Chapter 10 of 13 · 3959 words · ~20 min read

Part 10

Et l’amour de tout ce qui brille (on comble de joie une négresse en lui donnant un collier de verroterie; ici les femmes du peuple riches, les «maeste», se couvrent invraisemblablement de bijoux beaux comme de la verroterie) et l’amour du bruit (le dernier des Napolitains fait partie d’un orphéon, d’une «banda») et l’amour du jeu (en 1906 la contribution des Napolitains au lotto, à la loterie royale, a été de 14 fr. 44 par habitant. Naples, qui est pauvre, a dépensé en 1906 dix millions pour jouer au lotto). Et leur enfantillage, leur besoin de s’amuser continuellement: ils ne sont pas cochers, maçons, gentlemen, ils jouent à être cochers, maçons, gentlemen... Tout cela me paraissait partir d’une âme de nègre.

Et quand je fermais les yeux, et que je les entendais tapageant, nasillards et criards[10], j’avais tout à fait l’illusion, je me croyais transporté dans un village du centre africain, au milieu de quelque peuplade primitive.

[10] La prononciation napolitaine, longue et vulgaire, déforme et enlaidit l’italien. Le Napolitain dit Margellina pour Mergellina, uno zoldo pour uno soldo, bosta pour posta, garozze, etc. Et il prononce une syllabe sur trois: la via Carracciolo devient la via Carrac’, Ischia devient Isc’, etc.

*

* *

Et puis les jours, les semaines, les mois passèrent, et je fis plus ample connaissance avec ce peuple. Je le pénétrai mieux, je le vis moins à la surface, et il commence à éveiller ma sympathie et à m’intéresser. J’avais remarqué d’abord tous ses défauts. J’aperçus bientôt ses qualités. Et je distinguai alors avec quelle finesse, de quelle façon jolie, ils jouissaient de la vie, ces nègres, et combien, sous leur apparence bruyante et désagréable, ils étaient peu grossiers. Auprès du nègre obscène, je vis le Napolitain qui est sentimental et qui est réservé. Dans cette cité, réputée pour la facilité de ses mœurs, en effet, je n’ai jamais vu seulement deux amoureux s’embrassant dans la rue sur un banc comme, au printemps, on en rencontre à chaque pas à Paris. La tenue du Napolitain est d’une absolue décence[11] et les vertueux Anglais et les Allemands, si vertueux aussi, pourraient peut-être aller à Naples prendre des leçons tout au moins de bonne tenue dans la rue. Ce qui ne signifie pas que le ruffianisme et la prostitution ne fleurissent pas ici, comme l’ont rapporté tous les voyageurs. Mais du moins le Napolitain n’est-il ni libertin, ni dissolu[12], il est sentimental.

[11] Se bien tenir est capital pour un Napolitain. Il ne faut pas qu’on puisse dire qu’il manque d’éducation. Et dans toutes les classes. Chaque classe a un code de courtoisie qu’elle observe exactement.

[12] Le vice est inconnu au Napolitain: il n’est pas moral, il fait naturellement, sans vice, des choses immorales. Chez un peuple moral, au contraire, nourri de la Bible, la plus petite immoralité pue le vice épouvantablement.

Autre chose. On ne rencontre jamais un ivrogne à Naples. L’alcoolisme y est inconnu. Encore un exemple, peut-être, pour les honnêtes pays à Bible. La sobriété de ce peuple est admirable. Je me rappelle les coups d’œil de coin des voisins, au café, à une étrangère qui avait pris un petit verre de cognac. On ne boit que du café, du chocolat et des glaces. Très rarement du vermout. L’apéritif n’existe absolument pas. Quant au peuple, que le bourgeois de Naples s’imagine extraordinairement goinfre, il est également modéré. Dans les grandes fêtes, comme à Piedigrotta ou au Carmine, il se régale d’une tranche de pastèque et il fait bombance et satisfait sa gloutonnerie avec une assiette de coquillages.

