Part 2
Cependant, nous nous étions laissé entraîner, et la nuit approchait. Il fallait rentrer à l’hôtel. Nous suivîmes quelque temps la route que la voiture avait prise à notre arrivée. Mais maintenant il ne faisait presque plus clair; et nous devions nous hâter, si nous ne voulions pas nous trouver au milieu des ruines en pleine obscurité. Il nous sembla que la route de voiture devait faire des détours, nous nous orientâmes, et nous crûmes pouvoir raccourcir en coupant à travers les décombres. Nous marchions vite, aussi vite que les obstacles que nous rencontrions à chaque pas nous le permettaient. Nous étions convaincus que nous filions droit sur l’hôtel. Cependant, après un bon moment de cette marche fiévreuse, nous débouchâmes dans un quartier de baraques que nous ne connaissions pas. Les portes des habitations étaient grandes ouvertes, dans chaque pièce, devant quelque faible lumière, s’agitaient des ombres. J’interrogeai un homme qui se trouvait sur sa porte. Il me regarda sans bienveillance, puis il me répondit d’un ton bourru que l’hôtel ne se trouvait pas du tout par là, que nous en étions fort loin. Il nous indiqua le sens dans lequel nous devions avancer... Nous nous étions perdus... Les gens des cabanes nous regardaient sans mot dire, d’un air hostile. Nous ne retrouvions pas sur leurs visages l’expression que tout à l’heure nous avions remarquée sur d’autres visages. Est-ce la nuit qui, ramenant d’affreux souvenirs, renouvelait leur malheur, et les rendait plus sombres et plus durs? Ou bien y avait-il à Reggio neuve de mauvais quartiers, des séries de cabanes mal habitées? Nous ne nous sentions pas en un milieu sûr.
Nous nous hâtâmes dans la direction qui nous était donnée, nous voyions avec inquiétude l’ombre épaissir. Nous traversions maintenant un quartier de ruines; si nous allions nous perdre définitivement? Et comment s’y reconnaître maintenant, en pleine nuit, dans cette ville qui n’était plus rien qu’un amas de ruines? Au milieu de ces murs effondrés, sur cette terre pétrie de cadavres, ah! quelle nuit nous allions passer! Heureux encore si quelque misérable, profitant de l’aubaine, ne nous attaque pas, nous, désarmés et harassés par le voyage et le manque de sommeil! Un pays en plein désordre, bouleversé, sans police, une population exaspérée par le malheur et le dénuement... Plus nous allions et moins nos réflexions nous rassuraient.
Nous eûmes enfin la chance de rencontrer un homme d’assez bonne mine qui précisément rentrait à l’hôtel. Nous le suivîmes. Mais à cet instant, nous comprîmes combien tout le monde, ici, vivait troublé, dans la crainte et dans l’incertitude, chacun pour soi, ne comptant sur personne. Maintenant, notre compagnon se reprochait son imprudence, il nous regardait de côté: il ne nous connaissait pas en somme, qui étions-nous, qu’est-ce que c’était que ces étrangers? Et nous étions deux. Si nous allions lui faire un mauvais parti au milieu de ce désert de ruines? Il ne parut à l’aise que lorsque, en haut du chemin, la basse silhouette de l’auberge apparut.
