Part 5
Et nous voilà partis, Valère et moi, poussant le caillou, flânant sur la route et dans les chemins. Il y avait la petite chapelle toute blanche et ses lauriers en fleurs. Il y avait la promenade de la Migliera à flanc de coteau, où de grands filets sont tendus pour les passages d’oiseaux, d’où l’on découvre, au milieu de l’émeraude de l’eau, les Faraglioni blancs, où nous cueillions des asphodèles. Il y avait le vendeur de pastèques, qui n’avait qu’une jambe, que l’on asseyait sur le bord de la route sur un escabeau, et qui là, tout le jour, discutait avec les ménagères, loquace et violent, en attendant que le soir on le rapportât chez lui. Il y avait tous les braves gens qui nous disaient gentiment _bona sera_ en passant. Il y avait enfin cette terrasse où, devant un flacon de lacryma-cristi, on était si bien pour voir le soleil se noyer dans la mer, et la lune apparaître.
Après dîner, j’allais m’asseoir dans la boutique de mon épicier, mon ami, Francesco Gargiulo, qui jouait de la guitare à ravir. Vous qui n’êtes pas noctambule, Valère, vous étiez déjà couché. Mais vous rappelez-vous votre ami à vous: c’était l’agent de police. Quand il vous rencontrait, il ne vous quittait plus; un petit Calabrais, noir, bavard, pinteur aussi, et brave, parbleu! Il était cordonnier à ses moments perdus. Mais il mettait son képi sur le coin de l’oreille... Nous ne l’épations pas celui-là! Combien de fois nous a-t-il raconté ce crime qui avait été commis dans l’île, _cinque anni fa_. Mais à propos, lui avez-vous envoyé de Marseille cette pipe dont il avait si grande envie et que vous lui aviez promise?
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L’île de Capri est d’origine volcanique. Les géologues nous apprennent que, il y a quelques milliers d’années, elle était enfoncée de deux cents mètres sous la mer. Elle constituait alors un archipel de cinq petites îles, lesquelles sont maintenant les cinq points les plus élevés de Capri. En jaillissant des eaux, la montagne s’est en partie écroulée, d’où sa forme singulière d’aujourd’hui. A l’est, trois grandes dents qui se détachent sur le ciel. Au centre, dans la fraction la plus affaissée, deux petits monts coniques qui ont subsisté. A l’ouest, Anacapri qui se cache derrière une muraille immense. Partout de magnifiques brisures, lesquelles, dans cette roche schisteuse et calcaire, sont aveuglantes de blancheur. C’est le pays de la lumière, ici l’ombre même est lumineuse, le soleil défend à toute chose de n’être pas belle.
La capitale, la petite ville de Capri, est située à une soixantaine de mètres au-dessus du niveau de la mer. De la Marine, on aperçoit là-haut ses murs de plâtre immaculé, et l’on croit qu’ayant quitté l’Italie, on vient d’aborder sur une terre d’Orient. Le sol, couvert de vignes, descend en gradins jusqu’à la mer. Quelques pins parasols décorent les hauteurs. Tout paraît sentir la figue sèche.
Vous gagnez la ville par un escalier pavé, enfoncé entre des jardins, et sans aucune vue. De marche en marche, il vous a conduit devant une porte que les armes de Capri surmontent. Vous franchissez la voûte, et, tout à coup, vous voilà sur une place, une toute petite place rose, avec une petite église, une petite tour et des petites boutiques. Où diable êtes-vous? C’est un décor. Vous êtes arrivé à l’Opéra-Comique! Vous vous frottez les yeux. Tous ces gens propres, bien groupés, et qui parlent avec sagesse, sont certainement des figurants... Cependant vous faites encore quelques pas. Par là, à droite, la place s’ouvre sur une terrasse. Ah! par exemple! cela vous ne l’avez pas vu au théâtre! A vos pieds, c’est le golfe, une immensité sereine, la mer bleue paisible...