Dans les fêtes surtout je les aimais. Ils y témoignent d’une simplicité, d’une grâce de l’âme tout à fait charmante. Une fête se compose d’illuminations et de musique. On regarde et on écoute. On est content. Il ne s’agit pas ici de s’enivrer de bruit, de grands manèges violemment éclairés, de sifflets de machines à vapeur, de montagnes russes, d’avoir des sensations violentes et de se surexciter. Non: regarder les illuminations, les décorations de la fête et écouter la musique... J’aimais cette sagesse et cette finesse de goût dans le plaisir. Ce sont des plaisirs d’art, ceux du Napolitain. Eh! non, ce n’était pas des nègres! Je connais des civilisés, des peuples qui savent lire et qui sont plus sauvages.

Et le dialecte napolitain qui avait l’air, avec sa prononciation large et ses appels prolongés comme une note chantée dont le ton s’abaisse graduellement, d’un patois nègre, ce dialecte était en réalité une belle langue populaire, vive et savoureuse, pleine d’images et bien faite pour réjouir l’amateur, avec ses hyperboles et sa grandiloquence, son ingénuité et sa malice, sa poésie, sa licence.

Et je continuai à voir, et les choses me parlèrent. Et je me mis à saisir des nuances. Et un jour, je regardai cette ville et ce peuple avec vénération, parce que j’avais enfin compris que je vivais dans une ville antique, au milieu d’un peuple antique. Et je commençai à rêver et à voir la réalité.

A Naples, on retrouve facilement la vie antique et l’on en respire l’air avec ivresse. Car rien n’a changé qu’à la surface, et le cœur est resté le même sous les siècles. Ces marchands de fruits aux pieds nus, assis par terre derrière leur corbeille tressée, ces marchands d’eau fraîche avec leur amphore, ces marchands de légumes qui passent en tenant la queue de leur âne, toute cette vie de la rue, est-ce qu’elle n’est pas pareille non seulement dans l’esprit, mais aussi par la forme des choses qui l’accompagnent, à la vie qui fleurissait sur ce sol en des temps très anciens? Les objets, tout ce que l’on manie quotidiennement, sont ici d’une forme très simple, et l’on sent que leur aspect n’a jamais changé.

Quand on sort du musée, à Naples, on ne souffre pas de ce brusque dépaysement qui vous frappe partout en pareille circonstance. On a tout de suite retrouvé les types qu’on examinait tout à l’heure en bronze et en marbre, et les mêmes expressions: les mêmes âmes. Et le mystère, le mystère irritant et passionnant qu’on sentait là-bas devant les statues arrachées à la terre, des statues d’hommes qui avaient vu les siècles morts, ce mystère, on le retrouve dans les rues, devant les mêmes visages qui recouvrent l’âme très antique que l’on regrettait tout à l’heure au musée. On a l’impression qu’elle vit encore, cette âme, et la demi-illusion qu’on va retrouver toute la splendeur et les merveilles antiques du golfe de Naples. Et cela endort, pour un instant, votre nostalgie du passé.

Beaucoup de marchands des rues et de gens du peuple, vêtus seulement de leurs braies et de leur chemise, ont vraiment une allure antique. Il y a des débardeurs que l’on a vus, exactement semblables, dans des bas-reliefs. Et le nu qui ici n’est pas honteux, ces enfants nus et demi-nus qui sont la fleur, la grâce et le charme de Naples, cela est antique.

Et d’ailleurs c’est une impression éparse, diffuse, éparpillée dans chaque chose. De même que cette terre que vous foulez est toute mêlée d’antiques débris, de même tout ce que vous voyez et entendez vous paraît contenir quelque chose de très rare, d’unique. L’exclamation monosyllabique, le Hach! du cocher qui pousse son cheval, le bruit que fait le vacher en agitant la sonnette de la vache, le sautillement des roues minces sur les dalles, le chant étrange des marchands, tout cela vous paraît très vieux, très lointain. Vous ne vous sentez plus le contemporain de ce peuple, vous avez envie de l’arrêter et de l’interroger, de le faire parler de ce temps merveilleux que vous n’avez pas connu. Mais, hélas! son souvenir, que vous retrouvez dans tous ses gestes, dans toute sa façon d’être, est inconscient. Il ne sait pas qu’il se rappelle.

Mais quand vous vous promenez du côté de la Pignasecca ou à Tribunali, et que l’illusion vous prend, alors vous passez à Naples des heures uniques.

