Part 1
EUGÈNE MONTFORT
EN FLANANT DE MESSINE A CADIX
VOYAGE AUX RUINES DE REGGIO ET DE MESSINE PALERME--L’ILE DE CAPRI--TANGER GIBRALTAR--EN ANDALOUSIE: RONDA ET MALAGA, GRENADE, CORDOUE, SÉVILLE ET CADIX NAPLES LA BELLE ET LES NAPOLITAINS
PARIS ARTHÈME FAYARD, ÉDITEUR 18-20, Rue du Saint-Gothard, 18-20
TOUS DROITS RÉSERVÉS
DU MÊME AUTEUR
ESSAIS CRITIQUES
EXPOSÉ DU NATURISME. LA BEAUTÉ MODERNE. LES MARGES (Floury).
POÈMES EN PROSE
SYLVIE OU LES ÉMOIS PASSIONNÉS (Grasset). CHAIR (Grasset). ESSAI SUR L’AMOUR.
ÉTUDES DE MŒURS ET ROMANS
LES CŒURS MALADES (Fasquelle). LE CHALET DANS LA MONTAGNE (Fasquelle). LA TURQUE (Fasquelle). LA MAITRESSE AMÉRICAINE. MONTMARTRE ET LES BOULEVARDS (Floury). LA CHANSON DE NAPLES (Fayard).
En préparation:
LE MARIAGE AVEC LINA, roman. LA JEUNE FILLE DE L’ILE, roman.
A Albert MARQUET, à l’Artiste et au Capitaine.
EN FLANANT DE MESSINE A CADIX
LE DÉPART DE NAPLES
Je me rappelle notre tournée à la recherche d’un bateau pour l’Espagne... Depuis longtemps, chaque fois que je quittais Naples, j’avais envie de revenir par mer en côtoyant l’Espagne... Il faisait chaud, ce jour-là, on exécutait de fameux détours pour rester à l’ombre. Quand nous apercevions une hampe de drapeau au-dessus d’une boutique, nous entrions. Nous avions vu des Allemands, des Anglais, des Espagnols et des Italiens; nous avions monté des étages; nous en avions descendu; nous nous étions arrêtés devant plus d’une affiche représentant un magnifique steamer qui franchit les flots. Mais c’est à l’Ost Africa Linie, d’Hambourg, que décidément nous avions trouvé notre affaire. Un bateau surprenant! Il faisait le tour de l’Afrique, puis, venant de Port-Saïd, il touchait à Naples et, remontant vers son Allemagne natale, passait à Marseille et ensuite à Tanger. A Tanger! Qui nous eût dit que nous irions jamais à Tanger! Et à Tanger, on est presque en Espagne, il suffit de franchir le détroit... Avec cela, un prix inouï de bon marché! Et l’agent de la Compagnie était tout à fait aimable, il ne semblait pas s’amuser beaucoup dans son bureau, aussi quelqu’un arrivait-il pour bavarder un peu, il était enchanté. D’ailleurs le bateau, sans aucun doute, était excellent, puisque c’était celui-là même qui avait porté le Président Roosevelt en Afrique, le vapeur _Admiral_. Et maintenant, assis dans un cabaret du port, devant de fraîches _granite_, nous nous exaltions sur le prospectus qu’on nous avait remis. Arrivant de Kilindini, de Tanga, de Zanzibar et de Mozambique, quels passagers ne trouverions-nous pas à bord! nous voyagerions avec des sultans noirs, sur un navire rempli de singes verts et de gazelles, chargé de noix de coco et d’arachides... Pourvu que nous fassions naufrage! pourvu qu’il nous arrive beaucoup d’aventures!...
Cependant nous ne partions pas immédiatement pour Tanger. Nous allions d’abord en Sicile. De Naples à la Sicile, la route la plus courte, c’est encore la mer. Mais le chemin de fer, s’il met seize longues heures pour gagner Reggio, traverse les Pouilles et la Calabre. Nous voulions voir la Calabre. Nous réserverions la navigation pour le retour. Ainsi, en revenant à Naples, nous n’aurions qu’à passer d’un vapeur sur un autre, de la _Regina Elena_, qui fait le service de Sicile, sur l’_Admiral_, qui nous porterait à Tanger.