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Capri déplaît fort aux Napolitains. Ils n’y viennent jamais. Et je soupçonne que ce qui les choque, c’est l’extrême propreté de l’île. Cette propreté doit les dégoûter. Il est vrai qu’elle produit un effet singulier, quand on sort de Naples. Les ruelles sont absolument nettes, les maisons absolument blanches, le ciel absolument bleu. Cela paraît extraordinaire et presque inquiétant à qui, le matin même, s’est promené à Margellina ou dans le quartier de Mandraccio. Autre chose aussi peut-être éloigne de Capri les Napolitains: l’affluence des Allemands. L’île est en effet tout à fait à eux: ils l’ont germanisée, à chaque pas on rencontre des enseignes en langue _tedesca_. Et les grosses blondes à l’air hommasse, et les lourds enfants de Berlin à la gueule épanouie, y remplissent les hôtels d’horribles croassements.
On peut cependant vivre là agréablement. Un jour que je me promenais en barque, le rameur me désigne du doigt une maison, sur un petit plateau: «E la casa d’oun francese, signor, del pittore Lebouf.» Lebouf? Après quelque réflexion, j’ai compris que c’était du peintre Dubufe qu’il s’agissait[2]. Quand on possède un peu l’italien, on saisit bien des choses.--Saïn vient aussi à Capri.
[2] Écrit en 1908.
Gorki s’y est installé plusieurs mois l’an dernier. Je l’ai vu passer quelquefois. Il est très grand et très maigre. Une rude figure aux joues creuses. L’air d’un terrassier poitrinaire. Il était toujours suivi d’une horde de Russes à mines sauvages.
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Quand j’étais un peu las de ma tranquillité d’Anacapri, quand j’avais besoin de mouvement et de bruit, quand j’avais soif d’orgie, je descendais à la ville. La ville pour moi, c’était Capri. Capri, avec ses rues couvertes comme en Orient, son église pareille à une église d’Amérique espagnole, l’agitation de sa place minuscule, la splendeur de sa terrasse... Le lieu de la débauche, le centre de la vie intense, c’était Heidigeigei, un café où l’on vend des boissons glacées, où l’on trouve le _New-York Herald_, et qui, même, possède un billard.
Je m’arrêtais sur la route, pour déjeuner, à la pension de la Syrena, dont la table m’amusait. Le patron est un vieux Munichois fort poli, qui se rappelle le temps où il venait encore beaucoup de Français à Capri. Alors on lisait _Graziella_, on avait envie de voir le golfe de Naples, on ne faisait pas d’automobile. A la table de la Syrena, je rencontrais un Allemand qui parlait toutes les langues et en tirait grande vanité; il s’adressait à moi en français, en même temps il demandait en italien une assiette à la servante, puis, se tournant vers sa voisine, une vieille Anglaise, il s’intéressait, dans son langage, à la promenade qu’elle avait faite le matin. Cette vieille Anglaise était la mère d’une plus jeune Anglaise qui était folle: de temps en temps elle voulait se suicider. A côté de celle-ci, on voyait un colonel badois qui avait fait la campagne de 1870, homme correct et peu bavard; puis une Américaine peintre, d’un grand talent, très pauvre et que toute la table respectait; puis un peintre allemand qui exécutait de la peinture de commerce; et enfin un jeune Russe neurasthénique, à la fois anarchiste et monarchiste, professant le plus grand mépris, d’abord pour tous les gens qui vivaient à la Syrena, ensuite pour le reste de l’humanité, et haïssant l’art grec. Il lisait beaucoup de livres français, mais son opinion sur notre littérature m’étonnait: «Il y a Anatole France, disait-il, et puis il y a... il y a Champol...» Je ne connaissais pas Champol. «Il y a Anatole France, et puis il y a... il y a Champol...» Il y a Champol.
Après un déjeuner à la Syrena, une flânerie dans Capri et un café glacé à Heidigeigei, je remontais vers ma paisible Anacapri aux doux jardins arabes, aux grandes vignes capricieuses, et qui semble planer au-dessus de la mer.
