Part 10
Il semblait tout de même aux hommes qu’ils faisaient là quelque chose d’un peu fou, petite poignée perdue au fond du désert d’Arabie, à des milliers de lieues de tout secours, exposés à des supplices atroces s’ils ne réussissaient pas.
Une force inouïe les reliait malgré eux à ce diable d’homme qui marchait à grandes enjambées. Derrière lui ils auraient traversé l’enfer. Se voix se fit entendre, gaillarde:
--Non, mais ils ont l’air de croire qu’ils vont nous avaler ces bougres-là!
Un nomade osa courir sur lui, le sabre haut. D’un coup de sa matraque «Cogne-Dur» lui cassa les reins sans même ralentir le pas.
--En avant, mes garçons... A la baïonnette!... hurrah!...
Dix voix répétèrent le hurrah à pleine poitrine.
C’étaient les _Francs_, les _Francs_ invincibles, les vainqueurs des Mameluks, ceux dont la furie, les exploits, depuis Bouillon jusqu’à Bonaparte, se racontent dans tout l’Orient, se transmettent, s’amplifient de père en fils, de tribu en tribu, aux longues veillées du désert.
La ligne noire s’ouvrit comme un rideau: Les marins passèrent. Dix siècles de légendes, d’héroïsme, de chevauchées et de conquêtes avaient passé avant eux.
Ils étaient au pied du tombeau.
--Ah! Commandant...!
--Pas d’effusions. En route. Colonne par deux. L’arme sur l’épaule. En ordre, pas cadencé. Et chantez!
Essoufflés, les hommes hésitaient, cherchant dans leur mémoire. Lefort entonna _Sambre-et-Meuse_ d’une voix formidable. Ils reprirent le refrain et traversèrent une seconde fois les nomades qui les regardaient avec stupeur.
* * * * *
Les embarcations avaient été attaquées. Quatre cadavres gisaient aux pieds de Coffic:--Un peu de fort temps que nous avons eu aussi nous, commandant, pendant que vous étiez là-bas.
--Embarque vite... Poussez... Eh bien! Rigolot? Et tes oreilles d’âne, mon garçon? Si t’avais pas eu si grand peur, je te f... dedans pour t’apprendre à enfermer la viande dans ta cambuse...
--Commandant, à la mer, où voulez-vous que je la mette?
On accostait.
--On se débrouille. Suffit.
Tout l’équipage rangé à la bande éclatait en hurrahs:
--Vive le commandant! Vivent les officiers! Vive les _sakhos_! Vive le commandant Lefort!
Le souffle du maître de quart tremblait en roulades en sifflant «sur le bord». Il siffla jusqu’au dernier homme de la compagnie de débarquement, comme pour des officiers.
Lefort essuyait des larmes du revers de sa grosse main. Tant de chagrins, tant de joie, tant d’émotions et tant d’orgueil s’étaient succédé pour lui en cette soirée! Il voulut parler, il ne trouvait pas ses mots:
--Mes enfants... c’est très bien... quand je dis: c’est très bien, je veux dire aussi: c’est très mal..., car auparavant vous vous êtes conduits comme des cochons..., comme des..., comme des...
Il cherchait ne rencontrant pas d’expression plus forte pour traduire sa pensée.
--Vous faites pleurer votre vieux commandant... comme une vieille bête qu’il est... qu’il a la bêtise d’être... Enfin, vous vous êtes bien conduits... c’est égal, ce que vous avez fait tout à l’heure, ça... ça...
Il finit par dire--«ça ne se fait pas!» Et montrant ceux qui l’avaient accompagné: «Rigolot, f...-moi la «double» à ces saligauds-là! Et motus! Me faites pas attraper de blâme pour avoir, comme un étourneau, laissé trop de monde aller à terre!»
Les hommes pensaient comme lui à présent. Plusieurs pleuraient. Des chauffeurs disaient: «Même qu’il a raison, le vieux!»
