Chapter 12 of 13 · 3928 words · ~20 min read

Part 12

Mais il existe encore une raison, très forte pour un Napolitain: il aime à se déguiser, à paraître ce qu’il n’est pas. Il ne s’agit pas seulement de faire illusion aux autres, mais encore à soi-même. S’il est pauvre, il s’imaginera qu’il est riche. Il se nourrira d’un croissant dans une tasse de café, mais il sera vêtu comme si son gousset était bien garni. Et il se promènera avec des airs de gentleman. L’employé veut passer ici pour un bourgeois, et le bourgeois pour quelqu’un de l’aristocratie. Un garçon de café porte un habit de bonne coupe et, pour ranger le billet de cinq lire que vous lui avez donné, il tire de sa poche un portefeuille parfaitement élégant. Aussi comme les gens vraiment riches sont regardés, imités, copiés! tous leurs gestes et toutes leurs manières sont longuement commentés. On prend sur la place une granita de cinq sous pour pouvoir les observer, les voir passer. Et quel plaisir si par hasard on en connaît un, quel coup de chapeau! Un petit jeune homme pauvre de Naples saura toutes les histoires des gens riches: quand vous le mettez sur ce chapitre, il ne tarit pas. Par contre, il feindra pour le peuple le plus grand dédain, bien qu’au fond il l’aime beaucoup; mais il ne veut pas qu’on le confonde avec lui, il l’accusera donc de tous les vices, il le calomniera, il dira volontiers, par exemple, qu’il est ivrogne, ce qui est un mensonge tout à fait gratuit, le Napolitain de toutes les classes étant, comme je l’ai déjà dit, d’une admirable sobriété.

Cependant, outre l’amour-propre, ce qui encore empêchait le marinier de Capri d’aller aux grottes, c’est que cela lui était apparu comme un travail. Il faisait beau temps, il faisait chaud, ramer ne l’amusait pas. Or, le Napolitain veut toujours s’amuser, continuellement il joue. Il joue au cocher, au pêcheur, au maçon. Il a de la fantaisie dans l’esprit. Que son métier d’abord lui paraisse amusant; si c’est, purement et simplement, du travail, il abandonne. Il faut voir ses mines rebutées, son découragement, son dégoût, quand il est contraint de faire quelque chose qui ne lui plaît pas; c’est tout à fait curieux.

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Le Napolitain a des goûts très fins. Il est sobre. Il n’aime pas boire. Il n’aime pas à faire le grossier. Dans les grandes fêtes vous verrez d’énormes tablées, beaucoup de gens devant des verres. Approchez, vous vous apercevrez que cette débauche est toute d’apparence: une poignée de coquillages, un verre d’asprino, voilà tout le festin. Quels sont donc ses goûts? D’abord paraître. Puis la musique. Il raffole de la musique. J’ai vu un gamin, l’oreille collée à la devanture d’une boutique de chansons où l’on jouait du piano, il en perdait le souffle.

Enfin le théâtre. L’amour du théâtre est développé à Naples comme nulle part ailleurs. Pour une population sensiblement égale, il y a à Naples trois fois plus de théâtres qu’à Marseille. On y voit des acteurs du cru, depuis Scarpetta jusqu’à Pantalena, tout à fait supérieurs. On y joue en dialecte des pièces burlesques succulentes. Et je ne parle pas des théâtres à musique, du célèbre San Carlo ou du Mercadante.

J’ai assisté, au Mercadante, à une curieuse représentation. C’était à l’époque de la fête de Piedigrotta. On sait que sortent alors toutes les chansons de l’année. On organise des concours. Ce soir-là, au Mercadante, on donnait un choix de chansons nouvelles; les auteurs des paroles et de la musique étaient dans la salle. Le commencement de la représentation fut troublé par un orage. Le plafond du théâtre, probablement, n’était pas étanche, il se mit à pleuvoir dans la salle: les spectateurs des fauteuils d’orchestre ouvrirent leur parapluie, et ceux qui n’en avaient pas déménagèrent précipitamment. Les employés du théâtre se précipitèrent avec des housses pour couvrir les rangs de fauteuils menacés. On criait, on riait, on battait des mains, on réclamait le lever du rideau.