TANGER
Je nous revois, voguant en barque, dans le port de Naples, vers le gros vaisseau qui venait de faire le tour de l’Afrique et que nous apercevions là-bas, au loin, immobile sur ses ancres. La matinée était lourde. Dans la barque, avec nous, se trouvaient deux Allemands qui devaient arriver pour le moins du Cap, et qui avaient profité de l’escale à Naples pour visiter la ville. Trois rameurs, en criant, en chantant, en riant, faisant tapage à la napolitaine, nageaient paresseusement, avec de loin en loin de brusques accès d’énergie, ils regardaient les étrangers du coin de l’œil et plaisantaient entre eux. Assis sur un banc, nos valises à nos pieds, nous contemplions le port et la ville charmante, tiède et rose, que nous quittions. Nous abordâmes enfin l’_Admiral_. On nous conduisit à nos cabines et nous nous installâmes, ce qui ne fut pas long. Comme nous devions loger une huitaine de jours à bord de ce vapeur, nous avions hâte de le visiter et d’en examiner les habitants.
Il avait voyagé quatre mois sur les côtes d’Afrique, ayant d’abord descendu celles-ci à l’ouest pour, après avoir doublé le Cap de Bonne-Espérance, les remonter à l’est. Il s’était arrêté dans toutes les colonies, au Sénégal, au Cap, à Lourenço-Marquès, à Mozambique, à Zanzibar, maintenant, après avoir traversé la mer Rouge, il passait en Méditerranée pour rejoindre l’Atlantique et regagner Hambourg, son port d’attache. Quels hommes et quelles bêtes allions-nous voir sur ce coureur de mers?
Mais quel parfum des tropiques nous y respirions déjà! La fade odeur de l’arachide sortait de la cale, et l’on écrasait, en passant par là, des petits grains rougeâtres qui avaient poussé sur des terres bien lointaines. L’_Admiral_ devait s’arrêter deux jours à Marseille, puis il ferait route sur Tanger... Quand on leva l’ancre, l’orchestre des _stewart_ nous régala d’une valse. Car, sur les bateaux allemands, tous les garçons jouent de quelque cuivre et ils composent un orchestre qui distrait les passagers. Nous étions sur le pont, nous regardâmes défiler sous nos yeux la rive délicieuse, et comme engourdie de plaisir, du Pausilippe. Nous fûmes vite à Nicida; nous franchîmes la pointe, et le golfe de Naples, le Vésuve, Sorrente, et Capri disparurent.
A ce moment, on sonna le deuxième coup du déjeuner et nous passâmes dans la salle à manger. Elle était vraiment plaisante, en bois des îles, très claire, point européenne, et telle qu’on la souhaitait. Nous n’y rencontrâmes aucun sultan, pas de princes des Comores, mais une société, tout de même, amusante. Au bout de notre table, on voyait un gros Portugais, barbe et cheveux noirs, air cruel, qui était enveloppé dans une sorte de manteau noir à capuchon, et mangeait de tous les plats, avec un appétit terrible, comme si vraiment c’eût été du nègre. Il avait l’air d’un marchand d’esclaves, il devait avoir fait la traite sur la côte; il revenait de Mozambique. A côté de lui sa femme, une personne paisible, d’une rotondité magnifique. En face de nous était assis un ménage d’Anglais: l’homme vêtu de flanelle, la femme en légère mousseline, déjà mûre, mais mince, gazouillante, et souriant comme une petite fille; ils s’étaient embarqués au Cap pour Southampton. A une autre table, de grands jeunes gens blonds, habillés de khaki, devaient arriver de Dar-es-Salam; ils parlaient avec animation à une sorte de clergyman en redingote noire, qui semblait rêveur et nerveux. Il y avait aussi, à cette table, un Anglais très rouge, qui portait des culottes courtes et exhibait avec satisfaction des mollets énormes. Il ne manquait rien qu’une jolie femme à cette assistance pour qu’elle fût parfaitement agréable. Nous la retrouvions tous les jours aux repas, et sur le pont où chacun, allongé dans un fauteuil de toile, tuait les heures de la traversée, en sommeillant ou en parcourant vaguement quelque magazine.
Pour nous, nous rôdions sur le navire. Le matin, nous allions voir nos amis les singes. C’étaient deux petits singes au ventre bleu qu’on avait attachés à l’arrière, ils appartenaient à des hommes de l’équipage. Les matelots leur faisaient de fort méchants tours, ils les suspendaient au-dessus de la mer comme s’ils eussent voulu les jeter à l’eau. Terrifiées, les pauvres petites bêtes poussaient des cris. Quand on s’approchait d’eux avec amitié, ils étaient délicieux. Nous leur attrapions des mouches, ils nous les prenaient des mains avec leurs petits doigts et les dévoraient avec gourmandise.