Tout à coup un remue-ménage qui se passait dans le port détourna l’attention de tous. Des torches traversaient à la course l’air confus de la nuit commençante; puis leurs reflets résineux et rouges s’agitèrent sur l’eau.
--Les Arabes.--Aux postes de combat!
Non, on apercevait maintenant, sortant de la pénombre, une étrange barque, toute dorée, dont la proue barbare et très haute voulait imiter un cygne; elle s’avançait à coups d’avirons lourds, scandés par un chant, une espèce de psalmodie gutturale. Debout sur l’avant, un homme habillé en bleu et rose, avec des colliers d’ambre, glapissait en charabias:
--Sultan venir visite, sultan venir visite... sultan, grand sultan, comme Constantinople!
--Ah! ah! M. Latullère. Tenez, je vais vous faire plaisir: huit hommes à tribord! Huit hommes de la compagnie de débarquement se rangèrent, poudreux, non déséquipés, formant la haie jusqu’à l’arrière.
Le «chef» improvisait des pavillons à la hâte. Job alluma deux feux Coston, l’un rouge, l’autre vert, qui entourèrent un moment la _Hache_ d’une vapeur de féerie.
Le cygne d’or accostait. Le maître de quart lui lança un faux-bras autour du bec. Le grand sultan se leva entouré de ses gardes, de ses eunuques, de ses sorciers. C’était un métis d’Arabe et d’Hindoue. Ses lèvres épaisses avaient le sourire moitié béat, moitié cruel qu’exhalent certaines figures de Bouddha. Il portait des souliers jaunes, un mauvais pantalon rayé, une redingote fripée avec un col de velours vert. Un turban, un sabre magnifiques, des pierreries à tous les doigts réparaient cette tenue de camelot.
Il monta d’un pas mal assuré sur la _Hache_, précédé de son majordome, l’ancien chauffeur, qui criait toujours à tue-tête: «Ça ni Anglais, ni Turc; ça sultan comme Abdul-Hamid».
Lefort, tendant la main, s’adressa au majordome:
--Demande-lui si ça va bien?
Le sultan répondit par une inclination cérémonieuse. Il faisait dire au commandant qu’il venait le voir, parce qu’il avait entendu parler de lui comme d’un homme très brave. Il voulait être ami de la France--quoique déjà nominalement il fût protégé Anglais.--L’année prochaine il entreprendrait un voyage en Europe et visiterait certainement Paris.
--Job, apporte du champagne!
Job monta trois bouteilles réservées pour les grandes occasions. On en avait déjà bu une le jour du départ.
--A ta santé, mon vieux!
Le sultan mit la main sur son cœur et porta la coupe à ses lèvres. Un cercle disparate s’était formé sur le pont étroit, tous tenant les mêmes coupes de champagne à la main: les officiers, le majordome, ancien chauffeur, les marins de la compagnie de débarquement, le capitaine des gardes habillé en policeman des Indes, Rigolot et son sabre d’abordage, les eunuques, droits, splendides, avec leurs vêtements bleus et roses, leurs plumes, leurs cimeterres damasquinés; au centre, Lefort appuyé sur son gourdin, et le sultan: ils trinquaient.
Le sultan reposa sa coupe et fit un geste: Le capitaine des gardes, fléchissant le genou devant Lefort, présenta quatre clefs informes: les clefs des citernes et de la ville.
Puis, se tournant vers la barque dorée, le sultan montra quatre moutons et les offrit de la main.
Les gens de la _Hache_ ne se le firent pas répéter. En un clin d’œil, les quatre moutons furent à bord et amarrés sur l’avant.
Alors Lefort fut confus. Il cherchait comment rendre ces politesses.
--Demande au sultan ce qui lui ferait plaisir?
--Un canon.
--Ah! non. Cela ne se pouvait pas. Du matériel de l’État, malheureux! il lui donnerait plutôt sa tête! Mais autre chose, à part cela, ce qu’il voudrait.