Malgré des alluvions continues, dont on retrouve constamment les marques (beaucoup de visages espagnols et arabes), le type grec s’est conservé dans toute sa pureté ici. Et vous croisez à chaque instant les plus beaux masques. Quant à la face vulgaire, au bas peuple, elle ressemble étonnamment à la face vulgaire latine, le gros nez un peu épaté, la large bouche prête à l’invective et au rire énorme; elle a du style.

Ainsi le Napolitain se découvrait à moi. Je voyais qu’il n’était pas mon contemporain, que mes idées et mes mœurs lui étaient étrangères, car il était le survivant d’une civilisation ancienne, et sous ses usages, sous ses habitudes, je voyais les vieilles coutumes vénérables. Je le respectais comme mon ancêtre, comme le témoin des origines de la société dans laquelle je vis. Je voyais maintenant que son fétichisme n’était pas celui d’un nègre, d’un primitif sans race. Il était celui d’un homme du peuple contemporain de Virgile et d’Auguste. Sa religion, qui portait faussement le nom de christianisme, c’était l’antique paganisme.

Je le voyais: chaque quartier, ici, avait son dieu. Les saints, les innombrables madones: des anciens dieux, dieux qui se jalousaient aussi et qui se disputaient la prépotence. Dans les affiches annonçant la fête du Saint, je le voyais, on insinuait que le saint d’ici était plus puissant que le saint du voisin. Le Napolitain croyait plus à son saint qui le connaissait, qui était son protecteur, qu’à Dieu qui ne le connaissait pas et qui, d’ailleurs, a trop à faire.

Chez nous, les traces du greffage du christianisme sur le paganisme se sont peu à peu perdues, elles ne sont plus guères apparentes. Ici, au contraire, elles sont très visibles. A Rome, la fête du 15 août s’appelle toujours «la Ferragosto» et c’est l’ancienne fête d’Auguste, laquelle se célébrait à la même date. Ici, à Naples, on fait toujours les Bacchanales, on fête Bacchus le 7 octobre, au commencement des vendanges. Le prétexte chrétien de cette fête est de célébrer la Madone de Piedigrotta. C’est une réjouissance extrêmement curieuse. Il s’agit de faire un bruit énorme, incomparable. Cent mille Napolitains soufflent ensemble, jusqu’à bout de souffle, dans d’énormes trompes en fer blanc. Ils ne sont pas gais, ils ne rient pas, ils soufflent dans leurs trompes. C’est la tradition de la bacchanale qui les pousse et ils ne résistent pas.

Le bruit qu’ils font ne peut se comparer à rien. Il est proprement infernal. Au milieu de ces démons armés de trompes, passent des marchands de raisins, portant sur l’épaule une perche, à laquelle des grappes pendent gracieusement. On voit aussi des chars ornés de feuillages, sur lesquels des chanteurs, profitant d’une accalmie, chantent une chanson nouvelle. Car c’est la coutume de lancer à Piedigrotta, le jour de Bacchus, les nouvelles chansons.

Le Napolitain répète fidèlement chaque année ses gestes de l’année passée. Il est extrêmement traditionaliste. Pourquoi voudrait-il que les choses changent autour de lui, puisque lui-même ne change pas?[13] Et c’est pourquoi l’on peut admirer tant de coutumes très anciennes à Naples, et tant de vieilles mœurs. On y rencontre des cortèges de fous, comme au moyen âge: quelque roi grotesque, à cheval sur un âne, vêtu d’une loque rouge, suivi d’une douzaine de gars débraillés qui font tapage. La façon de se réjouir est antique ou sauvage; car il y a peu de différence entre ce que nous appelons aujourd’hui un sauvage et un ancien latin du bas peuple: seulement quelques nuances. Et il n’y a que quelques nuances entre un Napolitain d’aujourd’hui et un nègre. Mais ces nuances nous importent. Derrière le Napolitain, on compte trente siècles de grande race. Ce primitif-là a des aïeux. Tout ce qu’il fait inconsciemment, et par l’effet d’une obscure mémoire, nous touche; ses traditions, en effet, sont les nôtres, et nous le reconnaissons de nos proches. Le Napolitain nous semble sauvage, parce qu’il est resté rustre; la démarcation entre l’homme des villes et l’homme des champs n’est pas chez lui nette comme chez nous, de même autrefois chez le latin; mais s’il est sauvage, c’est un sauvage de chez nous. Je sais bien que chez lui l’œil, comme chez les êtres les plus simples, comme chez les enfants, joue le plus grand rôle. On s’adresse toujours aux yeux, à Naples. Quand l’œil du Napolitain est pris, lui-même est pris tout entier. Il est tout à la sensation première, et ne fait pas réflexion. C’est pourquoi l’on voit si souvent, dans les rues de là-bas, des infirmes et des contrefaits devenir les souffre-douleur des scugnizzi. Je rencontrais tous les jours un gamin que les autres battaient, parce qu’il faisait une grimace extraordinaire en pleurant. Ils ne se lassaient pas de cette grimace. Ils étaient tellement saisis, chaque fois, qu’il n’y avait plus place pour un mouvement de pitié. Mais ce même peuple, qui martyrise les phénomènes, pour jouir entièrement d’eux, par amour du spectacle, est passionné aussi pour ses admirables marionnettes, qui ne peuvent pas ne pas nous toucher nous-mêmes, et où nous nous retrouvons dans notre passé.

