Part 9
Mais ce peuple nonchalant a la plus fière attitude. Le torse de l’homme se cambre superbement dans sa petite veste courte et la sombre figure rasée ouvre, sous le chapeau de feutre plat, des yeux de mâle énergie. Les cavaliers qu’on rencontre dans les rues sont magnifiques; montés sur d’admirables bêtes, les pieds dans de larges étriers arabes, une main sur la hanche, et droits sur leur selle, ils passent avec noblesse. Quant aux femmes, elles sont toutes exquises, les plus laides même sont charmantes, car elles ont la grâce. Coquettes et extrêmement soignées dans leur costume, elles ne portent pas de chapeau, mais quelquefois la mantille, qui fait de jolis dessins sur les corsages clairs, plus souvent elles vont tête nue. Et quel chapeau vaut, comme piquante parure, des beaux cheveux coiffés avec art?
J’ai assisté, un soir, à une manifestation qui m’a frappé par son goût et sa discrétion. Un train de blessés et de malades, revenant du Maroc, était arrivé à Séville. De la gare à l’hôpital, les soldats étaient menés en voiture, ils traversaient la ville. Il faisait nuit, il pouvait être dix ou onze heures du soir. D’ailleurs la place, où je rencontrai le rassemblement qui s’était formé sur le passage des voitures, était très éclairée. Une voiture arrivait, la capote baissée, mais laissant cependant apercevoir la figure hâve du malade et ses vêtements déchirés et souillés par la guerre. Alors il ne s’élevait pas un cri, pas une acclamation, on ne désirait point acclamer le gouvernement, ni cette campagne qui inspirait bien des craintes et de la méfiance. Mais une salve d’applaudissements éclatait, d’applaudissements émus et enthousiastes. Cela, c’était pour les blessés, c’était pour le courage et l’honneur espagnol!
D’ailleurs tous les Sévillans sont d’esprit fin et discret. Comme je visitais une fabrique de faïences, et que je regardais un ouvrier qui, d’une main très sûre, dessinait des filets sur l’assiette qui tournait devant lui, l’ami qui m’accompagnait me cita une savoureuse réponse d’un faïencier auquel il avait dit: «Ce doit être difficile à faire...» L’autre lui répondit doucement, avec une narquoiserie paisible: «Ah! il faut d’abord apprendre à s’asseoir!»
Les coutumes demeurent jolies. Chaque soir, en rentrant chez moi, je passais devant un jeune homme appuyé avec passion contre la grille d’une fenêtre. Il tournait le dos à la rue, et l’on sentait qu’il ignorait profondément ce qui se passait derrière lui, il parlait à voix basse à quelqu’un qu’on ne voyait pas et qui se trouvait dans la chambre, derrière la grille. C’était un fiancé faisant la cour à sa fiancée. Car tel est l’usage à Séville. Chaque soir il vient, ils se parlent tendrement à travers la grille... Il partait tard.
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J’ai visité la cathédrale. Pour mes quarante sous, j’ai eu non seulement le droit de voir une riche collection de tableaux, et le trésor qu’on vous montre, comme l’endroit est sombre, à l’aide d’une bougie fixée au bout d’un long manche, mais encore celui d’entrer dans de vastes armoires où sont rangées des chapes anciennes de grand prix, qu’on déballe l’une après l’autre devant vous. J’avais alors l’impression singulière et un peu gênante de me trouver dans la garde-robe de l’archevêque.
Au Musée j’ai vu, avec les étranges et saisissants Zurbaran que l’on connaît, la galerie de Murillo, qu’on ne peut comprendre qu’à Séville. Sévillan, il vaut surtout par la vérité andalouse de ses figures de femmes, dont il a rendu admirablement les joues rondes, la douceur tendre et enjouée, l’expression, le regard.
A la Caridad, j’ai vu, dans une chapelle aux murs somptueusement tendus de damas rouge, ce Valdés Leal si étonnant où le peintre a représenté un évêque mort, dont le squelette est chargé des ornements de sa dignité, la mitre, la chape, la crosse. Le peintre a traité les os, comme les étoffes et les ors, avec une minutie de flamand, et c’est une riche symphonie macabre. Je me rappelais les squelettes des Cappuccini de Palerme et je pouvais goûter la vérité de cette belle et horrible peinture. D’ailleurs, l’idée qu’exprimait ce tableau est chaque jour sensible au voyageur qui, errant sans cesse à travers les cimetières, s’entend répéter chaque jour par son cœur: Tu passeras... «La vie est une hôtellerie, la mort est la maison.»
