Chapter 11 of 11 · 1948 words · ~10 min read

Part 11

Il vous dit comment un blaireau nettoie son terrier la veille de toutes les fêtes de Vierge, vous apprend que si la chouette est un oiseau honteux c’est en punition d’avoir voulu donner sa plus vilaine plume lorsque tous les oiseaux s’accordèrent pour vêtir Notre-Seigneur mis en croix.

Il vous peint le sanglier brutal et obtus qui sait seulement foncer devant lui, le renard «moins fin qu’un vain peuple le pense», les ruses multiples et délicates du chevreuil, le lièvre enfin qui, sous son air de paysan placide, les passe tous en intelligence et en malice.

Penché sur leurs traces il disserte doctement sur leur espèce, leurs infirmités, leur âge. L’empreinte du pied d’un animal a moins de secrets pour lui que la main d’une jolie femme pour Mme de Thèbes.

Et quel œil, quelle oreille! L’herbe froissée, la ronce écartée, la touffe de poil, la plume laissées aux épines, le cri reconnu entre mille, lui sont des indices précis et familiers.

Tout à l’heure, parlant de la passion exclusive des chasseurs, je les comparais aux Artistes, mais la comparaison doit se poursuivre: Par l’acuité de leur observation perpétuellement tendue, par la sensibilité étonnante de leur perception visuelle et auditive, les chasseurs égalent écrivains, musiciens, peintres et sculpteurs. N’est-ce point d’ailleurs M. Paul Bourget qui nous disait naguère: «La supériorité des descriptions de Tourguéniev s’explique par ses goûts de chasseur... Le bruit particulier qu’un oiseau fait avec ses ailes en s’envolant, une branche qui tombe dans une forêt, détails suggestifs d’un paysage, lui sont fournis par une sorte de mémoire physique instinctive.» Oh! qui donc écrira un livre admirable intitulé: _Du sens artiste des chasseurs_? M. René Bazin, peut-être.

«--Monsieur, je connais une bécasse. Voulez-vous la tuer?»

Si je le voulais? Parbleu, bien sûr!

Depuis longtemps ce désir m’obsédait avec persistance. Seulement je jouais de malheur. Au moment où les bois deviennent enchanteurs avec leurs voiles de brume bleue, leurs tapis de pourpre, leurs fines structures grises se découpant sur le ciel, au moment où l’on dit: «Les bécasses ne vont plus tarder», pour une raison ou pour une autre, il fallait toujours que je m’en aille. Et mon désir grandissait tant à cause du gibier que du décor où il tombe.

Nous nous mîmes donc en route par un vrai temps à bécasses: Petit vent de nord-est, brouillard humide flottant autour des branches dépouillées.

Parvenus à la grande allée, nous avancions prudemment, étreints par cette espèce d’angoisse du gibier qui n’est pas loin et peut se lever d’un instant à l’autre.

Le chien, un vieux routier, Nestor, qui a fini, patiemment modelé, par s’identifier avec son maître, battait sous nos fusils, le nez à terre, n’omettant ni un fossé, ni un bouquet de ronces, ni un pied d’arbre, ni un tas de bois mort.

Nous pénétrâmes dans le taillis. Le chien allait toujours, mais plus lentement, comme avec crainte, la queue frémissante, rasant le sol de ses longs poils, s’allongeant, s’attardant à sentir les mêmes endroits.

Le garde me dit:

«La voilà. Le chien «rencontre» son «fumier».

Il voulait dire son fumet. En même temps il me montrait des grattages dans la feuille, mais des grattages réguliers, méthodiques, nullement semblables à ceux en zig-zag du merle qui sautille, puis aussi des petites plaques brunes et fraîches qui ne pouvaient laisser de doutes:

«Au respect parler, voilà sa «fienche» et à voix basse:

«Monsieur, c’t’oiseau-là faut que ce soit mangé avec sa «fienche», cuit à la chandelle, vrai comme je vous le dis.»

Puis tout d’un coup, me saisissant par le bras:--«Attention! le chien est en arrêt!»--Moi tout courbé sous les branches, j’épie, le souffle en suspens..., je ne vois rien... rien qu’une grande fougère magnifique que sa parure d’hiver fait ressembler à une végétation de corail.

--«Avancez, monsieur, avancez», me crie une voix qui veut être basse. Soudain un lourd claquement de plumes, rien qu’un clignement d’ailes couleur de rouille qui disparaissent par un à gauche dans les branches--et c’est fini.

