Chapter 3 of 11 · 3951 words · ~20 min read

Part 3

«Nous entrâmes, et, à peine débarrassés de nos manteaux, nous étions déjà parmi nos hôtes. Je m’assis tout naturellement auprès de Ninette,--notez bien que c’était la troisième fois que je la voyais,--mais j’avais tant vécu avec elle durant ces quelques jours qu’il me semblait la connaître depuis des années. Ce soir-là elle me parut plus adorable encore que tous les autres jours. Une robe rouge décolletée avivait de sa crudité la pâleur de sa peau blanche, l’ardeur de ses yeux plus noirs et plus lumineux, la clarté de ses cheveux blonds. Et toujours cette grâce souple et pétulante, ce mélange d’enfantillages et d’attentions, de la petite fille et de la femme, de gaminerie et d’éducation, qui m’avaient tant et toujours charmé. Avec celle gaieté-là sans doute seraient mortes à jamais mes nostalgies. Les exquis et cruels retours vers les temps d’autrefois auraient disparu de ma pensée pour toujours. Ah! je l’ai bien aimée!» soupira-t-il en baissant la tête sous le poids de souvenirs trop lourds.

Cette défaillance ne dura guère qu’un instant et il reprit presque aussitôt:

«Le dîner fut gai. Des rubans à nos couleurs étaient suspendus aux lustres; des fleurs jonchaient la table. Je m’isolai avec ma voisine, ou plutôt je tâchai de m’isoler avec elle, de l’intéresser, de l’amuser d’abord pour lui parler plus sérieusement ensuite.

«Mais, mon cher, nous sommes souvent dans ces occasions-là des victimes du mauvais sort. Imaginez-vous que je ne trouvais plus rien à lui dire, mais rien de rien. Moi, si éloquent, si vibrant tantôt encore, je creusais en vain mon esprit déplorablement vide; je restais là, empêtré dans l’écheveau des banalités, employant toute l’énergie, toute la force qui me restaient à maîtriser le trouble affreux de mon cœur. J’ai connu en cet instant un supplice épouvantable! Mes yeux erraient sur ses cheveux, sur sa bouche, sur ses épaules, et je ne parvenais pas à lui faire entendre que je l’aimais. Enfin le champagne circula au milieu des rires et des plaisanteries. Le vin donna un coup de fouet à mes nerfs, et comme la pente de mes idées ne m’inclinait pas précisément vers la gaieté, ce soir-là l’alcool me lança dans la plus noire, dans la plus grisante mélancolie. On a le vin triste ou le vin gai, selon son tempérament, que voulez-vous?

«Je l’eus triste, très triste. Une poésie morbide se mit à souffler en moi. Je lui parlai de mon pays, des miens, de ma vieille maison. La joie de son œil s’éteignait peu à peu pour faire place à une jolie rêverie. J’évoquais tout ce qui me plaît: le charme des vieilles choses à l’automne, le vent où pleure la voix des morts et qui fait résonner les greniers, la grâce dolente des feuilles qui tombent et des bois roux, nos sentiers pleins des ombres de naguère et nos demeures hantées par les fantômes. Puis pensant que tout cela était loin, très loin de moi, j’eus un instant de silence, sentant les larmes monter sous mes paupières. Ce fut l’instant qu’elle choisit pour me répondre de sa gentille voix traînante de créole où l’accent anglais mettait une si grande séduction:

«--Moi qui pensais la France si gaie... Paris, le Bois de Boulogne avec tous ces jolis gens qui passent en voiture... ma tante a été aussi à Nice et y a eu un très bon temps... tandis que tout ce que vous me dites est triste, si triste... Je n’aime pas cette France-là. On ne peut pas dormir, je pense, avec tous ces fantômes. J’y aurais très peur certainement...

«Alors, mon ami, je compris que tout désormais, tout entre nous était inutile. C’était bien simple ces paroles, bien naturel même. Elle disait vrai, je le sentais: Elle ne pourrait, non jamais, s’y faire. Le Passé était trop lourd, trop triste pour ces jolies épaules, et je ne nous voyais pas non plus, seuls, en tête à tête, dans la salle à manger où vous êtes, plus vieux qu’elle de tout un monde, silencieux, livrés à nos mutuels regrets, sous le regard implacable des ancêtres qui, du haut de leurs portraits, nous jugeraient.

