Chapter 6 of 11 · 3988 words · ~20 min read

Part 6

Dans leurs bordures géométriques les parterres semblaient immuables. Parfois la silhouette noire d’un abbé glissait au bord des charmilles pour disparaître aussitôt parmi leur profondeur. Cette paix immense donnait comme le sentiment d’une attente; ce calme paraissait effrayant.

Il ne semblait point ainsi au Cardinal. Ses yeux se reposaient sur les magnifiques corbeilles de pensées qui déployaient leur luxe sévère, leur coloris épiscopal sous les grands cèdres dont les branches pendaient.

D’opulents reflets chatoyaient sur le velours foncé des calices d’un violet puissant et contenu. Une senteur onctueuse s’en dégageait et venait flatter les narines du prélat. C’étaient ses préférées. Avec leur cœur de soie jaune tigré de noir, elles symbolisaient, suivant quelques théologiens, la Très-Sainte-Trinité. Son Éminence aimait à se ranger à cette opinion quoiqu’elle ne fût à vrai dire approuvée par aucun Père... Seulement ces pensées lui donnaient des embarras sans remèdes: il ne pouvait les empêcher de se flétrir. Elles manquaient d’eau en dépit des douze aides qui tout le jour montaient des «seilles» du bas de la rivière au haut de la colline. Le sable buvait tout et elles mouraient peu à peu. Le bon Cardinal soupira, car il aimait les plantes comme les êtres... Ses regards s’arrêtèrent à l’entrée d’une allée d’arbres verts où Anne de Corsen et le vidame allaient s’engager côte à côte. Il les couva d’un œil paternel.

Anne marchait lentement, s’appuyant d’un bras sur son compagnon, de l’autre sur une haute canne d’ébène à pomme d’ivoire.

Une «circassienne» en taffetas des Indes, rayée, à trois brandebourgs d’or, laissait voir ses épaules nues. Ses bras sortaient d’«engageantes» en point d’Argentan, et elle avait enlevé ses longs gants de jardin.

L’évêque admirait avec un orgueil de tuteur cette belle enfant qui serait bientôt une femme. Petite, bien faite, le développement lent et simultané de ses lignes lui avait épargné cette heure louche fatale aux jeunes filles qui grandissent. Ses formes laissaient soupçonner des rondeurs de chair lisse et lactée, qui sont le charme d’un âge plus tendre.

Sa mère lui avait légué une fierté de démarche, un port de tête, une cambrure de reins quasi-royales, mais la tristesse qui était en elle comme une mélancolique veilleuse, rayonnait douloureusement sur ses contours, y répandait une indolence, versait dans son regard et sur ses traits le reflet humble, touchant, de l’infortune. A un moment, elle se retourna à demi pour ôter la fanchon de soie jetée sur ses épaules; elle eut une flexion si harmonieuse de la taille et du bras, sa chair parut si désirable que le saint Cardinal ferma un instant les yeux, car Dieu avertit ses serviteurs de combien le démon est habile à faire surgir la tentation au détour de nos pensées les plus pures.

Quelques années encore et il faudrait lui trouver un parti. Peut-être Son Éminence reviendrait-elle à la cour lorsqu’il faudrait y présenter Mlle de Corsen, à moins toutefois qu’elle ne préférât entrer comme chanoinesse dans un chapitre, car il faut se garder de détourner les créatures des voies du Très-Haut.

Le prélat se prit de nouveau à regarder ses fleurs. Mais en les contemplant, il ne pouvait s’empêcher de songer à sa pupille.

Comme elles, certes, elle était bien belle, et comme elles aussi, elle languissait. Faute d’une goutte d’affection maternelle, était-elle donc condamnée également à dépérir, pauvre graine tombée dans une terre trop sèche qui n’était pas faite pour elle?

L’évêque se rappelait ces fois où on la lui amenait pour sa fête, toute petite, avec un bouquet,--digne et parée comme une Altesse, en robe de brocart et le fil de perles au cou.--Elle baisait de sa mignonne bouche grave le rubis de l’annulaire pastoral et il y avait dans son regard une interrogation profonde, ardente, inoubliable, que ne satisfaisaient pas les poupées, ni les hochets d’argent, ni les contes à estampes. Puis vint un jour où cette interrogation muette disparut.

Anne de Corsen avait cessé d’espérer de la vie une tendresse que celle-ci ne lui donnerait sans doute jamais.

