Part 4
«Tous les Messinois n’ont pensé qu’à voler. Ceux qui se sont trouvés sains et saufs n’ont plus songé qu’à cela... Et les millions, monsieur, les millions qui ont été envoyés par le monde entier pour les sinistrés, où sont-ils passés?... Et les vêtements de mon fils, tenez, voilà quelque chose qui m’a paru bizarre... Il était au collège à Messine--la nuit du désastre, par bonheur, il se trouvait ici pour les fêtes de Noël--le collège a été détruit... Eh bien! depuis, on a bien retrouvé son carnet de notes pour l’envoyer au collège de Catane où je l’ai mis... On a retrouvé son carnet de notes, on n’a pas retrouvé ses vêtements!... Oh! monsieur, voyez-vous, rien n’a été droit dans tout cela... Mais quelle fortune ai-je eue, moi, que mon fils justement ne soit pas à Messine cette nuit-là!... Ah! nous avons tous éprouvé des émotions trop fortes, vous comprenez, trop fortes!... Un de nos voisins croyait avoir perdu ses deux petits garçons, il va à Messine faire des recherches, il ne retrouve rien, il s’en revenait donc ici désolé, en larmes, et ne sachant comment il allait annoncer le malheur à sa femme. Or, les enfants avaient été sauvés par miracle, et pendant que le père était allé les chercher à Messine, ils étaient revenus ici. Il les croyait morts tous les deux, il ouvre sa porte, il les voit! Vous comprenez cela: il les voit!...
«Ah! ç’a été extraordinaire, vous savez, tout ce qui s’est passé... Il y a eu des familles dispersées, dont les membres ont mis des mois à se retrouver... Une maison s’écroule, le père peut se sauver d’un côté, la mère d’un autre, les enfants chacun du leur... et les voilà tous errants sur les quais de Messine, mais séparément, ne sachant ni qui est mort, ni qui est vivant; une escouade de matelots prend la mère, l’embarque sur un vapeur pour Syracuse, une autre rencontre le père et l’envoie à Catane, une troisième dirige la fille sur Naples, une quatrième recueille le fils et le porte à Palerme... Comment cette famille se retrouvera-t-elle?... Chacun ignore si les autres sont vivants, et, s’ils sont vivants, où sont-ils? Vous comprenez cela?... Il y a encore beaucoup de gens qui ne sont pas morts et que leurs parents pleurent. Où sont-ils?... Et il y en a d’autres aussi qui sont morts et que leurs parents espèrent toujours revoir... Il y a eu tant, tant de fous, monsieur! on les a mis dans des maisons de santé, sans savoir leur nom, sans avoir de renseignements sur eux, puisqu’on les trouvait à peu près nus dans la rue... Eh bien! n’est-ce pas, il y a des gens qui continuent à espérer qu’un des leurs n’est pas mort, qu’il vit dans une maison de fous, qu’il n’a pu dire son nom, qu’on ne peut donc pas les prévenir de son existence!...»
Encore une fois, il s’arrêta. Il réfléchit. Puis il dit:
«Voyez-vous, ç’a été un trop grand bouleversement: des pères qui ont perdu tous leurs enfants!... et des familles si nombreuses!... Il n’y a pas un survivant qui ne soit vêtu de noir... Et des héritages! Ah! des héritages! Des pauvres devenus millionnaires... J’en connaissais un, maintenant il ne me salue plus, il a une automobile, il a perdu je ne sais pas combien de personnes de sa famille dont il a hérité. Il vit maintenant comme un fou... Ah! un trop grand bouleversement!