«Je restai atterré, silencieux devant cette réponse, et je méditais le mot profond de Loti à la petite Mousmé: «Je pense à une foule de choses que tu ne peux pas comprendre.» Dans l’atmosphère légère de cette salle, pleine de jeunesse et de bonheur, ma tristesse devint encore plus lugubre.

«Tout mon désir me poussait encore vers elle; mais ce qu’on appelle le possible--ce pauvre possible où se résument tous nos humains espoirs--était à jamais rompu entre nous. Darblaing invita ces demoiselles pour le lendemain à bord, puis nous nous en allâmes; mais en mettant la main dans mon pardessus, j’y sentis la gaine de l’éventail.

«Nous avions franchi la grille quand mon ami me demanda: «Eh bien! tu es fiancé?» Je lui répondis d’une telle voix: «Oh! c’est fini maintenant», que ce garçon, très froid d’ordinaire, m’ouvrit tout grands les bras. J’y tombai.

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«Je lui reprochai d’avoir invité pour le lendemain ces jeunes filles et je le conjurai de trouver un prétexte pour lever l’ancre aussitôt. Il me représenta que je lui demandais là une folie, toutefois il me promit d’appareiller dès le surlendemain. J’aurais voulu y être. Tout ce qui me rappelait les heures charmantes passées dans cette ville me faisait mieux sentir l’écroulement actuel de mon bonheur.

«En rentrant à bord, à peine déshabillé, je tombai dans mon lit comme une masse et je dormis jusqu’au matin d’un sommeil lourd, de ceux qui succèdent aux cauchemars. L’homme est une singulière machine. A mon réveil, en rassemblant dans une tête endolorie mes idées éparses qui semblaient avoir été puisées dans un rêve, j’éprouvai la violence de mon amour. Toutes les forces de mon être se tendaient désespérément vers Ninette, quoi que je sentisse bien que quelque chose de plus fort et de plus vieux que moi me défendît d’obéir.

«Ma plus grande crainte était qu’elle ne vînt pas.

«--Es-tu bien sûr de l’avoir invitée? répétais-je à Darblaing à tout propos. Il finit par me répondre en haussant les épaules: «Qui te croirait si sensible?»

«Je me reprochais d’avoir été très sot... J’aurais dû tout d’abord lui parler de la vie de Paris, exciter sa curiosité, ce grand levier des femmes, quitte après, par un joli retour, à utiliser la pointe de sentiment qui dort toujours au fond de leur cœur. Tandis qu’avec mes histoires macabres, je l’avais effrayée, parbleu! Qui ne l’eût été à sa place? Alors, je la jugeais sur une bêtise?... J’essayais ainsi de me prouver à moi-même que c’était la compagne qu’il me fallait. En dépit de tous ces beaux raisonnements, je sentais pourtant que c’était là le délire d’un cœur amoureux et d’un esprit malade. Je commettrais, à n’en pas douter, une grosse faute, à la fois pour moi et pour elle, en l’introduisant dans une vie pour laquelle elle n’était pas née.

«Mais, dans cette dernière journée, un sentiment primait, éclipsait tous les autres: la revoir. Je ne mangeai pas et j’attendis deux heures avec impatience. Elles arrivèrent, et mon cœur--qui n’en était plus à compter ses émotions--battit une fois de plus. Que dire de cette dernière entrevue, sinon qu’elle fut déchirante pour moi et très gaie pour les autres. On y but du champagne, on y sauta sur les meubles et nous fîmes fumer ces demoiselles. Darblaing déclara vers le soir qu’une dépêche le rappelait d’urgence en France, et après les quelques instants d’usages, et de tristesses convenables pour de si prompts adieux, on se jura un prochain retour. Je tâchais d’attraper Ninette dans un coin, mais la petite fûtée se dérobait toujours. J’y réussis pourtant: «Que c’est triste, lui dis-je, de vous quitter si vite?--Vraiment, si triste que cela?» me répondit-elle, avec un regard de désespoir feint et moqueur.

