits».
Elle était au tiers de la rue. Elle ne put s’empêcher de regarder du côté du mur. Par une fente on entrevoyait une statue: ses bras brisés offraient à Anne la tragique image de son unique amour.
Les branches des sapins frissonnaient comme elles avaient frémi quand elle s’était donnée... Ah! c’étaient bien les mêmes rumeurs! Seulement la bise rauque de l’Hiver les lui renvoyait plus creuses, plus sépulcrales, comme un écho lointain de la voix des Morts...
Folle, elle gravit la montée à toutes jambes, la respiration en suspens, semblant poursuivie par un spectre.
Heureusement, tout près, elle voyait sa maison. Elle se précipita sur le marteau et frappa la porte à coups redoublés.
Dedans Germain, respectueusement bourru, répondit: «J’y vais... j’y vais, Madame... Les loups-garous ne courent pas les rues.»
Plus morte que vive, elle tomba dans son salon, sur une bergère, au coin du feu. Cela lui faisait trop de mal aussi, tous ces souvenirs...
Les braises étaient roses. Dans une cage, des canaris dormaient, tranquilles. Une lampe, l’abat-jour bas, versait de grasses lueurs d’or. Des miniatures du Cardinal et du Vidame étaient suspendues aux murs, et aussi les épées de ce dernier, dépaysées dans une chambre paisible de vieille fille.
Anne de Corsen se remettait peu à peu de sa frayeur.
Quand elle eut repris ses sens, elle alla vers une armoire qu’elle ouvrit: L’uniforme des Gendarmes était là, rouge et argent, enveloppé dans du linge, embaumé de camphre.
... Elle songeait à l’Homme, à ce seul homme qu’elle avait aimé...
Une rafale fit battre ses volets. Elle tressaillit, car c’est ainsi que «les âmes en peine reviennent» vous demander des prières...
La pitié domina l’amertume et le remords.
Anne tomba à genoux devant la tête du Christ, qui avait contemplé les derniers instants du Vidame.
En vain, ses scrupules parfois le lui représentaient comme un damné. Elle les faisait taire.
Sur cette mer agitée du monde, où tant de courants secrets se disputent nos âmes dès le berceau, où tant de mobiles impénétrables nous font agir jusqu’à la tombe, Dieu seul, pensait-elle, peut nous juger.
LE MUR FATAL
Un jour qu’Il (Louis XV) se promenait avec Mmes de Pompadour et de Mirepoix, il aperçut un cimetière.
--Courez-y, cria-t-il à l’écuyer de service, et voyez s’il y a des fosses préparées.
L’écuyer vint dire qu’il y en avait trois fraîchement ouvertes; le Roi parut enchanté.
--En vérité, dit Mme de Mirepoix, c’est à faire venir l’eau à la bouche.
(JAMES DE CHAMBRIER, _Marie-Antoinette, reine de France_.)
LE MUR FATAL
Et vraiment quand la Mort viendra que reste-t-il?
(PAUL VERLAINE, _Sagesse_.)
Nicole de Vercors était une délicieuse petite femme brune, toute en nerfs, fine, frêle, la peau pâle et que rendrait à merveille l’adjectif «soyeuse» s’il pouvait s’appliquer à un être.
Elle avait de grands yeux verts, pleins de lueurs, la plupart du temps foncés et distraits, noyés de rêves, mais qui savaient aussi s’éclairer subitement; alors ils faisaient penser aux grottes des Sirènes, au jour étrange qui doit régner sous les eaux.
Les Vercors, vieille famille du Dauphiné, jetèrent de l’éclat à la Cour sous les derniers Valois. L’un d’eux, Anne-Phœbus, grand pannetier de France au temps de Henri III, fut des 35 chevaliers du Saint-Esprit, qui furent reçus d’abord le 31 décembre 1578, en l’église des Grands-Augustins. Sa femme, Nicole, eut, dit-on, quelque faveur du Roi.
On conservait précieusement un portrait d’elle, peint par Clouet, et, dans la famille, l’imagination aidant, on se flattait que, par un phénomène d’hérédité possible après tout, la Nicole d’aujourd’hui ressemblât à sa lointaine aïeule.
La fortune des Vercors changea avec la dynastie: ils passèrent au deuxième plan et y restèrent. Bien alliés, vivant à la Cour, puis à Paris, ils tinrent de tout temps «un certain état», comme l’on disait autrefois. Cet état, ils le tenaient encore quand Nicole se trouva d’âge à convoler.
