Part 4
Au bout de quelques instants la femme releva la tête. Alors il ne fut plus possible de voir autre chose en elle que ses yeux. Ils étaient uniques, larges, éclatants, dorés. On avait du moins l’impression confuse de l’or, comme en regardant le soleil. Mais on les distinguait mal dans leurs détails tant ils éblouissaient. Peut-être avaient-ils de petites tigrures noires, ou bien était-ce l’effet des cils épais et longs qui y portaient leur ombre? Il y avait de la volupté et aussi de la cruauté dans ces yeux-là.
Ces yeux-là, il les avait trouvés surtout plus à l’Est, plus au Sud, dans les pays de soleil et de sable, dans les pays nus, où la lumière joue sur les étendues sans fin, tellement folle, tellement vive qu’elle finit par imprégner les pierres de ses reflets et par faire naître les topazes, les pierres de lune, les opales...
Une réverbération analogue avait dû doter les prunelles de cette femme. Elle le regarda et il se sentit environné d’une onde étrange, comme hypnotisé, en équilibre, prêt à avancer ou à reculer, selon qu’elle lui commanderait. Tout à coup il lui sembla qu’elle lui faisait signe d’avancer, de monter jusqu’à elle. Oui, elle lui faisait vraiment signe... Sans plus réfléchir, il se précipita vers la maison, franchit l’escalier à grandes enjambées sans rencontrer personne. Elle l’attendait, debout dans le salon. Sans dire un mot, elle lui ouvrit les bras.
* * * * *
Ce n’était pas une fille publique. Elle était mariée à une sorte de grand diable, un homme «dans les affaires», qui gagnait beaucoup d’argent. Sa maison était luxueuse, meublée avec un certain goût, quoique avec des détails trop riches et trop lourds comme les aiment les Espagnoles du peuple.
Cependant, elle ne semblait pas trop dépourvue d’éducation, autant du moins qu’il pouvait en juger, car elle parlait peu. Des étreintes violentes les unissaient fréquemment dans ses visites, des étreintes où il la sentait presque plus forte que lui.
Chaque fois, en sortant, il se demandait pourquoi elle lui avait fait signe... Cette femme mariée, établie, qui avait probablement des relations et une situation en ville, avait fait signe à un passant de hasard qu’elle ne connaissait pas?
La bestialité de ses caresses aurait dû le renseigner; mais à l’aube de son ivresse, il pensait naïvement qu’il y a une fatalité pour réunir les amoureux marqués l’un pour l’autre par une secrète destinée.
Aucune femme, parmi toutes celles qu’il avait connues, n’avait pris tant d’empire sur ses sens. Non, elle ne ressemblait, elle ne pouvait ressembler à aucune autre. Sa taille était mince et souple, mais ferme comme celle d’un jeune homme. Elle était aussi propre que n’importe quelle femme du Nord. Sa peau, soyeuse, brune, semée d’un très léger duvet châtain doré, buvait positivement la lumière et la chaleur. Elle était mate et brûlante.
D’ailleurs, cette femme était toujours en quête de fraîcheur; il semblait que tout brûlait au-dedans d’elle. Vêtue de mousselines qui lui paraissaient encore trop pesantes, bras nus, décolletée en plein jour, jambes nues sous sa robe. Ce feu intérieur sortait par ses yeux, fenêtres d’une maison en flammes, passait dans ses baisers, rappelait le sang Maure, la terre d’Afrique toute voisine.
Le désir plus grand qu’il en éprouvait tous les jours l’inquiétait un peu, mais qu’aurait-il fait de ses longues après-midis désœuvrées, sans elle?
_Le Zodiaque_, profitant de son séjour à La Luz pour se faire beau, le bord était devenu intenable. On grattait, on peignait la coque. On «potassait» la mâture. On pataugeait dans l’eau, on trébuchait dans toutes les espèces de «fourbissages». En dehors de l’officier de «garde», tous allaient à terre chercher un peu de tranquillité et de repos. Lui, prenait le chemin d’un appartement frais et sombre. Il y avait des plantes vertes, des mosaïques, des marbres, de légères fontaines de cuivre et d’argent damasquiné, d’où l’eau s’exhalait en jets et retombait en vapeur; toujours des choses froides qui, par leur contact, par leur vue, satisfaisaient une perpétuelle manie, un réel besoin de fraîcheur.