Le rideau se leva. Le décor représentait le port, avec le Vésuve au fond. Il y avait d’abord un chœur d’hommes et de femmes qui chanta la première chanson, puis une grosse chanteuse, très aimée du public, Rispoli, alla chercher l’auteur derrière un portant: on applaudit. Alors l’auteur montra de la main la chanteuse, pour signifier que si sa chanson paraissait bonne, c’est qu’elle avait été bien chantée. Mais la chanteuse, à son tour, montrait l’auteur pour dire que si elle avait bien chanté, c’est que la chanson était excellente. Ces congratulations, ces courtoisies expressives étaient tout à fait amusantes. Elles se trouvaient exactement du goût du public qui criait «bissa! bissa! bravissimo!» La Rispoli recommença sa chanson.

Après elle parut Pasquariello qui chanta sur des paroles de Ferdinando Russo. Il obtint aussi un grand succès. Alors Russo, qui était assis dans une avant-scène, se leva; en se penchant il tendit la main à Pasquariello, lequel de la scène lui donna une poignée de main. On applaudit. Russo montra au second étage un gros homme, c’était l’auteur de la musique: c’est à lui, à lui seul, qu’on devait que la chanson fût belle. Le gros homme se leva, et du second étage il tendit le bras vers l’avant-scène de Russo: il voulait dire que sur d’aussi belles--ah! si belles!--paroles que celles de Russo, il était trop facile vraiment de faire de la bonne musique...

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On est très poli à Naples. On est trop poli. On s’égare en compliments, en cérémonies, en élégances de toutes sortes. La tournure de l’esprit napolitain est telle: on perd beaucoup de temps en bavardages. L’esprit y est fin et très subtil. Mais il n’y est point robuste. Les Napolitains sont des amateurs délicats, ils ont tous le goût et l’intelligence de l’art, ce sont rarement des vrais artistes, rarement des créateurs.

Cette finesse d’esprit, cette subtilité les rend un peu féminins. Ils possèdent toutes les roueries, toutes les perfidies et les lâchetés de la femme. Je ne les crois donc pas braves. Ils sont braves si la passion les aveugle, si la colère les pousse hors d’eux-mêmes, ou bien quand on les regarde. Pas à froid. Mais que leur façon de se battre est étrange!... J’ai vu une fois deux jeunes gens s’empoigner dans la rue. L’un accompagnait une femme; l’autre, en passant, avait regardé la femme d’une façon qui n’avait pas plu au premier. Celui-ci interpella l’insolent. Ils se parlaient en souriant, très doucement, et je ne pensais pas du tout qu’ils en viendraient aux mains. Tout à coup ils se jetèrent l’un sur l’autre, mais ils ne se battaient pas comme des gens de chez nous, avec les poings, ils se battaient comme des femmes ou des chats, avec les ongles, ils cherchaient à se griffer la figure: des gestes tordus, félins... On les sépara, ils avaient tous les deux le visage en sang.

Les Napolitains s’efforcent toujours de se défigurer. Leur grande vengeance, c’est le sfregio. Une balafre avec un rasoir. C’est une blessure qui n’est pas dangereuse, mais dont la cicatrice est à jamais visible.

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Ils cherchent à se défigurer, à s’enlaidir, parce qu’ils savent bien que leur plus grand désespoir, c’est de ne pouvoir plus faire l’amour. Or, à Naples, un homme qui n’est pas beau, ne compte pas. Comme dans tous les pays du Midi, on y est directement sensible à la forme, à la grâce, à la beauté physique. Et l’on sait aimer. L’amour est la grande affaire. Il ne s’agit pas de la bagatelle, d’aventures faciles et plaisantes, de grivoiseries et de plaisirs licencieux. Non, ici, sur cette terre chaude, au bord de la mer des Sirènes, c’est la voix ardente de la passion qui parle. Ces belles créatures d’instinct n’aiment pas mollement, elles adorent. L’être qui leur plaît, les passionne, les affole, elles le veulent posséder tout entier, elles l’absorbent, elles l’aspirent, elles s’en grisent. Pas un de ses gestes, une de ses paroles qui ne les pénètre jusqu’au fond d’elles-mêmes. Ce sont de merveilleuses lionnes d’amour.