* * * * *
... Enfin nous voici à table, devant une nappe blanche. Nous rentrons dans une existence civilisée... Il y a cependant quelque chose de singulier dans cette salle à manger. Elle est éclairée à l’électricité, c’est vrai, mais comme elle sent le provisoire! C’est une sorte de grand hangar en bois, une vaste pièce, mais fragile et sans confort, et qui fait songer vaguement à ces salles de bal des restaurateurs de banlieue parisienne. C’est très rustique, et là encore on sent le campement, la demi-installation, l’attente... Et que ce public est intéressant aussi! Pas une seule femme, rien que des hommes; point de voyageurs et peu de fonctionnaires; mais des gens qu’on sent ici, dans ce pays, comme à leur bureau, à leurs affaires. A la ville, les affaires vous forcent à déjeuner hors de chez vous; elles les obligent, eux, à s’installer au dehors, très loin. La famille est ailleurs, à Rome, à Naples, à Palerme. Ils n’ont pas ici leur vraie vie. Ils sont ici pour gagner de l’argent. Ils mènent provisoirement une existence qui tient à la fois de celle du colon, de celle de l’ingénieur et de celle du marchand. Ils se retrouvent à table, tables de quatre, de cinq. Ils se parlent, parce qu’il faut bien parler, mais avec l’ennui évident de ressasser tous les jours les mêmes choses aux mêmes interlocuteurs. C’est l’exil pour le gain, c’est la corvée. On a éprouvé de la fièvre au début, quand il s’agissait de trouver ce qu’il y avait à faire. Maintenant c’est l’exécution fastidieuse. Ils se sentent loin, plus loin de chez eux, et plus anormalement que s’ils étaient en Amérique. Ils ont émigré parce que la Calabre, la Sicile, Reggio, Messine, c’est maintenant un pays neuf, c’est une contrée où l’on peut émigrer, mais ils ont émigré dans un endroit ennuyeux, morne, sans distractions. Et nous, nous avons maintenant la sensation d’être au diable. Tout ce que nous avons vu était si étrange, et le milieu où nous voilà à présent, les choses qui nous entourent sont tellement singulières, nous ne sommes plus en Europe, nous sommes quelque part aux colonies, dans une contrée à défricher, dans un pays à faire!...
Après le dîner, chacun rentra dans sa caisse. Entre mes quatre cloisons de bois, je me couchai dans mon petit lit. Je craignais d’avoir trop chaud. Heureusement en cette contrée, comme à Naples, les nuits sont fraîches. Je laissai ouverte la fenêtre, étroite comme une lucarne, qui aérait ma chambre, et je ne fus point incommodé. Cependant, malgré ma lassitude, je ne m’endormis pas tout de suite. J’avais la tête échauffée par ce que j’avais éprouvé et j’y songeais malgré moi...
Je n’imaginais pas ce désastre. Toute une cité anéantie, rasée! Revivrait-elle jamais? Tout est mort ou s’est enfui. Ce qui reste, vivant maintenant dans les baraques, c’est le peuple. Le peuple peut bien constituer un village, mais une ville? Pour une ville, il faut une réunion de familles dont chacune ait son histoire, ses souvenirs, ses traditions. Or, de pareilles familles, le peu qui en survivait ici est dispersé maintenant aux quatre coins du monde. Et quand on dit: ce qui en survivait,--rien n’en survit, puisque l’état civil même a disparu. Les parentés sont abolies, le réseau intime de la ville est déchiré.
Ceux qui sont partis ne reviendront pas. On revient dans sa ville natale pour y retrouver des amis de sa jeunesse, pour voir sortir de terre, à chaque pas, ses souvenirs d’enfance. Ici plus de souvenirs, plus d’amis. Reggio sera une cité neuve où l’on ne rejoindra rien du passé, où tout vous sera lointain, où vous serez un étranger. Il faut se faire ailleurs une patrie. Et si, plus tard, l’on voit ici une cité du nom de Reggio, elle pourrait aussi bien porter un autre nom, puisque la chaîne des siècles est rompue, que le présent n’y sera pas rattaché au passé et qu’un cœur, une pensée et des mœurs nouvelles s’y seront, avec des habitants nouveaux, installés.
Tandis que je songeais, des gens qui rentraient se coucher passaient dans le couloir, et le bruit de leurs pas retentissait dans toute cette maison de bois. J’entendais mon voisin tourner dans sa cellule en se déshabillant. Mais les bruits du dehors devinrent plus rares, ma pensée s’engourdit, je ne perçus plus rien, je m’endormis.
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Le matin était délicieux. Nous nous étions levés de bonne heure pour prendre le bateau de Messine. Une voiture attendait à la porte. Le patron de l’hôtel, qui avait affaire à l’embarcadère, monta sur le siège, près du cocher, on chargea nos sacs et nous partîmes. Dans l’allégresse des premières heures du jour, par le beau soleil et sous l’azur du ciel, tout avait changé d’accent. Et il n’y avait plus de place, en notre cœur reposé par une nuit paisible, que pour la confiance et l’espoir. Les gens, qui passaient à âne à travers les sentes poussiéreuses de la cité démolie, nous semblaient partager nos sentiments. Nous nous étonnions et nous nous rassurions en voyant, à la porte de quelque logis étayé par des poutres, des ménagères marchander, comme partout, courges et poivrons devant un petit charreton chargé de légumes aux somptueuses couleurs. C’était dimanche, tout s’agitait matinalement, tout semblait renaître. Nous oubliions l’horreur des maisons en ruines qui nous entouraient.
