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Part 11

On trouve à Naples, dans le quartier de San Domenico, une rue entièrement occupée par des marchands d’objets de piété. Il y a là des enfants Jésus en plâtre à la chevelure blonde, des gros bouquets de fleurs en papier, des petits personnages pour les crèches de Noël, des flambeaux et luminaires de cuivre. C’est un endroit intéressant: très souvent on voit installé au milieu de la ruelle un sculpteur en train de donner le dernier coup de pinceau à un saint grandeur nature. Le saint, debout sur un socle en bois, la face débonnaire et le bras étendu, dessine toute la journée le même geste pacifique sur la tête des passants.

En vous promenant dans les rues, vous rencontrez souvent des enfants et même de grandes personnes habillées d’un vêtement d’un vert particulier. Ce vert est une couleur votive. La madone les a sauvées autrefois d’un danger, et elles se sont vouées à ce vert qui d’abord surprend par son ton inusité.

A midi, le canon tonne. C’est à Saint-Elme qu’on annonce le milieu de la journée. Vous verrez alors tout le petit monde qui vous entoure faire le signe de la croix en baisant son pouce.

Ce geste pieux n’est qu’un des mille gestes napolitains. Si vous voulez étudier les gestes de ce pays, gestes gracieux et très expressifs, allez dans un café, surtout au Fortunio, dont les habitués sont tout à fait du cru, et regardez les bavards. Vous admirerez alors ce que l’on peut faire dire à une main, à des doigts, sans compter le visage, d’une richesse de grimaces infinie.

Les gestes obscènes aussi ne sont pas des plus rares. Vous avez vu tout à l’heure celui du cocher regardant passer le mauvais moine. Il y en a d’autres, traditionnels et qui remontent à l’antiquité. Le peuple a conservé la superstition du mauvais œil, de la jettatura, elle existait chez les anciens, et l’on s’en préservait de la manière même dont on s’en garde aujourd’hui: en touchant ses parties basses. La représentation du sexe a toujours eu pour objet d’écarter le mauvais destin, et tous les phallus qu’on a trouvés à Pompeï, dont beaucoup énormes, sur la façade des maisons, n’avaient pas du tout pour but, comme l’ont dit les idéalistes et les amateurs de symboles, de glorifier la semence, la reproduction et la continuité de la vie. Ils étaient destinés, tout simplement, à écarter des maisons, sur lesquelles ils s’érigeaient, le mauvais sort, les événements funestes, la destinée contraire. Aujourd’hui, entrez inopinément à la Pêcherie: bien rare si vous ne voyez pas tous les pêcheurs, à l’aspect d’un visiteur étranger, porter en même temps la main à leur sexe, et même le mettre en l’air: ils se préservent contre le mauvais œil dont rien ne dit que vous ne soyez affligé.

Un de mes amis de là-bas m’a conté, à propos de la Pêcherie, un fait curieux. Il partait en voyage et avait pris, pour se rendre à la gare, une carozzella. Le cheval s’emballe, parcourt la Marine à une allure effrénée et finit par s’abattre exactement devant le Christ de la Pêcherie. Le cocher et mon ami étaient sains et saufs. Voilà tous les pêcheurs criant au miracle. Ils s’agenouillent et rendent grâce au ciel. Mon ami voulait prendre son train. A genoux, d’abord, à genoux!... Il arriva au chemin de fer bien après l’heure.

Cette piété napolitaine, très enfantine et, justement, parce qu’elle est enfantine, d’un sentiment frais, a du charme. Elle comporte beaucoup de superstition, mais elle est aussi très chrétienne: le Napolitain est bon et charitable. Un jour de fête, j’ai vu à Barbaia un banquet de pauvres. C’était délicieux. Sur la nappe blanche, chaque pauvre avait son beau morceau de pain blanc, qu’il contemplait. On le servait. Il était à l’ombre, le ciel était bleu: c’était comme au paradis. Les bonnes gens du voisinage entouraient les convives, faisant mainte et mainte réflexion gracieuse.