Et le commandant, tâtant ses poches, lui présenta son propre chronomètre en or, ce qu’il avait de plus précieux.
Mais le sultan refusa de la tête. A son tour, il tira une montre de Genève, et qui sonnait!
Il promenait son regard, sans embarras, sur plusieurs objets qui successivement attiraient son envie. Enfin il se pencha vers l’ancien chauffeur, lui murmurant quelques mots.
--Le sultan avait mangé quelque chose d’excellent sur un caboteur. Il croyait que ça s’appelait des «pommes de terre». N’y en aurait-il pas à bord?
--Parbleu, dit Lefort, des patates! Rigolot, combien nous en reste-t-il de sacs?
--Dix, commandant!
--Donne-lui-en quatre, autant que de moutons.
C’était bien ça. Le sultan remercia par une sorte de baiser très gracieux envoyé à la ronde.
Cependant Latullère allait chercher des cartes postales de Paris et de Toulon. On montra la France au sultan.
--Y avait-il beaucoup de bateaux aussi beaux que la _Hache_ et beaucoup d’hommes aussi courageux?
Du coup Lefort s’exalta: S’il y avait des bateaux et des hommes en France? Pour sûr. Tout plein de bateaux, tout plein d’hommes, tout plein de richesses,--«comme ça»--et ses bras de géant faisaient le geste d’embrasser l’horizon. La France, ah! la grande France!...
Le sultan hochait la tête, d’un air respectueux et attentif.
Puis, on lui remit les clefs, les cartes postales, les pommes de terre, et il s’en fut.
--Capitaine d’armes, paré à faire un salut de 21 coups!
--Envoyez... Tribord... un... bâbord... deux... tribord... trois...
Les détonations vibraient dans la petite rade, se développaient en ondes sonores, s’allongeaient en échos sans limites sur les sables. Des ombres accouraient sur le quai, sur la plage.
Nimbée dans la vapeur multicolore des Costons, crachant la foudre et les éclairs, la petite _Hache_ s’agrandissait, semblait une pièce d’artifice gigantesque.
Le cygne d’or s’était arrêté correctement, selon l’usage.
Debout, entourant le sultan, à l’arrière, on voyait les eunuques drapés dans leurs grands plis bleus et roses. Ils faisaient penser aux gardiens des jardins d’Allah.
Brisés des émotions de leur journée, Raimondis et Latullère se demandaient de quel Châtelet fantastique ils étaient devenus les acteurs. Emballé, Latullère criait: «C’est tout de même épatant, la marine!»
Rabateau réussit enfin à les emmener au carré prendre un peu de nourriture et de repos.
* * * * *
Lefort, lui, n’avait pas faim. Le sang battait ses artères à les rompre. Il vibrait alternativement d’une grande joie et d’une grande tristesse: les hommes lui avaient montré ce qu’ils valaient dans un sens et dans l’autre.
La nuit tombée apportait la fraîcheur à ses tempes.
La lune se levait sur le désert, avec son enflure de visage mort, sa lueur douce d’énorme lampe.
Oui, les hommes se reprenaient. Au fond ils étaient meilleurs que beaucoup le disaient, qu’eux-mêmes n’en avaient l’air. Seulement il fallait des occasions.
Lefort se souvenait d’un livre prêté par Latullère:
--«_C’est aussi les mutins qu’on fusillait chaque jour... l’an IV, à Mantoue, les canonniers de la 33e demi-brigade réclamèrent leur solde en braquant leurs pièces sur les généraux._»
Quelques mois plus tard, songea-t-il, à Arcole et à Rivoli, ces bandits se rendaient immortels.
Fervent de Napoléon, il savait ses campagnes par cœur.
