Part 13
On me passa les illustrés et je regardai les petits journaux pour rire. Il était question, uniquement, des filles. Toutes les légendes roulaient sur l’amour, mais sur un amour totalement dépouillé de sentimentalité. Ce n’était pas grivois, pas salé, non: des lourdes plaisanteries de matelots ou d’hommes à argent,--ainsi que disait Beyle. Ah! on n’y allait pas par quatre chemins pour exprimer la chose!... Et l’on sentait bien que ce n’était point paresse des dessinateurs, c’était la consigne: le journal voulait cela. Il savait que plus on était direct, plus le lecteur était content. Je ne revenais pas d’Italie plus vertueux que j’y étais parti; mais cet étalage d’obscénités me fut désagréable. Là-bas, ce n’était pas sur ce ton-là qu’on s’occupait des choses de l’amour. Et j’avais oublié que les gens de chez nous en parlaient et y pensaient comme des charretiers ou des banquiers.
Mais ce fait d’avoir aussi mal accueilli les journaux de France, les revoyant après six mois, m’était pénible. Car enfin ce n’était pas Marseille qu’ils représentaient, ces journaux-là: ils valaient comme une indication très forte sur l’esprit public en France.
Là-dessus, le soir, j’entrai, ne sachant que faire, au Palais de Cristal. Au cours de la représentation, paraissait le chanteur Mayol. Je ne l’avais jamais vu. Il eut un succès énorme. Ses sous-entendus, à lui, étaient d’un ordre spécial. Il était tout entier lui-même, d’ailleurs, un sous-entendu d’un ordre spécial. Et son succès paraissait venir en partie de là. On aimait son talent, car il a du talent, mais son talent était accueilli avec plus de sympathie, parce qu’il éveillait dans l’esprit du public une certaine curiosité. Cependant, cette curiosité-là, elle n’était point particulière à Marseille: le succès de Mayol avait été fait par Paris,--et quel succès!--Ainsi, voilà ce qui préoccupait, attirait, touchait maintenant les gens de chez nous...
Je rentrai me coucher, mélancolique. Plus le temps passe, à l’étranger, plus la figure de la patrie embellit. Elle prend peu à peu un caractère idéal. On a beau aimer le pays où l’on est, tout de même, on y respire en étranger: il y a contrainte; le seul fait de ne pas parler sa propre langue est une dure contrainte. Au bout de six mois de Naples, les mots France et Français m’émouvaient particulièrement. Je ne voyais des nôtres que les seules qualités, et aux plus belles époques; ils étaient devenus, dans mon esprit, parfaits. Eh bien! c’était cela, maintenant, les Français!... Il allait falloir vivre avec ces gens-là!... Si je n’eusse pas su que, tout de même, aussi naturalisé que l’on soit, jamais on ne parvient, dans un pays étranger, à se sentir dans _son_ pays, je me serais fait Italien.
En tout cas j’eusse voulu être né Italien.
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Et je savais bien, d’ailleurs, tout ce qu’on pouvait reprocher aux Napolitains, je savais bien qu’ils étaient futiles, que toute leur finesse tourne en subtilité, qu’ils tombent toujours dans l’excès; que s’ils sont élégants, ils le sont trop, et lorsqu’ils ont de la grâce, ils sont trop gracieux. Je savais bien qu’ils manquaient de force et qu’à tant de finesse un contrepoids faisait défaut. Ils manquaient de force, de cette force dont Marseille, elle, débordait, alors qu’elle eût eu besoin, par contre, d’un peu de cette finesse en excès là-bas.