De là vient peut-être que le socialisme a encore peu réussi à Naples. Le fond de haine qu’on y peut découvrir s’accorde mal avec le climat doux du pays et la bonté de cœur naturelle à ses habitants. Certes la misère est aussi grande là qu’où que ce soit: elle est sans doute plus facile à supporter, à oublier, que dans des régions sombres. En hiver, au printemps, le soir vers quatre ou cinq heures, la noblesse, qui est allée défiler en landau sur la via Caracciolo, vient se montrer à Toledo: on monte la rue, au pas, pour se faire admirer, droit et digne sur les coussins de la voiture; de chaque côté de la chaussée, un rang de badauds bénévoles regarde, très satisfait, et jamais on n’entend un cri, une parole de violence ou de jalousie. Lutte de classes, voilà un mot bien dépourvu de sens à Naples.

Ce sentiment religieux donne naissance à de belles fêtes. J’ai parlé ailleurs du retour de Montevergine qui provoque un si extraordinaire défilé de voitures sur la Riviera di Chiaia. La fête de saint Janvier, avec le miracle bi-annuel, est connue. Il y a des fêtes de quartiers, dont la plus belle est celle du Carmine, mais je l’ai décrite dans un roman. Il y a la Fête-Dieu ou des Quatre-Autels qui se célèbre principalement à Torre del Greco. Il y a enfin la bénédiction de la mer par le cardinal-archevêque. Et toutes les petites fêtes de tous les saints, dans toutes les rues, avec musique, pétards, et le gros ballon de papier portant une queue d’éponges imbibées de pétrole enflammé et qui, généralement, s’accroche à une maison et y flambe comme une torche...

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C’est charmant de sortir le matin, quand le soleil n’est pas encore chaud, et d’errer à l’aventure dans les ruelles. Tous les travailleurs sont à l’ouvrage: les savetiers, les blanchisseuses, les menuisiers, les tourneurs. La rue est un vaste atelier, chacun s’agite et fait son œuvre: celui-ci rabote sur son établi; celui-là, un rétameur, se meut au milieu de sa ferraille et tapage. La rue est un vaste magasin: voici, alignées sur le trottoir, des rangées de chaises toutes neuves; voici de grands lits de fer, des commodes et des armoires. Un peu plus loin, c’est une ruelle qui ressemble à un abattoir: d’énormes quartiers de viande, de rouges moitiés de bœuf pendent à des crocs de fer, et des terrines de sang traînent sur des étals au milieu de foies, de tripes et de cervelles. Même un boucher a attaché un agneau vivant à un pieu et s’apprête à l’égorger.

Mais voilà un rassemblement, une musique de flûte et de violon s’élève; cinq musiciens aveugles, assis sur des chaises, donnent au peuple un concert. Ils ont des yeux blancs ou les paupières fermées et font des gestes raides. Ils se sont installés par hasard devant une porte où se trouve assise une vieille que je reconnais; c’est une entremetteuse de Toledo; ce matin, elle n’est pas coiffée, ses cheveux d’un gris sale lui tombent dans le visage; elle a une tête sinistre d’oiseau de proie.

Cependant, une autre musique s’approche, et c’est un tintamarre de tambours accompagné de l’aigre voix du fifre: quatre garçons, vêtus de costumes bariolés, précèdent un mondor qui porte le chapeau à plume et la veste rouge du charlatan; d’une main il tient une longue canne, de l’autre une fiasque de vin. Il s’arrête, il parle, et il fait goûter à chacun du vin de sa fiasque, le goulot passant de bouche en bouche. Il annonce le vin nouveau.

Parmi les gens qui l’entourent, j’en vois un qui, sur sa tête, porte tout un reposoir: une statue de la Madone, des bouquets de fleurs et des lampes; à côté de celui-ci, un nain à figure de vieillard fait des grimaces aux enfants qui le regardent.