J’avais tout disposé pour mon départ. Installé à Naples depuis plusieurs mois--c’était mon quatrième séjour--j’avais pris congé de mes amis. Puis j’avais réglé mon hôtesse. Enfin j’avais expédié mes bagages à Paris. Je ne conservais avec moi que le sac et la valise du nomade. J’étais prêt à errer à travers la vieille Méditerranée.
Je me rappelle mon départ de la maison, le dernier coup d’œil aux jardins d’orangers et à la colline de San Martino, que je voyais de ma fenêtre. Là-dessus, le portier boiteux (que j’avais pris autrefois pour un ancien militaire et qui s’était seulement cassé la jambe en époussetant son escalier) s’était chargé de mes colis, et nous nous étions acheminés vers la piazza Mondragone, car sur la rampe où j’habitais, les voitures ne pouvaient point passer. Une carozzelle sautillante me conduisit à la brasserie, j’avais coutume d’y dîner tous les soirs, parce qu’elle était fraîche et bien située, sous le portique de la Galerie, en face du San Carlo, et que, entre les tables, les passants circulent et vous distraient.
J’avais vécu là de bonnes soirées. Tous les étrangers s’y retrouvent. Quand un bateau arrive, la brasserie regorge de buveurs. Je me rappelais des débarquements d’Allemands, lourds, barbus et blonds, bruyants compagnons, multipliant les _prosit_ en levant leurs chopes, et que les petites Napolitaines venaient regarder avec une surprise moqueuse. Et quand l’escadre américaine avait jeté l’ancre à Naples, on avait vu à la brasserie, pendant trois jours, des gars décolletés, raides et rouges, qui buvaient en silence, endormis par l’ivresse, et qui achetaient au hasard les objets les plus baroques aux petits marchands ambulants. On y rencontrait quelquefois aussi des Français, des couples en voyage de noces, muets, fatigués de leurs excursions et doucement ahuris. Et, à la lumière des globes électriques, sous la haute colonnade où passaient des officiers, des jeunes filles parées pour la promenade du soir, nombre de femmes enceintes, des vendeurs de chansons, un vieux mendiant qui me plaisait et qu’on appelait le Cavalière, un marchand d’allumettes nain et bossu comme un kobold, qui me plaisait aussi, et des ruffians, on dînait assez agréablement.
J’étais arrivé avec mes sacs, qu’un garçon avait porté à l’intérieur de la brasserie, et j’avais rejoint l’ami avec lequel j’allais voyager. Le train ne partait qu’à une heure du matin. Mais comment tuer cette soirée? Nous étions rassasiés des divertissements de la place du Plébiscite, où le soir jouent deux orchestres, tandis qu’une foule considérable va et vient devant le Palais Royal. L’Eldorado ne nous tentait pas. Le Pausilippe était trop loin... Une glace, au Gambrinus, ne nous prit qu’une petite demi-heure. Certaine vieille que, par fortune, nous rencontrâmes à Chiaia, nous tira enfin d’embarras. Elle nous proposa de nous conduire chez une de ses amies. Celle-ci était une aimable dame romaine en la compagnie de laquelle, au milieu de joyeux contes et propos badins, les heures glissèrent légèrement; elle accepta de croire que nous étions deux capitaines au long cours, et que notre navire reprenait demain sa route pour Pernambuco. Nous lui offrîmes de l’emmener, mais elle ne pouvait quitter Naples. Elle portait un joli nom. Elle s’appelait Bianca Belfiore...