Les exemples lui revenaient en foule:
«_A la Corona, le général dit à son chef d’état-major: Écrivez sur les drapeaux: la 39e et la 85e demi-brigade ne font plus partie de l’Armée d’Italie.--Général, envoie-nous à l’avant-garde, là nous te prouverons que nous sommes toujours de l’Armée d’Italie!_»
Et d’autres! L’an Ier de la République, Bouvet, à bord de l’_Aréthuse_, appareillait avec un équipage indiscipliné, ignorant.
Après deux mois de mer, il livrait deux combats splendides aux Anglais.
Non, il pouvait y avoir des défaillances, des heures d’éclipse de folie, mais l’âme guerrière d’une telle race ne pouvait pas périr.
Le commandant roulait dans sa tête le vieil axiome:
«Les hommes sont ce qu’on les fait.»
A présent, groupés sur l’avant, ils chantaient encore à pleine gorge. Les instincts gaulois de leurs pères galants, guerriers, sentimentaux vibraient en eux.
Jeunes filles, cueillez Coquelicots, bluets et marguerites Car ce sont les couleurs du vieux drapeau français.
ou bien:
C’était dans les jours sombres de l’invasion germaine.
Quelqu’un s’avançait célébrant Primauguet et sa _Cordelière:_
«_Pour faire la chasse à l’Anglais._»
Tout le chœur reprenait, hurlant, frénétique:
«_Pour faire la chasse à l’Anglais_.»
Puis un couplet leste:
Comme mathurin en Italie Je fis quelques jours connaissance D’une brunette fort jolie.
etc.
Sainti continuait à faire le beau parleur. Mais il avait changé son fusil d’épaule. Il déclamait à la façon des orateurs:
«Que répondit, messieurs, le général Cambronne quand les Anglais z’y demandèrent de se rendre?»
L’auditoire cria le mot, dans un rire énorme. Une voix dit: «Ça, c’est envoyé!»
--Vous avez mis le nez dedans, mes petits.»
Chacun récitait à son tour sa tirade ou chantait sa chanson.
Quand vint le tour de Coffic, poussé par les camarades, il fut forcé de se lever. Il restait là, debout, avec son drôle d’air honteux, ses yeux en dessous, embarrassé de ses longs bras.
--Faut chanter!
Il ne se souvenait d’aucun de ces airs à la mode que ces sacrés «mokos» disent si bien.
--Je sais rien...
--Y se connaît mieux à cogner sur les Arabes...
--Faut qu’y chante quante même!
Il n’y avait dans sa mémoire, loin, qu’une très vieille chose qu’il chantait étant gamin quand sa mère le menait aux pèlerinages de la grande Sainte-Anne:
Il chanta donc dans la langue de son pays:
Santez Anna, hor Patronez, Hor sikouret en danjer Ha bezit hon alvocadez Dirag Jesuz, hor Zalver Ma teu an tourmant du c’houza Ar Matolod a bedo He Batronez Santez Anna Ha dizoursi a gano[1].
[1]
Sainte-Anne, notre Patronne, Secoures-nous dans les dangers; Agis, sois notre matrone Près Jésus qui nous a sauvés. Lorsque le vent te damne Prie donc, ô matelot, Ta patronne Sainte-Anne Qui l’apaisera sitôt.
Personne ne comprit sauf les Bretons qui applaudirent l’idiome natal et Lefort qui, à force de vivre avec les hommes, saisissait leurs dialectes différents.
Ainsi, pensa-t-il, les chants séculaires demeurent au fond des âmes, tandis que les lèvres murmurent des refrains passagers.
Pourtant, celui qu’il avait entendu au moment du souper ne serait pas venu aux lèvres des marins de ses jeunes années, surtout parce que leur viande était mauvaise.
Des larmes lui montaient en évoquant les belles escouades qu’il avait connues jadis sur la _Couronne_ ou sur la _Melpomène_.
Des hommes comme ça en reverrait-on jamais?
Des temps nouveaux étaient à l’horizon.
Le regard de Lefort se perdait sur la côte dont les noms mêmes: Rehmat, Ghubbet, Shahah, Aïn, Ghorab, ont des syllabes arides comme le sable, amères comme le sel.