«Et des riches qui sont devenus pauvres, qui tout d’un coup n’ont plus eu à eux que la chemise qu’ils portaient!... Et tous ceux-là, tous les gens ruinés, il a fallu les faire vivre. On les a secourus partout, on les a recueillis partout... Mais, vous savez, ils n’étaient pas agréables, tout leur était dû. Ce qu’on leur donnait, pour eux on ne le donnait pas. Comme ils savaient que, dans le monde entier, on avait recueilli d’énormes sommes pour leur venir en aide, ils s’imaginaient qu’on était payé pour les nourrir et les loger... Mais tout cet argent-là, Cristo! où a-t-il passé?... Oui, j’ai eu un profuge ici, il fallait que toute la maison fût à ses ordres, il n’était jamais content. Un jour, l’hôtel était plein, et j’avais une personne que je devais absolument loger; je mets cette personne dans sa chambre... Le soir mon profuge était sur la porte, il attendait, l’air furieux. «Qu’est-ce que vous attendez?--Le signor qui doit coucher dans ma chambre... Il faut que je lui parle» dit-il en serrant les poings...
«Ah! monsieur, rien n’a été droit... vous comprenez, rien n’a été droit...»
Rien n’a été droit... Je l’écoutais, et je pensais que, peut-être, le plus terrible du désastre, c’est qu’il a déséquilibré les survivants. J’avais déjà remarqué la surexcitation, l’air singulier des gens que je rencontrais depuis trois jours. L’homme qui parlait là, me découvrait le fond de ces malheureux frappés trop fort depuis huit mois, ils n’ont pas pu y résister, leurs nerfs, leur cœur et leur raison sont ébranlés.
La réalité pour eux a été décevante. Rien ne fut tel qu’ils l’eussent imaginé. Ce désastre a fait sortir les loups, et ceux qui ont vu cela sont devenus misanthropes.
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Ainsi dans ce jardin parfumé, sous le ciel de Sicile, à Taormine! d’amères réflexions m’assombrissaient, tandis que notre hôte continuait à nous parler fiévreusement et à rire de son étrange rire.
PALERME
Palerme est une ville étrange et magnifique. L’émotion qu’on y éprouve se compose d’éléments disparates, mais tous également puissants. Ce qu’on voit là ne ressemble guère à ce qu’on voit ailleurs. Toute la pompe espagnole sur une terre volcanique, une végétation des tropiques et des jardins italiens, des souvenirs de l’Inquisition et des restes de l’antiquité grecque, aux Cappuccini une façon de traiter les morts parfaitement castillane, au Musée les métopes de Sélinonte... L’impression qui domine cependant parmi cette riche nature, ces majestueux monuments surchargés et ces lignes tourmentées des montagnes, c’est qu’on se trouve, sans doute, dans quelque vieille ville de l’Amérique espagnole--il faut bien se situer quelque part--car ici on n’est certainement ni en Espagne, ni en Italie.
C’est particulièrement sur le Foro Umberto, la promenade qui longe la mer et à laquelle on accède par la Porta Felice, qui est d’un style fort noble, qu’on sent le plus vivement cette impression. Je m’y suis trouvé à midi, sous le rude soleil qui débordait du ciel. La baie, d’une forme très irrégulière, est bornée, d’un côté par le mont Pellegrino, et de l’autre par le Catalfano, deux belles masses violentes, comme sorties du feu, comme jaillies du centre de la terre dans une énorme poussée. Nous avions déjà entrevu la ville, les Quattro Canti, les plus beaux monuments et le jardin Garibaldi à la flore du Sud,--et nous voici devant ce paysage ardent, en face de la mer brûlante, sur ce quai aride... Alors vraiment nous avons cru que nous n’étions plus en Europe, et que nous nous trouvions transportés par miracle dans une riche et lointaine colonie fondée, il y a très longtemps, par les Espagnols.
Tout près de là, cependant, est située la villa Giulia, jardins qui sont peut-être ce qu’on voit de plus italien à Palerme. C’est toute l’Italie qu’a aimée notre dix-neuvième siècle, du Consulat à la fin du second Empire, depuis les jardins Tivoli jusqu’au Théâtre Italien. Les allées, les bosquets, les plates-bandes, et surtout un rond-point où s’élèvent plusieurs petits pavillons rococo à colonnes et à facettes, en marbre de couleur, et les arceaux des globes à gaz mêlés aux feuillages des orangers, et les touchants bustes de femmes, oui, tout cela est bien fait pour attendrir un vieil amant de l’Italie! Bariolage, verdure et ciel bleu, et cette grâce, un peu de confiserie, c’est l’âme de l’Italie que nos grands-pères ont adorée. Musique de Donizetti, danseuses, la Taglioni, Italie d’Alfred de Musset et de Roger de Beauvoir, une Italie de carnaval et de veglione, une Italie folâtre et brillante, sentimentale et légère, charmante, le rêve des gandins autant que des grisettes...