--Pourquoi monsieur ne l’a-t-il pas tirée?

--La tirer? Mais je ne l’ai seulement pas vue.

Il paraît que ça n’est jamais plus long que ça.

Mon vieux garde murmure: «Ah! mauvais, mauvais... maintenant va falloir la relever!»

Pendant trois heures, trois mortelles heures, nous cherchâmes en vain, fouillant tous les coins, les recoins, les talus, les haies, les pieds de souches. Peut-être était-elle partie très loin, pour toujours, de ce coin où on lui voulait du mal? Mais le bonhomme secouait la tête disant: «Ce n’est pas Dieu possible!»

... Le jour tombait. Le paysage nu s’enlevait noir et net comme une gravure au platine sur l’horizon incendié. C’était le crépuscule d’hiver avec son silence, sa tristesse infinie, l’heure de la _passée_.

J’étais navré, découragé, rompu. Le vieil homme me prit par le bras et, me postant dans l’avenue, me dit à l’oreille comme si la bécasse pouvait l’entendre: «Il faudra tout de même bien qu’elle se décide!» L’air s’épaississait. Je ne voyais plus le guidon de mon fusil. Tout à coup, à deux pas de nous, au bord du fossé, un lourd claquement d’ailes sous la taille surprit le chien lui-même. Elle était restée là, à se moquer de nous pendant que nous tournions tout autour.

Selon les préceptes, je mets en joue et dirige le canon en l’air vers les branches qui s’avancent sur l’allée... Une ombre passe:... «Pan»... «Pan»... Une voix triomphale s’écrie derrière moi:

--«Elle y est!... Monsieur, vous m’auriez donné vingt francs, vous ne m’auriez pas fait plus plaisir.»

Déjà Nestor la rapporte, palpitante, dans sa gueule. Et fiévreux, tout surpris moi-même de mon bonheur, je la prends dans ma main: Oh! le joli oiseau roux, semé de hachures noires. Elle n’est pas morte: elle a seulement l’aile brisée. Elle tient sa tête droite, son bec pointé en avant, et son regard s’en va dans la direction du bec, au loin, vers les espaces où elle ne volera plus. Il y a des évocations dans ce regard, des souvenirs, mais surtout un grand calme, une sorte de stoïcisme en face de la mort et aussi du mépris pour moi: Elle ne daigne même pas me regarder, moi, qui la tiens dans ma main, qui puis la faire mourir à l’instant... Le crépuscule se mire dans ces yeux-là, se reflète par ce regard qui lui-même est un crépuscule, crépuscule mystérieux et insondable pour les humains, même pour ceux qui, comme mon vieux garde, ont une vie d’études et d’hypothèses dépensée près des animaux.

... Ce regard qui dit: «Maladroit, tu m’as tuée par hasard, mais ce que je sais, ce que j’ai vu, ce que j’ai pensé, je l’emporte. Mon trésor t’intriguera et tu l’ignoreras toujours. C’est ma revanche.» Ce regard-là je l’ai déjà vu quelque part. Où donc?... A Saïgon, à l’hôpital. Un légionnaire, qui mourait de la dysenterie, entre un marin que j’allais visiter et un artilleur colonial, deux bons petits paysans, sachant tout juste lire.

Le regard du légionnaire me frappa, et aussi un volume très usé qu’il tenait dans la main: les _Pensées_ de Pascal. Curieux, je liai conversation avec lui: j’avais affaire à un ancien auteur dramatique que de ténébreux malheurs avaient désespéré et qui s’était engagé dans la Légion étrangère pour y finir. C’était une belle intelligence, magnifique même, quoique le nom qu’il me dit me fût complètement inconnu. Mais ils sont tant à produire dans ce creuset d’une effroyable activité qu’est Paris! Un nom célèbre dans un groupe est inconnu du vulgaire. La première fois que nous causâmes ce fut des _Illusions perdues_ de l’immortel Balzac.

--Ah! monsieur, me disait-il, quel beau livre! Si vous écrivez jamais, méditez-le! D’Arthez s’écriant: «La gloire s’acquiert par le travail» et Dauriat, le libraire, répondant: «La gloire s’acquiert par douze mille francs d’articles et mille écus de dîners!»