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Mais la rue à Naples est constamment curieuse. De quelque côté qu’on pose les yeux, on rencontre des objets ou des êtres qui vous mènent très loin et par le temps, car ici on se retrouve toujours, non pas aujourd’hui, mais dans le passé, et par l’espace, car nous sommes en plein Midi, c’est-à-dire avec des gens totalement différents, tout à fait lointains des gens du Nord, parmi une race qui commence à Marseille et ne finit qu’à Ceylan, avec cette espèce de gens dont les mœurs sont celles des êtres habitués à vivre au soleil. Après déjeuner, de grosses femmes dorment assises devant leurs portes, tandis que les mouches les dévorent, et des hommes en caleçon fument leur pipe sur les balcons. La nuit, quelquefois, rentrant chez vous, vous entendez à vos pieds un ronflement sonore: il y a un matelas sur le trottoir.

J’ai parlé des enfants nus; ceux qui ne sont pas nus, mais qui le semblent parce que leur peau, en dépit du vêtement, apparaît de tous côtés, sont innombrables... Et si les Napolitains sont intéressants en général, ils le sont plus encore en particulier. La rue fourmille de types. La population qui rôde autour des cafés, par exemple, est charmante; tous les camelots qui veulent vous vendre quelque chose, si importuns, indiscrets et gênants qu’ils soient, sont originaux: voici un marchand d’écaille et de corail, son petit coffre de bois sous le bras; il le pose sur votre table, il l’ouvre avec lenteur et précaution comme s’il allait découvrir à vos yeux émerveillés les plus fabuleuses richesses, et le voilà qui vous présente, avec une délicatesse infinie, un collier qui vaut bien treize sous au bazar et un peigne magnifique en celluloïd. Puis il épie sur votre visage les signes d’admiration que vous allez donner. Ce camelot fait le muet: quand on lui demande le prix de sa marchandise, il montre ses lèvres pour expliquer qu’il ne peut parler, et c’est les doigts levés qu’il indique le nombre de lire que, selon lui, vaut chaque objet. Mais ceci ne vous convient pas: il va vous montrer autre chose; il soulève lentement, très lentement, le petit plateau mobile de son coffret: Ah! attendez! vous allez voir ce qu’il y a là-dessous!... Il y a d’affreuses petites broches en laves du Vésuve. Hein, c’est joli, cela! Il en prend une entre le pouce et l’index, et, la tournant et la retournant sous vos yeux, vous la fait admirer minutieusement. Il en dépose deux ou trois sur la table: Oh! vous pouvez toucher!... Mais cela ne vous plaît pas! Madone! Par sa mimique, il exprime que ce n’est pas bien de se moquer ainsi d’un aussi pauvre homme que lui, et qu’il est désolé vraiment, car c’est tout ce qu’il a, et oui, certes, ce n’est pas assez beau pour votre seigneurie... Il s’éloigne. Un autre approche. Il vous parle. Il a compris que vous ne vouliez pas acheter du corail. Il sait bien, lui, ce que désire le signor. ’Na bella ragazza... Ah! il en connaît, lui; il connaît une ragazza, une jeune fille jolie comme les anges, il va aussitôt, si vous le voulez, vous conduire chez elle. Mais comme vous l’avez écarté, voilà des gamins qui se faufilent sous votre table, ils font des grimaces, ils vous supplient: ce qu’ils vous demandent, c’est de les laisser sucer le fond de votre verre où restent encore trois gouttes de granita fondue.

La place Saint-Ferdinand, sur laquelle se rencontrent toujours beaucoup d’étrangers, fourmille de ces types. Il faut voir, le soir, Amoroso, un vieux ruffian célèbre, arpenter toute la place en tirant la jambe, son feutre sur les yeux. On ne distingue pas ses yeux. Embusqués dans l’ombre de son chapeau derrière ses lunettes, ils fouillent toute la place. Il a aperçu un client possible. Il s’élance et il commence à le circonscrire, trottinant à côté de lui, boitillant, et frappant à petits coups le pavé de son bâton. Il porte le bras droit dans une brassière noire. Il connaît les longues attentes immobiles. Il guette. Il tire sur son cigare qu’il regarde de temps en temps; il met les doigts dans son nez. Il est un peu voûté. Parfois il tourne la tête: on voit briller ses lunettes. Il y a cinquante ans qu’il fait la place Saint-Ferdinand, il a connu le temps des Bourbons, il a vu construire la galerie, il se rappelle l’époque où le Gambrinus s’appelait le «Café d’Italie».

Il y a de très jolis types de mendiants: un petit bossu, portant devant lui une tablette couverte de boîtes d’allumettes et de sucreries, qui ressemble à un kobold, avec son nez crochu et sa barbiche grise... Il y a enfin le «cavalière», petit vieillard aux beaux yeux de chien, à la figure lamentable, qui veut toujours vous vendre des allumettes, inglese, signore, inglese, et dont la légende dit que c’est un gentilhomme ruiné! Il sert de jouet à tous les gamins de la place, et l’on entend parfois des cris épouvantables, c’est le cavalière, qui, exaspéré, lève son bâton en maudissant encore quelque garnement. Pauvre cavalière, pauvre vieux chevalier! Je l’ai vu, un jour, au café, tandis qu’un consommateur lisait son journal, s’approcher tout doucement. Il prend la tasse sur la table, y verse le fond de la petite cafetière, tire de sa poche un morceau de sucre, se sucre, tout cela avec quelles précautions pour ne faire aucun bruit!... L’autre était immobile derrière son journal. Le cavalière boit le café. Mais l’autre, qui ne disait rien et voyait tout, sort brusquement de son journal. Bah! le cavalière n’a pas fui. Il en a vu bien d’autres. Que peut-il lui arriver? Rien, il sait d’ailleurs que son air lamentable désarmera tout le monde. Il baisse simplement la tête. Puis, de ses bottes éculées, il s’en va, d’un pas traînant.

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Et il y a les hasards de la rencontre. Ce sont eux qui veulent que je passe dans Toledo, tandis qu’y passe aussi cet homme, lequel, allant livrer un palmier de trois mètres de haut, le porte sur sa tête, ce qui fait que la dernière branche monte à la hauteur d’un second étage et qu’on dirait là un arbre marchant. Ce sont eux aussi qui me permettent de voir une voiture de prison, une simple charrette avec une bâche, sur le siège de laquelle se trouve un carabinier, et dans le fond un homme enchaîné. Une femme aux cheveux épars suit la voiture en courant et cause avec le prisonnier.

Ce sont eux qui, un soir, m’ont permis d’être racolé par une fille, toute parée, qui portait son petit enfant dans ses bras. Et cela n’était point triste comme ce l’eût été chez nous, cela n’était pas à pleurer. C’était naturel et sans désespoir, parce qu’on était à Naples, à Naples par une soirée belle et chaude.

Ce sont eux enfin, ces hasards, qui m’ont fait rencontrer dans les rues de ce port des petits pelotons de marins japonais, qui marchaient sagement, deux par deux, une gourde d’eau en bandoulière, parce qu’il leur était défendu d’entrer dans les buvettes, et, une autre fois, les Américains, tandis que leur escadre était dans la baie, lesquels au contraire, toujours ivres, faisaient tumulte dans la ville, passaient en carozzelle au grand galop, s’attablaient, achetaient au hasard tout ce que les camelots leur présentaient, criaient, se battaient, et se faisaient presque chaque jour reconduire à leur bord par la police.