Ce rond-point de la Villa Giulia réveillait en mon souvenir de vieux portraits jaunis dont j’aime encore les modes, les sourires et les charmes surannés, et je le regardais avec émotion, comme si nous avions reculé dans le temps, et que le passé--miracle!--fût redevenu du présent...
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Mais ce n’est point là Palerme. Palerme est aux Quattro Canti, à la Cathédrale, à Saint-Jean des Ermites. Les Quattro Canti, c’est une petite place quadrangulaire, située au centre de la ville et traversée par le croisement des deux principales rues. Elle a été bâtie au dix-septième siècle par un vice-roi d’Espagne. Elle a beaucoup de caractère. Les pans coupés des quatre maisons qui la bordent sont semblables. Très chargés d’ornements, ils sont couronnés d’un fronton qui porte un bel et large écusson de pierre; au-dessous, dans une niche, la statue d’une sainte de Palerme; au-dessous encore, un roi en armure, couronne sur le chef, dans une fière attitude; enfin, au rez-de-chaussée, entre deux colonnes, une fontaine à double vasque surmontée d’une statue de femme, et, un peu plus haut, une large plaque de marbre entourée d’un riche encadrement et portant une inscription commémorative. Les Quatre Écussons, les Quatre Saintes, les Quatre Rois et les Quatre Fontaines se font face, deux par deux; l’ensemble, un peu sombre, est robuste, à la fois rude et recherché, très espagnol.
Comme sur cette petite place, où toute la ville passe chaque jour, l’empreinte de l’Espagne se retrouve d’ailleurs à chaque pas dans Palerme. La Poste, par exemple, est située près du lieu où l’Inquisition allumait ses autodafés. Mais là où l’on saisit le mieux ce qu’il y a d’espagnol, non seulement dans l’aspect, mais bien dans l’âme palermitaine, c’est aux Cappuccini. On y retrouve le goût singulier de ceux de l’Èbre et du Tage pour le macabre, pour la Mort, ses horreurs et ses épouvantements.
Le couvent des Capucins s’élève dans un faubourg. C’est dans ce couvent que, avant ces trente dernières années, la haute société de Palerme mettait ses morts (je ne dis pas: enterrait). Dans les longues galeries pratiquées sous le monastère, des milliers de squelettes sont rangés le long des murs. De grands soupiraux éclairent suffisamment l’endroit, à l’exception pourtant d’une galerie fort sombre et où l’on ne voit que des prêtres, en soutane ou en surplis et la barrette sur le crâne. Les squelettes laïques sont tous en robes noires et gantés de blanc, leurs deux mains croisées sur le ventre. Il y en a une ligne, en bas, à votre hauteur; au-dessus, d’autres sont accrochés aux murs par une corde passée autour de la taille: dans cette position, le buste s’incline légèrement en avant, de sorte que toutes ces têtes de mort ont l’air de vous fixer de leurs orbites vides et de rire. C’est naturellement le plus horrible et le plus effrayant spectacle qui se puisse voir. Ces têtes grimaçantes, ces robes flottantes ou rembourrées, ces manches vides, et l’un, que le moine vous fait remarquer, dont la peau est restée sur l’os, et cet autre qui a conservé toutes ses dents, et celui-ci dont la mâchoire est au contraire disloquée, et celui-là, qui est très grand, et cet autre qui est très petit, et les têtes penchées sur l’épaule du voisin, et le rire, toujours le rire... Ils portent sur la poitrine un numéro et une pancarte où sont inscrits leurs noms et la date de leur mort. Des couronnes, des rubans noirs, des fleurs fanées s’entassent aussi dans ce lieu effroyable. Mais le capucin qui nous conduisait ne prêtait guère attention à tout cela. Il marchait devant, avec ennui, s’arrêtait quand nous nous arrêtions, repartait quand nous repartions, et mettait consciencieusement les doigts dans son nez. Une galerie de cercueils vitrés: ce sont les femmes. Il y a là beaucoup de dames de l’aristocratie sicilienne: étendues en belles robes dans leur bière, le crâne appuyé sur un coussin et la couronne de baronne ou de comtesse posée sur le corps. Quelquefois, à côté d’elles, leur photographie, la photographie d’une jolie femme. Il y a aussi, et c’est peut-être le plus horrible, des petits enfants dans des cercueils vitrés; ils sont parés, pomponnés, vêtus de dentelles avec des rubans roses, et l’on voit parmi la dentelle, coiffée d’un joli bonnet, une petite tête de mort.
