Chapter 3 of 13 · 3983 words · ~20 min read

Part 3

Nous avions emporté un plan de l’ancienne Messine, et nous essayions de nous orienter. Nous sûmes ainsi que les décombres sur lesquels nous nous trouvions, étaient ceux de la via Garibaldi, la principale rue de la ville. En continuant à suivre la sente, nous passerions devant le Municipe et devant le Théâtre. Nous marchions avec précaution, redoutant les éboulements, et nous nous arrêtions de temps à autre, devant des détails plus saisissants: un lit tout en haut d’une maison, suspendu au-dessus du vide, gardant l’équilibre par miracle, et garni encore, tel qu’en la nuit terrible, de son matelas, de ses draps, de son oreiller, de sa couverture; les poutres hérissées du faîtage d’une bâtisse, qui se profilaient rageusement sur le ciel; une armoire grande ouverte, à un troisième étage, et où apparaissaient, bien rangées, des jarres d’huile, des fiasques et des bouteilles... Je me rappelle l’impression accablante de toutes ces maisons ruinées, immobiles sous le soleil, et ce silence et cette solitude... Toute vie avait disparu. Nous n’avions rencontré que trois hommes, en deuil, et suivant tous les trois la sente en file indienne.

*

* *

Nous parvînmes à la place du Municipe, dont les abords, par une bizarrerie du hasard, ont été presque respectés. Là, les décombres prenaient fin, et les maisons avoisinantes s’élevaient intactes devant une chaussée bien dallée, bien conservée. Sans doute, ç’avait été là le point médian, le point mort du tremblement de terre, le centre immobile du balancement.

Au milieu de la place, qui avait conservé son ordonnance et qui apparaissait agréable et bien proportionnée, sur le terre-plein du milieu, s’élevait à présent une tente entourée de vieux tonneaux. Une famille campait là. La grande place de Messine appartenait maintenant à deux hommes qui fumaient tranquillement leur pipe, assis à l’ombre sur des caisses, tandis que leur fricot cuisait sur un petit fourneau... Et plus loin, nous allions voir d’autres misérables dont le désastre avait probablement amélioré la condition: un jardin de la ville est devenu comme une sorte de village, lequel, par le beau matin d’été où nous le visitâmes, dans la fraîcheur des arbres, nous parut attirant: certainement les gens qui vivaient là y étaient plus à l’aise que dans les taudis qu’ils devaient habiter avant le désastre. Il est vrai qu’ils regrettaient peut-être leurs taudis...

En nous éloignant de la place du Municipe, nous reprîmes notre marche à travers la montagne de ruines et nous arrivâmes bientôt à la place du Théâtre. Autre monument conservé. Mais celui-ci--le seul de Messine--entièrement: l’intérieur et la façade. Même le fronton, sur lequel se voyait un groupe de trois personnages de marbre, est intact! Singulière prédilection du monstre pour les arts! Parmi toutes les églises, il a respecté seulement le temple de la Comédie,--et qu’il a épargné de statues!... Ce qui faisait dire au peintre, mon compagnon, que le bon Dieu décidément aimait la sculpture. La préservation du théâtre est frappante, car tout, alentour, est tombé.

Ce Théâtre nous rappela une affiche que nous avions lue tout à l’heure sur les murs: _le 20 janvier, au Café du Théâtre, arrivage de vêtements de sport_. Affiche qui avait fait revivre pour notre imagination les jours qui suivirent le désastre. Veuillez songer que de Messine, une ville plus importante que Rouen, presqu’aussi considérable que Lille, rien n’avait été sauvé. Rien est le terme exact. Le stock énorme de marchandises de toute espèce qu’une aussi grande cité contient était perdu tout entier: dans Messine abattue, il eût été impossible de trouver un mouchoir! Les magasins étaient ensevelis sous les décombres, plus rien des premières denrées nécessaires à la vie, il y fallait mourir de faim, de froid et de soif, les fontaines étaient ruinées, les conduites enfouies, on n’aurait pas pour une fortune bu un verre d’eau... Il est passionnant d’imaginer ce que fut alors l’existence des voleurs, qui, pour faire du butin, au milieu de la fuite générale, étaient restés dans la ville détruite. Comment ont-ils vécu dans ce désert de ruines et de cadavres? D’abord, il fallait qu’ils se cachassent pour échapper aux soldats qui les poursuivaient: trouver quelque tanière, un trou, dans les décombres on le pouvait. Mais manger, mais boire!... Parmi ce chaos inimaginable, on devait avoir repéré la place d’un magasin d’aliments, et creuser, et fouiller longtemps pour arriver à trouver un pain dur ou des fruits gâtés. A moins d’avoir la chance de rencontrer par hasard, au milieu de périlleuses et profitables explorations parmi les murs branlants, un garde-manger, une bouteille. Pour boire, il fallait déterrer un tuyau d’eau et le crever... Et poursuivre cette vie sous le regard fixe des morts, en suant de peur, en entendant de temps en temps, dans ce silence terrible, le coup de fusil d’un soldat abattant quelque autre loup humain!