Nous visitions ensuite la gazelle, qui vivait dans l’entrepont et qu’on nourrissait de lentilles. Puis nous gagnions l’avant, en passant devant les cuisines où nous jetions un coup d’œil aux deux maîtres-coqs chinois. A l’avant, il y avait un âne et un chien savant destinés à un cirque de Lisbonne, et qui faisaient des tours. On y voyait aussi un aigle dans une cage, un aigle muet, fier et farouche.
Nous atteignîmes ainsi Marseille, n’ayant eu de gros temps qu’un peu, dans le détroit de Bonifacio. Arriver dans ce port, par un beau matin d’été, alors que le ciel, comme un dais de soie délicate, prête des reflets bleus à toutes les choses!... Le navire glisse avec prudence sur l’eau immobile des bassins, les ponts tournent et vous ouvrent passage; on longe des quais de pierre, puis de plus larges lacs se proposent: l’on y passe en revue lentement tous les grands vaisseaux amarrés, et l’on suit des yeux la course pressée, adroite, des petites chaloupes à vapeur qui se hâtent de toutes parts... Là-bas, dans le lointain, au-dessus des mâts, touchant le ciel, on voit la colline blanche de Notre-Dame de la Garde.
Le spectacle était si beau, ce matin-là, que je ne me lassais pas de le contempler. J’étais perdu dans une douce rêverie. Après le monotone désert de la mer, rien n’est aussi agréable que le gai mouvement d’un port. Et la lumière, l’eau, les couleurs, tout se montrait d’une réalité pleine de rêve. Pendant que notre _Admiral_ cherchait sa place au milieu des autres steamers, je ne pensais plus du tout à descendre à terre. Cependant, dès qu’on eut accosté et que fut jetée la passerelle, tout changea, j’éprouvai pour la ville une poussée de désirs, et l’idée que j’allais voir des rues, des foules, des boutiques, toute l’existence active de la terre, m’enivra. Un navire en mer, c’est une prison. La terre, c’est la liberté, c’est la délivrance. Et voilà pourquoi les escales sont aussi charmantes. La lourde porte de la prison s’est ouverte; on s’est élancé au dehors, on voit tout avec des yeux ravis: l’abondance, le débordement des sensations après l’austérité et la compression du cloître... Chaque chose en prend tout son charme et tout son parfum.
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Je n’ai jamais vu Marseille plus belle. Nous traversions les docks avec joie. Nous passions rapidement entre les wagons, au milieu des sacs et des ballots de marchandises, parmi le halètement et le sifflement des machines. Et nous possédâmes passionnément la Cannebière, le Vieux-Port, la Corniche et le Prado. L’escale, cette pose d’oiseau entre deux vols, était encore plus délicieuse pour nous, parce que, le lendemain nous repartions pour les pays inconnus, à l’aventure!
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On voit une côte montagneuse déserte. Pas de maisons. Des montagnes nues, rébarbatives et mystérieuses. Quelque chose se cache là derrière: ce pays qui se dissimule inquiète. Un silence, une immobilité impressionnante. Le sentiment d’être guetté, d’être vu et de ne pas voir... Notre _Admiral_ s’approche de la terre, avançant sur une eau blanche et plate qui fait mal aux yeux. Il passe entre deux navires qui, immobiles, ont l’air d’épier la côte. Nous entrons dans une baie; nous apercevons une plage et quelques maisons, et, bientôt après, une petite ville bleue, fraîche et comme en porcelaine, bâtie sur une colline. Pas de port: seulement un môle en bois qui avance dans la mer.