Aussi, dans cette atmosphère de volupté, tout le monde sait-il parler le langage de l’amour. Et s’il est absurde d’imaginer, en n’importe quel autre pays, une femme de haute race prenant son amant dans le peuple, cela, dans cette ville, se comprendrait bien. Un marchand de fleurs ou un jeune chevrier saura dire tout de suite les mots les plus tendres avec l’accent le plus enflammé, il raffinera en sentiments comme une petite maîtresse, il a le don. D’ailleurs, ici, comme chez tous les peuples du Midi, on a beaucoup de réserve. Je l’ai déjà dit: jamais dans la rue, dans un jardin, dans un endroit public, vous ne verrez deux amants s’embrasser; jamais une attitude équivoque. Les yeux seuls se caressent. Mais ils se caressent bien. Regard d’homme n’aura nulle part ailleurs cette expression d’admiration extasiée, éblouie, pour la beauté de la femme, ni regard de femme cette docilité enivrée d’amoureuse. Et nulle part ailleurs le bonheur d’être beau ne s’exprimera de cette façon émouvante.

Il est curieux, à Naples, de lire à la dernière page des journaux, la petite correspondance. Les amants s’expriment là, en phrases exaltées, leur passion. Ils se désirent follement, ils se baisent divinement. Ils sont séparés, quel désespoir! Ils sont jaloux, quelle atroce souffrance! Ils se reverront, quelle affolante joie! Ils se font de cruels reproches, ils se font d’enivrantes promesses...

Et tout cela est délicieux.

Et cette race passionnée, violente et rêveuse, crédule et enfantine, riche d’émotions, bavarde, brillante et vaine, naturelle et menteuse, et généreuse, compose, pour celui qui la regarde, le plus varié et le plus attachant des spectacles.

NAPLES NOUVELLE

Lorsque je fus, pour la première fois, à Naples, il y a cinq ans passés, je m’installai aux rampes Brancaccio, d’où je jouissais d’une très belle vue sur le golfe. Le matin, de bonne heure, j’entendais s’élever de la chaussée le tintinnabulement de mille petites sonnettes: c’était les troupeaux des chèvres qui descendaient vers la ville. Elles avançaient capricieusement, surveillées par un chien attentif, suivies par un jeune homme en chapeau mou, qui brandissait une longue canne. Plus tard, si l’on se promenait à travers Naples, on les rencontrait çà et là, couchées sur la chaussée, tandis qu’une ménagère, descendant son petit panier par la fenêtre, attendait là-haut, penchée, que le chevrier eût rempli de lait le verre qu’elle lui avait envoyé à travers les airs. On rencontrait encore, dans les ruelles, des vaches, marchant gravement, suivies de leur veau.

Il y a de cela cinq ans. Aujourd’hui, plus de chèvres ni de vaches. On s’applique à rendre Naples propre et moderne. Et, chaque jour, un peu de son antique pittoresque disparaît. Un terrible assesseur est venu, le comte Piscicelli, qui, soutenu par la bourgeoisie napolitaine, fait la guerre à tout ce qui était joli, mais sale. En parcourant la ville, l’année dernière, je ne la reconnaissais plus: du côté de la Marine, aux alentours de la Pêcherie, en cinq ans, elle a été transformée. Il y avait jadis, sur le quai, une maison ornée de loggias, qui était célèbre, qu’on avait peinte et photographiée sur toutes les coutures: abattue. Il y avait maint _vico_ amusant, gluant et charmant, où j’errais autrefois avec délices: supprimé. A la place, des maisons neuves, laides et sans caractère. Et à quoi rime cette destruction organisée, impitoyable? C’est la plus grande folie. Car il ne faut pas rêver. Ces maisons-là ont l’aspect du neuf aujourd’hui; mais avant très peu, dans un délai incroyablement court, elles ne seront ni moins sales, ni moins délabrées que les précédentes: avec le Napolitain, en effet, le neuf ne dure pas. Et l’on n’aura rien changé, rien qu’une chose: le pittoresque; les premières maisons en avaient, celles-ci n’en ont plus.

Depuis vingt-cinq ans, un vent de démolition a soufflé sur Naples. D’abord on a fait aboutir le grandiose projet du _Sventramento_, de l’éventrement. Il s’agissait de supprimer les quartiers populeux situés entre la place du Municipe et le chemin de fer. Éventrer Naples, pour lui donner de l’air et de la santé. Notez ce que cela comporte de chimérique, puisque les habitants des anciens quartiers, qu’on réputait peu salubres, ont émigré vers d’autres quartiers qui ne sont pas moins malsains. Mais ce qu’on désirait surtout, au fond, c’était que l’étranger, qui arrive par le chemin de fer, eût l’impression d’entrer dans une grande cité. On voulait lui dissimuler que Naples n’est en réalité qu’un immense village. Comme si l’étranger venait à Naples pour y retrouver Londres ou Paris!... En tout cas, le projet a été réalisé, et maintenant la gare est située sur une grande place, et l’étranger, qui descend du train, gagne son hôtel par une voie très large et toute droite, le Rettifilo, qui lui donne tout de suite l’impression que Naples est moins intéressante qu’il ne l’avait supposé.

Le Sventramento n’est pas achevé, il continue tous les jours. Même les terribles démolisseurs ne bornent pas leurs efforts à ce malheureux quartier de la Marine. Le Castel Nuovo ne ressemble plus à ce qu’il était lors de mes premiers séjours, et, de Santa-Lucia, il ne restera bientôt plus rien: on a comblé le petit port de pêcheurs qu’on y voyait jadis, et l’on a construit à la place, dans le plus pur style de New-York, des hôtels cosmopolites. En vérité, il faut vous hâter d’aller à Naples si vous voulez y découvrir encore quelques vestiges de ce que fut cette cité unique. Ah! je sais bien que les quartiers populeux ne manquent pas, et que les _vicoli_, remplis de détails savoureux, sont encore innombrables, mais de jour en jour ils deviennent plus difficiles à trouver: il faut connaître la ville afin d’y parvenir. Évidemment, des siècles seraient utiles pour arriver à faire de Naples une cité tout à fait moderne, cependant du train et avec le cœur dont on y va...

Il s’était produit ceci de singulier. Les Napolitains, lesquels sont fiers de Naples et l’adorent, en rougissaient devant les étrangers. Ils ne pouvaient plus supporter d’entendre répéter, sur tous les tons, par les Italiens du Nord, que Naples est sale. Ils étaient blessés de la mauvaise réputation de la ville et des griefs qu’on formulait contre sa population. Quand on leur disait que cela était mieux ainsi, qu’on préférait Naples telle qu’elle était, ils croyaient qu’on se moquait, ils vous regardaient avec méfiance, pensant que vous parliez de cette façon devant eux, mais que vous colporteriez sans faute dans tout l’univers que leur ville est inhabitable. Alors ils tombaient à bras raccourcis sur le peuple, ils l’accusaient de tous les méfaits et de tous les vices, et, finalement, ils en arrivaient à déclarer qu’ils n’étaient pas, quant à eux, d’origine napolitaine: comme un grand passage de races s’est produit à Naples, tous, ils descendaient ou des Espagnols, ou des Arabes, ou des Français.

Il fallait lire alors, dans les journaux, les plaintes des malheureux bourgeois exaspérés. Chaque jour, ils découvraient quelque nouvelle horreur. Une fois par semaine, les plus importantes feuilles de la cité parthénopéenne les recueillaient. J’en cite quelques-unes:

«_Le vico des Florentines à Chiaia est dans un état à faire pitié! Le matin seulement un balayeur daigne y donner un coup de balai et le reste de la journée il s’y accumule immondices sur immondices._»

«_Derrière l’église de Saint-François, à la Torretta, il y a des montagnes d’ordures qui augmentent de temps en temps. On peut même y trouver parfois quelque charogne qui pourrit._»

«_Les chevriers et les vaches abusent de la via Mancinelli. De sept heures du matin à huit heures et demie, et le soir de cinq heures à sept heures et demie, c’est un spectacle dégoûtant. Ils s’arrêtent là et s’endorment sans nul souci des habitants. Quelle quantité d’excréments! Quelles exhalaisons pestilentielles! Quels torrents d’urine!_»

Mais voici le bouquet:

«_Dans la via Salute, gît étendu sur un misérable matelas, un jeune homme tuberculeux, qui a été mis à la porte de son basso par le propriétaire et qui attend la fin de ses souffrances sur le trottoir. Le reste de son misérable mobilier est placé à côté de lui, près d’une latrine, en face du mur de la prison._»

Devant ce déluge de plaintes, un journal concluait en ces termes: «Que faire? Tant que Naples sera une cité peuplée d’une plèbe qui est privée du sens de la propreté et de celui de la mesure, elle sera infestée de vaches, de chèvres et de mégères vociférantes, de pianos ambulants, de gens qui hurlent, de cochers qui assaillent les passants, de mendiants, de charrettes encombrant les ruelles, de montagnes d’ordures, de boue, de poussière et d’immondices s’éparpillant à tous les vents.

«Nous avons, par tous les moyens, engagé le conseil municipal à prendre des mesures. Nous continuerons à élever la voix. Mais rien d’efficace ne pourra s’accomplir tant que la population ne s’habituera pas à être propre, discrète, sobre de gestes et de paroles, respectueuse du droit d’autrui, respectueuse des voisins, respectueuse des vivants, respectueuse des morts, qu’elle outrage de la manière la plus bruyante, soucieuse de la santé publique contre laquelle elle commet à chaque instant, sous toutes les formes les plus laides, des attentats petits et grands. Il faut, en un mot, que nous portions nos efforts à former l’âme urbaine de ce peuple.»

Voilà donc où en étaient les lamentations des Napolitains, quand l’assesseur Piscicelli a décidé d’améliorer tout cela. Il a, nous l’avons dit, interdit les chèvres et les vaches. Mais il était question, l’année dernière, d’établir un règlement plus funeste encore que tous les autres pour le pittoresque de Naples.

Il s’agissait de créer des marchés afin d’interdire la vente dans les ruelles des fruits et des légumes. Adieu donc les piments et les poivrons aux couleurs éclatantes, qui éclairaient toute une rue, les tas de pastèques rondes, et les tomates, les pommes d’or, richesse et faste du Midi!

Et Naples, qui était une ville où l’on n’était pas enfermé! On ne s’y sentait point séparé des champs, selon le système moderne si pénible et, en quelque sorte, féroce. C’était une ville antique, traversée par la campagne, mêlée à la campagne... Fini, tout cela!

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Mais il ne s’agit pas seulement de rendre Naples propre, saine, claire et aussi belle que Chicago. On veut à présent qu’elle soit riche. La fièvre industrielle et commerçante, qui agite aujourd’hui l’Italie, a gagné la douce cité du farniente et de l’amour. Que d’avocats, que de docteurs pérorent maintenant là-dessus dans les cafés! Et chacun préconise son projet, qui doit amener le Pactole à Naples et remplir de dollars les poches vides de ses compatriotes. Les uns sont partisans de l’industrialisation de la cité des sirènes, ils ne rêvent qu’usines, hauts fourneaux, chaudières, courroies de transmission, cheminées noires... Leur idéal serait de voir le golfe couvert d’une épaisse fumée, qui effacerait celle du Vésuve, et d’y entendre, au lieu du chant des mandolines, le sifflet des fabriques. Ceux-là sont peut-être, d’ailleurs, les moins dangereux.

Les autres rêvent d’une Naples hivernale, qui serait le Nice ou le Caire de l’Italie du Sud. On édifierait un Palais de la Jetée, un Casino, et tous les étrangers viendraient se réjouir au pied du Pausilippe. C’est à cette conception grandiose que se rattache la construction des caravansérails, des énormes hôtels cosmopolites de Santa-Lucia. Veuillez remarquer qu’on compte déjà tout un vaste quartier, le rione Amedeo, habité par les étrangers, et il en vient chaque année des dizaines de mille. Mais ce n’est pas assez: on veut faire de Naples une vraie station hivernale. Ah! ce sera délicieux!...

En vérité, je vous le dis, hâtez-vous d’aller à Naples, si vous voulez avoir encore une idée de ce que fut cette ville unique.