Cependant, après les premiers jours de panique, après l’affolement du début, beaucoup de Messinois revinrent à Messine, soit pour retrouver les leurs, soit pour essayer d’arracher aux ruines de leurs maisons une partie de ce qu’ils possédaient. Alors il y eut un premier embryon de vie sociale. Cette population avait un besoin absolu de certaines denrées. Des commerçants les faisaient venir, ils en annonçaient l’arrivée par voie d’affiches... A tout cela nous avait fait songer l’affiche que nous avions vue... Puis la ville morte, pauvre et dépouillée comme un homme nu, se réveillait peu à peu, se montait petit à petit. De la nourriture, des chandelles, des vêtements,--puis des maisons. Et l’on avait commencé à construire, comme à Reggio, une ville de bois.

Pour le déblaiement de la cité en ruines, huit mois après la catastrophe, il ne nous semblait pas qu’on eût rien fait. Nous rencontrions bien, de loin en loin, une petite ligne de rails et un wagonnet, mais comment prendre au sérieux un moyen pareil pour débarrasser un sol couvert d’énormes ruines sur une pareille superficie? Il y faudrait alors des centaines d’années. Il est vrai que le travail apparaît si formidable qu’on peut bien se sentir découragé au moment de l’entreprendre. Peut-être est-ce là le sentiment de l’État italien; à moins toutefois qu’il ne préfère ne commencer le déblaiement qu’en hiver, de crainte d’une épidémie possible l’été, après la mise au jour de si nombreux cadavres. Le labeur, en tous cas, semble prodigieux, et, sans doute, quand on aura enfin déblayé l’ancienne Messine, une Messine nouvelle sera-t-elle déjà construite à côté, à la place occupée maintenant par les baraquements.

Pour donner une idée de l’état primitif dans lequel nous avons trouvé les ruines de Messine, voici un petit fait: En quittant les maisons écroulées qui bordaient autrefois la via Garibaldi, nous nous rapprochâmes du port, toujours suivant la crête des collines de décombres. A un certain moment, nous trouvâmes un rassemblement: quelques enfants, des petites filles et des petits garçons qui portaient des cruches. Sans doute, à proximité, plusieurs familles campaient-elles; on envoyait les enfants faire de l’eau. Nous nous approchâmes et nous vîmes, en guise de fontaine, un simple tuyau qu’on avait déterré du fouillis des ruines et coupé; il n’y avait aucun robinet; l’eau en jaillissait avec abondance et continuellement. Deux soldats gardaient cette fontaine rudimentaire.

Les enfants étaient gais, ils gaminaient. Ceux d’en haut se battaient à coup de pierres avec ceux qui se trouvaient en bas des ruines, et en les voyant, je compris qu’eux, du moins, n’avaient pas dû souffrir du désastre. Après la première terreur physique, les enfants, dans le changement imprévu de toutes choses, et dans ce milieu nouveau, avaient trouvé de quoi inventer cent nouveaux jeux. Ils s’étaient amusés de tout, de l’installation sous des tentes, puis dans des baraques, et cette nouvelle vie, à la bohémienne, les avaient certainement enchantés.