Je demandai au patron de l’albergo, qui, sur le siège, à demi tourné vers nous, nous faisait la conversation, s’il ne comptait pas bientôt reconstruire son hôtel, non plus en planches, en pierres. Mais sa réponse calma tout de suite l’optimisme auquel le mouvement que je voyais dans ce beau jour d’été m’avait vite porté. Il hocha la tête, il haussa les épaules, et avec un accent lassé, découragé, il dit: «Il faut attendre, il faut attendre. Il faut voir ce que tout cela deviendra...» Il me montrait maintenant une ruine devant laquelle nous passions. «Tenez, là, ça, c’était mon hôtel... Il y a eu trois voyageurs tués et j’ai perdu deux personnes de ma famille. Moi je me suis sauvé en me mettant sous l’encadrement d’une porte.» Et il m’expliqua comment on doit s’y prendre dans un tremblement de terre. Généralement il se produit plusieurs secousses, si l’on est averti par la première, il faut aussitôt se placer sous une porte. Les portes, en effet, sont pratiquées dans les murs; or, quand la maison est solide, les murs restent debout, ce qui tombe c’est le parquet, les plafonds; les chambres situées au-dessus de la vôtre sont donc précipitées, elles passent devant vous et vont s’écraser sur le sol; avez-vous eu la chance de n’être pas atteint par les matériaux, ni enfermé par l’éboulement, vous êtes sauvé...
J’écoutais mon compagnon et j’éprouvais une sensation singulière. Ainsi, dans ce pays, on était accoutumé aux catastrophes au point qu’on s’y attendait toujours, qu’on avait des recettes pour y échapper et que d’avance on savait ce qu’on ferait quand le jour sans cesse redouté se lèverait. Il me désignait à présent des ruines dont il me disait: «Celles-là ne sont pas de cette fois-ci, elles datent d’une autre, il y a trente ans.» Et j’admirais, j’admirais cette race aventureuse et fataliste, qui sait que le destin la guette ici et qui demeure, qui espère toujours échapper, compte sur la chance, joue sa vie, et reste là, et reconstruit là, parce qu’elle est indolente et insouciante, et qu’elle aime la beauté. Vivre peu, mais vivre sur cette terre qui est la plus belle du monde! Je songeais aux habitants des villages vésuviens qui, après chaque éruption, reviennent et reconstruisent leurs villages. Et j’admirais et j’aimais ces Italiens, artistes et enfants, de l’Italie méridionale.
J’avais une autre impression, laquelle m’étreignait maintenant le cœur. Les propos de l’hôtelier m’avaient rendu le désastre vivant. J’entendais le tonnerre formidable de la ville croulant. J’éprouvais l’affolement de ceux qui s’étaient réveillés subitement dans la nuit, et puis qui, parvenus miraculeusement à se sauver, et ayant songé naturellement à quelque catastrophe particulière, à leur maison, ou à deux, à trois maisons frappées, se trouvaient dehors, et dans le petit jour, voyaient avec une surprise, avec un effroi inouï, que la ville, toute la ville était anéantie!... A moitié nus, hagards, en larmes, je me les représentais, errant dans les décombres au milieu de cette vision incroyable, et je me demandais comment leur raison avait pu résister à un pareil ébranlement.