Quand on sort des Cappuccini, on regarde le ciel bleu avec un peu d’égarement. On ne croit plus à la vie. On sait qu’il n’y a sur terre que de la mort. On flaire partout une odeur de cadavre. Je me souviens que, pendant plusieurs jours, le soir, quand j’apercevais, marchant devant moi, quelque femme du peuple en robe noire, j’avais un frisson et j’attendais qu’elle se retournât avec la terreur de voir des orbites creux, un nez écrasé, une face de squelette.
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Mais à l’empreinte espagnole se mêlent, à Palerme, celle des Arabes et celle des Normands, qui ne sont point si dures. Saint-Jean des Ermites, l’église des Ermites noirs, une très ancienne construction religieuse, est étrange. On aperçoit de loin ses cinq dômes rouges, gonflés et patauds, on ne sait pas ce que c’est; cela ressemble, si l’on veut, à des ballons attachés très près les uns des autres et sur le point d’être lâchés pour une course, ou bien aux coiffures rondes d’eunuques géants, lesquels seraient enchaînés et enfoncés dans la terre jusqu’au-dessus du front. C’est très surprenant.
L’intérieur de l’église, d’ailleurs, est peu intéressant: mais il faut visiter là un petit cloître, à peu près abandonné, dont les colonnettes sont infiniment gracieuses et qui est bourré de plantes et de fleurs. C’est charmant. Cela pousse en désordre avec exubérance; des lianes enlacent les chapiteaux, des branches se mêlent aux arcades, et, sous le ciel pur, ce petit trou de couleurs vives et d’odeurs suaves a l’air d’un cloître du paradis...
Ce n’est pas bien loin de là que j’ai visité un des plus beaux et des plus fastueux monuments que j’aie jamais vus. Je parle de la chapelle Palatine. Dans le Palais-Royal, qu’occupe maintenant l’administration militaire, se trouve une chapelle, bijou très parfait. Ce serait l’oratoire d’un Empereur de Byzance, avec les marbres les plus rares et des mosaïques à fond d’or d’une richesse incroyable. On entre, et l’on se croit transporté dans quelque palais des Mille et une Nuits. Et cette somptuosité reste discrète, l’éclat de l’or dans la pénombre est doux; pour l’œil qui s’émerveille, tout est régal, rien ne l’offusque ni ne le blesse; cette œuvre d’art délicate semble le rêve d’un Arabe de l’imagination la plus raffinée.
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Il me reste de cette grande ville une impression de lumière rose et dorée, exquise. C’est une heureuse cité, bien située, bien construite et qui semble marquée d’un signe. Elle rayonne: elle est belle. Il en est des villes comme des gens. Beaucoup sont agréables, saines, bien venues et proportionnées, mais les belles, mais les très belles, sont seulement quelques-unes. Quand soudain la beauté se montre à côté de ce qui n’est que la jeunesse, la grâce ou l’esprit, l’âme s’émeut, elle s’arrête, surprise, et elle se recueille un instant, avant de pousser un cri d’enthousiasme. Devant la divine Beauté, les cœurs bien nés se gonflent d’une ferveur et d’une vénération infinie. A Palerme, dans cette cité élue, on éprouve un tel sentiment. On ressent cette ivresse particulière qui vous agite dans les endroits plus _doués_ que les autres.