[13] Il ne change pas, parce qu’il ne sait pas lire. Alors le mouvement moderne n’arrive pas jusqu’à lui. Il n’a que des renseignements oraux. D’ailleurs il ne s’en soucie pas. L’instruction obligatoire n’est qu’un mot en Italie méridionale. Il y a à Naples, à la conscription, 50% d’illettrés. J’ai eu une portière qui était la mère de sept enfants; aucun n’avait appris à lire: l’école est trop loin, disait-elle.

Les marionnettes de Naples jouent des pièces tirées des romans de chevalerie du moyen âge. Elles sont grandeur nature, vêtues somptueusement et vraiment vivantes. Je n’ai jamais vu de spectacles plus lyriques que ceux auxquels j’assistai là, dans des petites salles pouilleuses, au milieu d’un peuple aux yeux brillants, pieds nus et chemise ouverte. Au moment du combat des deux guerriers, accompagnant le bruit des armes entrechoquées, le piano mécanique tourne frénétiquement pour exalter les cœurs, combat rituel, et, comme une danse, admirablement réglé, plein de tradition. Ici, la transposition de la réalité au théâtre est exacte et m’émeut autrement que n’importe quelle représentation théâtrale; mais le Napolitain sent toute la beauté de cela.

D’ailleurs, hâtez-vous de l’aller regarder. On a déjà éventré la ville. Des quartiers curieux, et comme on n’en reverra jamais nulle part, disparaissent chaque jour. Il existe une catégorie de Napolitains qui rêvent de transformer Naples. Les uns veulent en faire une cité industrielle. Les autres une nouvelle Nice. Les journaux sont pleins de ces folies. On ne changera pas le Napolitain, mais dans cinq ou six ans, certainement, il sera plus difficile à bien voir, et la ville sera abîmée. N’attendez pas.

CURIOSITÉS DES RUES DE NAPLES

«Hier, vers une heure de l’après-midi, la foule qui se pressait aux environs de la galerie Humbert Ier, fut frappée par un étrange spectacle: du vico Sergent-Major descendait un groupe caractéristique, entouré de scugnizzi[14] qui cabriolaient furieusement tout autour. Au milieu du groupe, se trouvait un petit jeune homme blond, aux vêtements en désordre, aux yeux hagards: ses mains étaient attachées derrière son dos avec une grosse corde, et sur sa poitrine un écriteau pendait: «Voilà Errico, le directeur du «Squillo» châtié par l’avocat Fumo.»

«Le jeune homme était tiré avec des cordes. A peine pouvait-il se mouvoir, serré dans ses liens comme un Christ. Il criait d’une voix étranglée: «Carabiniers! carabiniers!»

[14] Des voyous.