PENSÉE, QUI MEURS...
A
Monsieur VALLERY-RADOT
Pourquoi, Monsieur, votre nom vient-il naturellement sous ma plume tandis que j’achève ces pages dont nous avons causé ensemble? C’est moins certes à cause de l’amitié dont vous voulez bien m’honorer qu’à cause du don merveilleux de tout comprendre qui est en vous.
Tous les êtres, depuis ceux qui se survivent éternellement à eux-mêmes jusqu’à ceux qui durent un instant--le plus souvent médiocre--participent à votre intérêt de quelque manière.
Faculté précieuse, et si rare! Car, hélas! en ce monde nous vivons en général dans des compartiments étanches qui ne communiquent pas entre eux. Nous nous ignorons les uns les autres et nous nous méprisons à proportion. Les goûts, les sensations du marin, de l’errant sont un étonnement, parfois un scandale pour le sédentaire, pour l’homme de foyer.
Les artistes et les campagnards--surtout les chasseurs--quoique plus voisins que ne l’imaginent des esprits superficiels, demeurent aussi éloignés que s’ils habitaient des planètes différentes. Paris connaît mal la Province et la Province, Paris. Les sentiments des salons font se méprendre les gens qui n’y viennent pas; ceux des siècles passés paraissent inouïs à nos contemporains.
Noyés les uns pour les autres dans un incroyable crépuscule, nous étouffons par suite de notre isolement; nous en mourons. Pour un peu, j’emprunterais la parole sainte et dirais que «nous vivons comme si nous ne vivions point».
Et c’est parce que «vous vivez» que, songeant à mon lecteur promené dans tant de scènes diverses, je pense à vous qui savez tout concevoir, et, privilège plus incomparable encore, tout aimer.
PENSÉE, QUI MEURS...
«Le pire de la mort c’est d’emporter dans la tombe des idées qui ne verront jamais le jour.»
(René VALLERY-RADOT.)
Un jour d’hiver où je me disposais à prendre le train de Brest, le garde entra dans ma chambre et dit:
--Monsieur, je connais une bécasse.
Vous entendez bien: «il la connaissait», pour un peu il aurait ajouté: «personnellement». Cela vous étonne peut-être qu’il la connût si bien; c’est qu’alors vous ignorez les habitants des bois. Et par habitants je veux parler non seulement des bêtes, mais aussi des gens, des gens qui les tuent--et qui les aiment.
Cet ensemble a ses codes, ses usages, forme--si j’en crois des impressions--une société très policée.
Le vieux brave homme de garde se serait fâché tout net si, journellement, d’une manière ou d’une autre, il n’avait été avisé des hôtes, fussent-ils de passage, à qui il prenait fantaisie de goûter l’hospitalité du domaine, surtout quand ces hôtes étaient gibiers de marque comme l’est la bécasse dans mon pays.
Il avait déjà rendu visite, une visite liminaire et prudente, à cette voyageuse un peu fantasque et très fugitive qui ne s’attarde jamais longtemps dans nos boqueteaux et préfère les doux climats humides du bord de la mer.
Il me dépeignit le lieu qu’elle avait choisi et je le vis tout de suite en pensée: un taillis déjà haut sur le côté d’une grande avenue déserte, tout au bout des bois, où coule, à petit bruit, sous beaucoup de feuilles mortes, un ruisseau large d’un doigt.
C’est que les bécasses ne se posent pas au hasard. Elles ont des goûts, des manies. Il leur faut un sol marécageux, sans herbes ni bruyères, qu’elles puissent facilement fouiller pour trouver des vermisseaux, ou tout simplement qui leur permette d’enfoncer leur long bec dans la terre et de rester là, béatement, blotties sous leurs ailes, à l’abri des importuns, sous la dépouille d’automne dont elles ont presque la couleur.