En poursuivant vers la Palazzata, nous remarquâmes au milieu des ruines, une maison neuve. Elle était claire, peinte en rose, et produisait un étrange effet au milieu de toutes ces constructions écroulées. De loin, en la voyant si fraîche, j’eus l’idée qu’elle avait été construite depuis le tremblement de terre... Mais c’était trop invraisemblable, qui donc eût pu avoir la pensée d’élever un édifice nouveau au milieu de ce quartier dévasté? En nous approchant, nous vîmes en effet qu’elle aussi avait été frappée, et qu’elle était antérieure à la catastrophe. Une lézarde, d’une ligne effrayante comme un éclair, la marquait du haut en bas. Mais pour le reste elle paraissait intacte. Peut-être avait-elle été achevée la veille même du tremblement de terre? Et c’est une singulière destinée que celle de cette maison qui n’a jamais été, et ne sera jamais habitée, et qui semble n’avoir été édifiée que pour assister à cette effroyable désolation.

Nous nous retrouvions sur la Palazzata, avançant dans la direction des baraquements que nous avions aperçus ce matin, et où nous pensions pouvoir nous reposer et restaurer, car la matinée, déjà, était écoulée. Nous arrivâmes au baraquement de la poste, et nous commençâmes à monter la rue de chalets en bois que nous avions traversée trois heures plus tôt. Elle n’était plus aussi animée, c’était l’heure chaude, les ménagères avaient fini leur marché, les campagnards des environs étaient repartis dans leurs villages. Nous montâmes donc cette rue, dont j’ai déjà dit qu’elle ressemblait, avec ses petites boutiques légères, à quelque voie fragile et provisoire de ville d’eau. Les _saloni_ des coiffeurs y alternaient avec les fruiteries et les épiceries. On y rencontrait aussi quelques bars et quelques guinguettes, mais le restaurant, vers lequel notre appétit nous poussait, ne paraissait pas. Nous avions dépassé seulement une ou deux _trattorie_, d’un aspect si médiocre, et où il semblait faire si chaud, que nous n’avions pu nous décider à y pénétrer.

Nous montions toujours, espérant toujours découvrir quelque chose de plus attirant, mais nous ne voyions plus rien... Nous étions las, nous commencions à désespérer, et nous allions nous résoudre à revenir sur nos pas, quand un spectacle inouï frappa nos regards. Une maison, une véritable maison, non pas une case de bois, mais une _maison_, était devant nous! Nous nous frottions les yeux, nous n’en revenions pas... Tout autour de cette maison, qui était intacte, entourée de verdure, d’un air frais, coquet et agréable, s’amoncelaient des ruines: de hautes demeures renversées, brisées, ravagées, des montagnes de décombres, des murs lézardés, des chambres aux cloisons crevées... Qu’est-ce que c’était que cette maison! On lisait: pension, sur la porte. Nous entrâmes, sans nul espoir d’ailleurs, car nous n’imaginions pas, bien sûr, que nous allions comme ça, du premier coup, nous humbles voyageurs inconnus, être accueillis dans ce paradis!...

Or, cela se passa tout naturellement. On nous fit asseoir à une petite table couverte d’une nappe, dans une vraie salle à manger. Un garçon nous présenta un menu. Et l’on nous servit un déjeuner qui nous parut incomparable. Le garçon avait tiré les volets pour que nous fussions bien au frais, et nous ne voyions plus rien de l’extraordinaire Messine, nous étions de retour en pays normal et nous jouissions du confort et des commodités de l’existence civilisée. Le garçon nous avait expliqué que cette maison-là, construite en ciment armé, tandis que toute la ville s’écroulait, n’avait même pas eu une égratignure, pas seulement une crevasse. Elle s’était balancée avec la terre, et quand le tremblement avait pris fin, elle s’était retrouvée telle qu’elle était auparavant... Après des poulpes à la tomate, un macaroni à la sicilienne et des escalopes au marsala, nous prîmes un verre de café glacé, en tirant béatement sur nos cigares. Les gens qui nous entouraient n’avaient pas l’air d’aventuriers, ils portaient d’honnêtes figures de fonctionnaires, et nous fermions l’oreille à leurs propos, pour mieux nous imaginer que nous étions dans quelque calme hôtel de sous-préfecture, et que tout le monde ici jouissait du bonheur ennuyeux, mais dont maintenant nous apercevions le prix, d’une vie réglée, paisible, sans surprise, ni tracas... Et quand nous sortîmes, nous fûmes étonnés de retrouver toutes les choses bouleversées, et le désordre et la ruine. Il était impossible, dans cette maison, de se croire à Messine. Nous regardions les décombres, les murs déchirés, les bâtiments effondrés, d’un œil neuf, ils nous réapparaissaient dans leur horreur: depuis deux jours que nous errions au milieu de cette destruction, nous avions fini en effet par en être moins frappés...