LE CARACTÈRE NAPOLITAIN

Je revenais de Poggioreale. Le tramway, bondé de voyageurs, filait sur les rails en bordure de la route. Tout à coup, je vis le geste d’une femme assise en avant; avec effroi elle levait les mains pour se cacher les yeux; la voiture bloqua ses freins et s’arrêta brusquement. Alors, il s’éleva un grand bruit de voix, et le wattman, étant descendu, s’accroupit près du tramway. Il se redressa: il tenait dans ses bras un pauvre petit garçon, dont un pied pendait affreusement, avec la chaussure. Coupé net à la hauteur de la cheville, le pied tenait à la jambe par une lanière du pantalon déchiré; il se balançait. L’enfant avait eu si peur, ou il souffrait tant, qu’il ne criait pas: sa bouche grande ouverte était muette, mais le visage était contracté, épouvanté, effrayant.

Les voyageurs descendirent sur la route. Ils parlaient tous en même temps. Ils tournaient sur eux-mêmes et ils levaient les bras vers le ciel. Je n’ai jamais vu un si beau tableau. Tous leurs gestes étaient purs et naturellement lyriques; ce jour-là, je compris que les peintres de la Renaissance italienne n’avaient pas eu besoin de composer leurs tableaux: il leur suffisait de regarder autour d’eux. Ce peuple-là a le génie de la belle expression dans le mouvement.

On menaçait le wattman, on voulait lui faire un mauvais parti, on était exaspéré. Cependant, un fiacre était arrivé avec un agent. On y avait placé le misérable petit blessé; l’agent le conduisait à l’hôpital. Je songeais que cet enfant qui, cinq minutes auparavant, jouait, libre, heureux et sans soucis, était maintenant estropié pour la vie. L’existence était à jamais gâtée pour lui. Une seconde avait suffi.

Et je comparais l’attitude de mes compagnons exaltés, émus, débordants de pitié, à celle de gens d’un autre pays. J’avais vu, à Londres, un ouvrier, qui travaillait sur un toit de verre, dans une gare, tomber. Une chute de douze ou quinze mètres. On avait entendu un fracas de verre brisé, puis quelque chose de lourd s’était abattu sur le sol. Le corps demeurait immobile, par terre. Un ou deux passants s’étaient arrêtés. Pas un mot. Et les autres, ayant à peine tourné la tête, avaient continué leur chemin, du même pas égal.

Le tramway était reparti. Les voyageurs ne s’asseyaient pas. Ils criaient. Ils tendaient le poing vers le wattman. Alors le contrôleur passa de banquette en banquette, et il se mit à parler. Il démontrait qu’il n’y avait pas eu de la faute du wattman: une voiture avait empêché celui-ci de voir le petit garçon; dès qu’il l’avait vu, il avait bloqué ses freins. Il parlait comme un orateur, avec exorde, développement, conclusion. Il avait le geste et la période; il convainquait. Et grâce à lui le tramway s’apaisa.

Cependant une petite jeune fille, bouleversée par ce qu’elle avait vu, s’était mise à pleurer. Un jeune homme, assis à côté d’elle et qui ne la connaissait pas, en profitait pour faire connaissance. Il la consolait, il lui disait des choses douces, et l’on voyait qu’il lui dirait bientôt des choses tendres.

Le tramway arrivait à Naples. On était calmé. Chacun descendit, s’en fut à ses affaires. Le jeune homme partit du même côté que la jeune fille.

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J’avais saisi là sur le vif plusieurs traits du caractère napolitain: la faculté de s’exalter tout d’un coup, de prendre feu, et aussi de se calmer rapidement; nature violente, mais feu de paille. Le goût de la parole et des discours. Enfin, le penchant à l’amour, la galanterie qui n’abandonne jamais un cœur napolitain.