Elles aiment les endroits tristes et solitaires, «où il fait bon», comme les poètes maladifs. Sérieusement, je veux croire les bécasses poètes et philosophes, malgré un mauvais jeu de mots et l’avis de Belon, vieil auteur, qui les qualifie de «moult sottes bêtes». D’abord elles voyagent beaucoup en fuyant les rudes hivers, la neige. Elles traversent la Russie, l’Allemagne du Nord, certains même prétendent l’Islande et la Norvège, se rendent en Turquie, dans l’Archipel, au Caire. D’où arrivent-elles, où vont-elles au juste? On ne sait pas.
... Elles voyagent, donc elles voient. Les facultés de l’œil, au dire de Buffon, sont extraordinairement développées chez les oiseaux, plus que chez tous les autres êtres; le même savant veut que l’oiseau soit plus sentimental que le quadrupède, que le bipède[2], et, entre les oiseaux, la bécasse particulièrement tendre:
[2] _Discours sur la nature des oiseaux._
«_Ces oiseaux, d’un naturel solitaire et sauvage, sont aimants et tendres. Quand la femelle couve, le mâle est presque toujours couché près d’elle, et ils semblent encore jouir en reposant mutuellement le bec sur le dos l’un de l’autre._»
Cet animal tendre est misanthrope. Il en va parfois ainsi des humains. Vous verrez peut-être deux bécasses dans le même bois, mais alors, sauf dans la saison des amours, elles sont aux deux extrémités opposées.
J’aime cette solitaire mélancolique qui a voyagé--retenu, comparé, j’imagine.--J’adore me la figurer telle qu’on la dépeint, blottie dans quelque coin à l’écart, savourant pour elle seule la volupté indéfiniment suggestive des visions passées.
Elle est symbolique: C’est un oiseau du crépuscule. Elle ne quitte guère ses bois que pendant le court moment étrange qui, durant l’hiver, précède immédiatement la nuit, à l’heure où le ciel, le paysage s’emplissent de ténèbres, où la lumière se réfugie, se concentre sur les feuilles, les feuilles rouges, orangées, qui éclairent alors les bois par en dessous, comme un puissant, un mystérieux vitrail posé à terre.
C’est cette lueur, cette lueur de rêve et de mort, c’est cette lueur-là qu’elle aime. Le jour trop éclatant blesse, dit-on, ses yeux extrêmement délicats.
A ce moment donc elle part, avec une régularité d’horloge, va errer par les champs, puis revient se coucher à son gîte. On la voit passer entre les branches fuligineuses, circonflexe, semblable à un énorme papillon d’ombre, à une chimère. C’est ce que l’on appelle la «_passée_» bien connue des chasseurs. De l’avis de certains, c’est à ce moment qu’elle est la plus aisée à tirer. Sitôt qu’on entend son lourd battement d’ailes, on met en joue, puis on l’entrevoit arriver au sommet des baliveaux; elle va dessiner son crochet: On fait feu.
La bécasse constitue un coup de fusil en général difficile.
On est presque toujours obligé de la tirer «au jugé», sans viser. Car, quoique puisse en penser Belon, elle est très fine.
Avec elle beaucoup de vieux chasseurs perdent leur latin (et vous avez tort de penser que ce n’est guère).
Comme les preux de jadis qui ne rendaient leur épée qu’à un chevalier, elle n’entend pas être tuée par le premier venu.
Il lui faut des spécialistes, gens et chiens qui se consacrent à elle, ne veulent chasser qu’elle. Sans quoi, elle reste tapie à deux pas de vous, riant sous cape et sous son long bec, ou bien, «piettant» sous la feuille, elle court de toute la vitesse de ses pattes et va s’envoler à deux cents mètres du chien qui croyait la tenir en arrêt. Sa chasse est, à proprement parler, un art, et ses chasseurs, comme les artistes, sont exclusifs. Tout gibier, au prix de la bécasse, leur paraît une espèce méprisable, à peine digne d’exister.