Comme pour me distraire des images épouvantables que je regardais en moi, notre compagnon me signala, à ce moment, des cabanes d’un aspect moins frais et moins régulier que celles de la nouvelle Reggio. C’était les premières baraques élevées après la catastrophe, avec du bois et des matériaux de fortune, par la troupe. Près de là se trouvait l’embarcadère de Messine, on délivrait les billets pour le bateau à un guichet très élevé, et l’on devait monter sur une grosse pierre pour parler à l’employé. Autour de la grosse pierre, une foule se pressait et chacun, l’un après l’autre, grimpait en se poussant. Pendant que j’attendais mon tour au milieu de tout ce monde qui parlait sicilien, tout à coup je fus stupéfait d’entendre un caporal d’infanterie s’écrier en français, avec l’accent parisien, en s’adressant à un homme qui passait: «Comment ça va, ma vieille? ça boulotte?» Ce petit Parisien, sous cet uniforme italien, et si loin, et dans ce pays! Qu’est-ce que cela signifiait?...
Maintenant nous attendions sur un corps mort auquel étaient amarrés deux vapeurs: le transport de Messine et un autre navire qui venait de Naples, et qui était chargé principalement d’une cargaison de portes en bois blanc, tout montées sur leur châssis, et destinées aux baraques en construction.
Nous attendions qu’on pût passer sur le bateau, que l’équipage était en train de laver... Il faisait un soleil éclatant, mais qui ne brûlait pas, à cause de l’air léger errant dans le détroit. C’était un glorieux dimanche, un matin d’or et d’azur... Enfin à bord, nous nous étions installés à l’ombre. Le bateau avait démarré. Et maintenant accoudés au bordage, nous regardions ce détroit de Messine, si merveilleux, nous avait-on dit, qu’il efface tous les souvenirs... Ah! nous jouions de malheur! Le paysage, ce matin-là, se défendait. La brume des jours d’été cachait les montagnes de Sicile. Elle diminuait la grandeur du paysage, rapetissant le canal et supprimant dans le lointain et la mer d’Ionie et la mer Tyrrhénienne... Je me retournai du côté du pont et j’aperçus, non loin de moi, le caporal qui m’avait intrigué tout à l’heure. Je le joignis, remarquant qu’il me voyait approcher avec satisfaction. Il était évidemment flatté de la curiosité qu’il avait éveillée. A mes questions, il répondit avec complaisance qu’il était né dans la Suisse italienne, mais il avait été élevé à Genève, et puis il était venu travailler à Paris. Quand il avait été appelé pour son service militaire, il ne savait pas un mot d’italien, il avait appris la langue au régiment. Nous parlions maintenant du désastre, mais je voyais qu’il ne pouvait rien dire d’intéressant. Il avait été là avec sa compagnie depuis le commencement, mais il n’avait point senti, il était trop occupé à faire le Parisien, le crâneur, celui que rien n’épate... Il n’était bon qu’à répéter ce qu’on disait autour de lui, et j’eus du moins par ses propos l’idée des légendes qui couraient. Il me répéta, par exemple, que si Messine était toujours dans le même état, c’était bien la faute au gouvernement: une compagnie française, en effet, s’était engagée à tout déblayer, et en très peu de temps, à condition qu’on lui donnât ce qu’elle trouverait dans les décombres; le gouvernement avait refusé... il me débitait cette histoire avec conviction. Un homme à grandes bottes qui l’accompagnait l’interrompit: «Ça a tout de même bien changé... Rappelle-toi, autrefois, par où qu’il fallait passer pour arriver au camp américain... Et puis on pouvait toujours attraper un coup de fusil.» Les bottes du camarade, ce camp américain, tout ce que j’avais déjà vu hier, cette existence de hors la loi, loin du monde civilisé, cette vie de trappeur, cela m’attirait et me passionnait comme un enfant...
Cependant nous étions maintenant au milieu du détroit. Je commençais à voir Messine. A cette distance, on ne s’apercevait pas de la destruction. Comme des façades, des pans de murs sont restés debout (de loin on ne distingue pas les détails), on ne voit que les taches roses et jaunes des maisons adossées à la montagne, on ne se rend pas compte des monceaux de ruines qui s’étalent entre elles: qui pourrait croire, dans la paix, dans la douceur, dans le bercement de ce lac, à ce bouleversement effroyable? Nulle part moins qu’ici on n’imagine la nature farouche et cruelle. Et l’idée de la catastrophe, là, devient un paradoxe absurde, une abominable plaisanterie. Mais le bateau se rapproche de plus en plus de la côte, et l’on commence à noter certaines petites choses inquiétantes. C’est une grande ligne brisée, noire, qui, du haut en bas, sillonne une maison et qui a l’air d’une lézarde; c’est un vaste espace qu’on s’étonne de ne pas trouver meublé par des monuments et, en regardant mieux, on y distingue un amas blanchâtre et grisâtre qui ressemble à des décombres. Et puis l’on approche encore, et tous les doutes, hélas! s’évanouissent. On voit la ville telle qu’elle est, blessée, frappée à mort. Alors je ne puis dire quelle consternation, quelle douleur, et quelle sombre rage contre le destin stupide vous soulèvent! On regarde cet affreux spectacle avec une sorte d’égarement...
On ne peut imaginer le charme de Messine. C’était un lieu élu. La montagne, au pied de laquelle la ville s’élève, est aimable, elle s’annonce par de petits monts en avant-garde, détachés les uns des autres, d’une forme pure, comme on en voit en Lombardie et dans les tableaux des Primitifs. Au pied de cette belle montagne, facile, accueillante et sans âpreté, la cité s’étendait sur la rive de la mer, bien construite, claire, indolente, à l’abri dans le détroit, et comme au bord d’un lac paisible. Le port était charmant: le quai se développait en demi-cercle devant une grande ligne de palais du dix-huitième siècle; leur solennité, unie à la grâce de la ville et du paysage, donnait à l’accueil de ce port un ton qui ne ressemblait à aucun autre. Les navires venaient s’amarrer devant les palais, et les nobles colonnes de marbre souhaitaient la bienvenue aux mâts dressés vers le ciel. Cet aspect de la Palazzata, unique, il sera cependant loisible de le conserver dans la reconstruction de Messine, les façades des palais ayant subsisté; celles qui ne seraient pas assez solides pour demeurer, on pourra les reproduire telles exactement qu’elles étaient... Consolation dans la tristesse qui saisit en face de l’assassinat de cette ville, la même tristesse que devant le cadavre d’une jeune fille parée de toutes les grâces, et pourtant morte, sur laquelle on pouvait fonder tous les espoirs, devant qui une vie délicieuse s’ouvrait, et morte, morte!
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En descendant du bateau, nous louâmes un jeune garçon qui porta nos sacs à la consigne.
Nous n’avions pas eu le temps de manger, à Reggio; nous nous arrêtâmes donc au buffet de la gare pour prendre un café au lait. Au moment de payer, le garçon nous demanda un prix qui ne concordait pas avec celui du tarif affiché; je le lui fis remarquer. Alors, lui, une grimace, un grand soupir: «_Prima il disastro..._ (avant le désastre) _signore_» répondit-il. Le mensonge était évident. J’ajoutai pourtant un pourboire au prix «d’après le désastre», la comédie de l’avisé Sicilien m’avait plu.
A la sortie de la gare, nous avançâmes droit devant nous. La rue, où nous nous étions engagés, était en ruines, les maisons formaient des amas de décombres; un peu plus loin, les façades seulement s’étaient écroulées, et l’on voyait l’intérieur délabré des appartements. L’impression cependant n’était pas la même qu’à Reggio. La rue large, les constructions restées debout très hautes: nous nous sentions dans une grande ville; la surprise, l’horreur étaient encore plus fortes que de l’autre côté du détroit, parce que la catastrophe était encore plus formidable.
Au milieu de cette nécropole, nous tombâmes, au moment où nous nous y attendions le moins, sur une voie animée qui nous parut extraordinaire. C’était la grande rue de la nouvelle Messine. Une chaussée poussiéreuse et creusée d’ornières, bordée par deux lignes de baraques et de petits chalets, où étaient établis des marchands: bouchers, épiciers, fruitiers. Ce n’était plus une série ennuyeuse de cases régulières, toutes pareilles, allée administrative et morne, mais là chacun avait élevé la construction qu’il préférait; il y avait des arbres, et, dans ce gai dimanche, avec la foule qui se pressait, les ânes qui trottaient, les paysans, les femmes, les marchandages, les appels, cela prenait un air de fête et de kermesse. On eût dit d’un petit village d’été, d’une rue fragile et provisoire de station balnéaire.