Mais vous vous êtes promenés dans la ville au milieu des souvenirs espagnols ou des pensées arabes, entrez maintenant au Musée, et venez écouter les Grecs. Au rez-de-chaussée, vous verrez une cour entourée d’un portique, dont le centre est occupé par un bassin rempli de papyrus. Cette plante légère, ce subtil feuillage d’Égypte m’avait ravi à Syracuse,--dans ce Musée consacré surtout à la beauté antique, il était charmant de la retrouver. C’est comme une introduction de la nature à la contemplation des métopes de Sélinonte, dont telles sont de l’archaïsme le plus saisissant et telles autres d’un style que rien n’a jamais surpassé. Au Musée de Palerme, il faut encore visiter une curieuse collection de petits tombeaux grecs; leurs couleurs sont demeurées vives et fraîches; puis les vases arabo et hispano-siciliens, les faïences et les poteries.
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La population de Palerme me plaît. Elle a de la distinction. Elle ne possède pas la mollesse nonchalante de Naples, mais elle n’est pas non plus gâtée par l’esprit mercantile et ennuyeux de Catane. Elle a le sentiment qu’elle vit sur un sol admirable, ce qui tempère un peu, peut-être, son élan pour le négoce. On est actif à Palerme. J’y ai vu des bars où l’on mange sans s’asseoir, à l’américaine, mais on y sait aussi s’enchanter du spectacle de la Conca d’Oro ou de la mer. Et pourtant, j’ai eu cette impression que les femmes s’y ennuyaient. C’est que là les jeunes gens travaillent, et qu’ils ne pensent pas uniquement à l’amour comme à Naples.
Je n’ai pas parlé de la cathédrale, parce qu’elle a été restaurée à chaque siècle, et à chaque siècle abîmée, et parce qu’on trouve, près de Palerme, à Monreale, une cathédrale du même style qui est fort belle.
On va de Palerme à Monreale en tramway. Cette petite ville, qui fut épiscopale, se trouve sur une plate-forme, à cent ou deux cents mètres d’élévation, dans la montagne qui borde la Conca d’Oro. On y jouit donc d’une vue étendue sur la fertile vallée, sur le moutonnement verdoyant de ses arbres, sur les montagnes d’en face, et sur Palerme, sur la mer.
C’est de là qu’on prend vraiment possession de cette radieuse contrée. Pour la cathédrale, elle est couverte à l’extérieur d’ornements, d’entrelacs, de figures et de cercles noirs. C’est un monument normand du XIIe siècle. Dans l’immense nef, les murs sont entièrement vêtus de mosaïques. Ces mosaïques, qui représentent des scènes de l’ancien Testament, sont d’un art délicieux.
A Palerme, ne manquez pas d’aller admirer, au marché, les étalages des fruitiers. Ils forment avec leurs légumes des tapisseries de verdure d’un effet singulier. Et puis voyez un peu ce peuple qui vit bien plus dans le passé que dans le présent, qui vit surtout parmi les histoires de chevalerie peintes sur ses charrettes, avec Roland, avec Lancelot, avec Tristan, comme le pêcheur vit avec Neptune et les sirènes peintes sur sa barque.
Ayez enfin notre bonheur qui nous fit quitter ce port la nuit, par la pleine lune, alors que tout était silence, calme, enchantement et magie.
A CAPRI
Comme les dieux sur le mont Olympe, nous baignions dans l’azur. En bas le bleu de l’eau, en haut le bleu du ciel, partout l’air bleu. La pointe de Sorrente, là-bas, plongeait avec sérénité dans la mer impassible. Tout était radieux, souverain, tout avait l’aspect de l’éternité. A nous, ivres de lumière et de formes pures, l’île parfaite se donnait. Sous le feu du soleil, nous montions avec allégresse la route qui, au-dessus de la mer, suspendue au flanc de la montagne, conduit de Capri à Anacapri.
Cependant, étant arrivés très haut, et découvrant un paysage d’une splendeur merveilleuse, nous suivîmes un détour de la route, perdîmes la mer, et pénétrâmes au milieu des vignes. La poussière était éblouissante. Nous passâmes devant des _pergole_ où, comme les avait vus Nerval, le pampre à la rose s’alliait, nous laissâmes quelques maisons. Puis, un seuil nous invitant, nous le franchîmes, et bientôt, assis à l’ombre sur une terrasse, où pendaient des raisins, nous buvions le vin frais, au bruit murmurant d’une fontaine. Nous étions à Anacapri. Valère, vous en souvenez-vous?