En l’écoutant, je songeais que peut-être seulement cet or et ces relations lui avaient manqué. Il était possible après tout que j’eusse devant moi une de ces intelligences qui, soutenues par la chance autant, souvent il faut bien le dire, que par elles-mêmes, font retentir un jour leurs idées, leurs «mots» de la rampe du théâtre sur le monde entier, se répercutent sur la marche de l’Univers.

Il n’avait peut-être manqué que les circonstances favorables de d’autres à ce pauvre soldat agonisant, perdu, ignoré parmi tous ces lits semblables au sien, pour devenir l’un de ces oracles. Des «reporters» l’auraient révéré; une foule idolâtre aurait recueilli, commenté ses moindres paroles, ses moindres goûts, ses moindres actes.

Je ne pouvais m’empêcher d’évoquer la phrase que Barrès fait prononcer à un Maître[3]: «... _Soit, nous aimons le succès dûment enregistré et mentionné... Berthelot m’affirme qu’il y eut parmi les alchimistes des intelligences de premier ordre, des génies en puissance, à qui il n’a manqué pour être les véritables serviteurs de l’intelligence humaine que d’être reconnus par elle, en un mot «d’avoir du succès»... Un esprit assez grossier sera réellement un génie s’il en remplit l’office devant l’Humanité._»

[3] _Huit jours chez M. Renan_.

Faute de cette renommée, de cette «maîtresse fourbe d’erreurs» qu’était cette intelligence pour les deux voisines? La sentaient-elles supérieure à la leur? Il ne faudrait pas l’affirmer. Même les noms les plus justement célèbres percent-ils jusqu’à la masse?

Il me conta à ce propos ce trait plaisant:

Ses deux camarades s’ennuyaient tellement qu’un jour ils le prièrent de lire à haute voix le livre auquel il semblait prêter tant d’intérêt. Il dut tout d’abord leur parler de l’auteur.

--Pascal, qué qu’c’est que c’t’oiseau-là?

--Si qu’il est à la hauteur, pourquoi qu’on voit jamais son portrait sur les journaux? Pourquoi qu’il est célèbre?

Il eut un éclair et leur parla de la brouette. Mais cette invention leur parut insuffisamment justifier le culte de la postérité.

--Il ne faut point rire d’eux, ajoutait-il. Pour la plupart des hommes une intelligence n’est appréciable que par ses résultats matériels. Pourquoi considéreraient-ils comme précieuse une monnaie dont ils ne peuvent se servir?

Mais je ne puis me ranger à son avis. Pour moi, rien n’est navrant comme une force perdue, comme une nature douée qu’un accident absurde de l’existence fait avorter misérablement pour toujours. Oui, je vous aime, aigles privés de vos ailes, infirmes amputés des deux jambes dont le visage reste magnifique.

On dit: «Rien ne se perd.» Si, beaucoup se perd et je ne sais rien de plus décourageant que cette pensée.

... Je marche en faisant craquer des feuilles...

Pourquoi y a-t-il tant de mélancolie dans ce bruit de feuilles sèches écrasées?

Ces pauvres choses, un moment aériennes et dorées, pourrissent lamentablement, foulées sous les pas.

Décidément ce soir je remue des idées et des souvenirs moroses. Pourtant j’ai tué une bécasse. Elle m’est si chère cette petite bête que je n’ai pas voulu la lâcher. Je la tiens suspendue à mes doigts par son long bec. L’agonie la secoue...

Ai-je été puéril de rire un jour en entendant une jeune fille demander à un savant illustre si «les oiseaux pouvaient mourir de chagrin?» Au fond, qu’en savons-nous? Pourquoi pas? Et je me souviens que le savant illustre ne fut pas catégorique.

Cette bête dont je tâte le cerveau, qui me transmet les frémissements suprêmes de son corps, n’en constitue pas moins pour moi un univers inaccessible, aussi énigmatique que les plus lointaines étoiles--réalité et pourtant chimère insaisissable--visions, rêves, ruses, instincts qui vont disparaître sans se transmettre aux hommes--expériences perdues pour jamais.

TABLE

_Aux femmes qui ont passé trente ans_ 1 VESPER 5 UN FAIBLE 67 CHEZ SON ÉMINENCE ou les Plaisirs chimériques 99 Un Vidame 99 Jouvence 130 La suprême maîtresse 146 Frisson d’hiver 163 LE MUR FATAL 173 COGNE-DUR 205 PENSÉE, QUI MEURS 265

11-1-08.--Tours, Imp. E. ARRAULT et Cie.