En dépit d’une dot médiocre, de nombreux partis se présentèrent. L’heureux gagnant fut le comte de Porcieu, puissant homme, gros mangeur, grand chasseur, déjà âgé, qui aimait fort à vivre dans ses terres. Il était riche. Il épousa Nicole pour sa beauté.
Les familles étaient équivalentes, la fortune très supérieure du côté du mari. Ce fut ce que l’on appela «un beau mariage» pour Nicole. Seuls quelques esprits caustiques s’amusèrent à remarquer la malice du hasard qui, sur l’argenterie commune, avait uni en écussons la harpe des Vercors au pourceau de fable des Porcieu.
En apparence, tout allait bien. Monsieur concédait à Madame six mois de Paris, de février à juillet, et Madame, pour contenter Monsieur par une revanche généreuse, consentait à venir s’enfermer pendant l’automne et l’hiver à la Roche-Panse, magnifique demeure du quatorzième avec des poternes, des souterrains, des douves, des légendes sinistres à foison, des murs épais d’un mètre, entre lesquels, tant bien que mal, Nicole essaya d’implanter le confort.
Mais Nicole avait trop de nerfs et son mari, pas assez.
A Paris, tandis qu’elle, tendue comme un fil, frémissait à tous les souffles de sensibilité excessive qui traversent notre époque, lui, désœuvré, regrettait Roche-Panse, ses fermiers, ses bois, ses battues, allait au club pour tuer le temps, revenait souvent d’une humeur de dogue; toutefois, comme presque tous les hommes, il se laissait mener en grognant, ce qui est le principal.
Nicole, soumise aux influences de la capitale, prodigieuse usine de nervosité, rêvait autre chose.
Non pas qu’elle lût beaucoup: M. Anatole France a expliqué quelque part l’embarras qu’éprouvent les femmes du monde à se procurer un livre. Mais c’est dans l’air.
Il faut jouir, jouir à tout prix, jouir à la hâte.
Du haut en bas de la société, d’un bout à l’autre de Paris, dans la rue, au Bois, au théâtre, en écoutant les tsiganes ou les vers de Mme de Noailles, on éprouve ce frisson-là:
«Combien s’en sont allés de tous les cœurs vivants Au séjour solitaire, Sans avoir bu le miel, ni respiré le vent Des matins de la terre».
Mme de Porcieu n’entendait pas s’en aller ainsi, du tout, et elle rêvait: Elle ne savait encore trop à quoi.
On a de si courtes haltes entre les goûters, les dîners, les visites, les bals, les courses, les parties de théâtre. Si l’on songe à «ce qu’il faut faire», «où il faut aller», «ce qu’il faut voir», l’on demeure positivement confondu.
Elle n’avait donc pas encore réfléchi quelle forme matérielle précise pourrait prendre son rêve jusqu’ici un peu vague. Dans les seuls instants qu’elle se connut de libres, le soir avant de dormir, le matin après s’être éveillée, surtout lorsqu’elle entendait non loin d’elle son mari souffler comme un phoque, il lui venait bien à l’idée de prendre un surnuméraire: quelqu’un de gentil, de doux, de bien élevé, qui ne lui demanderait pas trop, à qui elle accorderait moins encore, mais qui cependant lui comblerait son «vague à l’âme» les jours où elle en aurait besoin.
«J’y penserai dès que j’aurai le temps», se disait-elle. Puis, elle n’avait jamais le temps.
* * * * *
Ce temps vint pourtant en juillet, moment où Paris se vide.
M. de Porcieu était déjà parti, voulant donner un coup d’œil à ses récoltes de froment.
Un beau jour le Hasard, qui est parfois notre ami, mit Nicole face à face avec Pierre Le Houx.
C’était à Puteaux, île de la Seine, «bruissante de voies douces et de musiques harmonieuses», qui fait penser au royaume enchanté de Prospero. Là, comme jadis Ferdinand battu par la «Tempête», certains Parisiens privilégiés viennent, aux jours chauds de la «saison», chercher un refuge contre cet Océan agité qu’est Paris.
Ils y trouvent la fraîcheur, un repos d’après-midi, le calme pendant quelques instants. Plusieurs peut-être ont-ils parfois la chance d’y rencontrer une Miranda.
A l’ombre des grands parasols rouges, au bord de l’eau, dans les chalets vernissés, parmi les fleurs, les tennis, les pelouses--toute une nature apprêtée et cependant charmante--de jolis groupes d’hommes et de femmes à la mode prennent du thé autour des petites tables, conversent, potinent, regardent les joueurs courir en casaque vive. Il y a des allées qui serpentent, des coins perdus où parfois un couple va s’asseoir pour causer plus à l’aise. C’est un club, et cependant c’est un terrain neutre de rencontre. Beaucoup de mondes, tous élégants d’ailleurs, s’y mêlent. A un goûter, Nicole de Vercors se trouva voisine de Pierre Le Houx et dès les premiers mots pressentit l’objet de ses désirs.