«Ainsi elle n’avait même pas soupçonné cette tourmente terrible que le moindre petit brin de femme peut déchaîner dans le cœur d’un homme, tourmente qui l’abat, le fait se tordre comme un ver aux pieds du joli petit être qui s’en moque, qui le plus souvent n’en vaut pas la peine, mais exaspère le désir par une mignonne bouche, une nuance de l’œil, des boucles folles sur une nuque tendre... par moins encore. De sorte que, vous le voyez, je n’ai même pas eu la consolation de lui inspirer un peu d’amour. Quand elles partirent, je lui demandai la permission de lui baiser la main «à la française».

«--Non, dit-elle avec son éclat de rire d’enfant mutin, et elle sauta lestement dans le «steam-launch» qui les ramenait à terre. Je les suivis des yeux.

«Elles s’en allèrent pendant quelque temps dans une traînée de soleil qui ne permettait plus de voir leurs visages, mais seulement deux ou trois mouchoirs blancs qui s’agitaient et les taches voyantes de leurs robes et de leurs ombrelles. Elles disparurent enfin dans cette poussière radieuse, comme les reines d’un rêve... et d’un jour!

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«Mais son souvenir n’a pas disparu comme elle. Il m’a poursuivi durant de longs jours, de longs mois. Je l’oubliais, puis à propos de n’importe quoi il revenait m’agiter. Parfois c’étaient des parfums que je respirais et qui m’en rappelaient d’autres, ou bien des façons dont elle parlait, dont elle riait, dont elle marchait, des riens qui me faisaient souffrir. Et plus elle s’éloignait plus je souffrais, si bien que je me demandais quand cela aurait une fin. Les jours effaçaient à mesure son image. Ma mémoire s’épuisait en efforts contre le temps. Je ne la voyais plus que comme une ombre, et ma dépense d’énergie, la véhémence de mes désirs n’aboutissaient qu’à un long désespoir.

«Tenez, il y avait surtout un air... elle nous l’avait joué quand nous étions allés chez elle... Vieille bête que je suis, pendant longtemps je n’ai pu l’entendre sans avoir envie de pleurer. Cela commençait par une marche scandée et rythmique, durant laquelle le regret m’envahissait lentement, doucement, amèrement; puis à une certaine mesure, tournante comme un subit mouvement de valse, un flux de nostalgie me noyait, m’enivrait d’une ivresse affreuse, étrange, mais irrésistible, où mon être entier se dissolvait dans un passé cruel que j’adorais. Et je ne faisais plus qu’un avec cette onde sonore qui me dilatait ou m’oppressait à son gré, dont toutes les phases se répercutaient sur mon cœur.

«Puissances intarissables du Désir et du Rêve», a dit Maupassant...

«Ça vous étonne peut-être qu’après tant d’aventures, celle-là me soit demeurée si présente?

«Je crois n’avoir jamais autant souffert. Maintenant, il est vrai, quand j’y repense, j’ai la conscience en paix.

«Il est vain, voyez-vous, de chercher à refaire de vieilles races et de vieilles demeures. Il est plus sage de les abandonner à leur destin et au lierre qui se chargera d’avoir pour elles--pour les maisons et pour les tombes--la sollicitude dernière à laquelle elles ont droit ici-bas.

«Après avoir beaucoup duré, il faut savoir finir, et peut-être vaut-il mieux finir comme l’on a toujours vécu.

«Je ne sais pas ce qu’est devenue Ninette qui, apparemment, ne s’est jamais souvenue de moi. Moi, de mon côté, si je me souviens d’elle, c’est pour déterminer de temps à autre un frisson de ce cœur qui, sans cela, vivant parmi les morts, risquerait de devenir glacé comme eux. J’ai gardé l’éventail ainsi qu’un ruban donné par elle. Son parfum, ce parfum particulier à chaque femme et dont elle imprègne tout ce qu’elle a touché, embaume encore ces deux pauvres souvenirs de ce qui fut pour moi une heure marquante. C’est tout ce qui me reste d’elle. Ainsi elle demeure pour moi à présent: simple et furtif arome, petite fleur amère plantée dans le souvenir...»