Tel est le récit que je lisais, il n’y a pas longtemps, dans un journal de Naples. Et ce curieux cortège, le châtiment imaginé par l’avocat Fumo, pour se venger d’un petit journaliste malhonnête, me faisait remonter à l’esprit toutes les singulières images, toutes les choses surprenantes que j’ai vues, au hasard de tant de promenades dans les rues de Naples. Aucune cité, en Europe, n’est aussi amusante: la variété des spectacles y est infinie, c’est que l’esprit des Napolitains est ingénieux, et il possède en même temps quelque chose de simple et de suranné, qui est tout à fait inattendu pour les hommes modernes que nous sommes. J’estime que la rue à Naples est plus intéressante pour nous qu’une rue d’Orient. Nous comprenons en effet ce qui s’y passe. L’on y voit ce qu’on pouvait y voir chez nous dans l’ancien temps. On vit là sur des traditions qui sont les nôtres; ce que nous rencontrons remue en nous d’obscurs souvenirs: nous sommes de cette race, nous appartenons à cette civilisation, nous avons dépassé le point où ils en sont restés, mais autrefois nous y avons été.

Je dirai ici, sans ordre, suivant le caprice du souvenir, ce que j’ai vu là-bas de surprenant.

Le récit de journal, qui décrit le cortège formé par l’avocat Fumo, ne rend pas le bruit au milieu duquel le malheureux petit jeune homme blond devait avancer. J’ai logé, à différentes reprises, à l’auberge, dans un des quartiers les plus grouillants de Naples, du côté de la Pignasecca. Souvent dans la rue éclatait une discussion, alors c’était de grands cris, par chacun des adversaires tous les saints et toutes les madones étaient pris à témoins de l’ignominie, de la bassesse, des vices honteux et de la laideur inouïe de l’autre, aussitôt sortaient de tous les pavés de méchants gamins, des scugnizzi, la ruelle retentissait de clameurs, des huées s’élevaient, les sifflets faisaient rage, on ne s’entendait plus... Les discussions entre commères dans les rues populeuses de Naples sont incessantes, et presque toujours elles prennent naissance des enfants. Il y a des nuées d’enfants à Naples, qui courent partout: une femme a donné une taloche au petit d’une voisine, celui-ci se précipite chez sa mère en pleurant, la mère arrive, elle demande de quel droit on a battu son fils: discussion, hurlements, on se souhaite les accidents les plus terribles, on espère du ciel des vengeances éclatantes. Chacun est d’une loquacité intarissable et les prises de bec durent souvent fort longtemps. Je me rappelle deux femmes, dans le quartier du Marché; elles se chamaillaient: non loin il y avait une grande tablée de gens qui jouaient au loto. D’abord les joueurs s’étaient levés, ils avaient entouré les deux commères. Mais cela ne finissait pas. Alors ils étaient retournés à leur table. Et, tandis que d’une voix effrayante, tout près d’eux, elles continuaient à se promettre mutuellement à l’enfer, avec une indifférence délicieuse, comme s’ils n’entendaient rien, ils avaient repris leur partie, une petite fille tirait paisiblement les numéros d’une bouteille d’osier, et chacun, d’un air d’extrême attention, regardait son carton.

Bien qu’ils figurent à l’origine de beaucoup d’épouvantables discussions, les petits enfants sont d’ailleurs un des charmes de la ville. Ils fleurissent de leur chair rose les ruelles ombreuses: ils sont presque toujours nus; ils se confondent sur le sol avec les petits chiens et les petits chats. Ils sont l’image vivante de l’admirable fécondité de ce peuple. Fécondité trop grande, folle fécondité. Ici, les estropiés, les difformes, les êtres bizarres sont légion. Il y a ici une végétation de vie humaine prodigieuse, mais ce n’est pas un jardin ni un parc, c’est une forêt vierge. On ne ratisse pas, on n’émonde pas. C’est l’exubérance de la nature, un fouillis hasardeux, désordonné, inextricable; tout a poussé, c’est la forêt mystérieuse et magnifique,--mais à côté des chênes superbes, combien d’arbres mal venus, rabougris, à demi morts!

*

* *

Le cortège du petit jeune homme blond me rappelle d’autres cortèges. Celui d’un roi fou, comme au vieux temps, que je vis passer un jour à Toledo, déguisé, à cheval à l’envers sur un âne, sa tête tournée du côté de la queue de la bête. Il était entouré de joueurs de putipu et cheminait gravement sur la chaussée.