Et voici l’_Admiral_, entouré de longues barques, qui sont montées par des hommes habillés en turcs, gesticulant, baragouinant. Et l’on est tout étonné. On est entré tout à coup dans un nouveau monde. Un de ces Turcs, qui porte une jolie veste rose, a grimpé à bord; il s’est emparé de mon sac et il a décidé qu’il me guiderait: je le suis docilement. Dans la barque, les hommes vêtus en turcs nagent vers le môle. Notre guide nous parle français; il est plein d’égards pour nous,--mais il parle aussi dans sa langue aux rameurs, et il discute avec eux, ce sont des cris: il nous a défendu, paraît-il, contre leurs prétentions... On débarque et nous arrivons devant la porte de la ville. Sous une voûte, un Marocain, tout de noir vêtu, solennel, est assis à la turque. C’est un douanier, à ce qu’on nous apprend. Il n’aime pas à être dérangé. Nous n’avons pas de fusils, non? cela va bien. Visiter nos sacs, peuh! à quoi bon? Il nous fait signe de passer et de le laisser en paix.
Nous pénétrons alors dans Tanger, et c’est le rêve qui continue: Une rue étroite, tortueuse, qui monte, une foule tout orientale, des boutiques petites et sans profondeur, des échoppes où, sur des tapis, des gens sont assis; un âne passant de temps en temps au milieu des groupes qui s’ouvrent pour lui faire place. Cela est si resserré, si tassé, et la ville est si bien enfermée dans ses murailles, on est tellement comme à l’abri dans un fort, et l’on voit si peu d’Européens, ni rien qui soit d’Europe, qu’on a tout de suite l’impression d’un nid de pirates. On dirait qu’ils sont là, dans la ville où ils se réunissent sur la côte barbaresque, pour partager le butin, là où ils reviennent après avoir écumé la mer. Tanger est cachée. Quand on y arrive, de la Méditerranée, on ne la voit que lorsqu’on est devant. On a l’impression qu’elle s’est dissimulée exprès. Et point de port. Et les montagnes que nous apercevions tout à l’heure du bord, ces montagnes mystérieuses! Oui, c’est une petite ville arabe de voleurs de mer!
Et puis l’on monte, on monte la rue pavée à l’arabe, pleine de trous, et où les pieds européens se tordent... On arrive enfin à une sorte de place sur laquelle se trouvent deux cafés français,--une petite place, deux petits cafés,--puis la rue arabe recommence. Notre guide nous expliquait qu’aujourd’hui justement se célébrait une fête: si nous prenions des ânes, nous pourrions arriver à temps au plateau de Merxan où elle avait lieu... Mais nous débouchions sur un vaste terrain montueux, le Socco, le marché; par terre des étalages de légumes et de fruits, et des gens en burnous assis sur le sol, puis le coin des étoffes où les femmes choisissent des voiles et des mousselines, puis les sucreries, et puis la ferraille. Dans un angle du Socco, des ânes, des mulets, des chevaux. Sous une petite tente, un coiffeur rasant la tête d’un patient immobile. Et c’était une foule animée. Des femmes, la figure couverte, drapées comme Marie-Madeleine, dans des étoffes blanches. On se sentait dans un pays biblique. Des petits ânes, très chargés, passaient constamment. Des cavaliers fiers, en manteau rouge, attendaient. Voilà des hommes de Sousse, d’une couleur rouge foncé, des Rifains, qui gardent sur le sommet de leur tête rasée une petite mèche de cheveux, des femmes kabyles au large chapeau de paille, des juifs en robe noire, des mères qui portent leur enfant sur le dos. De temps en temps, dinn, dinn, dinn, et c’est un marchand d’eau qui passe en courant d’un pas égal; il a les jambes et les bras nus, il va, le corps penché en avant à cause de l’outre sur son épaule; il est beau, il semble un esclave égyptien soudain sorti d’un bas-relief...
Sur la route, qui se dirige vers la campagne, toute cette foule se presse, regagnant les villages. Dans la poussière, les mendiants, d’une voix lamentable, récitent des prières. Un aveugle sans prunelles, aux deux orbites vides et roses, assis sur une borne, tend la main...