Je savais que si, ici, il n’y avait pas de goût et s’il y en avait beaucoup là-bas, là-bas, tout de même, cela ne s’achevait pas en art: on aimait l’enjolivé, le paré, un marchand décorait d’une rose son panier, un cocher mettait un ruban à la crinière de son cheval (et pas pour les clients, pour lui-même), mais que l’esprit tendît à l’art, aimât l’art, il était trop léger, pourtant, trop menu, trop grimacier pour aboutir à lui. Il ne pouvait se fixer, il ne pouvait se concentrer, méditer. Bavard, et son bavardage l’éloigne de la réflexion, son bavardage le distrait. Ils ont parlé, ils ont raconté, après c’est fini, tout a passé en paroles. Là-bas, tout était trop fragile, les roues des voitures trop minces, et le verre des bouteilles... Seulement, voilà, l’atmosphère était agréable: tout le monde avait le sentiment artiste; peut-être aussi, d’ailleurs, est-ce pour cela qu’il n’y avait pas d’artistes?... Chez nous, personne n’est artiste: mais en revanche il y a des artistes... Combien de fois donc a-t-on répété que le Français est artiste! Cela n’est pas vrai: le Français ne nourrit point du tout cette âme artiste que l’Italien possède si véritablement; il ne sent pas la beauté. Allez à Poggioreale, le cimetière de Naples; sur plus d’une tombe vous lirez: Il aima le beau, il aima l’art. Ah! cela, chez nous, importe bien peu à nos héritiers que nous ayons aimé le beau et l’art!... Le Français n’a pas l’instinct de l’art. Dans une œuvre d’art, il cherche l’anecdote, le sujet, le trait. L’Italien va de suite au sentiment. Le Français n’est pas poète: il ne peut guère s’élever au-dessus de Béranger, de Coppée ou de Rostand... C’est qu’il est le peuple qui a le plus corrigé l’instinct; il s’est tourné vers l’intelligence. Ce qu’il préfère donc, c’est le théâtre et l’anecdote, la représentation terre à terre ou comique de l’existence: son esprit net et sans poésie l’y porte. Les arts, en France, se sont toujours développés contre le public. La foule a toujours soutenu ce qu’il y avait de pire. Seulement, chez nous, si personne n’est artiste, il y a des artistes.
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Je faisais toutes ces réflexions, étant repassé d’Italie en France. J’exagérais sans doute. Nous nourrissons beaucoup d’amour-propre pour notre pays. Nous le voudrions voir le plus beau de tous et le plus parfait. Et chaque fois que nous nous en revenons de l’étranger, nous sommes furieux et déçus, parce que nous avons rencontré au dehors certaines choses qui nous paraissent supérieures à ce que nous retrouvons chez nous. Or, nous voudrions que tout ce qu’il y a chez nous fût supérieur à tout ce qu’il y a chez les autres. Aussi exagérant inconsciemment notre déception, nous grossissons encore les sujets que nous avons d’être déçus. Cependant, aujourd’hui, des marques trop nettes, trop évidentes, s’étalent pour qu’on ferme les yeux: la France devient grossière, elle va vers la vulgarité, et les Français ne répondent plus guère à l’image idéale que nous nous faisons d’eux. Au retour d’Italie, ce qui frappe surtout, je le répète, c’est leur manque de penchant pour s’intéresser aux choses du sentiment et à l’art, en général, à ce qui est élevé ou délicat. Mais peut-être est-ce là un mouvement universel. Possible que le monde entier se dirige vers la platitude? Il existerait alors pour chaque pays des causes particulières. L’une d’elles, pour le nôtre, serait probablement l’extraordinaire invasion des villes par la campagne. Chacun, d’ailleurs, peut trouver cent autres raisons. Et ce n’est pas mon projet de les chercher. Ni de tirer nulle conclusion. J’ai pensé seulement qu’il pouvait être intéressant de dire avec précision et sans détour l’impression ressentie par un Français rentrant chez lui après six mois de vie au dehors.
1909-1910.
TABLE
Pages Le Départ de Naples 7 Voyage à Reggio de Calabre et à Messine 15 Palerme 73 A Capri 87 Tanger 101 Gibraltar 121 En Andalousie: Ronda, Malaga, Grenade 133 Cordoue, Séville, Cadix 157 Naples la Belle et les Napolitains: Antiquité de Naples 193 Curiosités dans les rues 213 Le caractère napolitain 233 Naples nouvelle 247 Le Retour en France 257
PARIS--IMPRIMERIE MICHELS FILS 6, 8 et 10, Rue d’Alexandrie.
ARTHÈME FAYARD, Éditeur
Rue du St-Gothard, 18-20, PARIS (XIVe)
Collection à 3 f. 50 le volume
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