J’ai vu aussi bien des processions singulières, la procession aux sonnettes, coup de sonnette: tout le monde à genoux, les prêtres, les pénitents, les passants... On repart... Nouveau coup de sonnette, et de nouveau agenouillement général.--Le passage du Saint-Sacrement est curieux: au-dessus du prêtre qui le porte, un clerc tient une sorte de parasol chinois, quatre porteurs de lanternes anciennes l’escortent, sortes de lanternes de carrosses fichées au bout d’un long manche, un enfant de chœur sonne, la rue s’agenouille.

Quelquefois, à Naples, on entend une musique joyeuse, un orphéon s’approche, faisant vacarme: c’est un enterrement. Deux lignes de pénitents en cagoule s’avancent, tenant de gros cierges et précédant un haut catafalque rouge au sommet duquel trône un cercueil doré. Pour les enterrements de riches, le cercueil se trouve dans un carrosse entièrement vitré, traîné par six ou huit chevaux habillés de draps éclatants.

D’ailleurs, à Naples, tout ce qui tient à la mort ou à la religion est infiniment curieux. Il y a plus de quatre cents églises dans la ville. Souvent elles se font face ou elles se touchent. La concurrence entre toutes ces églises est sérieuse; le clergé, qui est considérable, meurt de faim. J’ai vu des vieux prêtres vêtus de soutanes rapiécées et verdâtres, couverts de chapeaux à poils informes, tendre la main dans la rue. Les dimanches, si vous passez dans les ruelles voisines de la Pêcherie, on vous tirera par votre veste, on vous demandera d’entrer à l’église, on vous dira que: «Signore, la messe est prête»... Je me rappelle, à la porte d’une chapelle, un marchand de fruits à la fois criant sa marchandise et agitant par une corde une sonnette destinée à appeler les fidèles. Il disait tantôt: «Fichi, fichi, a tre soldi, tre soldi!» et tantôt: «Alla messa! alla messa! alla messa!»

Il y a dans les rues, fixés sous verre aux murs, un grand nombre de reposoirs: l’image d’une madone, un bouquet, une lumière. Les jours de fête, les enfants disposent des reposoirs sur des chaises, devant les maisons. A l’intérieur des maisons, partout des reposoirs; point de boutiques où ne brûle une petite flamme devant quelque image; j’en ai vu un superbe, brillant de mille feux, une fois, dans le sous-sol d’un café, là où se trouvent les cuisines et les caves.

Les moines sont innombrables; on en croise de tous poils et de toute vêture. On voit des nonnes en robe de bure avec un très large chapeau de paille. Mais les religieux les plus communs sont les frères de Saint-François, généralement dépenaillés et fort sales. Ils ne jouissent pas dans le peuple, d’une trop bonne réputation, le fait est que j’en ai vu arrêter un dans la galerie, un soir, et c’était un curieux spectacle. Le moine marchait devant son accusateur, un petit jeune homme mince, une grande foule suivait. On passa devant la station de voitures de Saint-Ferdinand, et pour indiquer de quoi le moine s’était rendu coupable, un cocher fit en riant le plus joli geste obscène que j’aie jamais vu.

Une autre fois, au restaurant, j’avais fait l’aumône à un moine, doué d’une honnête figure. Le patron accourut: «Qu’avez-vous fait! me dit-il. C’est un usurier. Il prête à la petite semaine avec l’argent qu’il recueille en mendiant.»

On les accuse d’ivrognerie. Un camelot, du premier janvier à la Saint-Sylvestre, gagne sa vie en vendant une petite poupée articulée représentant un franciscain. En tirant sur son capuchon, il baisse la tête en arrière, le bras, en même temps, se lève, portant à la bouche une fiasque minuscule. Toute la journée, le marchand annonce d’une voix monotone «O muonac ’mbriacone», le moine grand ivrogne.

Les moines sont entourés cependant d’un petit respect familier dans le menu peuple napolitain. Ils sont réputés connaître à l’avance les numéros qui sortiront à la loterie. Aussi le matin, quand ils font leur tournée dans les rues, leur besace finit-elle par se remplir; ici ils attrapent une pomme de terre, là une carotte, plus loin une figue ou un piment. En échange, ils bénissent la maison de leur bienfaiteur. J’en ai vu qui bénissaient des étalages de fruitières, c’était naïf et touchant, c’était joli.