Dans une salle de la Caridad, on voit le moulage de la tête de Don Juan, duquel Barrès en le voyant écrivit: «Nul doute pour qui observe ce visage, Don Juan était une âme sans complications, mais forte, et de vie intérieure trop vigoureuse pour s’embarrasser d’aucun obstacle. Il ne lui coûte pas plus d’étonner le monde par sa conversion qu’auparavant d’épouvanter les timides, de scandaliser les sages, et de désespérer ses amantes, tôt délaissées après un flot d’amour.»
Don Juan fut le fondateur de la confrérie à laquelle appartient toujours la Caridad.
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Mais en visitant les curiosités et les œuvres d’art de Séville, je ne négligeais pas de parcourir les environs.
Je pris, un jour, à la Tour de l’Or, un bateau qui descendait le Guadalquivir jusqu’à Corra. Les rives, plates et monotones, sont bordées de hauts buissons de plantes d’eau. Le pays semble peu habité. Il y a là des ganaderias, de vastes propriétés incultes où l’on élève des taureaux. De temps en temps, sur le bord piétiné du fleuve, on aperçoit des troupeaux de taureaux qui boivent.
Une autre fois, j’allai de l’autre côté de Séville, jusqu’à Italica, où fut une ville romaine qui donna naissance aux empereurs Trajan, Hadrien, Théodose. Les ruines d’un théâtre y subsistent encore parmi la campagne nue et déserte, et que l’on traverse sur une route si défoncée et poussiéreuse, que mon cocher préférait la longer en roulant dans les champs moissonnés. La terre, brune et chaude, s’étendait, sans un pli, jusqu’à l’horizon. Notre poussière faisait des nuages que le soleil colorait. Nous traversions quelquefois un pauvre village. Et nous croisions de pittoresques caravanes d’ânes aux harnais éclatants sur lesquels les paysans andalous se tenaient aussi droits et aussi fiers qu’à cheval. Je crois que les hommes de cette race sont les seuls qui puissent, même à âne, garder de la noblesse. Cette campagne unie n’était point morne ni ennuyeuse: elle était rude, âpre et forte.
J’ai acheté au marché de Séville un souvenir, un grillon dans une petite cage qu’on me donna pour un réal. Je le mis sur mon balcon, il chantait éperdument la nuit, et quand je rentrais, de très loin je l’entendais me crier où était ma maison. Il devint un objet de grande sollicitude pour la servante de l’hôtel: elle le bourrait de friandises, de tomates et de concombres.
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Je tombai à Cadix en plein enthousiasme patriotique. Le soir de mon arrivée, on avait précisément reçu la nouvelle de la prise du Gurugu. Le dîner s’achevait quand j’entendis un grand tumulte dans la rue: des sonneries de trompettes, des cris, le piétinement d’une foule. Je me précipitai dehors: dans l’étroite rue noire une cohue d’hommes se pressait. Je suivis le flot... Nous arrivâmes sur une place où une musique militaire jouait le chant national, de tous les côtés s’élevaient des acclamations; on criait: «Viva España! Viva el ejercito español!» Les cloches sonnaient à toute volée. On distribuait des bulletins qui portaient la dépêche parvenue quelques heures auparavant et annonçant la victoire; des gamins passaient, agitant des drapeaux; les fenêtres étaient illuminées; un marchand de cravates avait laissé sa vitrine éclairée, et il avait dessiné en nœuds de cravates: Viva el ejercito español! Enfin, toute la soirée, ce fut une agitation, une ivresse patriotique qui ne semblait pas pouvoir se calmer.
J’avoue que j’étais ému moi-même par toute cette émotion, par cette explosion de joie populaire. J’y distinguais du soulagement: en cette minute les Espagnols sentaient se soulever et se retirer de leur poitrine le poids qui les oppressait. Enfin des jours meilleurs allaient donc luire pour l’Espagne! C’était donc fini d’être vaincu, humilié, diminué[6]! Cette prise du Gurugu, c’était l’espoir qui renaissait, l’espoir de redevenir superbes, de redevenir soi-même, de redevenir des citoyens de la grande et puissante Espagne. Et moi-même, étranger, je me disais: Si cela était vrai! Si l’Espagne pouvait revivre! Ah! quel dommage que cette race si belle soit ainsi frappée! Un sang qui a dominé l’Europe, qui a couvert les mers de sa gloire, qui a porté sa couleur sur tout un lointain continent. Ce noble sang! Et sera-ce vraiment les ours d’Allemagne et les barbares d’Amérique qui auront raison de nous, latins? Ah! pourquoi ne peut-on rêver une union des peuples espagnols, des républiques d’outre-océan et du royaume d’ici, une fraternelle alliance entre tous ces hommes de même langue et de même origine?... Cela ferait encore un bel empire, et l’Espagne, avec le sentiment de sa puissance, retrouverait la force de vivre, de croître, de dominer, d’assurer enfin le combat entre notre idéalisme, notre poésie et la platitude germanique et anglo-saxonne. Ah! ce n’est qu’un rêve, car un Brésilien d’aujourd’hui ne se désire pas davantage Espagnol qu’un Canadien ne se veut Français!
[6] La perte des Antilles, après tant d’autres malheurs, a beaucoup frappé et découragé les Espagnols.
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Le lendemain matin, toute cette fièvre avait disparu. J’ouvris ma fenêtre au soleil, et je passai sur le balcon pour apercevoir un peu Cadix dont je n’avais pas distingué grand’chose la veille au soir. Tout était blanc, et, au-dessus de beaucoup de maisons, s’élevaient des tours carrées, couronnées par une terrasse, des miradores, desquelles on pouvait observer au loin la mer. Bien que tout blanc, cela ne ressemblait pas à une ville maure, mais c’était très différent aussi d’une ville andalouse. On voyait de tous côtés l’océan, et l’on se fût cru au bout du monde, dans quelque colonie de rêve. Je me rappelais le mot des Arabes qui disent de Cadix que c’est un plat d’argent posé sur la mer.
Je me promenai dans les rues qui sont très étroites et claires. Beaucoup de maisons portaient des sortes de balcons vitrés; d’une autre forme que celles de Séville, elles n’étaient point closes comme elles: les Gaditans s’enfermaient moins que les Sévillans, ils s’intéressaient davantage à la vie extérieure. Je vis des places bourrées d’arbres, l’une entre autres, la plaza de Mina, qui est un ancien jardin de couvent, dont la végétation est exubérante et qui, avec la tache rouge de ses massifs au milieu des palmiers, et entourée de la blancheur des maisons, se montre d’une extraordinaire beauté. On dirait d’ailleurs que sur cette petite presqu’île où le terrain est mesuré aux arbres et aux plantes, ceux-ci se rattrapent en poussant avec une force double. Plus je cheminais à travers la ville, plus mon impression se précisait. Je n’étais plus dans un port de la Méditerranée,--de Malaga, par exemple, rien n’est plus dissemblable que Cadix,--j’étais arrivé dans une autre Espagne, je me trouvais en quelque colonie des tropiques, dans quelque blanche cité de mirage, lointaine et inimaginable. Cette cathédrale semblait avoir été bâtie par des Jésuites ayant franchi les mers, et, devant l’Océan, cette ligne de maisons blanches, avec ces blanches tours carrées, vous accueillaient, paisibles et exotiques, comme les terres qui sont au bout du monde accueillent le voyageur étonné.
Et le soir, dans Cadix qui est presque une île, une tristesse particulière que je connais bien, la mélancolie des îles, m’envahissait peu à peu le cœur.
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J’avais décidé de rentrer en France par mer, et j’avais trouvé un bateau qui remontait jusqu’à Vigo, au nord-ouest de l’Espagne. C’était le _Cabo-Quejo_. De ma vie je n’ai vu un bateau plus sale que le _Cabo-Quejo_. Il était ancré dans la rade, et quand j’y parvins l’après-midi, on opérait le chargement. Des balancelles, pleines à couler de marchandises, se détachaient du quai, lequel se trouvait à un bon mille, cinglaient vers notre navire, l’accostaient, et leurs marchandises: grenades, pastèques, arrobes de vin, tonneaux d’huile, passaient de leur bord sur le nôtre. C’était pittoresque et cela m’amusa un instant, mais c’était fort lent et me désespéra bientôt. Quand partirions-nous? Personne ne le savait: lorsqu’on aurait fini de charger... Je fis un tour sur le bateau et qui ne me rasséréna pas, car le fond était aussi mal tenu que le dehors: dès qu’il fut entré dans cette cabine, mon grillon cessa de chanter. C’était aussi, sans doute, parce qu’il allait quitter son beau pays...
Nous naviguâmes dans la brume, et ce n’est que le surlendemain, au petit matin, que nous arrivâmes au port de Vigo.
Et là, c’était déjà, hélas! l’air du Nord.
Et je continuai à monter.
Et mon grillon mourut...
NAPLES LA BELLE ET LES NAPOLITAINS
ANTIQUITÉ DE NAPLES
Au bord d’un golfe excessivement bleu, une ville ensoleillée où l’on rencontre des lazzaroni et où l’on danse la tarentelle au son du tambour de basque. Leporello, Graziella. Des pêcheurs en bonnet rouge et des entremetteurs. «Connais-tu le pays où fleurit l’oranger?» Le Vésuve se voit dans le fond, exhalant une petite fumée blanchâtre. Un pin parasol termine le dessin. Dans la tête d’un Français cultivé, lequel cependant adore l’Italie, deux ou trois chromos, un nom de femme et une phrase d’opéra, voilà tout ce que le nom de Naples éveille.
C’est qu’en Italie, on visite Venise, Florence, Pise, Padoue et Sienne. Il faut savoir parler de la place Saint-Marc et des Offices: cela est élégant. Les deux ou trois cents écrivains français qui écrivent chaque année sur l’Italie connaissent tous admirablement les catalogues des musées toscans et les guides de Lombardie. Pour le golfe de Naples?--Pour le golfe de Naples, vous avez Lamartine... Le golfe a changé peut-être depuis Lamartine?--Certes... Mais il existe un préjugé _artiste_: Naples, qui renferme la plus étonnante collection d’art antique du monde, Naples n’est point, pour les écrivains artistes une «cité d’art», car d’abord, Naples n’est pas une ville-musée comme Florence ou Venise; ensuite ce n’est pas une ville de la Renaissance, et l’art antique n’est point «à la mode». Enfin, à Naples, il faudrait regarder la vie, il faudrait s’intéresser à ce qui se passe autour de soi... Or, ce n’est pas cela que vont faire les écrivains artistes en Italie.
Cependant, pour qui aime, avant le tableau, le frisson qu’il rend, pour qui chérit le pittoresque, avant qu’il soit saisi et copié et qui le sent à même la vie, pour qui enfin sait voir par lui-même, directement, et non pas seulement regarder ce qu’ont vu les autres, pour celui-là, il jouira infiniment à Naples.
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Une cité d’un caractère unique en Europe: une grande ville, une capitale, _qui n’est pas moderne_. Cette énorme agglomération de six cent mille âmes, encore qu’éclairée à l’électricité, demeure ce qu’une ville était avant la civilisation du XIXe siècle: un immense village. Naples, ses ânes, ses chèvres, c’est une capitale qui vit en paysanne. Elle n’a pas divorcé avec la campagne, comme nos étouffantes métropoles modernes. Et c’est une cité antique catholicisée. Mais avant d’entrer dans le détail de son pittoresque, faisons connaissance avec les Napolitains.