Je louai sur l’heure une maison, et le soir même j’y entrai.
Elle était charmante, ma maison. Le lendemain, quand le jour parut, j’y marchai de plaisir en plaisir. Ma chambre était dallée de bleu, mon salon de rose. Chaque pièce ouvrait sur un balcon ombragé par une vigne, et ce balcon donnait, du côté du levant, sur un jardin arabe tout pavé de faïences, du côté du couchant, sur la mer et les îles. Avant d’arriver à l’azur de l’eau, le regard parcourait d’abord une terre couverte d’oliviers, de figuiers de Barbarie, de petits arbres veloutés, puis cette terre, deux cents pieds plus loin, tombait brusquement dans la mer. J’avais une cuisine délicieuse et un puits. Sur la maison, une grande terrasse d’où l’on découvrait toutes les demeures orientales des environs, le mont Solaro et le golfe jusqu’à Naples. Ma terrasse touchait presque à celle de la maison voisine, et j’eusse pu passer sur celle-ci d’un bond.
Le matin, je m’installais sur mon balcon, et je lisais, sentant sur mon front la brise fraîche qui venait de mer. Quelquefois un bruit de galoches dans mon escalier: quelqu’un s’avançait sur le balcon, disant à chaque pas: «Permesso signor!... Permesso signor!...» C’était mon propriétaire, _il sacerdote_. Il était en train de faire son ménage. Un chapeau de paille usé, et, sous une vieille soutane couverte de taches, un tricot de marin, composaient tout son appareil. Généralement il était en sueur, il s’excusait de ne pas me tendre la main parce qu’elle était sale. Je la lui serrais tout de même. Il avait un bon rire et de bons yeux. Il aimait les fleurs. Et il vivait avec une belle simplicité. Comme j’étais Français, il me regardait un peu comme le diable, mais non pas comme un méchant diable, je crois.
J’avais un autre visiteur, un chat noir, maigre et farouche, que je n’apprivoisai qu’à force de patience et d’assiettées de chocolat. Quelquefois je me retournais, il était assis derrière moi, et il me regardait. Mais si je faisais un geste, il s’enfuyait. Ce chat timide appartenait à une vieille femme que, de temps en temps, je voyais étendre du linge ou vanner du grain sur le toit de sa maison, et qui possédait un très fin visage.
Le type grec s’est conservé à Anacapri. Il se retrouve fort pur chez les enfants et les vieillards, car les adultes pour la plupart ne sont point beaux. C’est que les meilleurs d’entre eux vivent en Amérique. Ils n’en reviennent qu’au déclin de leur vie. Ces indigènes de Capri ont la fureur de l’émigration. Demandez à un petit garçon: «Que feras-tu quand tu seras grand?» Il vous répondra sans hésitation: «J’irai en Amérique.» Pourtant l’île n’est pas inféconde, elle produit du vin excellent et de la bonne huile. Mais à Capri, comme à Naples,--encore qu’on en fasse beaucoup moins qu’à Naples,--on fait trop d’enfants.
L’après-midi, je sortais. J’aimais à rôder dans les petites rues blanches et noires, à l’heure de la sieste, quand personne ne se hasarde au dehors, et que tout le village paraît endormi. Les ruelles sont silencieuses, l’ombre est chaude, le ciel, là-haut, est d’un bleu dur. J’allais dans la campagne, et je marchais avec lenteur, sous les rudes rayons du soleil. J’observais les lézards, dont les variétés, dans cette île, sont innombrables. J’écoutais le chant des cigales. J’apercevais la mer étincelante entre les oliviers. Parfois je croisais une femme au foulard rouge, les pieds nus, la démarche noble, portant sur la tête quelque baricaut.
Et quand la chaleur du jour faiblissait un peu, j’allais visiter mon ami Valère qui habitait une maison perdue dans les roses.
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