L’honnête Cardinal sentait son impuissance et il était contristé jusqu’au fond de l’âme. Il voyait avec plaisir l’affection que le vidame avait pour Anne. Peut-être viendrait-il à bout d’étendre un peu de baume sur ce cœur? Mission difficile, mais à quoi ce diable d’Hector ne réussissait-il pas?

Maintenant, au bras l’un de l’autre, ils disparaissaient dans l’épaisseur des ramures. Le regard de Son Éminence se reposa une dernière fois confiant, sur eux, puis le prélat se leva avec effort: on venait le prévenir que sa chaise l’attendait.

Ils étaient seuls sous les sapins dont les branches se joignaient en arcade; près d’eux, de chaque côté, dans l’allée sombre, éclataient les fleurs sanglantes de rhododendrons.

Pendant quelque temps ils marchèrent en silence, puis le vidame, considérant sa compagne, s’exclama:

--Pourquoi donc, vertubleu, ma belle nièce, cette coiffure basse et cette cornette? Ce sont les dames de mon jeune temps qui s’attiffaient ainsi!

Anne rougit et, baissant les yeux, dit que c’était le goût de Mme Cornet, sa gouvernante.

--Si on laissait faire ce dragon, ma mignonne, il vous habillerait comme au temps où la reine Berthe filait. Vous êtes heureuse de m’avoir là pour y veiller.

M. d’Evron, qui suivait son idée, avait eu fort à combattre pour faire porter à Anne les nouvelles robes à la mode, plus courtes et plus simples, plus souples aussi qu’autrefois. Mme Cornet s’entêtait aux enseignements de sa jeunesse. Jadis, les filles de qualité portaient des soies brochées, des paniers, des robes à traînes, des corsages à busc rigides comme ceux des Infantes de Vélasquez.

--Mais la grondeuse devrait au moins souffrir les plumes.

Savez-vous, belle enfant, la dernière coiffure imaginée par Léonard? Je vous la donne en mille. C’est la coiffure «à la mappemonde». On y voit, assure-t-on, les cinq parties du monde avec le soleil, la lune et les étoiles. A votre place j’adopterais cette coiffure. Vous y trouveriez un double avantage: Être à la mode et apprendre votre géographie.

--Je la sais, répondit Anne d’un ton boudeur. Me prendrez-vous toujours pour une enfant ignorante?

Elle lâcha son bras.

--Et pour qui voulez-vous donc que je vous prenne?

Il affectait de la traiter en petite pensionnaire, mais en même temps habilement, il la laissait savoir qu’il avait jadis connu bien des femmes. Sous des prétextes variés il l’attirait dans sa chambre, où il avait soin de laisser certains tiroirs entr’ouverts. Des paquets de lettres jaunies s’y voyaient, entourés d’une faveur. Un parfum de jasmin et d’ambre s’en répandait encore. Quelques mèches de cheveux s’échappaient. Une fois, sans paraître y prendre garde, il lui fit admirer une tabatière. Elle était sertie de fines ciselures d’or. Sur l’émail une délicieuse miniature représentait une femme à sa toilette, à demi dévêtue. En exergue ces mots: «_Je te bâtis un temple et prends soin de l’orner._» Toutes choses qui rendaient Anne fort pensive.

Quoi, tant de femmes s’étaient disputées cet homme? Il avait daigné choisir parmi elles? Il en avait aimé? Ce regard moqueur s’était adouci pour quelques-unes? Ce persiflage perpétuel avait pu faire place à de la tendresse? Cette taille inflexible s’était courbée?

Quelle victoire!

Saurait-elle, pourrait-elle en remporter une pareille?

Comme tous les enfants solitaires elle était orgueilleuse.

Son imagination ne pouvait admettre l’idée qu’elle fût surpassée par une autre femme. Pour tous, dans ce palais, elle était une petite reine. Vis-à-vis de lui seul elle avait conscience d’une infériorité qu’il avait soin de marquer en lui infligeant des hontes de temps à autre. Cette sujétion exaspérait Anne.

Parfois, elle eût donné sa vie pour écraser la tête du vidame sous son talon. Mais dès qu’il lui témoignait une faveur, elle éclatait en délire. Si elle eût été moins naïve, elle se fût avouée qu’elle désirait l’étreindre en le mordant.

Ils étaient parvenus au bout de l’allée, à une sorte de cul-de-sac en verdure.

Un banc s’y dressait, adossé à une statue d’_Hébé versant le nectar_.

--Asseyons-nous, dit Anne.

Ils s’assirent.

Un bourdonnement d’insectes vibrait dans le silence. L’odeur des pins, aromatique et amère, s’exhalait comme un encens bizarre. L’atmosphère appesantissait sur eux sa chape de plomb tiède.

Quoiqu’ils eussent marché lentement, des gouttes de sueur perlaient aux tempes de Mlle de Corsen, sur la chair de ses épaules et de ses bras. Une somnolence l’envahissait et comme une caresse de printemps se répandait en elle, accompagnée d’un désir qu’elle ne se précisait pas.

Après quelques minutes, elle soupira: «Méchant! que vous avez dû faire souffrir de femmes!

Il ne répondit pas directement, mais désignant des roses blanches qui s’inclinaient sous le poids du jour, il observa:

--Regardez-les. C’est grâce à moi qu’elles sont belles.

C’étaient des fleurs chères à Mlle de Corsen, les seules qui fussent tout à fait florissantes dans l’évêché. Le chevalier leur avait cherché partout un coin propice. Pendant le dernier hiver, tandis qu’Anne, retenue par un rhume, ne pouvait sortir, il les avait enveloppées de ses mains pour les garantir de la neige.

Tous les jours il allait les voir et lui en rapportait des nouvelles. Anne aimait ces fleurs. Souvent, dès qu’elle pouvait s’échapper seule, elle venait leur confier ses vœux, ses rêves, ses larmes. Son imagination d’enfant leur prêtait une âme comme à des êtres, et le même lien indéfinissable qui nous attache aux témoins de nos douleurs et de nos joies l’unissait à ces corolles qui, dans leur cœur fibrillé d’ambre, avaient enseveli ses secrets.

C’est pourquoi, jetant en dessous un regard tendre au vidame, elle murmura:

--C’est vrai... vous êtes bon... Je vous aime...

Ce fut si bas qu’il l’entendit à peine, mais il l’entendit tout de même.

--Eh, eh! ricana-t-il, que feriez-vous si je vous demandais de le prouver?

Elle devint cramoisie, puis hésitant:

--Ah! tenez... je crois que... je vous... embrasserais...

Elle parlait avec toute sa candeur. Quel mal d’embrasser un vieil ami? Souvent d’ailleurs, elle ressentait ce formidable besoin d’étreindre, qui gît au fond de tous les êtres. A défaut d’êtres, elle embrassait ses poupées et ses fleurs.

Mais ce baiser était le point où voulait l’amener le vieux roué. Le reste lui semblait une pente où il la ferait rouler en se jouant.

--Embrassez-moi donc, chère enfant, offrit-il, tendant les bras.

Ses mains soignées se posèrent sur le grain nu des épaules de sa compagne, puis sur le haut de ses seins découverts. Il eut des caresses savantes. Son baiser sentit céder sous lui des joues fraîches... puis des lèvres... Elle se débattait: il maîtrisa ses résistances convulsives... La passion de son enlacement était extrême. A présent toute une jeunesse d’élans contenus frémissait entre ses bras. Elle trouvait donc enfin à s’épancher avec force, avec vie, la pauvre créature!

Le vertige des sens lui faisait oublier sa pudeur.

Maintenant, les parfums étranges augmentaient, leur semblait-il, autour d’eux. Des heures sonnèrent à des cloches distantes qu’ils entendirent tinter comme en rêve. Un souffle infiniment doux, soupiré et lointain, passa à travers les ramures.

Les sapins chantaient l’ivresse de cet odieux amour.

La suprême Maîtresse.

Octobre était de retour et avec lui, l’Ennui. Le vidame se retrouvait au coin du feu, le menton dans la main sous la cheminée où les chimères sculptées poursuivaient leur vol.--«_Semper._» «_Toujours._»

Il avait fini d’épuiser la curiosité qu’Anne de Corsen lui avait inspirée. A peu de chose près, elle ressemblait à toutes les autres femmes. Il était repu de sa chair tendre, excédé de ses caresses. Sa tendresse ne lui laissait aucun repos. Ces marques passionnées n’étaient pas fort au goût du chevalier. Il avait passé l’âge où l’amour absorbe la vie tout entière. Puis on pouvait remarquer l’assiduité d’Anne à passer de longs moments dans sa chambre, en jaser, et, quoiqu’il se moquât de l’opinion, lui valoir des quolibets et des ennuis.

Présentement il cherchait un moyen galant de se débarrasser de sa jeune amie. Après quoi il proposerait un champ nouveau à son activité insatiable. Lequel?

Il avait tiré l’épée, couru le monde, manié les affaires et les hommes, joui des femmes, correspondu avec les philosophes, feuilleté les livres, fouillé les entrailles des bêtes, scruté la matière des corps. Il était à bout de ressources.

Il se mit comme l’année précédente à marcher dans sa chambre. Ainsi, souvent, lui venaient des idées.

Un flambeau dans la main, il alla vers les vitrines que, dans le début de son exil, il avait remplies avec passion.

Elles étaient en bois de rose avec des ciselures dorées.

Pour les garnir il s’était donné un mal impossible. Il avait connu des brocanteurs et des revendeuses, des Levantins, des Vénitiens, des Hollandais, des Juifs, des Portugais. Il avait noué des relations avec des agents de la Compagnie des Indes. Les camarades de son frère, Emmanuel-Philibert, qui servait sur les vaisseaux du roi où il avait été tué dans le combat de M. de la Clüe, l’avaient pourvu de «pacotille».

Il y avait là de tout: des filigranes en argent du Caucase et des flacons remplis d’essence de roses venus de la Mauritanie. Des magots chinois bombaient leurs nombrils de porcelaine rare parmi les étoffes éclatantes de l’Indus. Les laques du pays de Méaco s’y voyaient près des écailles de Céram et derrière ces étranges oiseaux qui vivent, dit-on, à Timor, nommés «de Paradis» à cause de leur splendeur. Des émaux de Perse, de Moscovie s’y mêlaient à des ivoires de Taprobane. Des plumes précieuses du royaume de Tombut se déployaient non loin des pierres du Manamotapa.

Il avait mis à collectionner ces objets le même zèle impétueux, le même flair qu’il avait jadis su montrer dans les armées, dans les salons et dans les cours. Il avait dépensé beaucoup d’argent, avait désiré certaines curiosités pendant des années, telles ces poteries sans âge que M. de la Condamine lui rapporta enfin du pays des Incas. Maintenant qu’elles étaient là à portée de ses yeux, de sa main, à peine s’il allait les contempler. Il regrettait de n’avoir plus ses vitrines à remplir. Il continua son tour de chambre. Ses yeux s’arrêtèrent soudain sur un petit tableau large de quelques pouces, legs que lui avait fait jadis le prieur de Hochersperg.

C’était une très vieille peinture allemande représentant une tête de Christ, œuvre d’un réalisme amer, tête de supplicié, d’expression plus humaine que divine; la bouche entr’ouverte, les lèvres lasses criaient la douleur; belle quand même, ardente sur son fond d’or, image brutale du trépas.

La mort?... L’esprit du vidame y resta suspendu. La mort, voilà un champ nouveau pour sa curiosité!

Bien souvent il l’avait frôlée sans y réfléchir. Les épées accrochées aux murs évoquaient chacune des phases où il l’avait bravée... Cette petite lame triangulaire et mauvaise, cette simple garde d’acier bruni à facettes, il l’avait serrée dans sa main d’enfant, durant les chasses au Barbaresque sur la Méditerranée bleue...

Cette coquille d’argent mince, formée de deux feuilles de pampre, de l’entrebâillement desquelles sortait un Amour, lui rappelait des aventures et des duels, Paris, Versailles, Dresde, la Cour...

Cette autre, en fer brut, si large, il l’avait achetée 110 livres chez Pichon, marchand fourbisseur, à «la Victoire», avant de partir en Hanovre. A plus de quinze ans de distance il sentait encore la peau de ses doigts coller sur la poignée pendant la rude marche d’hiver entre Zell et Gifhorn. La boue montait jusqu’aux genoux. De misérables villages avaient l’air de fuir. Au loin on voyait la neige sur les montagnes, et tous les soirs, les tentes étaient emportées par le vent qui soufflait comme sur une mer... A ce moment il avait désiré mourir...

La mort?... Le saut dans l’au-delà? Qu’y trouvait-on?

Dans les salons il avait développé sur elle des paradoxes et des boutades, mais au fond qu’en penser?

Était-elle, comme le voulait d’Holbach, une simple dissolution de l’être retournant à la matière, ou, comme le prêchait son frère, une vie nouvelle avec trois états: Le Paradis, le Purgatoire, l’Enfer?

Il avait été élevé dans la religion sévère des provinces. A douze ans, quand il partit pour ses «caravanes,» il aurait pu réciter son catéchisme aussi couramment que l’Armorial et les Odes d’Horace. Mais ses croyances devinrent bientôt machinales et, une fois l’habitude du danger acquise, furent dispersées par ses passions. Actuellement son scepticisme était sans limites. Il doutait même de son doute. Les philosophes eux-mêmes étaient ni plus ni moins que d’autres sujets à l’erreur.

Certains souvenirs d’enfance se levaient parfois en son âme, attendrissants, persuasifs, et certaines paroles de son frère sur la vanité des plaisirs: «_Heu! Mundi felicitas velut umbra fugit._»

Il l’éprouvait maintenant au fond de son cœur.

A l’évêché son attitude était celle d’un homme de goût.

Déférent envers des opinions qu’il ne partageait pas, mais qu’il estimait consacrées, respectables, nécessaires à l’harmonie du monde, il assistait aux offices, les suivait livre en main, mais ne pratiquait pas. A la Saint-Gratien il décrochait une épée pour commander la double haie d’exempts de la manse, afin de donner une solennité plus grande à la procession.

Conformément à un ancien privilège féodal, il alternait avec le seigneur d’Aygues pour offrir le dimanche, à la cathédrale, le pain bénit.

A la table du Cardinal, il lui arrivait de placer un bon mot dans les disputes théologiques.

Qu’y avait-il au-delà de la vie? Mystère! La mort l’attirait par son inconnu même.

Sa décision d’homme d’action était prompte. Elle fut vite prise.

Il se tuerait ce soir «pour faire le Grand Voyage» qui sollicitait sa curiosité.

Il portait toujours sur lui quelques grains de poison rapide dans une bague à chaton tournant. Habitude de Malte où l’on en usait, en cas de capture, pour ne point aller ramer parmi les chiourmes de la Régence.

Son parti pris, il mit ses comptes en ordre, fit un testament qu’il plaça en évidence, et, songeant à Anne, il écrivit:

«_Lorsque vous lirez ce billet, ma bergère, j’aurai passé dans l’autre monde, où je me flatte de trouver l’intérêt qui fait défaut dans celui-ci._

«_Sur toutes choses, je vous prie de ne point éveiller l’alarme à propos de moi. Il ne manque pas chez les humains de fâcheux qui abusent de la liberté qu’ils ont de se mêler à nos affaires jusqu’à vouloir nous conserver en cette vie lorsqu’il nous prend fantaisie de la quitter. La Mort, voyez-vous, ne mérite guère tout le bruit que le bon ton nous oblige à mener autour d’elle. J’espère que vous le saurez comprendre--et vous taire, quoique ce soit beaucoup demander à une femme._

«_Mais je vous entends: Vos charmes, dites-vous, auraient dû m’attacher à la Vie. Quoique vous soyez jeune, mon enfant, il faut que vous sachiez que j’en ai subi bien d’autres que ceux dont vous m’avez fait présent. Encore que vos grâces soient sans prix, Mesdames, elles ne suffisent point à satisfaire l’esprit et les loisirs d’un homme vraiment cultivé. Rappelez-vous ce conseil: Il vous sera d’usage lorsque le Cardinal, mon frère, vous aura pourvu d’un mari de sa façon._

«_Ne criez pas à l’ingratitude: Je fus le beau chevalier d’Evron; grâce à vous, ma vieillesse connut d’aimables instants._

«_Il était téméraire de me vouloir conquérir; il y aurait de la fatuité à prétendre me conserver._

«_Souffrez que ma reconnaissance vous lègue ce que je possède. Mes bibelots valent mieux que moi. Vous trouverez quelque part mon uniforme, du temps que je servais aux Gendarmes. Soignez-le. C’est le bien qui me tint le plus au cœur. Je vous recommande aussi mon vieux Germain._

«_Adieu. Soyez heureuse; aimez beaucoup--jamais trop.--Soyez belle. Je demeure jusqu’à mon dernier souffle votre très humble et très obéissant serviteur._»

Puis, mettant l’adresse, il cacheta.

Peut-être pleurerait-elle? En pensant à ses larmes, il sourit.

Il ne lui restait plus à ordonner que le menu de son dîner.

Il n’avait pas la basse gourmandise du vulgaire. Ayant dîné et soupé aux meilleures tables, il était difficile d’autant que son estomac délabré n’acceptait que les mets délicats et légers.

Il voulait cette cuisine consommée, chère aux roués, ces viandes, ces poulardes, savamment rôties et braisées, dont le «point» était un secret à saisir.

Cet homme, qui avait vécu de pain noir, de pommes de terre pourries en Hanovre, de fèves, de mauvaises salaisons sur les galères de l’Ordre, n’admettait plus que des sauces lentement réduites sur un feu doux, dont une pointe d’épices, de vin muscat ou de cannelle relevait les sucs légumineux.

Il voulut, avant de partir, goûter la joie suprême d’un repas suivant l’art. En fait de viandes, du gibier, légèrement avancé, si possible. Après un mûr examen, il se décida pour un perdreau et, par écrit, commanda à Mounier «qu’on eût soin de le prendre tué de deux ou trois jours, puis de n’y point oublier le madère».

Cela fait, il sonna Germain.

--Prévenez Son Éminence que, me sentant indisposé ce soir, je n’aurai pas l’honneur de souper avec Elle... Vous mettrez mon couvert ici... Ce billet pour Mounier... Cet autre pour Mlle de Corsen... Sans doute, à cette heure, est-elle retirée dans son appartement. Il suffira de le lui remettre demain.

Germain s’inclina, muet. Il était accoutumé aux caprices de son maître. Une heure plus tard, il revint et, toujours taciturne, dressa la table sur laquelle il posa des crus de la cave particulière au vidame. Celui-ci les avait nommément désignés: du bourgogne des chanoines de Tonnerre, du xérès du commandeur de la Cueva, reconnaissable à son paillon espagnol. De plus, sur une servante, se tenaient deux bouteilles: l’une, à panse cocasse, vêtue de soie verte, contenait la célèbre liqueur de Mme Amphoux; l’autre, du très vieux kirsch. Celui-ci était un don unique de l’abbaye de Vilterspach, en Bavière.

Le tintement d’un flambeau d’argent que Germain venait de placer sur la table, fit relever la tête de M. d’Evron. Son vieux valet venait de sortir. Cette disparition imprévue surprit son maître. Il aurait voulu lui dire quelque chose. Au fait, quoi? Il songea que, par testament, il lui instituait une rente, que toute prodigalité est inutile, et il ne le rappela pas pour lui dire adieu.

Le dernier de ceux qu’il lui avait été donné de contempler en ce bas monde était parti. Il n’en verrait plus d’autres... Bah! le sort en était jeté!

Il s’attabla avec appétit. Un fumet tentant montait sous les couvre-plats armoriés. Il se mit à déguster l’aile de perdreau confite dans une sauce brune et aromatisée. Il mangeait à petites bouchées. Par instants, il tâtait le bourgogne fin, usé; ou bien il recourait à l’alcool sucré du vin d’Espagne. Il prit une pêche dans une corbeille--d’habitude il les choisissait lui-même au verger--toutefois celle-ci était fondante. Il n’eût pas mis un tact plus sûr. Puis, tout à coup, s’étant versé une rasade plus abondante de xérès, il enleva sa bague, retourna le chaton d’une main agitée par un tremblement imperceptible...

Déjà il regardait la poudre se dissoudre dans le vin doré, puis, après une hésitation courte, il avalait. Il ne percevait rien, rien que le suc fruiteux des grappes mûres, le feu généreux du terroir, de la vigne brûlée par le soleil méridional. Il couronna le tout d’un verre de liqueur des Iles, puis d’un autre de kirsch, exquis, véhément, qui lui emporta le palais. Il se sentait gaillard, et, se levant, il se dirigea vers la fenêtre qu’il ouvrit.

Un clair de lune magnifique se déployait sur les jardins tout blancs. L’astre, rond et placide, courait parmi les nuages, sur une vapeur incolore et sans fond, semblable à un brouillard diaphane. Il avait plu. Des flaques d’or blafard tremblaient sur les marbres. Des jets d’eau faisaient pleuvoir des gouttes incandescentes. Des statues s’arrondissaient aussi vagues que des fantômes.

Une évaporation sonore montait des plantes repues d’eau ouvertes au soir, mêlée au cri des rainettes, triste et grêle.

Des bouffées froides, des odeurs saines frappaient le chevalier en plein visage: Il devait faire bon dans la terre où il allait dormir.

Le poison ne tarderait plus. Les flambeaux, par suite de leur cire décroissante, jetaient des lueurs rougeâtres, horizontales.

Il s’étendit tout habillé sur son lit, les yeux ouverts...