Nous reprîmes la route, car je désirais visiter maintenant la nouvelle Messine. Et nous arrivâmes aux premiers baraquements. Nous étions sortis de Messine ancienne, nous nous trouvions dans les plaines où l’on a installé la cité nouvelle, entre la montagne et la mer. Des deux côtés de la route, il n’y avait plus de maisons démolies, mais des files de baraques qui s’étendaient très loin. Elles étaient rangées par quartier, il y en avait de différents types. Le premier quartier que nous vîmes était composé de baraques peintes en blanc, et qui ressemblaient un peu à des habitations coloniales, on eût cru voir un petit coin du Soudan. Plus loin s’élevait le village américain, net et de lignes strictes. Nous avançâmes encore: à perte de vue, des baraques...--Cette Messine nouvelle est très importante et semble prospère.

En regardant autour de nous, nous vîmes sur notre droite une jolie petite colline boisée, dont la fraîcheur nous attira. Nous crûmes y distinguer des constructions, et nous nous demandions si c’était là une propriété close de murs, où nous ne pourrions pas entrer, ou un hameau? Nous en étant approchés un peu, nous reconnûmes le cimetière. J’adore les cimetières d’Italie, ils sont roses, ils dominent toujours un beau paysage, et leur mélancolie n’est jamais amère, mais je refusai d’aller visiter celui-là: j’en avais vu des photographies; les tombes bouleversées, les chapelles démolies, les cercueils troués, ce ravage effroyable d’un champ de paix et de silence, non, c’était trop cruel, et l’acharnement du monstre, qui s’était attaqué même aux morts, me faisait mal.

Nous descendîmes vers la mer, en traversant un quartier de baraques. Dans la torpeur de ce dimanche d’été, tout dormait. De loin en loin seulement, on surprenait quelque chant de mandoline derrière une porte, ou l’on dépassait une femme vidant sur le sol un bassin d’eau sale. Nous longeâmes un immense hôtel en bois, qui est la plus vaste construction de ce genre que nous ayons vue. Il a deux étages, une très longue façade, et compte peut-être une centaine de chambres. Nous vîmes aussi une grande école, puis les baraquements de l’autorité militaire, les baraques-casernes. Cette nouvelle Messine paraissait vraiment organisée et vivante. Lorsque,--dans combien d’années?--le déblaiement de la Messine ancienne sera un fait accompli, je suppose qu’une autre Messine sera depuis longtemps installée dans le voisinage et vivra. Car, même quand le provisoire durerait davantage encore en Italie que chez nous, on en arrivera vite, cependant, à construire, on sera forcément amené à remplacer les baraques de bois si incommodes, glaciales l’hiver, étouffantes l’été, par des maisons de pierre. Une ville, une ville véritable, s’élèvera donc là, à l’endroit où florissaient autrefois les maraîchers de Messine, et, par un imprévu retour, c’est sur le sol de l’ancienne ville que s’établiront les maraîchers de la nouvelle et que pousseront les légumes pour nourrir les néo-Messinois.

Nous passâmes sur la plage où s’élevaient quelques tentes qui servaient de demeure à des familles de sinistrés. Le sable était sali, mêlé de débris, de reliefs, d’ordures. Puis nous revînmes du côté de la grande route en longeant des usines noires et dévastées. Ayant enfin regagné la voie principale de Messine en bois, nous nous attablâmes à un petit café, pour attendre l’heure du train de Taormine. La baraque de notre limonadier était précédée d’un carré sablé, à l’ombre, où quelques tables étaient rangées, on n’y était pas mal; sur la chaussée, devant nous, c’était une allée et venue continuelle, et nous restions frappés de l’allure active, vivante et un peu fiévreuse des passants: pas découragés, ceux-là, déjà ils s’étaient adaptés à leur nouvelle existence, ils avaient un but et ils y allaient; en face de nous se voyaient les restes d’une haute maison abattue par le tremblement de terre, personne n’y faisait attention; cela appartenait au passé, à un passé déjà lointain; il s’agissait maintenant d’autre chose.