C’était un long garçon d’un visage agréable, très bien mis, très doux, très poli, de ceux qui donnent envie quand on les voit de murmurer le refrain populaire:
«Joli, joli jeune homme, Voulez-vous monter chez moi, Joli, joli jeune homme.»
Il paraissait doué d’une âme tendre. En moins de quelques minutes elle sut tirer de lui qu’il avait été élevé par sa mère, veuve de très bonne heure, et qu’il n’avait pas fait de service militaire. Si Nicole confirmait les hypothèses de l’hérédité, Pierre semblait prendre à tâche de les démentir, car il descendait en ligne directe de ce baron Le Houx, colonel des voltigeurs de la Garde, qui, comme sergent, stupéfia Larrey, tandis qu’on lui coupait le bras, en gardant tranquillement sa chique au coin de la joue, ni plus ni moins que si on lui eût taillé les ongles. Ce rude grognard du «Tondu» devint par la suite colonel, chevalier, puis baron de l’Empire et fut proposé pour cet Ordre des Trois Toisons que Napoléon voulait donner au plus brave de chaque régiment.
Son propre petit-fils réalisait avec une perfection entière le type de ces jeunes gens accomplis qui n’ont rien fait, ne sont rien, ne veulent rien être, sinon un miroir fidèle de la Mode et un reflet impeccable de l’Opinion; qui, par cela même, incarnent en leur personne toute une civilisation, résument d’une façon précieuse les affinements d’une époque.
Chez Pierre Le Houx tout, les souliers, les habits, les manières, les relations, la conduite, les propos et jusqu’aux idées--si l’on peut ainsi dire--étaient d’un «comme il faut» presque excessif.
C’était justement cet excès qui plaisait à Nicole. Avec lui, il n’y aurait rien à craindre, du moins, elle le pensait. Pendant plusieurs jours ils se retrouvèrent volontiers, le jour et aussi le soir, aux fêtes de nuit, où Puteaux, paré de feux de Bengale et de lanternes multicolores, semble une grande jonque de plaisir.
Pierre savait les potins, partageait les avis de Nicole, bostonnait à ravir, jouait au tennis avec grâce et cependant se laissait battre; sa partie forte, disait-il, était le bridge et, talent particulier, il brodait d’admirables gilets.
Nicole crut avoir trouvé l’oiseau rare, et, faiblesse insigne, elle le lui dit.
De ce jour ils s’aimèrent, timidement, peu à peu, l’un ne voulant pas trop prendre, l’autre n’osant trop donner... Puis même dans ce mois de juillet où le monde laisse souffler un peu, on a encore tant à faire: le couturier, la modiste, les courses de départ, les amies qui viennent dire adieu... Ils avaient beau expédier celui-ci, faire attendre celui-là, remettre l’un, renvoyer l’autre, se voyaient-ils en tout trois heures par semaine? Il ne faudrait pas le jurer. Puis ils n’osaient pas, de crainte de faire causer. Cependant ils s’aimaient--on pourrait dire «à la folie» si de telles têtes étaient capables de pousser jusqu’aux folies susceptibles de les décoiffer. C’était presque le seul sentiment réel, profond de leurs deux existences, toutes en superficie par ailleurs. Hélas! il fallut bientôt se séparer. Pierre allait à Trouville. Nicole à Roche-Panse. Ils devaient se retrouver à l’automne, car Pierre, par des manœuvres savantes, se ferait inviter au Vautrait, chez les Puylaurens, des voisins.
* * * * *
Dans le feu des adieux ils avaient juré de s’écrire tous les jours. Promesse imprudente, difficile à remplir fidèlement de part et d’autre.
Aussi, tandis que Nicole, perdue dans d’immenses salles, sans distractions au fond de sa province d’où les voisins étaient partis aux bains de mer, tenait un journal minutieux de ses élans, de ses pensées, de ses sensations et l’envoyait à Pierre, Pierre, n’ayant fait que changer d’engrenage, quelque prodige qu’il réalisât, ne parvenait à rédiger que des mots hâtifs, sans intérêt, sans couleur et sans tendresses, qu’il griffonnait en rentrant le soir, très tard, éreinté, prenant sur son repos.
«Que faisait-il?» se demandait-elle.