Dès que le navire est arrivé à son mouillage dans le port, cinquante barques l’assaillent, chargées de petits singes dépenaillés, qui gesticulent et crient; c’est l’accueil du Napolitain. Dans les barques, il y a des enfants nus pour qu’on jette des sous à la mer, des mandolinistes qui grattent leur instrument, des mendiants aveugles ou sans bras, des camelots avec une pacotille d’écailles et de corail, des faquins qui vous demandent votre bagage, enfin toute la racaille qui vit du voyageur dans les escales, et ils font un bruit du diable, et des grimaces et des signes des doigts, et ils se disputent, et ils gigotent, et ils coassent et traînent. Ils vous gâtent incontinent toute la beauté rose, chaude et épicée du port. Le temps qu’on attend la Santé, (et elle ne se presse jamais la Santé), ils restent le long du bateau à tapager. Le passager qui va plus loin, jusqu’à Constantinople ou Batoum, les regarde sans impatience; c’est une heure qui s’écoule, c’est une distraction à la monotonie du bord. Mais celui qui s’arrête à Naples, et qui descendra tout à l’heure, se sent un peu inquiet; il préférerait une autre réception. Enfin le médecin du port a passé, on peut débarquer. Des porteurs, en se chamaillant, se jettent sur votre attirail. La mouche à vapeur qui vous porte à terre, vous et vos colis, à une distance d’une centaine de mètres généralement, exige 2 fr. 50. C’est une «camorra»[7], et il faut vous y soumettre. Elle n’est pas réservée aux étrangers, car j’ai lu plusieurs fois dans les journaux de Naples, des récriminations de Napolitains à ce sujet. Vous avez enfin abordé, au milieu de vociférations assourdissantes, et la douane a consenti à vous examiner, vous vous installez alors dans une carozzella, et vous y disposez vos bagages. La malle est près du cocher, vous placez votre valise à côté de vous, et votre sac derrière, dans la capote. Mais aussitôt vingt bras se lèvent au ciel et dix bouches vous crient que: «Signore! signore! il ne faut rien mettre là! on vous volerait»... Et, c’est ainsi, accueilli par le braillement, la gesticulation et la friponnerie napolitaine, et vous sentant de moins en moins content, que vous faites votre entrée dans la ville, la légère voiture, toute disloquée et ferraillante, s’étant élancée au grand galop vers votre hôtel en vous cahotant sans pitié.
[7] La camorra, c’est un impôt prélevé par le fort sur le faible. C’est de là que vient le nom de la célèbre association napolitaine.
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Les premiers jours, en observant les Napolitains, on se demande dans quelle famille il convient de les ranger, si c’est dans celle des nègres ou celle des singes.
Du nègre, ils semblent posséder l’enfantillage, le fétichisme, la paresse, l’amour du clinquant, la prononciation molle et la mélopée. En outre, on adore le feu à Naples; dès que traînent dans une rue trois ou quatre bouchons de paille et un morceau de journal, les gamins y portent l’allumette; ils veulent voir le feu. La quantité de feux d’artifice qu’on tire en été dans toutes les rues de la ville est inimaginable[8]. Cet étonnement constant devant le mystère du feu, cet amour du feu se retrouvent chez toutes les peuplades primitives. Faut-il classer les Napolitains dans la catégorie des nègres? Mais leur vivacité, leurs grimaces, leurs yeux qui regardent vite et ne se posent pas, leur amour des farces, leur mimique de l’intelligence, est-ce que ce ne sont pas plutôt des singes? Des singes ou des nègres, les cochers déguenillés, à moitié couchés sur leur siège, qui vous harcèlent de leurs psitt! et de leurs hé! hé! qui, en dépit de tous les refus, vous suivent au pas en vous faisant des signes engageants pendant des quarts d’heure, qui sont collants et exaspérants comme des mouches. Paisiblement, vous passez sur une place. Tout à coup, de loin, vous entendez venir un bruit de fantasia arabe. Un cocher, là-bas, vous a aperçu et il a lancé son cheval au galop, il fond sur vous. Il s’arrête net à votre côté: «Vulite, vulite, vulite, signo?...» Vous allez avoir un bon moment à vous énerver... La pensée du Napolitain, c’est qu’on lui cédera afin de se débarrasser de lui. Il fait du chantage. Ainsi le mendiant, le marchand d’allumettes, le marchand de chansons, le marchand de cartes postales, etc. Il est d’un entêtement à ne pas croire. Un de mes amis m’a raconté qu’une fois, comme il était à sa fenêtre,--il habitait dans le quartier des étrangers,--un trio de musiciens mendiants, chanteur, mandoline et guitare, s’installa sur le trottoir et commença à jouer. Pour les éprouver et voir combien de temps la chose allait durer, mon ami leur dit de s’en aller, qu’ils n’auraient rien. Bien entendu, ils restèrent. Ils restèrent une heure et demie!... Mais dans l’insistance napolitaine, il y a aussi, outre l’idée de vous lasser et de vous contraindre par fatigue à céder, l’arrière-pensée que le premier refus de votre part n’est pas sincère, que c’était pour jouer, et que vous vouliez leur faire une farce... Mais je me demandais si c’étaient des singes ou des nègres.