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Ayant ainsi parlé, il se tut et ferma les yeux. Le crépuscule était entièrement tombé; Pierre nous desservait en silence. Tout était vague dans la salle. Julie, qui vint emporter une pile de plats, ne faisait pas plus de bruit qu’une ombre sur les dalles. Par une intuition admirable qu’il fallait respecter le silence de leur maître, ces deux vieux serviteurs, fils et petits-fils de serviteurs, voulaient qu’on oubliât leur présence. Leur intimité avec Paul d’Orves permettait pourtant de supposer qu’ils connaissaient cette histoire, et de longue date, mais tant de secrets de famille demeuraient ensevelis en eux! Ils souffraient en voyant souffrir celui qu’ils avaient vu naître. Ce fut seulement au bout de quelque temps que Pierre, après avoir toussé, risqua de rompre le silence pour demander s’il fallait une lampe.

Mon vieil ami fit signe que non.

La mansuétude de l’ombre descendait en lui. Il avait ouvert les yeux; son regard errait dans la brume bleue du crépuscule, sur la terre de teinte neutre où montaient les silhouettes des arbres. L’angélus emplissait la vallée de paix grave, et une douceur planait sur les champs. Le regard du baron, après s’être promené un instant, s’arrêta sur le petit cimetière, tout blanc, tout paisible dans le vague, où les siens s’en étaient successivement allés, et, où son vœu suprême, après tant de regrets, de rêves, de douleurs, était de s’endormir bientôt.

UN FAIBLE

Ce récit--ai-je besoin de le dire?--n’est pas une copie conforme. J’y ai résumé et accumulé les traits que m’ont fournis non pas une, mais cent histoires analogues. Le _collage_ est une infirmité qui, dans la vie maritime, devient tout particulièrement intense. Il y a à cela une foule de raisons. J’invite ceux qui s’en indigneraient à relire ces lignes du _Roman d’un spahi_:

«O vous qui vivez de la vie régulière de la famille, assis paisiblement chaque soir au foyer, ne jugez jamais ceux que la destinée a jetés avec des natures ardentes, dans des conditions d’existence anormales, sur la grande mer ou dans les lointains pays du soleil, au milieu de privations inouïes, de convoitises, d’influences que vous ignorez. Ne jugez pas ces exilés ou ces errants, dont les souffrances, les joies, les impressions tourmentées vous sont inconnues.» (PIERRE LOTI, Le Roman d’un spahi.)

UN FAIBLE

«Dans ces unions exotiques, ce n’est jamais l’homme qui élève la femme à son niveau; c’est toujours lui qui tombe aussi bas qu’elle.»

(Baron DE MANDAT-GRANCEY, _Au Congo_.)

C’était un enseigne de vaisseau ayant déjà pas mal roulé par le monde.

Il était taillé en Hercule et très bon, comme le sont en général les gens forts.

Il avait la barbe blonde, le sang frais, à fleur de peau, un sang magnifique, si riche qu’on en voyait la couleur à travers la peau cuite par tous les durs soleils qui miroitent sur les mers incendiées du Sud.

En voyant ce beau gars on avait de suite l’impression d’un tempérament puissant et docile, de ceux que les femmes flairent de loin, asservissent, puis font marcher à la cravache et à la botte jusqu’à ce que les malheureux crient «grâce», supplication qui, d’ailleurs, reste généralement vaine.

* * * * *

Au cours de sa vie maritime il avait connu beaucoup de ces liaisons passagères qui duraient le temps d’une station en pays lointain ou d’un embarquement en escadre: trottins des ports, malingres créoles des Iles à peau dorée et chaude, puis toutes les variétés d’Américaines, depuis les filles à demi-sauvages de la Pampa, qui viennent prendre contact avec la civilisation dans les maisons publiques de Buenos-Ayres ou de Montevideo, jusqu’aux opulentes créatures de Californie, chair d’exportation, pâture de ceux que rebutent les peaux jaunes, l’odeur musquée des femmes de l’Extrême-Orient.