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Le guide nous a conduits à l’hôtel, qui est en haut du Socco et domine la bleue Tanger. J’ai une chambre d’où l’on découvre la ville et la mer. C’est un hôtel d’Afrique, précédé d’un jardin sombre, avec un grand vestibule dallé et frais, et où circulent des domestiques en veste arabe, en fez, et des petites négresses pieds nus, un foulard jaune sur la tête. Un grand diable d’Anglais, aux jambes enveloppées de leggins, et sa femme, qui porte un casque colonial, un peintre, des officiers y prennent leurs repas par petites tables. Dans ma chambre, il fait froid; ici, à Tanger, au 1er septembre, le vent vous fait frissonner, tandis qu’en face, à Gibraltar, on étouffe. L’azur du ciel devient mélancolique quand on grelotte. Et l’on souhaiterait une atmosphère moins cristalline et plus de tiédeur.
Mais notre guide nous attend à la porte du jardin avec de petits ânes. Nous nous installons sur les bâts énormes qui vous écartèlent les cuisses, et nous partons à travers un chemin ombragé que bordent, de loin en loin, de charmantes maisons de campagne espagnoles. Le chemin, comme tous les chemins en pays arabe, ne paraît tracé que par le pied des passants; il est capricieux, il suit les inégalités du terrain, il va, vient, descend, remonte, il est charmant. Nous trottinons, dépassant les gens qui reviennent du Socco, et enfin, après avoir vu un beau paysage, nous arrivons au plateau de Merxan. C’est un immense rectangle point égalisé, point aplani, où l’herbe pousse et qu’entourent des maisons habitées par des banquiers et des riches commerçants juifs fixés depuis longtemps à Tanger. Nous croisons justement quelques-uns d’entre eux avec leur famille. Ils sont vêtus à l’européenne, d’une façon voyante et avec recherche. Mais il y a une foule arabe surtout sur le Merxan. Des femmes assises sur le sol par groupes, des cavaliers immobiles qui attendent, des enfants qui courent çà et là. Enfin, une ligne de beaux chevaux apparaît, chargeant à travers la plaine. Les Arabes brandissent en l’air leurs longs fusils et font une décharge. Puis un cavalier seul, vêtu d’un jaune éclatant, caracole. La charge repasse, soulevant des nuages de poussière dorée, faisant trembler la terre. La mer là-bas est infiniment paisible, le soleil décline et un rayonnement délicat auréole toutes choses.
Remontés sur nos ânes et quittant le Merxan, nous avons croisé avec étonnement une sorte de petite voiture à quatre roues traînée par des chevaux. C’est la seule voiture de Tanger: elle appartient à je ne sais quel consulat.
Nous sommes entrés à l’Alcazaba, la vieille ville entourée de murs crénelés. On y trouve sur une place le palais, nullement superbe, du gouverneur. On y visite la prison: des prisonniers passaient leur tête par un trou rond et nous regardaient d’un air sombre; ils tendaient vers nous des mains avides. Dans un cachot noir, on percevait un grouillement singulier. Il y avait une cellule spéciale pour les juifs. Sur la place, des enfants, en djellaba de couleur vive, nous poursuivirent en nous demandant un sou.
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Le soir, notre guide était venu nous chercher à l’hôtel. Nous traversâmes le Socco obscur et maintenant désert, et nous gagnâmes la grande rue. On y trouvait, de loin en loin, une échoppe éclairée ou quelque boutique de juif dans laquelle brillait une lampe. C’était un travail de marcher; on ne pouvait, dans la nuit, éviter tous les trous que forment les pavés enfoncés; il fallait avancer avec précaution. Nous parvînmes à la place aux deux cafés; elle était éclairée, et des caftans, des burnous, des gandourah s’y promenaient. Notre guide nous fit prendre à main gauche un passage étroit, et nous commençâmes à errer à travers l’enchevêtrement des ruelles étouffantes et resserrées comme des couloirs. Nous visitâmes d’abord un café espagnol où deux danseuses en robes pailletées et un homme à veste andalouse tambourinaient du talon sur le parquet; puis une musique arabe nous attira au fond d’une maison basse; là, dans une salle tapissée de nattes, des matelots regardaient une famille juive sur l’estrade. Mais le plus bel endroit se trouvait justement sur la place. On poussait une porte très lourde et l’on se trouvait dans une sorte de cour, peinturlurée en bleu foncé, entourée d’une voûte carrée où les Maures, assis sur des escabeaux, buvaient du café ou de l’aguardiente en fumant.