VOYAGE A REGGIO DE CALABRE ET A MESSINE
Partis de Naples dans la nuit, nous roulions, au lever du jour, dans un pays fertile et gai comme les Pyrénées-Orientales. La ligne longeait la mer, qui venait se briser doucement sur une plage de sable, au pied d’une montagne charmante. Nous traversions parfois de belles vallées, au fond desquelles coulaient des rivières poissonneuses, et nous longions des bois de chênes-liège. Rien de romantique, rien de sublime. Rien non plus d’effrayant. La Calabre se présentait à nous comme un pays agréable où l’on peut vivre avec nonchalance. Ce qui seulement est particulier, c’est que ce pays est fort peu peuplé. Des villages rares, des maisons perdues. Les villages ne paraissaient plus italiens, point de maisons peintes, point de _pergole_, point de terrasses; des habitations grisâtres, couvertes de tuiles roses ou jaunâtres, et cuites comme en Provence. De temps en temps on apercevait un paysan suivant un sentier, juché sur son âne et, aux stations, des femmes en noir, dont la jupe relevée découvrait un jupon d’un beau rouge, et qui portaient sur leur tête, ornée de la funèbre coiffe en forme d’équerre, de larges paniers. A certain arrêt, vers huit heures du matin, des cuvettes pleines d’eau étant préparées sur le quai, une partie des voyageurs se mit à se débarbouiller. Des paysannes, de la route, tendaient vers nous à travers la barrière des corbeilles de pêches et de figues, et l’on pouvait faire, pour quelques sous, un grand repas de fruits. Puis le train repartit...
La voie suivait la mer sur une ligne tracée dans le roc et qui traversait des tunnels nombreux. Par des échappées, on voyait l’Océan désert. Puis on reprenait la côte, on passait au pied de quelque ville perchée et fortifiée contre les pirates. Nous nous tenions dans le couloir du wagon et nous regardions avec plaisir se succéder les baies, les criques et les promontoires. Le ciel, la mer étaient radieux. Le train ne marchait pas très vite, cependant le courant d’air était assez vif pour que nous ne sentions point la chaleur.
L’après-midi, nous entrâmes dans une contrée sablonneuse un peu ingrate. C’est là que nous commençâmes à songer au tremblement de terre. De temps en temps, on rencontrait des campements de _profuges_ installés sous des tentes ou dans des petites baraques. Au milieu de la solitude, de fragiles villages s’étaient improvisés, où, depuis sept ou huit-mois, vivaient des misérables dont les maisons, ici ou là-bas, en Sicile ou en Calabre, avaient été détruites. Mais rien encore dans ces parages n’indiquait que la terre eût jamais bougé. C’était tantôt des plages et des dunes de sable qui s’étendaient le long de la mer à perte de vue, et tantôt des landes incultes étalées monotonément au pied de la montagne. Les pauvres gens, épouvantés, avaient fui, et ils ne s’étaient arrêtés que très loin, quand, rassurés par l’immobilité, par l’apathie du paysage, ils s’étaient cru tout à fait hors d’atteinte.
Cependant, vers trois ou quatre heures, le train se chargea de nous avertir que nous arrivions dans une contrée fragile. A partir de Bagnara, il ralentit son allure, il se mit à avancer à la vitesse d’un cheval au petit trot, et parfois plus lentement encore. Nous étions penchés aux portières: des deux côtés de la ligne, nous voyions d’énormes blocs de granit qui, détachés de la montagne en bas de laquelle passe la voie, avaient roulé tout près des rails: la terre, là, s’était violemment agitée. Nous procédions avec prudence, soit qu’on ne fût pas sûr encore de la solidité du sous-sol, soit qu’on craignît, en allant plus vite, d’ébranler le terrain, et de faire tomber de là-haut sur le train des morceaux de montagne encore hésitants.
Ces précautions-là étaient assez impressionnantes. On se sentait dans un pays blessé. On avait un peu d’angoisse et de la curiosité. Déjà nous avions aperçu des lézardes sur quelques maisons, et des ruines. Mais c’est en vue de l’antique Scylla que nous commençâmes à comprendre. Une partie de ce bourg s’élève fièrement sur le roc, et il y a une partie basse alentour. Le bas quartier était ravagé, le haut, construit sur un sol plus ferme, n’avait pas souffert... Plus loin, Ferruzzano n’était qu’un amas de ruines, on y remarquait une digue s’avançant dans la mer, dont les larges dalles étaient toutes bousculées, comme si quelque géant, pour s’amuser, avait donné un coup de pied dans ces pierres si bien rangées. Et maintenant cette digue, ce n’était plus qu’une ligne de moellons sens dessus dessous, à demi noyés dans la mer.
C’est par là--nous étions arrivés sur les bords du détroit de Messine--que nous vîmes un petit port rempli de navires chargés de planches, et des planches, partout, en piles sur les quais. Matériaux pour les baraques.
Il faisait un temps délicieux. Le soleil baissait. L’atmosphère était toute blonde. A notre droite, nous contemplions une mer vaporeuse et pleine de paresse qu’arrêtaient des rivages charmants. A gauche l’Aspromonte, d’une couleur et d’un style admirables, offrait au ciel, pour le bonheur de nos yeux, ses mamelons, ses vallées, ses sommets. Nous étions arrivés dans un pays d’une beauté parfaite et qui, tout paré par l’or du soleil, et qui, gracieux et riant, nous faisait l’accueil le plus doux, en nous présentant comme un bouquet ses citronniers au vert feuillage. Et c’est cette terre divine que l’obscure conscience du monde avait voulu frapper!
Deux jeunes gens, une demi-heure avant Reggio, montèrent dans notre compartiment. L’un paraissait très agile, très affairé, il parlait d’abondance. L’autre l’écoutait paisiblement, et faisait de temps à autre une réponse courte. Un esprit échauffé avec une calme intelligence. A les voir, si nous n’avions pas entendu leur conversation, nous eussions cru qu’il s’agissait de quelque détail tragique de la catastrophe, que l’un en était ému, et que l’autre le raisonnait. Mais non, il y a huit mois que le désastre est arrivé; et c’est d’affaires que les deux jeunes gens parlent. Cette démolition totale, un pays où tout est à refaire, cela a agité tous les entrepreneurs, tous les ingénieurs, tous les gagneurs d’argent de la région. La fièvre de ce petit bavard, nous allions la retrouver souvent par ici. Après la période de désolation où la région de Messine et de Reggio apparaissait seulement comme une victime inouïe, comme une terre de larmes, les jours ont passé, l’impression s’est usée, et maintenant, pour les Siciliens, trafiquants et marchands, cette terre dévastée c’est un Eldorado, un pays où il y a beaucoup d’argent à gagner. Le petit jeune homme parlait avec exaltation de salaires, de hausse, de je ne sais quelles combinaisons. Je l’écoutais, et je distinguais aussi en nos deux compagnons, je ne sais quoi d’un peu factice, d’un peu feint, d’un peu «théâtre», que j’allais retrouver souvent aussi, et qui venait de ceci que ces hommes de race méridionale habitués à l’effet, se sentaient, étant calabrais, étant des victimes de la célèbre catastrophe, des personnages intéressants pour des étrangers, et qu’ils n’en étaient pas fâchés.
Nous approchions de Reggio: les gares maintenant étaient en planches. A Archi-Reggio, quelques kilomètres avant la ville, une cabane de bois était décorée du titre de _Sala d’aspetta_. Nous arrivâmes enfin à la ville capitale de la Calabre. Comme elle possède trois gares, et que nous ne descendions qu’à la dernière, de notre wagon nous eûmes déjà un aperçu de ce qu’il allait nous être donné de voir. Le chemin de fer suit une large rue, toutes les maisons bordant celle-ci étaient en ruines et abandonnées comme après une guerre. Nous avions le cœur serré: nous entrions dans une cité maudite.
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* *
Quand nous fûmes descendus de ce train--nous venions d’y passer dix-sept heures,--nous prîmes pied sur une petite place où un large écriteau recommandant aux voyageurs un _albergo barracamento_[1], attirait d’abord les regards. Nous avisâmes près de la gare un fiacre, dont l’aspect branlant faisait supposer qu’il avait dû, lui aussi, être retiré des décombres, et nous nous mîmes en marche cahin-caha.
[1] Un hôtel-baraquement.
Nous traversâmes premièrement un camp de soldats assez vaste, puis nous nous trouvâmes dans un chemin inégal, raboteux, couvert d’une poussière épaisse, blanche poudre, chaux de démolition, où les roues enfonçaient profondément. Nous commençâmes à longer des maisons écroulées. Le chemin que nous suivions était situé hors de ville, c’est-à-dire que la ville se trouvait immédiatement à notre gauche, et qu’à droite nous avions tout de suite vue sur la campagne.
Comme il avait fait un beau jour, et que le soleil couchant éclairait le paysage et les édifices abattus, cela n’était point d’une tristesse aiguë: le calme, la large paix qui tombe sur les choses le soir, enlevait à la souffrance sa pointe cruelle et disposait l’esprit à une mélancolie sereine. Les pauvres pierres dispersées, les murs éventrés, le fouillis de poutres et de solives et de plâtras étaient couverts des roses du crépuscule, et la blanchâtre poussière des ruines se dorait. Ce que nous sentons de sublime dans la majesté des grands spectacles de la nature se communiquait à ces pauvres victimes contemporaines, les reculait dans le temps et, devant elles, nous ne trouvions plus en nous que ce que nous y eussions trouvé devant des vestiges d’âges très anciens, lesquels nous enseignent seulement, dans une peine sans âcreté, la fragilité du moment et la vanité de toutes choses. Nous étions enveloppés par la beauté de la journée finissante et par la gloire que le soleil, quand il va s’évanouir, projette sur la terre. Là-bas, la belle montagne était très pure...
Nous voyions maintenant en contre-bas des baraques en bois. Bientôt, après avoir tourné par une rue écroulée, nous nous engageâmes dans une voie de la nouvelle Reggio. Elle était bordée de baraques basses et poursuivait jusqu’à une baraque beaucoup plus grande que les autres, à très longue façade et qui était l’hôtel (l’_albergo barracamento_). Un suprême cahot, et notre voiture s’immobilisa dans la poussière. Nous descendîmes alors, et nous entrâmes dans un vestibule en bois, où nous demandâmes deux chambres. Par un couloir semblable à ceux des chalets de montagne, on nous conduisit à deux étroites cellules, deux petites boîtes de bois où l’on pourrait nous ranger la nuit. Elles semblaient assez propres, mais étouffantes... Dans cette fragile demeure, chaque pas produisait d’énormes craquements et ébranlait la maison...
Notre toilette faite, il faisait encore jour; nous sortîmes donc pour voir la ville. Nous gagnâmes une rue haute qui semblait limiter la cité de ce côté-là, et nous essayâmes de nous orienter pour revenir plus tard à l’hôtel sans difficulté. Cette rue, cette route plutôt, dominait un quartier de baraques et nous voyions, au-dessous de nous, celles-ci bien alignées, et toutes pareilles, et posées là sur le sol comme de grands joujoux. Cela faisait une petite ville régulière, telle qu’un plan d’ingénieur, avec des rues droites, exactement parallèles, avec, entre chaque maison, un petit espace, toujours le même, et les quartiers numérotés 1, 2, 3, 4, et les rues désignées par des lettres A, B, C, D, et c’était net, exact, précis comme un schéma... Beau contraste avec la vraie Reggio, la ville morte, où tout, maintenant, n’était plus que fouillis, désordre et chaos.
Nous passâmes devant une église de bois qui ressemblait à un petit temple norvégien. Elle était recouverte de tôle ondulée, et surmontée d’un clocheton du Nord. C’était le seul monument dont la forme ne fût pas réglementaire. Pas loin de là nous rencontrâmes un cinématographe. Nous ne nous y attendions pas. Une église et un cinématographe, aussitôt après la première confusion du désastre, voilà de quoi avait eu besoin la petite colonie qui habitait les baraques.
* * * * *
Nous prîmes un escalier qui descendait vers la ville, et, après avoir traversé encore un quartier de baraques, nous arrivâmes enfin au centre de la dévastation... Pas une maison intacte! l’enceinte de la cité n’est plus qu’un immense chantier de démolition!... Dans certaines façades, on voit seulement quelques vitres brisées, on pense aussitôt: ah! celles-ci ont été épargnées! Non, l’intérieur est ruiné, dedans tout s’est écroulé! Ailleurs ce sont au contraire les façades qui ont chu, et les chambres apparaissent à l’air avec leurs meubles, leur papier de tenture, au mur un tableau de travers, une bouteille sur la commode: après huit mois, cela est tel qu’au moment où l’aube se leva sur la ville détruite. D’ailleurs, qui donc se risquerait à monter dans cette pièce, là-haut, que nous voyons d’ici? tout s’écroulerait, cela tient debout par miracle, et puis maintenant où gîte--où gît?--la famille qui vivait là et qui se souciait des souvenirs que représentent ces choses abandonnées?... Et ce ne sont que demeures éventrées, balcons arrachés pendant au-dessus de votre tête, pans de murs déchiquetés, décombres... Encore, et encore, toujours et partout. Et tous ces plâtras, cette chose sale et lamentable que figure une maison démolie, et si mélancolique déjà quand elle tombe naturellement sous le pic du démolisseur, devient ici angoissante, affreuse, à cause des cris qui ont été poussés là, à cause de la terreur qui a été éprouvée là, à cause des morts tragiques qui sont advenues là; tout cela devient épouvantable. Il y a encore des cadavres là-dessous, et dans quelles attitudes! Et le silence funèbre qui maintenant plane sur toutes ces choses, là où il y avait la rumeur d’une ville! On est pris de cette stupeur, de cette horreur qui serre la gorge. Je me rappelle ce que j’ai éprouvé jadis devant le champ de bataille de Sedan, et à Bazeilles, à l’ossuaire...
Nous arrivions à la via Garibaldi, l’ancienne grande rue de la cité, dont une partie a été un peu moins éprouvée. On l’a complètement déblayée, on a pu rouvrir quelques boutiques, celle d’une couturière, celle d’un libraire, celle d’un cordonnier, mais personne ne passe, et ces boutiquiers sont là comme des figurants. Il n’y a plus de vie ici. Ils attendent l’avenir, le réveil, maintenant c’est toujours l’engourdissement. L’avenir! il est difficile de le prédire, car ce sont les siècles qui forment une ville. Comment remplacer tant de familles mortes ou dispersées, tout le cerveau de la cité, tout le cœur de la cité et toutes ses richesses?
Ce qui est resté ici, le petit peuple, conserve un air étrange, étonné de vivre, étonné d’avoir vu ce qu’il a vu, frappé. S’ils ont échappé à la démence après ce coup à rendre cent fois fou, du moins ne se sont-ils pas retrouvés dans leur âme tels qu’ils étaient avant. On sent bien, en les regardant, que quelque chose d’essentiel en eux est touché, leur terreur a été trop profonde, leur surprise trop forte, leur anxiété trop intense pour que jamais, à aucune minute, ils puissent effacer la marque tracée sur leur cœur. Ils sont à jamais assourdis, découragés. Ils sont d’une nonchalance infinie, agissent mollement et semblent penser que ce sera tellement long, tellement long, et qu’il y a tant et tant à faire que vraiment à quoi bon, à quoi bon même se mettre à l’œuvre? Remplit-on l’océan en y versant l’eau goutte à goutte?... Je me les rappelle, à la nuit tombante, qui, immobiles, silencieux, nous regardaient doucement, tristement, tandis que nous avions gravi, pour voir au loin, un monticule formé par des décombres; c’était une maison étalée en pleine rue, et au sommet de l’éminence, une petite pointe de métal dépassait: le haut d’un réverbère enterré.
Nous continuâmes notre visite, muette et grave dans le jour diminuant, comme à travers un cimetière. Nous repassâmes devant la gare par laquelle nous étions arrivés. Dans les environs, nous notâmes un détail surprenant: au milieu d’une petite place, autour de laquelle les maisons ont toutes été plus ou moins touchées, s’élève une statue de marbre de Garibaldi. Cette statue a été épargnée: elle est intacte, la grille qui l’entoure est indemne; ainsi, parmi l’énorme frisson de la terre qui a ébranlé les fondements des palais et des cathédrales, qui a renversé les assises les plus robustes, seul, ce petit terrain n’a pas bougé, et dans la ruine générale de la cité, Garibaldi subsiste, blanche effigie du courage et de l’idée italienne contre laquelle il semble que l’esprit du mal n’ait pas osé. Ce singulier ménagement du Destin nous fit rêver...