Mon garde justement est l’un de ces fins chasseurs de bécasses. Et s’il vous dit quelque jour:
«Monsieur, je vas vous faire tuer une bécasse.»
C’est que vous lui avez rendu un fier service et que vous êtes de ses amis.
Mais, au fait, je ne vous ai pas présenté mon garde:
C’est un vieux soldat d’Afrique et d’Italie, tout voûté, les jambes arquées, comme d’avoir marché trop longtemps sous le sac. Il a généralement sur la tête un bonnet fait avec une loutre qu’il a tuée l’année du Grand Hiver, et ce bonnet a été mouillé, traversé, trempé tant de fois, a reçu, comme il dit, «tant de sauces du bon Dieu», qu’aucun été, qu’aucun feu ne le sèche. Il est toujours aussi humide que quand la loutre sortait de l’eau. Le brave homme a servi à Lyon, sous le maréchal Castellane qui donnait des sous aux gamins pour les faire monter à l’assaut des pâtisseries, du temps où l’on faisait sept ans, où il y avait des compagnies d’élite et où l’on apprenait à danser au régiment.
--Oh! monsieur, mon lieutenant-colonel, il m’a fait «roucher» plus de misère pendant mes sept ans qu’un écureuil ne «rouche» de noix pendant toute sa vie.
Mais le colonel, quel homme! Le lieutenant-colonel et lui ne pouvaient pas se voir ayant jadis servi dans la même compagnie en Afrique, le colonel comme caporal et le lieutenant-colonel comme fourrier. Le fourrier avait fait casser le caporal, de là datait une haine dont le régiment suivait avec passion les épisodes. Au premier rapport, le colonel avait dit à son sous-ordre:
«Souviens-toi que sur ce que je dis tu n’as mot à dire.»
A Turbigo des balles qui n’étaient pas autrichiennes avaient coupé les rênes du lieutenant-colonel au ras de ses doigts. «Ce sont les dettes qui se paient», avait dit tranquillement le colonel.
Les hommes avaient juré que le lieutenant-colonel ne rentrerait pas vivant de la campagne, ce qui ne les empêcha pas de le sauver sur leurs épaules lorsqu’à Magenta il eut la poitrine traversée.
--Monsieur, si j’avais voulu rester dans l’armée, je serais peut-être aujourd’hui bien haut!
--Pourquoi donc n’y êtes-vous pas resté?
--Ah! monsieur, j’aimais trop la chasse!
J’ai lu des historiens qui s’étonnaient que Charles X fût en train de chasser à Rambouillet tandis que Paris se cabrait sous les Ordonnances.
Ces historiens-là n’ont donc pas connu de chasseurs, j’entends de vrais chasseurs? Ce carnet de veneur ne leur est donc pas tombé sous les yeux: «20 novembre 1794... Incarcéré comme suspect... 10 décembre: Relaxé. Pris un cerf.»
On naît chasseur comme on naît marin, moine, cavalier, artiste. On chasse avant tout, partout, malgré tout.
Un chasseur est emporté par la même passion, par la même folie qu’un grand musicien ou qu’un grand peintre.
Lui aussi il connaît les élans, les désespoirs, les éclairs, les entêtements et les bonheurs, les ivresses et les subtilités de l’Art.
Son royaume n’est pas celui des Hommes, mais celui plus captivant, plus divers des Bêtes et des Bois.
L’histoire naturelle a ses savants, mais elle a aussi ses poètes--poètes réalistes--les chasseurs.
Je l’avoue: j’envie sincèrement, j’admire ceux dont l’Art difficile consiste à sonder journellement, parfois à pénétrer, à connaître l’âme mystérieuse des bêtes.
Somme toute, mon vieux garde remplit auprès des animaux le même office que M. Paul Bourget auprès des Parisiennes. Il sait leurs caractères, leurs rivalités, leurs préférences secrètes, leurs passages, leurs dévotions, leurs légendes et leurs amours.