Au bas de cette voie, dans un grand baraquement de planches mal rabotées, construit à la hâte pendant les premiers jours, était installée la poste. Nous n’y stationnâmes guère, car nous étions pressés de visiter les ruines de la ville. Nous passâmes donc aussitôt sur la Palazzata, le quai bordé de palais que nous avions vu du bateau. Nous marchions à l’ombre, le long des maisons. La plupart de ces beaux édifices s’étaient écroulés dans leur partie supérieure: ce n’était que colonnes tronquées, que balcons brisés. Mais le bas des maisons avait généralement peu souffert, les grandes portes arquées, livrant passage aux rues perpendiculaires à la Palazzata, étaient intactes; cependant ces rues n’existaient plus, elles étaient comblées par des démolitions. Les boutiques du rez-de-chaussée étaient closes de volets, telles encore qu’au moment où la catastrophe les avait surprises, pendant la nuit, dans leur sommeil; aux premiers étages, on voyait des fenêtres qui paraissaient avoir été préservées, mais en prenant du recul sur le quai, on s’apercevait que ces fenêtres, de l’autre côté, donnaient sur le vide, et que, derrière ces belles façades, rien des maisons ne subsistait, que tout s’était effondré... Les larges dalles du quai étaient descellées, les unes enfoncées dans le sol, les autres au contraire projetées. Le long du bassin, la bordure du quai s’était affaissée, l’eau l’avait envahie, et les escaliers de pierre qui descendaient à la mer étaient détruits, les larges blocs de marbre qui formaient les marches, soulevés, brisés, dispersés. Parmi toute cette dévastation, seule, une statue de Neptune, dressée en face du détroit, avait été épargnée, et le dieu au trident, debout, immobile et surhumain, avait considéré avec impassibilité l’accès de fureur subite de la nature.
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Nous voulûmes voir l’intérieur de la ville. Nous nous y aventurâmes par une de ces hautes portes pratiquées dans la Palazzata, et où aboutissaient autrefois les rues qui descendaient au port. La porte était obstruée jusqu’à mi-hauteur: nous grimpâmes sur une montagne de décombres, et nous dépassâmes, dans quelque chose qui avait été une rue, quelque chose qui avait été une maison. C’était une muraille percée de fenêtres, le soleil brillait dans les carreaux intacts. Cela ressemblait à un décor de théâtre. Une mince façade suffisait à indiquer et à évoquer toute une demeure... Quand nous fûmes en haut du monticule, nous redescendîmes de l’autre côté, nous nous trouvâmes alors dans une sorte de sente qu’avait tracée le pied des Messinois à travers les maisons écroulées. Cette sente, très irrégulière, montait ou dévalait, suivant que l’amas de débris, formé par les constructions en s’effondrant, était plus ou moins élevé; elle faisait des détours pour éviter tantôt des trous et tantôt des talus, et c’était comme un chemin de montagne. De l’endroit où nous étions arrivés, nous découvrions une église dont la façade était écornée, écorchée, griffée: la muraille latérale, horriblement crevée, laissait voir l’intérieur, encombré d’un fouillis de plâtras, de statues, de moellons, de croix et de vitraux brisés. Le sol, sur lequel nous nous tenions, était composé d’un mélange sans nom: grilles tordues, fragments de balcons, morceaux de lits, toute une ferraille mêlée à des poutres et à des solives, à des restes de charpentes, à des portes arrachées, à des coffres défoncés, à des chaises sans pieds, à des débris de vases, à des bouts d’étoffes, à des cercles de tonneaux, et confondue dans une poussière grise avec des éclats de maçonnerie, des briques, des tuiles, du plâtre et du ciment. A côté de nous, un grand trou était ouvert au fond duquel avaient roulé un piano et un fauteuil. En face, une haute ruine, une maison dont il n’était demeuré, dans chaque appartement, que la pièce du centre,--le reste était éboulé--au sommet, sur la terrasse, un palmier continuait à croître, et des plantes grimpantes s’enlaçaient capricieusement au grillage d’une volière, au-dessus des chambres béantes comme des cavernes...