[8] La merveille que, jouant constamment avec le feu, et se montrant imprudent et négligent à l’extrême, le Napolitain n’allume jamais d’incendie! Les incendies sont très rares à Naples. Il faut vraiment que les maisons soient réfractaires à la flamme.
Voleurs! voleurs comme en Orient ou comme au marché de Pont-l’Évêque. A Naples, on compte deux ou trois magasins qui vendent à prix fixe; partout ailleurs, il faut marchander. Il ne s’agit pas pour un commerçant d’obtenir d’un article donné un bénéfice déterminé, mais de tirer du chaland qui se présente le plus d’argent possible, la valeur de la denrée n’étant point considérée. Comme au marché de Pont-l’Évêque. Et tous les tarifs à Naples sont fictifs. Le prix des places de théâtre que vous lisez sur les affiches sont mensongers: allez au bureau, on vous laissera les places à plus bas prix. Le tarif des fiacres, c’est un mot; avant de monter en voiture, vous «faites le pacte» avec le cocher: le tarif est de quatre-vingt centimes la course, les Napolitains ne paient jamais que cinquante et souvent quarante.
Quant à l’étranger, il est considéré universellement comme un personnage d’une richesse fabuleuse; il est envoyé par la Providence pour faire vivre à lui tout seul tous les Napolitains; il doit payer le double, le triple, le quadruple de ce que n’importe qui paierait. Et il est inadmissible pour le peuple qu’un Napolitain soit l’ami d’un étranger. Un jour, au restaurant, comme un de mes amis de Naples, avec lequel je déjeunais, m’avait dissuadé de prendre des huîtres, le marchand lui dit sur un ton de reproche indéfinissable: «Il voulait en prendre! et c’est vous qui l’avez empêché!» Que mon ami eût défendu mon intérêt et non pas le sien, cela lui paraissait monstrueux, inconcevable. Il ne pouvait pas imaginer qu’un Napolitain eût été avec un étranger contre un autre Napolitain. «Mais si nous ne gagnons pas avec les étrangers, avec qui gagnerons-nous?»
Des nègres? On est environné ici par le fétichisme le plus naïf. A chaque instant, vous rencontrez des reposoirs improvisés sur des chaises dans la rue par des petits enfants. Des hommes en promènent, disposés sur une planche au-dessus de leur tête, ou dans des petites voitures pavoisées, comme je l’ai vu un matin au Pausilippe. Partout des veilleuses brûlent devant des images. Chacun porte sur soi une main ou une corne en corail contre le mauvais œil. Sur les murs, des mendiants dessinent au charbon des Vierges des Sept-Douleurs et des Ecce Homo.
On a souvent décrit le miracle de saint Janvier. Mais le plus étonnant dans ce miracle, c’est la façon dont on l’annonce, comme une chose certaine, immanquable--au moment du miracle: feux, dit le programme de la fête,--et la régularité avec laquelle il se produit: deux fois par an, à jour et à heure fixe[9]. Les journaux en rendent compte le lendemain, ainsi que d’un événement tout à fait naturel, prévu et ordinaire, comme de la revue du Statuto ou de la réouverture du San Carlo. Les Étrusques, dont les Napolitains descendent, étaient le peuple le plus crédule de la terre...
[9] On sait en quoi consiste le miracle de saint Janvier. Le premier samedi de mai et le 19 septembre de chaque année, à dix heures du matin, le sang coagulé de saint Janvier, contenu dans une ampoule, se liquéfie. Une foule énorme et surexcitée assiste à ce miracle, qui se produit dans la cathédrale, en présence de l’archevêque de Naples et de tout le haut clergé.