Heureux pour le wattman que l’accident se fût produit hors de Naples. Dans la ville, il ne s’en fût pas tiré à si bon compte. Il arrive souvent que les tramways écrasent des enfants: ces derniers sont en si grand nombre et si peu surveillés. Mais quand le fait se produit dans une voie fréquentée, au Rettifilo, par exemple, cela se termine souvent par une émeute. La première année de mon séjour, un tramway avait écrasé un enfant; la foule brûla le tramway, puis elle occupa la voie; on avait envoyé des agents, on fut obligé de les soutenir par des carabiniers et de l’infanterie. Toute la journée on se battit. On se disputait le corps: tantôt il était entre les mains de la troupe, tantôt dans celles de la foule. Mais le lendemain, tout était rentré dans l’ordre et il n’y paraissait plus.

Le Napolitain se monte promptement. Il parvient tout de suite à la dernière violence. Puis, fatigué par cet effort, il se calme, et son indolence naturelle reprend le dessus. Il a des colères d’enfant.

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Par un bel après-midi d’été, j’étais descendu sur la Marina Grande, à Capri, je voulais me faire conduire aux grottes. Deux ou trois mariniers causaient paresseusement. Je m’adressai à eux. Ils s’étiraient et ne répondaient pas. Enfin l’un d’eux se décida: «Moi, signore, j’y vais. Trois lire.» C’était au-dessus du tarif, je le fis remarquer, et j’obtins la promenade pour deux lire. Il tira mollement sur la corde de sa barque, l’amena à quai; j’y descendis, il y descendit à son tour, puis il saisit ses avirons d’un air las et dégoûté. Il regardait la terre, les deux autres qui étaient restés là-bas et qui continuaient à ne rien faire. «Tre lire, signore?»--«Non, due.» Il se mit à ramer avec nonchalance, et nous fîmes une centaine de mètres. A ce moment, il observa que je souriais. Je souriais de sa petite comédie, qui m’avait amusé. Mais il crut que je me moquais de lui, parce qu’il avait cédé, parce que je l’avais fait marcher malgré lui. Il fut touché dans son amour-propre. Il lâcha les rames et se croisa les bras: «Trois lire pour aller aux grottes, signore; je ne vais pas aux grottes à moins de trois lire.» Furieux de ce manque de foi, je me fâchai, je ne voulais pas céder à sa camorra. «Trois lire ou je retourne.»--«Retourne.» Il reprit ses avirons, nous revînmes à terre.

Et c’était bien napolitain. Le Napolitain ne peut supporter qu’on se moque de lui. Ce marinier-là avait cru que je riais à ses dépens. Alors ne pas aller aux grottes, à quoi sa paresse, le beau temps, le plaisir de ne rien faire sous le beau ciel bleu n’avaient pu le déterminer, son amour-propre blessé l’y décida subitement.

L’amour-propre, la vanité, c’est un des grands mobiles napolitains. Il est ostentatoire. Il aime l’emphase, la façade, les discours. Il aime le costume, la parure. Sa femme est couverte de gros bijoux; dans le peuple, les femmes des marchands sont parées comme des châsses. Quant à lui, il est l’Italien le mieux habillé de la péninsule. Il raffine en fait de vêtements, c’est un esclave de la mode. Un été, il était élégant de porter des lunettes noires à grosse monture en corne: c’était affreux, cela enlaidissait tout le visage. Eh bien, pas un jeune homme à prétentions qui n’en portât: d’abord la mode, n’est-ce pas?

Il faut les voir sur la place Saint-Ferdinand, coquets, pimpants comme s’ils sortaient d’une boîte: pantalon blanc, chaussettes et souliers blancs, chapeau de paille de la dernière forme, fin mouchoir dépassant la pochette. Ils sont minces et nerveux. Ils se regardent, s’examinent mutuellement d’un œil de critique, comme des femmes élégantes.

A ce goût de la toilette, on peut découvrir trois causes principales: d’abord le besoin de paraître, de faire de l’effet, d’être considéré, puis le plaisir artiste de s’amener à son point le plus parfait, de se montrer dans son beau, enfin la satisfaction de s’occuper de choses futiles, car l’esprit ici est brillant, mais superficiel.