Certes, et elle le savait par expérience, la vie du monde ne laisse pas un instant de répit. Mais maintenant qu’elle était désœuvrée et sous le charme de M. Marcel Prévost, il lui apparaissait qu’elle devait passer avant le monde. Pierre n’aurait-il pu sacrifier une partie de tennis, voire même un dîner, pour lui donner des nouvelles?
Heure par heure elle eût voulu connaître sa vie.
A présent isolée, repliée sur elle-même par la force des circonstances, elle l’aimait vraiment. Ce qu’elle ne lui avait pas donné en nature, elle le lui donnait en pensée.
L’aimait-il toujours? Au début elle n’avait peut-être pas été assez généreuse? D’autres femmes ne le lui prenaient-elles pas?
«L’ingrat, soupirait-elle, s’il pouvait voir comme il me fait souffrir!»
Elle eût voulu être malade, mourir même pour éprouver son cœur. N’ayant jamais souffert de chagrins véritables, sa peine lui semblait infinie. Un moment elle songea à se tuer après avoir écrit une lettre déchirante.
Puis elle reçut, dans ces jours-là, un merveilleux manteau, ce qui la fit réfléchir que ce bas monde contient encore quelques joies.
Elle serait si contente de se montrer jolie à Pierre quand il viendrait, à l’automne!
* * * * *
Tout arrive... même l’automne, et Pierre vint.
Toutefois, cela ne se passa pas sans difficultés.
Il lui fallut d’abord se faire inviter au Vautrait, simuler une passion pour la chasse qui surprit tout le monde.
Puis sa mère fut très malade: un instant on put craindre que le plan si habilement ourdi ne fût déchiré d’un seul coup.
Aucune prière ne monta vers le Ciel plus fervente que celles de Nicole de Porcieu pour le rétablissement de Mme la baronne Le Houx.
Ces prières furent exaucées, au détriment par exemple de la tranquillité de Pierre, car depuis qu’il était au Vautrait le rôle auquel il s’était astreint le condamnait à faire des kilomètres, par le soleil ou par la boue, le fusil sur l’épaule--et à paraître enchanté.
De temps en temps il avait bien, il est vrai, quelques compensations. Nicole venait en visite, mais elle ne pouvait dépasser les limites assignées par les usages.
Jamais les Puylaurens n’avaient trouvé si aimable cette petite femme d’habitude froide, réservée, hautaine. Ils lui rendaient ses visites avec exactitude, accompagnés par toute leur bande d’invités.
Et Pierre ne les trouvait point encore assez polis.
Au milieu de tous ces gens, lui et Nicole ne pouvaient guère se voir, se causer, dire ce qu’ils auraient voulu.
Et c’était ainsi à chacune des occasions de rencontre: aux déjeuners, aux dîners, aux chasses, aux battues.
Une fois, Nicole l’invita seul à déjeuner. M. de Porcieu étant parti aussitôt après faire une tournée à l’effet d’instruire ses gardes, ils eurent quelques bonnes heures ensemble. Le seul résultat fut de leur en faire désirer d’autres, mais Mme de Porcieu n’osa renouveler cette audace.
«En province, comme l’a dit spirituellement quelqu’un, la plus grande occupation est de s’occuper aux affaires des autres.» Nicole le savait et elle n’avait pas renoncé à sa réputation. Enfin un jour, «le Ciel»--comme elle le dit--vint à leur secours: les Latune donnèrent un bal.
Les Latune, richissimes banquiers, tenaient de véritables «Grands Jours» dans le pays. C’était un tribunal de «mondanités» dont les arrêts redoutables faisaient loi. Sévères dans leurs relations--d’autant plus qu’on pouvait l’être pour eux-mêmes--ils n’invitaient que des gens de marque. Pierre Le Houx fut invité, tout juste.
Nicole dut intercéder, ce qui la gêna.
Ils connurent donc pendant quelques valses la suprême douceur de s’enlacer, de mêler leurs haleines. Ils purent glisser ensemble sur le Fleuve où les violons tsiganes faisaient courir, incomparables cantilènes, les frissons de la Mort joints à ceux de l’Amour.
Ils ne voulurent cependant pas danser le cotillon ensemble. A peine s’ils échangèrent quelques phrases intimes dans la galerie, en se rendant au buffet.
Tout cela eut une fin. A deux heures, l’on se retira. Oui, déjà: la plupart avaient une longue retraite à faire.
Les Puylaurens étaient partis, oubliant Pierre dans le flot tumultueux de leurs hôtes.
Nicole, au comble de la joie, proposa à son mari «de ramener ce pauvre M. Le Houx que l’on déposerait au Vautrait, en passant».