Il avait expérimenté aussi ces dernières et donnait, de temps à autre, un souvenir curieux aux petites Japonaises, poupées rondes comme des lunes, corps pitoyables d’enfants, vêtues de robes de soie aussi belles que les fleurs de leur pays.

* * * * *

Mais maintenant il était las de tous ces lits d’aventure, de tous ces corps divers dont l’étreinte--il le sentait plus douloureusement chaque fois--n’avait ni âme, ni lendemain.

Il rêvait à présent de se marier, de vieillir tranquille et heureux, avec des enfants, si possible, près de ses parents qui habitaient une propriété, à la campagne.

* * * * *

Une année, en débarquant de l’escadre, il était allé passer là quelques jours avant de reprendre son tour de départ sur la «liste», dont les chances allaient bientôt rouvrir pour lui les chemins incertains de la mer. Il ne redoutait pas cela, diable! Il éprouvait au contraire, une fois parti, une volupté profonde à se sentir très loin. Puis il aimait son métier et commençait à le connaître, de sorte que les bons et les mauvais hasards de la navigation en campagne le tentaient.

Seulement, fils de terriens, une hérédité paysanne lointaine, lui faisait aimer aussi la campagne de France. Il lui savait gré d’être une belle et robuste terre, féconde après tant de siècles de moissons. Il se plaisait à regarder ses champs bornés d’arbres, de haies, peuplés de gens aimables, ses horizons courts, remplis de choses harmonieuses, anciennes et nouvelles, fondues ensemble, qui disaient la stabilité du pays, la continuité de l’effort, commentaient ce mot magnifique: la durée. Jamais il n’avait la sensation d’y être un petit insecte isolé, éphémère, comme dans certains autres grands espaces de terre ou d’eau qu’il avait vu s’allonger, indéfinis, implacables, sous d’autres cieux.

* * * * *

Un matin donc il se promenait. C’était son habitude. Des bouffées de foin passaient sur la campagne de mai. Un attelage travaillait non loin avec un bruit de grelots. Les hommes le saluèrent:

«Bonjour, Monsieur Félix.»

Alors, soudain, il se mit à penser à la grande vallée chinoise du Yang-Tsé, avec ses milliers d’êtres courbés sur le sol, dont beaucoup crèvent ni plus ni moins que des mouches, sans que personne y prenne garde, pendant les grandes famines de l’hiver... il entendit monter le triste cri, le gémissement des coolies porteurs d’eau...

* * * * *

En tournant la tête, il aperçut le facteur déboucher avec une lettre.

Cette lettre arrivait de Toulon: un vieux camarade à lui venait de prendre femme et, désigné pour embarquer sur _le Zodiaque_, il cherchait un permutant.

«Ah! pensa-t-il, le mariage quand on est marin!»

... Partir un mois plus tôt, un mois plus tard, la belle affaire! La Côte d’Afrique? Il ne connaissait pas ce pays-là, il le verrait.

Une dépêche au camarade, une lettre au ministère, le temps d’embrasser ses parents, de faire ses malles, et quinze jours après, il s’embarquait pour Dakar où l’attendait _le Zodiaque_.

* * * * *

Le bateau ne tentait personne: un vieil aviso en bois, qui pourrissait en se traînant du cap Blanc au cap Lopez. Comme machine, une antique ferraille, véritable tournebroche. La voile faisait le plus clair de la route, mais le bateau était lourd et, dans ces pays d’algues, la carène toujours sale. L’état-major comprenait un lieutenant de vaisseau, commandant, trois enseignes et le docteur. Les chambres des quatre officiers environnaient le carré dont elles n’étaient séparées que par une portière en étoffe. On n’était jamais «chez soi». De sempiternelles parties de cartes duraient de neuf heures du matin à minuit, très bruyantes, pendant lesquelles il était à peu près impossible d’écrire une lettre ou de lire.