LE RETOUR EN FRANCE

La première fois que je revins de Naples, après un long séjour,--j’avais passé là-bas six mois consécutifs,--je fus très frappé, en arrivant à Marseille, par la grossièreté, par la sensualité vulgaire de cette ville. L’impression fâcheuse que j’éprouvais, je ne voulais pas admettre que ce fût la France qui me la donnât, et je la rejetais tout entière sur Marseille, cité puissante, mais élémentaire. Or, au printemps suivant, lorsque, venant de Paris, je repassai par Marseille, sa grossièreté ne me toucha plus si vivement: Paris était donc semblable à Marseille, Paris m’avait rehabitué à la vulgarité, et, à côté d’un Italien, d’un Napolitain, un Français était donc un brutal?

Depuis, chaque fois que je suis revenu de Naples, j’ai, hélas! éprouvé le même sentiment. Marseille, d’abord, que jadis j’aimais tant, me blessait de vingt façons. J’avais quitté une ville noble pour débarquer dans une ville plébéienne: ainsi me semblait-il. La Cannebière, ses odeurs d’alcool, ses cafés bondés, tous ces gens buvant: à Naples, une glace et un verre d’eau. L’atroce bruit du violon qui sortait des cafés: à Naples, dans les pires mélodies, de la _musique_. On sentait ici une atmosphère de grosse jouissance. Des filles passaient, multicolores, que les hommes regardaient d’un œil brillant. A Naples, on se retourne sur les femmes, mais c’est avec admiration. Tous ces gens, ces trafiquants et ce peuple, on les devinait animés de préoccupations basses. Les hommes voulaient de l’argent pour manger, boire, avoir la femelle; les femmes pour ne rien faire, s’habiller avec éclat et vexer la voisine. Le Marseillais est riche, il jouit brutalement de la vie; le Napolitain est pauvre et jouit de la vie finement.

Et ainsi, constamment, je comparais avec regret la ville que j’avais quittée à celle où je venais d’arriver. Les visages, les corps, l’aspect physique, les vêtements, tout ici était grossier. Des gros nez, des grosses bouches. Là-bas, les visages étaient fins et pâles, les corps minces, nerveux. On était élégant, là-bas, et raffiné, coquet: quelles jolies chaussettes blanches, quels pantalons blancs immaculés, quels vestons d’une coupe parfaite! Cela ici ne comptait pas, nul ne se mirait pour voir s’il était bien vêtu ou mal mis, agréable ou point à regarder. On vivait pour les autres, là-bas, pour la société: ici, chacun pour soi. Là-bas, c’était un peu un salon, ici seulement un entrepôt.

Et ces différences, je les retrouvais partout, jusque dans les derniers détails. Au restaurant. A Naples, la cuisine était délicate: grossière ici. Finesse d’esprit là-bas, finesse de goût: ici, aucune finesse. Ah! les gens de là-bas avaient de la race!...

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Or, je n’avais pas lu de journaux français depuis des mois. Les deux premières feuilles que j’ouvris m’écœurèrent. Tout ce bluff, ce désordre, le grossissement absurde donné au premier fait insignifiant venu, pourvu qu’il soit de nature à intéresser la plus médiocre partie du public, et les vraies nouvelles d’importance mal présentées ou bien reléguées derrière tel ou tel scandale placé en tape-à-l’œil, ce luxe de détails touchant un viol au Bois de Boulogne, avec le portrait du «satyre» et l’«interview» du concierge de la victime, tandis qu’en une dépêche de trois lignes tel grand fait international se résume... Non, les journaux italiens n’étaient pas ainsi, aucun n’offrait ce caractère! Peut-être pas aussi «modernes», peut-être ne possédant pas autant de «fils» et peut-être pas aussi «rapidement informés», ou bien pas aussi «littéraires», mais eux ils n’étaient point vils, ils ne semblaient pas s’adresser toujours à la plus ignorante catégorie des lecteurs, ils suivaient--par exemple--ce qui se passait à l’étranger avec intelligence, non pas à coup de télégrammes sensationnels, mais dans des articles écrits avec une compétence véritable. Ma foi, je ne m’imaginais pas la presse de mon pays telle que je la voyais là, j’avais oublié qu’elle était ainsi. Je n’eusse supposé de pareilles feuilles qu’en Amérique.