Quand nous descendîmes à la gare, nous eûmes encore un spectacle d’exubérance et de vivacité messinoise, le guichet du baraquement, où se distribuaient les billets, était fort étroit, un seul employé, beaucoup de voyageurs. Quel débat, quelle éloquence, et comme on se poussait pour passer le premier! Peuple qui sait se tirer d’affaire!

C’était un dimanche, le train était plein, et malgré tous les vêtements de deuil, on n’était pas bien triste. Cependant, tandis que nous nous acheminions vers Taormine en contemplant la belle ligne des montagnes au pied desquelles nous roulions, je rêvais. Le soleil baissait dans le ciel pur, le soir allait tomber bientôt sur cette nature sereine. Et la paix des choses me troublait. Je songeais à l’agitation vaine de ceux qui avaient survécu. A quoi bon, puisque votre tour viendra aussi?...

*

* *

Le patron de l’hôtel de Taormine, où nous sommes descendus, était allé à Messine le lendemain de la catastrophe. Voici le récit qu’il nous a fait:

«Ici, à Taormine, oui, nous avons ressenti la secousse, mais il n’y a pas eu d’accident, le sol sur lequel notre ville est construite est solide. C’est arrivé de grand matin. Il faisait nuit noire, c’était en décembre. Une bonne saison: la maison était pleine. Vous imaginez tout le monde qui sort des chambres, en criant, affolé... Alors mon frère et moi, nous avons parcouru les couloirs, nous avons rassuré les personnes, mais nous leur avons dit aussi qu’elles ne devaient pas se recoucher, parce que, vous savez, il y a souvent plusieurs secousses... Chacun, très rapidement, s’est un peu vêtu, et l’on est descendu dans la rue, sur la place. Tout le pays était dehors, parce que ces jours-là, il vaut mieux ne pas rester dans les maisons... Puis sept heures, huit heures, neuf heures ont sonné, il n’arrivait rien, on s’est peu à peu rassuré... On se disait tout de même: A Messine, à Catane, pourvu qu’il n’y ait rien eu! on pense tout de suite, n’est-ce pas, aux grandes villes... Mais on ne savait rien. Moi, je suis parti pour une maison que nous avons à la campagne, et où j’avais à travailler. Et tout l’après-midi j’ai écrit des lettres, j’étais tranquille. Le soir, je rentre à Taormine, et je descends à la gare pour voir si l’on savait quelque chose. A la gare, monsieur, on me montre une dépêche. Sur la dépêche, il y avait: Messine complètement détruite!»

Ici notre hôte s’arrêta, il poussa un violent soupir, comme un soupir de fureur, il serra les dents; et son visage sombre et expressif de Sicilien se durcit...

«Messine complètement détruite!... Je n’ai rien dit. Je suis remonté ici. Je n’ai parlé à personne. Vous comprenez, on ne peut pas croire cela. Vous savez ce qu’était Messine pour nous. Vous savez quelle ville c’était. Mais pendant la soirée, le bruit s’était répandu dans le pays. Alors il a bien fallu y croire. J’ai dit: Demain j’irai; peut-être a-t-on besoin d’hommes là-bas, je peux servir à quelque chose... Le lendemain matin, j’ai pris le train. On ne roulait pas vite, vous comprenez; pour ce trajet qu’on fait en une heure, nous avons mis cinq heures, et, à mesure qu’on approchait, on voyait des maisons démolies, et dans chaque station c’était un désordre, une cohue, un affolement, des cris!... Enfin nous arrivons, on n’allait pas jusqu’à la gare, naturellement, elle était démolie, on s’est arrêté bien avant... je suis descendu... Et alors, monsieur, ce que j’ai vu! des gens nus, d’autres qui avaient pris des couvertures, des tapis pour s’envelopper... on aurait dit je ne sais pas quoi, des Arabes, des tribus d’Arabes. Ils étaient comme fous... comme des fous... Et il n’y avait plus rien, plus de routes, plus de rues, rien... Maintenant on a déblayé, on peut passer. Alors, toutes les rues étaient comblées par les maisons écroulées, on ne s’y reconnaissait plus, on ne savait plus où l’on était, on se perdait... Je suis parti tout de même là dedans, dans ces ruines; il fallait avancer doucement, on ne savait pas où l’on posait le pied, si c’était solide, des pans de murs s’écroulaient autour de vous, tout était branlant... Monsieur, il y avait par terre des fortunes, des fortunes!... Et il y a des gens qui les ramassaient... Ce qu’on a volé, monsieur, et tout ce qu’on a fait! Ah! je ne peux pas dire tout ce qu’on a fait... une honte, oh! une honte!»