Par surcroît, quand le soleil dardait sur la coque, une température d’une quarantaine de degrés s’établissait dans ces petites cellules, aérées seulement par leur hublot, trou de jour grand comme la main, cerclé de cuivre, dont l’éclat aveuglait. Ces conditions climatériques, peu favorables aux humains, l’étaient aux insectes qui «croissaient et se multipliaient», selon la parole évangélique. On n’ouvrait pas un tiroir, une armoire, sans qu’il en sortît immédiatement une colonne de cancrelats, et les rats, assez timides le jour, se rattrapaient la nuit en se livrant à toutes sortes d’ébats.

Cependant, dix ans de marine façonnent de telle manière le corps et l’âme qu’il ne souffrait pas trop de ces contingences. Et les six premiers mois passèrent comme avaient passé les campagnes précédentes, chaque jour émietté par les quarts et les occupations régulières du tableau de service, observé plus ponctuellement qu’on n’eût pu le croire à bord de ce rafiot de dixième rang.

_Le Zodiaque_ allait, allait quand même, allait toujours, parvenant, pour ainsi dire, par miracle, à changer de place.

Ils descendirent ainsi de baies en baies, de caps en caps jusqu’aux tristes lagunes du Dahomey, où ils roulèrent au mouillage pendant quinze jours, bord sur bord. Puis ils remontèrent vers le cap Vert, et de là poussèrent une pointe, une pointe de vacances jusqu’aux Canaries, où ils devaient demeurer tout un mois.

* * * * *

Les Canaries, autant dire le paradis pour ces malheureux, les belles Canaries avec leur bon vin, leurs cigares, leur ciel clair, leurs hautes montagnes nues. On pouvait dormir--enfin!--pendant les nuits pures, ce qu’on n’avait pas pu faire depuis des mois, baigné de sueur et de fièvre, dans la lourde humidité équatoriale. _Le Zodiaque_ mouilla dans le port de La Luz, en face de Las Palmas, blanche comme une ville de marbre sur sa colline. Tout cela propre, gai, coloré, donnant l’envie d’aller à terre après avoir contemplé si longtemps des pays nègres, toujours les mêmes, avec leurs grandes palmes et leurs tristes cases, pleines de vermine.

* * * * *

Le dimanche qui suivit leur arrivée, n’étant pas de garde, il se promena en ville. Le matin même, il avait reçu une lettre de France où on lui parlait d’une jeune fille qu’il ne connaissait pas, mais «qui lui conviendrait», et il cheminait, rêvassant, sous un ciel gris percé parfois d’un éclatant soleil. Il éprouvait comme un vague besoin d’amour. Était-ce l’espoir né de cette lettre ou les six mois passés dans une torpeur énervante?

Il monta vers la cathédrale par des petites rues verdâtres, crapuleuses, bordées de cabarets louches où les hommes du _Zodiaque_ entraient. Sur le seuil de l’un d’eux, une gamine, d’une quinzaine d’années tout au plus, habillée en mariée, avec un voile et des fleurs d’oranger sur la tête, l’invita par geste... En vérité, elle tombait mal. Il en avait assez vu comme elle. Ce qu’il voulait, c’était une vraie femme, jolie, distinguée, élégante.

Il se hâta de sortir des petites rues et entra sur une place, une belle place plantée de palmiers, entourée de maisons carrées et plates. Il espérait y trouver de la musique, mais ce jour-là il n’y en avait pas. Alors, en attendant un camarade avec qui il irait s’asseoir au café, il flâna en regardant.

* * * * *

Partout, les fenêtres étaient fermées à cause de la grande chaleur. Seule, une femme était accoudée à un balcon, tête nue, sans se soucier du soleil. C’était une grande brune, avec un peigne d’or dans les cheveux et un châle de soie blanche rayé de rose sur les épaules: son attitude souple faisait valoir sa taille. Sa main cachait son visage. Ses bras étaient nus jusqu’au coude, bruns et beaux, d’une peau mate qui absorbait la lumière et donnait à l’œil l’impression d’être chaude. En voyant cette peau-là, lui, qui n’avait pas touché à une chair de femme depuis des mois, eut une sensation brutale de désir, une envie d’y coller et d’y rassasier ses lèvres.