Ce confortable, cette paix, ce silence, cette ombre le ravissaient. Il venait de sortir du bord, de sa petite chambre chaude, environnée de bruit, nourrie d’insectes.
Et puis, c’était une distraction, un but.
* * * * *
Un jour, le mari, rentrant plus tôt que de coutume, les surprit. Elle se dressa d’un bond, absolument comme un fauve, et dit à son amant, avec l’ordre sans réplique de ses yeux: «Va-t’en, je m’en charge.» Heureusement pour lui, il n’était pas dans l’un de ces costumes sommaires qui, dans la rue, équivalent à une confession publique. D’un coup d’épaule, il dérangea l’homme qui s’était planté devant la porte et il les laissa face à face, un peu inquiet pour elle. Le lendemain, deux membres du «club» se présentèrent pour demander raison de la part du titulaire. Il les mit en rapport avec les deux autres enseignes et l’on se rencontra à l’épée, le surlendemain. Le mari n’eut pas de chance ou en eut trop. Il se rua sur le bras allongé de son adversaire et s’enfila sur l’épée, raide mort.
L’heureux combattant courut aussitôt chez sa maîtresse, et la trouva tranquille, à sa stupéfaction, dans sa véranda, rafraîchissant ses paumes à la vapeur d’une fontaine. Il lui raconta ses angoisses dont elle parut s’amuser follement, riant à gorge déployée avec son timbre masculin et sonore, sans daigner même s’informer du mari qu’elle n’avait plus.
Toutefois, il fallut bientôt se séparer, car l’affaire fit du bruit en ville. Le commandant dut laver la tête à son meilleur officier, paternellement, car dans la marine, on ne s’émeut pas plus qu’il ne convient de ces histoires. Et d’ailleurs, la peinture du bord étant finie, les soutes pleines, l’équipage refait, le dit commandant jugea plus sage d’appareiller pour ne revenir que quand des aventures analogues auraient fait oublier celle-là.
* * * * *
_Le Zodiaque_ a quitté Las Palmas depuis des mois. Il est seul dans l’étendue de la mer, silhouette perdue dans l’Atlantique du dixième degré Nord. Il fait route sur les Bissagos qu’il «reconnaîtra» demain, tournant la poupe à l’équateur. Il vient d’établir sa voilure pour profiter de l’alizé que l’on commence à sentir. Babord amures il s’éloigne de la zone des calmes, de la voûte de nuages amoncelés. Maintenant, autour de lui, il n’y a plus que lumière et splendeur... Sur la passerelle, l’enseigne de quart va et vient. Souvent aussi il s’accoude et demeure le regard perdu dans l’eau, dans l’eau bleue, violette, mordorée, dans l’eau où courent d’invraisemblables, d’indicibles reflets de forge, où des cercles d’or se joignant et se disjoignant sans cesse tournent pour mourir dans la profondeur. Ces cercles-là le hantent en souvenir de certaines prunelles qui leur ressemblent, de prunelles qui sont toujours devant ses yeux. Le malheureux, il n’a rien pour le distraire, rien pour le traîner de force hors du songe qui le consume. La mer est calme, la voilure établie, la brise régulière; la route ne changera pas d’ici demain... Les cercles d’or se forment et se déforment toujours...
Ses parents, s’ils savaient?... La jeune fille qu’ils rêvent pour lui?...
Se marier? Peuh! Quelle jeune fille remplacera cette tigresse? Quels baisers, quelles caresses pourront le rendre oublieux?
Il est devenu plus matériel aussi, c’est certain, à force de vivre dans des régions embrasées où tout brûle, dans des pays lourds où des ardeurs malsaines couvent sous la moiteur. Et puis il y a la vie de bord, les nuits sans sommeil que l’on passe en nage, à se tourner et à se retourner sur son cadre, l’imagination en quête de proie, tandis que les rats dansent leur bacchanale d’enfer. Il y a les jours d’ennui, péniblement usés entre hommes, il y a la nourriture monotone; l’éternel bœuf dur comme du bois--l’eau fade, chaude, graisseuse, le manque d’espace, les dix mètres de pont où l’on ne peut se dégourdir les jambes, toutes choses qui font la pauvre guenille humaine trop opprimée. Alors elle s’exaspère, prend sa revanche par quelque fissure.
L’un de ses camarades, en dehors du service, reste tout le jour assis sur son cadre, une serviette mouillée autour de la tête, appelle son ordonnance, ne se souvient plus de ce qu’il veut lui dire ou lui déclare qu’il va devenir fou. Pour Félix la folie est autre; une obsession qui ne le quitte pas.
... Ses yeux?... tiens, ils ont disparu. Dans l’eau, non, il n’y a plus rien. La mer, à l’approche du soir, change à mesure que le soleil s’abaisse. Elle est violette, puis lie de vin, puis incarnat, toujours très calme et lamée d’or--une robe de reine, une robe qui lui conviendrait à elle. Elle s’habille pour dîner à cette heure-ci.
Elle ne lui a pas écrit depuis le départ. Pense-t-elle à lui?
* * * * *
Quand _le Zodiaque_ revint dans le port de Luz, prévenue par lettre, elle l’attendait sur le quai. Dès que son ami eut mis pied à terre, elle lui sauta au cou en l’embrassant très fort, ce qui fit ricaner de façon singulière les portefaix assis sur les bornes. Mais l’enseigne ne pouvait être atteint par ces détails. Il partait en permission de huit jours, et ils s’en allaient, pour s’appartenir entièrement, le plus loin possible, très haut dans la montagne, au pied de la Caldera, cratère éteint dont il est parlé dans les guides.
Un petit hôtel anglais, à mine de cottage, avec des toits rouges et des volets verts, s’y blottissait dans une gorge fauve, entre des pentes nues, incandescentes, le long desquelles vibrait pendant le jour une vapeur ardente de métal en fusion.
Ils ne pouvaient choisir de cadre mieux approprié à la violence africaine de leur amour.
Ils se levaient tard, et, aussitôt le «breakfast», ils partaient à cheval, cherchant les endroits déserts, sans souci des après-midis torrides. Leurs chevaux montaient longtemps devant eux, gravissant des éboulis de rocs où ils auraient dû rouler vingt fois, suivant des sentiers bordés par des parois à pic ou par le vide. D’ordinaire, ils parvenaient ainsi à quelque petite plaine de sable, privée d’êtres et de vie, où seulement deux ou trois cactus se hérissaient. De cette sorte de plate-forme, l’on apercevait, dormant en bas, des vallées, des «posadas», des palmiers, des choses très petites qui rappelaient l’existence des hommes...
Ils avaient là--lui du moins--l’impression de dominer le monde et tout ce qu’il contient de préjugés, d’ennui, de bassesse.
Le soleil versait sur eux ses rayons terribles. Et ce feu, qu’ils sentaient aussi dans leurs âmes, était ici le seul maître avec eux.
C’était une apothéose, un temple ardent où ils célébraient le culte de leur amour. Ils se rapprochaient l’un de l’autre jusqu’à faire toucher les flancs de leurs chevaux en sueur. Puis, elle, se renversant sur sa selle, tendait des lèvres que lui baisait avec une ferveur, une passion presque augustes.
Jamais, pensait-il, il ne pourrait pousser plus loin la sensation. On ne pouvait monter plus haut dans la vie.
Un jour cependant qu’il relevait la tête, il aperçut un vautour planer. Il était blanc, avec des lueurs d’or dans les ailes. Et cet oiseau montait, montait encore, montait jusqu’à devenir invisible... Il l’envia de pouvoir monter toujours...
Le soir, en rentrant à l’hôtel, épuisés de fatigue et d’amour, ils avaient des caresses plus tendres, plus longues dans l’ombre de leur chambre dont les fenêtres restaient ouvertes... Dehors, la nuit était bleue, d’un bleu presque noir, criblée d’astres magnifiques... De leur lit, ils apercevaient le jardin, dont l’arome venait jusqu’à eux et, les petits abat-jour rouges des tables du dîner, fantastiques lucioles. Le sable des allées criait sous les pas de jeunes couples anglais, fiancés ou jeunes mariés pour la plupart, qui échangeaient des baisers.
Tout était douceur, fraîcheur, paix alentour.
Ils subissaient cette influence.
L’admirable regard de sa compagne s’atténuait, et alors il possédait non plus un démon, mais une femme.
Toutefois quand, lasse d’étreindre, elle s’était endormie, il lui arrivait, à lui, de rester encore éveillé longtemps.
L’inquiétude des grandes joies de ce monde où tout meurt envahissait son âme, et il se demandait: «Combien cela durera-t-il?»
* * * * *
Une dépêche le rappela un jour à La Luz: Un camarade tombé malade, qu’il fallait remplacer. Il s’en fut en jurant.
En arrivant, d’ailleurs, il trouva l’affaire arrangée. Alors il repartit à pied, fit dix lieues, en pleine nuit, dans la montagne, pour retrouver plus vite son idole.
Comme il tâtait dans l’obscurité, cherchant sa tête pour la prendre doucement, ses mains rencontrèrent une figure glabre d’homme. Il eut un sursaut d’horreur, puis se ressaisissant, il alluma.
Il identifia avec stupeur son remplaçant. C’était l’un des jeunes «waiters» de l’hôtel... Sa colère ne connut pas de bornes.
Le lendemain, il reprit le chemin du _Zodiaque_, tête basse, convaincu qu’ici-bas tout est fange, amertume et néant.
* * * * *
Pendant quelques semaines il resta inerte, souffrant tout ce qu’un homme peut souffrir: celle qu’il avait élevée si haut venait de choir du piédestal. Et, chose pire, s’il ne pouvait plus l’aimer, ses sens continuaient à la désirer ardemment.
Quand le premier moment de douleur fut passé, il sentit le besoin, le besoin violent, d’entendre parler d’elle. Il se livra à une enquête et ce qu’il apprit lui enleva ses dernières illusions. On la supposait née dans ce pays; on ne pouvait dire de qui.
Sans être à proprement parler une courtisane, elle avait couché avec un nombre incalculable d’hommes, ramassant dans la rue tous ceux qui lui plaisaient, s’abaissant jusqu’aux muletiers et aux gens du port, insatiable de baisers nouveaux.
C’est ainsi qu’elle avait connu son mari, lequel avait fini par l’épouser, sachant tout, rivé à elle par son étrange pouvoir. Après son mariage, elle avait continué ni plus ni moins qu’avant.
Le signe, elle l’avait fait à cent, peut-être à mille autres...
En ce moment d’écroulement, le vieil homme aurait dû renaître en lui. Il aurait dû reprendre son rêve de jadis, la maison paternelle et la fiancée tranquille. Mais un cataclysme avait brisé ses forces, le laissait là, pantelant, sur place, incapable de désirer quoi que ce soit, de croire en qui que ce fût désormais.
Après ces étreintes maudites, après ces étreintes empoisonnées, il n’y avait plus que les sens de vivants en lui. Il avait beau la haïr, il la désirait encore...
Longtemps, longtemps il lutta. Il sentait bien que s’il succombait il descendrait aussi bas qu’elle. Il essaya d’étancher ses désirs avec d’autres femmes, mais qu’étaient-elles?
Un jour, enfin, après une station énervante au Gabon, parmi la chaleur humide, les moustiques, la fièvre, il retomba.
Elle le reçut bien, comme si aucun événement ne s’était jamais passé entre eux. Il retrouva ses étreintes et ses baisers de flamme. Seulement, n’ayant plus d’illusion à entretenir en lui--car, les illusions naïves de cet homme l’avaient flattée dans un curieux besoin de considération--elle ne se gêna pas. A sa porte, il rencontrait souvent des hommes et, parfois, la rage au cœur, il attendait...
Il était rendu--il le savait du reste--au dernier degré de l’échelle. Il n’était plus qu’une loque de chair, soutenue, gonflée par un constant désir d’Elle.
Même de temps à autre, cette loque était visitée par un revenant, un autre être, positivement, qui, dans une autre vie, avait vécu dans un cadre très doux, en France, et y avait rêvé d’être bon fils, bon père, bon époux.
Évidemment, ce n’étaient là que des songes, des chimères... De temps en temps il recevait des lettres où on lui parlait de toutes sortes de choses qu’il sentait confusément être touchantes, mais il fallait la sensation matérielle du papier pour qu’il fut sûr que ces choses-là appartenaient encore au domaine du réel...
A présent, ces choses lui semblaient irréalisables.
Cependant, le revenant ne se lassait pas. Cet importun s’obstinait à le hanter de plus en plus, nuit et jour:
Son Être moral ne voulait pas mourir.
* * * * *
Au bout d’un certain temps il en eut assez de cette lutte. Il appela la mort, la délivrance, de toutes les forces de son âme.
Enfin, un jour, à Dakar, en rôdant parmi des cases nègres, il attrapa la fièvre jaune, qui l’enleva lestement.
Le médecin du bord, qui l’assistait, l’entendit murmurer, dans un horrible délire, jusqu’à la fin: «Ses yeux.»
* * * * *
Revenu en France, ce médecin, ignorant le prélude de l’histoire, la raconta un soir qu’il dînait chez un enseigne, marié depuis quelques années. Après le repas, qui avait été bon, on était en famille et, sous le cercle paisible de la lampe, un enfant jouait sur le tapis. Le brave docteur ne s’expliqua jamais pourquoi cette histoire intéressante avait jeté du froid. L’enseigne surtout avait pâli; il regardait sans un mot sa femme et son enfant, alternativement. Heureusement, la belle-mère reprit le fil de la conversation en disant derrière son journal:
«Ne me parlez pas des gens faibles.»
Mais tous en secret ils songeaient à Félix et à Celle qui, penchée sur un balcon durant les soirs bleus ou les midis éclatants, continue son Signe, le même et toujours infaillible.
CHEZ SON ÉMINENCE
OU
LES PLAISIRS CHIMÉRIQUES
Jules Barbey d’Aurevilly, maître étrange et vénéré, je me plais à imaginer que cette histoire eût gagné votre faveur. Trois phrases de la correspondance de Grimm nous en révèlent une semblable.
«Deux soldats, après s’être fait servir un bon dîner et enfermés dans une chambre d’auberge, avaient écrit un long factum philosophique destiné à faire connaître les motifs parfaitement raisonnables qui les portaient à s’ôter la vie. C’est un exemple des ravages qu’une philosophie trop hardie peut causer à des têtes mal disposées. Cette aventure fait beaucoup de bruit.»
CHEZ SON ÉMINENCE
OU
LES PLAISIRS CHIMÉRIQUES
«L’ennui. Là est le fond du temps, le grand signe et le grand secret de cette société du dix-huitième siècle.»
(ED. et J. DE GONCOURT.)
Un Vidame.
Un soir d’octobre, vers 1775, Arboise s’endormait dans le brouillard, brouillard d’automne, opaque et triste, saturé de pluie fine.
Arboise était une vieille petite ville bâtie sur un coteau. Une rivière, la Sauve, l’emprisonnait dans sa boucle grise. Des ponts en dos d’âne reliaient le faubourg des mariniers à la ville basse réservée aux commerçants et aux gens du commun. La cité, domaine soi-disant exclusif des habitants de haut parage, accrochait aux pentes ses pignons écussonnés, ses flèches d’église, ses murs de couvent et son lacis de ruelles où les carrosses tournaient avec peine aux carrefours.
On eût dit une grappe à l’envers.
L’évêque, comte et seigneur du lieu, occupait le sommet avec un palais environné de jardins. Cette vaste bâtisse irrégulière portait l’empreinte de bien des époques. Érigée par l’évêque Silvanus, au onzième siècle, Nicolas de Gouges, chapelain de Catherine de Médicis, l’avait remaniée et reconstruite, en avait élargi l’enceinte qu’il avait démolie pour la plus grande part. Son œuvre n’avait point trouvé grâce aux yeux du défunt titulaire, Gilbert Palisseau. Celui-ci, serviteur fidèle de Versailles, avait fait jeter bas les deux tiers de ces architectures qu’il appelait «gothiques» pour leur témoigner son mépris. Il y avait substitué de solennelles maçonneries dans le goût du temps, autour desquelles il avait ordonné de magnifiques jardins avec des parterres et des charmilles, des balustres et des statues. De l’ouvrage délicat du seizième, il ne restait qu’une aile, la plus humide. Cette aile, reliée au reste de l’édifice par une galerie en général déserte, était mal famée. Une tradition voulait qu’elle eût abrité l’astrologue de Nicolas de Gouges. La Chimère de l’évêque humaniste, taillée dans la pierre verdâtre des voûtes et dans la forme tournante des escaliers, y grimaçait encore, les ailes éployées, tenant entre ses griffes la devise en banderole: «_Semper._»--«_Toujours._»
En 1775, deux personnes seulement y logeaient, comme perdues dans la multitude et la quasi-obscurité des pièces. Cet isolement qui eût fait peur à d’autres avait, au contraire, sollicité le vidame d’Arboise et son fidèle valet, Germain. Parce qu’il était toujours attiré par le singulier, le pervers, et qu’il n’était point effrayé outre mesure par le surnaturel, Hector César de Vespéran avait élu ce domicile soi-disant hanté lorsque, six ans auparavant, à la fin d’une vie mouvementée, il fut réduit à demander asile au seul frère qui lui restât, le cardinal Charles-Florent Bénédict, jadis premier aumônier du Roi, aujourd’hui retiré de la cour et résidant dans son évêché d’Arboise.
Hector-César de Vespéran, plus connu dans sa jeunesse sous le nom du chevalier d’Evron, était le septième fils d’Antoine de Vespéran, lieutenant général, marquis d’Aquebeil, seigneur d’Arbades, baron d’Evron, vidame héréditaire d’Arboise, et de Perrine-Jacquette de Prévalet, son épouse. Tandis que les aînés entraient aux pages, dans les armées ou prenaient, faute de mieux, le petit collet, leurs parents, braves et saintes gens fort occupés de pourvoir chaque enfant d’une manière appropriée à sa naissance, furent heureux d’obtenir la croix de Malte pour le septième. A cinq ans, Hector-César, grâce à la protection de son oncle maternel, le bailli de Prévalet, fut admis dans l’ordre comme chevalier de minorité. A douze, il partit sur les galères de la Religion afin d’entreprendre ses caravanes. Il se distingua fort à la prise d’un chebec sur la côte de Barbarie et, sans nul doute, il serait parvenu promptement à une commanderie si un duel malheureux dans lequel il tua son adversaire ne l’avait obligé à quitter l’île et à se réfugier à Paris près de son frère, Charles-Florent.
Ce dernier, entré dans les ordres, avait pris ses grades en Sorbonne. A vingt ans, une thèse soutenue avec éclat lui avait valu l’attention du cardinal de Fleury. Il avait été présenté à la Cour et y avait fait un chemin rapide, qui étonnait, car il n’y avait guère de parents. D’anciennes relations de son père l’avaient servi et surtout un sens avisé, pondéré, de toutes choses. Dans ce milieu il réalisait le type du parfait honnête homme, de «l’homme sûr». L’on se confiait à lui. Présentement il était aumônier par quartier et pourvu de bénéfices qui lui valaient cependant des envieux.
Il ouvrit à son frère sa bourse et sa maison du Marais, puis, peu après, une vacance d’enseigne à pique s’étant produite aux gardes françaises, il l’y fit nommer.
Sur ces entrefaites, un mot dit à propos vint couronner la fortune de l’abbé. Un jour que le Roi se rendait à la messe, M. de Maurepas qui se trouvait sur son passage n’eut-il pas l’audace de murmurer: «Avant la messe, le Roi écrit à Mme de Mailly; après, il y va.» A quoi le jeune docteur en théologie ne fut point en peine de répondre que c’était déjà quelque chose d’aller à la messe.
La discussion, quoique tenue à voix basse, fut entendue et répétée à qui de droit. Mme de Mailly aimait les gens attachés à leur maître. A quelque temps de là l’on pria l’abbé de Vespéran de choisir sur la liste des évêchés celui qu’il voudrait. Il prit Arboise. Cet évêché n’était que de vingt milles livres, mais se trouvait dans son pays.
Quelque honneur qu’il ressentît à vivre près de Sa Majesté et à en recevoir les bontés, le nouvel évêque restait fort tendre pour la terre natale. Dans le secret de son cœur, il nourrissait l’espoir de finir ses jours près de son berceau, en administrant paternellement ses ouailles.
La Cour lui sut gré de sa modération et la province de ses sentiments. Nommé agent général du clergé, il se montra ferme et conciliant, fit respecter les droits de chacun et conquit l’estime de tous. Les dignités plurent sur lui. Successivement maître de l’Oratoire du Roi, premier aumônier, Sa Majesté le força d’accepter le chapeau qu’il voulait refuser, n’en étant, disait-il, point digne.
L’on voyait déjà en lui le futur grand aumônier de France quand, à la stupéfaction générale, il supplia le Roi de lui permettre le résigner ses fonctions et de se retirer à Arboise.