Il se frappa sur la cuisse avec irritation, il soupira de toutes ses forces, et une lueur inquiétante brilla dans ses yeux très noirs, il avait l’air ivre...

«Songez que, pendant plusieurs jours, il n’y a eu aucune police. Il n’y avait là que la garnison de Messine; elle aussi, naturellement, elle était affolée par le désastre, elle était incapable d’aucun service... Moi, j’ai vu des soldats avec des képis de généraux, des généraux avec des képis de soldats... Aussitôt, immédiatement, il aurait fallu envoyer des hommes du dehors...»

Il s’arrêta un instant, puis il reprit:

«Ah! ceux-là qui ont eu le courage de rester à Messine se sont enrichis!... Et encore maintenant on s’enrichit... Sur tout, monsieur, sur tout... Il y a d’abord les bijoux... Mais même, tenez, les matériaux... On va reconstruire, eh bien! les matériaux qu’on a eus pour rien, on les revendra, vous comprenez, on les revendra très cher.»

Sa voix tremblait, et il était très difficile de distinguer si c’était seulement d’indignation.

«... Et que de gens l’on aurait pu sauver, de gens qui sont morts bien après la catastrophe! oh! des milliers! des milliers!... Moi, j’ai entendu, moi, monsieur, quelqu’un appeler, et je n’ai pas pu le secourir!... Je passais sur des ruines, il me semble entendre quelque chose, un bruit sous mes pieds. J’ai écouté: sûrement, là, il y avait quelqu’un, quelqu’un appelait... Mais c’est difficile, on ne sait pas exactement l’endroit, c’est sourd, c’est indistinct. Alors où creuser, où fouiller?... Et je n’avais pas d’instruments! Il aurait fallu un pic, une pioche: Comment faire? Il y avait des gens qui passaient en bas, je les ai appelés: Montez m’aider. Personne n’a répondu; vous comprenez, chacun avait d’abord son frère, son cousin, un parent, à aller voir, à secourir... Et j’ai dû, monsieur, j’ai dû m’éloigner sans avoir rien fait!

«Alors le soir j’ai pensé: A quoi bon rester ici? On est inutile. Et où coucher? Comment manger? Il vaut mieux partir... Mais pour partir, c’était terrible. Tout le monde voulait partir, c’était une panique... Il y avait une bataille autour du train, on s’insultait, on se frappait, et tout cela, dans l’obscurité, pas de lumière. Les wagons étaient bondés, on suppliait qu’on vous laissât monter, ce n’était pas possible, ils étaient serrés là dedans, à étouffer. J’ai vu bien des trains s’en aller. Alors j’ai pensé que je ne pourrais jamais partir... J’ai eu l’idée d’aller à pied jusqu’à la prochaine station pour revenir à Messine par un train dont je ne descendrais pas, et dans lequel je repartirais. J’ai fait cela. Et j’étais parvenu à garder ma place, je croyais que j’allais enfin partir, un soldat arrive, il dit: tout le monde dehors, wagon pour les blessés... Et alors redescendre dans la nuit! on marchait sur des blessés, sur des morts!... Ah! monsieur!... Enfin, après des heures, des heures, et des heures, j’ai pu revenir...»

Je regardais l’homme qui nous parlait. Il était inquiétant. Il semblait vivre dans une fureur contenue incessante, qui, de temps en temps, se trahissait par la contraction des traits, par des gestes violents ou par une sorte de rire de colère. Il était ivre de mécontentement. Et cet état dans lequel nous le voyions paraissait son état habituel. Maintenant, il nous parlait des voleurs, et cette idée du vol, du vol général, du vol partout, semblait devenue une idée fixe: