Part 1
JEAN AICARD
MIETTE ET NORÉ
TROISIÈME ÉDITION CORRIGÉE AUGMENTÉE D’UNE PRÉFACE ET D’UN ÉPILOGUE
PARIS G. CHARPENTIER, ÉDITEUR 13, RUE DE GRENELLE-SAINT-GERMAIN, 13
1880 Tous droits réservés.
DU MÊME AUTEUR
POEMES DE PROVENCE OUVRAGE COURONNÉ PAR L’ACADÉMIE FRANÇAISE 1 vol. Charpentier 3e ÉDITION AUGMENTÉE
LA CHANSON DE L’ENFANT OUVRAGE COURONNÉ PAR L’ACADÉMIE FRANÇAISE 3e ÉDITION (ÉPUISÉE) (_La quatrième édition est sous presse._)
EN PRÉPARATION: PROVENCE LÉGENDAIRE _Histoire.--Légendes.--Chansons populaires._
Paris.--Impr. E. CAPIOMONT et V. RENAULT, rue des Poitevins, 6.
PRÉFACE[1]
[1] Cette préface est celle de l’édition spéciale (in-8º) souscrite par le _Cercle Artistique_ de Marseille. Elle ne figure ni dans la _première_, ni dans la _deuxième_ édition.
Nous pourrions inscrire en tête de ce poème la formule suivante: «_Lu, pour la première fois, le 13 février 1880_», comme on indique, sous le titre d’un drame, la date de la première représentation. L’auteur a donné en effet, avant la publication, une lecture de _Miette et Noré_, devant Les représentants de la presse étrangère et française, dans le salon de madame Edmond Adam (Juliette Lamber).
M. Jean Aicard prit ainsi la parole:
«Je remercie, dès le début, madame Adam qui a bien voulu offrir ses salons et son appui pour une tentative d’action littéraire que nous avons appelée LA PREMIÈRE D’UN LIVRE, le mot _lecture_ étant sous-entendu, comme au théâtre le mot _représentation_.
Ceux qui aiment le Livre s’attristent un peu du demi-oubli où le laisse l’activité contemporaine quand il ne s’appelle pas le Roman. Ceux qui aiment la Poésie s’attristent de l’oubli où on la laisse quand elle ne s’appelle pas le Théâtre.
Au théâtre comme au salon de peinture, la simultanéité des critiques crée ces beaux succès que les poètes savent aimer, servir même, tout en regrettant parfois que la poésie n’ait pas, avec les mêmes risques, des chances pareilles.
La poésie devenant parole entre dans l’action comme l’éloquence, et peut-être alors lui accordera-t-on une part de l’attention qui encourage, excite et soutient les arts voisins, théâtre, peinture, musique.
Comme eux, la poésie sent son œuvre nécessaire à la beauté de la patrie. Comme eux, elle s’efforce à bien faire. Comme eux, elle voudrait vivre d’une vraie vie.
Elle vient ce soir au-devant du public et de la critique.»
* * * * *
Cette idée d’une _Première d’un livre_ fut vraiment fort goûtée et le mot fit fortune, répété par toute la presse qui rendit compte du succès.
Peu de temps après, M. Jean Aicard donnait publiquement des lectures de son poème en Belgique; puis en Suisse, où déjà, l’année précédente, il avait porté des fragments de _Miette et Noré_, alors inachevé.
Dans ces diverses lectures, l’auteur rattachait entre eux les morceaux qu’il citait de son poème, par des réflexions critiques quelquefois fixées au crayon, un peu au hasard, en marge de son manuscrit.
Il nous a semblé intéressant de réunir un certain nombre de ces notes, au choix du poète. On y trouvera un point de vue personnel sur les choses de son art. Ici, il explique ce qu’il entend par poésie populaire; là, il touche un point curieux de prosodie nouvelle, etc.
Nous avons même, au milieu de ces notes, laissé quelques strophes inédites[2] qui, un jour, entre deux passages de _Miette et Noré_, furent citées par l’auteur à seule fin de ne pas redire en prose ce qu’il avait déjà exprimé en vers.
[2] Voir pages XXIV et XXVIII.
Voici donc ces diverses notes telles à peu près qu’elles ont été prononcées, mais dépourvues du lien des citations:
«Il a paru à l’auteur qu’un sujet neuf en poésie était le paysan moderne, vu directement dans la vie, non plus dans les belles traditions de Virgile et de Théocrite, poètes qui, directement, s’inspiraient de la vie.
Le paysan, fils des temps nouveaux sans les connaître,--affranchi par une idée qu’il ne saurait expliquer, patient conquérant du sol, être passionné et simple, de race saine et toujours jeune comme la nature même,--le paysan moderne est une figure aux grandes lignes qu’a dessinée déjà la noble prose de George Sand, mais qui n’est pas entrée encore, semble-t-il, dans un projet poétique.
Avec le paysan arrive la poésie qui l’entoure, l’horizon sans cesse varié, et les seuls poèmes qu’il connaisse,--admirables d’ailleurs, objets d’une étude et d’un mouvement littéraires nouveaux en France--les chansons populaires.»
* * * * *
«J’avais cherché, pour la mettre en œuvre dans _Miette et Noré_, une chanson populaire qui exprimât toute l’âme du paysan. Elle existe:
Le pauvre laboureur Est tout décourtisan; Est habillé de toile Comme un moulin à vent.
Le pauvre laboureur Est toujours méprisé...
Passe devant sa porte Un gros riche sergent Il crie à haute tête: Apporte mon argent!
. . . . . . . . . . . .
Faut prendre patience, O pauvre laboureur, Si ta misère est grande C’est pour te faire honneur.
N’y a ni roi ni prince Ni curé ni seigneur Qui vivent sans la peine Du pauvre laboureur[3].
[3] _Mélusine._
Mais cette _complainte_ vient du Nord. Jamais elle ne sera chantée par nos hommes du Midi. Malgré la pensée finale, le ton en est bien trop lamentable. La lumière c’est la joie, et,--je prie qu’on ne l’oublie pas,--j’ai voulu peindre les hommes d’un pays de lumière. La féodalité et le gothique chez nous perdent leurs caractères propres, le sombre, le mystérieux, le fatal. De tout cela, le soleil se moque un peu. Notre paysan, de par la nature, est libre et joyeux. Même dans la condition du serf, il devait échapper, j’imagine, aux sentiments de terreur et d’humilité, sentant bien que s’il avait contre lui le «sergent,» il avait pour lui le soleil!
Cette nature, qui ne l’irrite ni par l’avarice du sol (elle produit la vigne et l’olivier avec une demi-culture), ni par les intempéries d’hiver,--lui permet de vivre au dehors, mal vêtu, frugal, pauvre et content. Au dehors, il n’est plus l’hôte de la cabane; il est, comme un seigneur, l’hôte de la forêt, des pinèdes et de l’azur. Aussi n’est-il pas essentiellement envieux, ni haineux, ni cauteleux, ni traître, ni humble. Il n’a point les défauts que donne l’habitude de la lutte; peut-être aussi n’a-t-il pas toutes les qualités qu’elle maintient. Il est fin sans être madré, il manque souvent de persistance, mais il est impétueux, et capable d’héroïsme dans un élan.
Même dans sa maison, il vit avec l’extérieur, car il vit à porte ouverte, l’œil toujours sur le ciel, la montagne et la mer, dont il parle à tout instant. Ne soyez pas surpris de l’entendre vous «décrire» les moindres accidents du chemin par où il a passé; il a tout vu, ce buisson, ce chêne, ce carré de vigne; il les a d’autant mieux retenus qu’ils étaient plus variés. Nulle monotonie dans nos paysages, chacun a sa figure propre. Ne savez-vous pas quels sont les tableaux accrochés aux murs de votre cabinet? Le _chez lui_ de mon héros, c’est ce paysage du Midi, large et toujours cependant proportionné à la taille de l’homme, limité par des collines aux belles formes. Les déserts, comme la Camargue ou la Crau, sont terres d’exception, habitées par le pâtre et le «gardian.» Le paysan de Provence vit dans un horizon défini, achevé. L’infini est par-dessus. La Méditerranée elle-même est humaine, et s’entend fort bien avec les rivages heureux. C’est selon le mode grec. Le paysage terrestre n’écrase point l’homme, ne l’épouvante pas; l’homme ne le fuit ni ne l’oublie. La lumière intense ne lui permet pas d’être visionnaire, craintif pour une ombre. Elle précise les formes; elle découpe finement la silhouette d’un pin parasol debout sur la colline, à deux lieues d’ici. L’homme est roi, connaît son domaine et l’aime. Son pays, c’est lui. Voilà pourquoi ce poème reste humain quand il est descriptif: il montre le tableau de la lumineuse nature, tel que tout bon Provençal l’a dans la tête.»
* * * * *
«Peut-être, si j’avais eu à montrer le paysan dans sa lutte sociale avec le citadin possesseur de la terre, m’eût-il révélé d’autres faces, moins nobles, de son caractère, mais tel n’a pas été mon souci. Je l’ai montré vis-à-vis de lui-même et de la nature, dans mon pays.»
* * * * *
«La poésie est devenue, sous les doigts d’ouvriers admirables, un art de raffinés.
Pourquoi la délaisse-t-on? peut-être parce qu’elle délaisse tout le monde, je veux dire les sentiments universels et l’expression simple. Sans rien dénier de leur beauté merveilleuse aux œuvres des maîtres impeccables, il est devenu nécessaire que le poète tente l’expression spontanée--abondante; peut-être en aura-t-il les charmes naturels et vivants qu’un artiste constamment ciseleur remplace par la belle idée qu’il a et donne de son art! Combien de nos modernes Cellini ont exécuté des coupes si admirables que personne ne songe à y boire. Vite un ruisselet courant dans l’herbe et le gravier, ou sinon nous mourrons de soif! la source est là:--la chanson populaire. Mais, chose singulière! il va falloir de l’audace au poète pour y puiser, pour chanter comme elle coule, pour raconter tout bonnement son cœur, et «parler tout droit comme on parle cheux nous», selon l’expression de Molière! Et cependant il faut qu’il ose, car la Jouvence de la poésie n’est pas ailleurs.»
* * * * *
«Par ces mots «l’expression spontanée,» il faut entendre non pas celle qui se présente la première à l’esprit de l’auteur, mais celle qui, entre toutes, a l’air d’avoir été tout naturellement trouvée. Elle sera parfois la dernière à s’offrir, après bien des tâtonnements, car la tradition littéraire offre d’abord à l’écrivain de métier une foule de «formes convenues,» d’expressions, de tournures de phrases qu’il a _déjà vues écrites_, toutes consacrées par les belles-lettres et les rhétoriques, mais qui épouvantent le naturel et mettent la vie en fuite.
L’expression spontanée ne se présentera donc souvent qu’après avoir chassé devant elle et écarté d’un effort la végétation parasite des «termes de livre.» Et avec des mots tout simples, combinés dans un ordre simple, il s’agira de produire à la fois une impression de _vie_ et de _poésie_. De vie, cela va de soi. Mais d’où viendra l’impression poétique, puisque, pris isolément, chaque hémistiche du vers ou chaque membre de la phrase sera de nature à pouvoir être trouvé et prononcé spontanément par un simple, en dehors de l’art, dans la vie même?--Eh! l’impression poétique viendra du poète d’abord, qui a en lui la poésie pour la répandre, le don d’envelopper les choses dans une lumière créée par lui, et de les garder vraies en les transfigurant; elle viendra, l’impression poétique, du soin qu’aura mis le poète à n’accepter le tour simple et naturel que dépouillé de l’expression vulgaire ou seulement banale; elle viendra du NOMBRE et de la COMPOSITION. Voyez La Fontaine. Chaque mot, pris à part, est de la famille des mots ordinaires; le tour de phrase qui les met en ordre est évangéliquement simple; et les Fables sont des chefs-d’œuvre!
Au théâtre, chez la plupart de nos modernes, ce style n’est pas plus dans le dialogue qu’il n’est dans la composition des pièces où je dirai que l’_effet dramatique_ est remplacé par l’_effet théâtral_. Nous avons plus souvent des pièces dans un décor, pour des comédiens et des spectateurs, que des drames dans la nature et la passion, pour des hommes.»
* * * * *
«Le monosyllabe imitatif se retrouve souvent au courant du poème, parce qu’il est selon le génie du récit populaire où il n’arrive guère qu’un personnage heurte à une porte, sans que le conteur dise: toc, toc!»
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Les gros savants y reprendront, Mais chaque mot lui sort de l’âme...[4]
[4] Voir le prélude du Chant Ier, troisième partie.
«Ainsi chante le peuple, qui ne se pique pas d’être écrivain. Sa poésie, directement, monte de son cœur à ses lèvres,--et la poésie littéraire _n’arrive que par l’effort à se donner cette allure de parole venue aux lèvres_, ailée et vivante, qui est justement le caractère essentiel de la poésie populaire. Il semble donc que la savante ait à gagner quelque chose si elle prend leçon de l’ignorante. Il n’y a rien ici de nouveau. C’est l’enthousiasme d’Alceste pour la _Chanson du roi Henri_.
Le poème de _Miette et Noré_ a tenté un langage et une composition simplifiés d’après les modèles populaires, et dans cette forme il apporte l’hommage au travail du laboureur,--l’ouvrier que nul progrès ne supprime.»
* * * * *
«Ce n’est pas seulement un poème d’accent populaire, c’est aussi un poème d’accent provençal. Quand nos paysans s’expriment en français, ils traduisent les images, les allures, le tour même, et--si l’on peut dire--le goût du patois provençal. J’ai essayé de parler, en vers, un français qui laissât, à leur manière, deviner par transparence le génie des idiomes locaux, heureux si quelques-uns de nos idiotismes, débris des patois en dissolution, paraissent dignes de rester au français.»
* * * * *
«J’avais songé d’abord à mettre entre guillemets les incorrections qui sont des provençalismes: «de suite» pour «tout de suite»; «des fois» pour «quelquefois,» etc... J’y ai renoncé, persuadé que nul ne pourrait loyalement m’imputer à négligence ce qui--si visiblement--est volonté.»
* * * * *
«Les patois provençaux s’en vont. J’ai modelé un peu ma phrase sur la façon de dire de nos Provençaux de race quand ils parlent français. Lorsque les seigneurs, dans les chansons populaires, courtisent les bergères, ils s’expriment ainsi dans un provençal francisé. Il m’a semblé que c’était la langue naturelle d’un poème qui veut raconter la Provence moderne. Ma pensée est moderne, ma langue devait être française, car de plus en plus les caractères particuliers des provinces se fondent dans la grande unité nationale. Le pittoresque y perd sans doute; mais, poètes, nous ne sommes pas pour arrêter la marche de la vapeur. Nous sommes pour essayer de donner la durée des œuvres d’art aux formes que détruisent le temps et les forces nouvelles, et pour annoncer les forces de l’avenir. Fixons donc les choses provinciales qui s’en vont, dans la langue qui doit leur survivre. N’était-ce pas la volonté de Brizeux? Ce sera demain celle de Gabriel Vicaire qui nous chantera la Bresse. Gabriel Marc nous dira l’Auvergne, et Charles Grandmougin la Franche-Comté. Et nous aurons un jour,--vous verrez!--une représentation poétique par provinces de toute la belle France.
Quant aux patois, ils sont--et c’est tout simple,--impuissants à rendre les idées nouvelles. Le provençal est un idiome mort qui correspond admirablement aux choses mortes, à la légende et à la foi; il ne peut pas exprimer la PENSÉE, qui est chose neuve. Dites en provençal ces mots: L’HUMANITÉ, LE BEAU, LE VRAI, vous patoiserez du français et vous prononcerez des vocables incompréhensibles pour qui ne sait que le provençal.--«Va, va, je te le donne _pour l’amour de L’HUMANITÉ_», dit le don Juan de Molière, et la critique philosophique signale dans ces paroles une conception, un sentiment nouveaux! Il y a trois cents ans de cela, et le provençal d’aujourd’hui est encore impuissant à traduire ce verbe sublime.»
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«On trouvera dans _Miette et Noré_ deux chansons provençales, _l’Aubade_ et _le Petit Mousse_. Les chansons de Provence appartiennent en définitive à la France, qui ne les comprend pas! Pièces d’or du trésor français, elles n’ont pas cours au-dessus d’Avignon! Miette voudrait offrir celles-ci à la littérature française. Dans diverses provinces _l’Aubade_ se retrouve sous des formes moins heureuses qu’en Provence, et sous des titres différents: _la Poursuite_, _les Transformations_. Mistral, que j’admire sans le suivre, en a fait sa chanson de _Magali_. Ma version française est tirée des quelques soixante couplets que chantent les femmes de Provence, surtout les vieilles, car les jeunes se mettent à l’oublier[5]!»
[5] Voir page 250.
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«Mgr Miollis[6], qui fut évêque de Digne, est une figure populaire en Provence, et les paysans des Basses-Alpes racontent encore bien des traits de sa vie évangélique. Mgr Miollis a servi de modèle à Victor Hugo quand le maître a tracé, dans les _Misérables_, la figure de Mgr Myriel, évêque de D...»
[6] Voir page 327.
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«Ce n’est pas d’hier que j’ai résolu d’écrire en français un poème de la Provence. En 1867, j’annonçai formellement ce dessein à un ami. Déjà je me disais que le récit serait simple comme une chanson populaire et que le rossignol, l’oiseau favori des chansons populaires, et l’âne et le bœuf, héros des noëls, y joueraient leur rôle. J’ai choisi le drame de la fille abandonnée, parce que c’est l’un des drames par excellence des chansons populaires. Les complications du récit eussent fait rentrer le poème dans l’anecdote et le roman.»
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«J’ai trouvé dans un livre remarquable (HISTOIRE DU LIED, _par M. Édouard Schuré_), une page de profonde critique, critique de poète, vivifiante. Quand je la lus pour la première fois, c’était dans un moment de doute. Elle m’encouragea au travail entrepris. Voici cette belle leçon:
«La poésie littéraire devrait se rapprocher de la vraie poésie populaire, pour y chercher ce qui lui manque trop souvent à elle-même: la sincérité de la pensée, la sobriété de la forme et le tour musical. Plagier serait folie, mais non s’inspirer. Brizeux l’a fait pour la Bretagne... _Il ne s’agit pas de renoncer au trésor d’idées et de sentiments que nous devons à une éducation supérieure_ pour descendre au niveau des paysans, ce serait la pire des affectations, mais de surprendre dans les chants populaires _la manifestation spontanée du sentiment_. Car cette faculté existe toujours en nous, quoi qu’on fasse pour l’étouffer. _Partout où il y a un sentiment vrai et individuel, la manifestation primesautière, qui est toujours la plus poétique, est possible, pourvu que l’homme ait le courage d’exprimer son mouvement intérieur._ Malheureusement on s’en laisse imposer de moins simples et de moins fidèles par la tradition littéraire, on s’y habitue, et on finit par ignorer sa propre nature. Mais la vue du vrai, du naïf, nous saisit malgré nous, avec une puissance magique, et nous aide à retrouver notre originalité perdue.»
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«Qui dit paysans dit païens (_pagani_), du moins dans le Midi. Miette se laisse enlever par un païen véritable, l’insoucieux Noré. J’ai rêvé là l’image même de la Provence qui échappe à l’influence noire du gothique par la puissance de la lumière. Maître Pierre Jacque André est une sorte de philosophe sans le savoir, bien moderne. J’ai connu ses pareils. Il transforme inconsciemment _charité_ en _humanité_. Il convertit à l’humanité moderne son fils Noré. Et le poème finit en joie, en lumière, en espérance, car dans nos pays les fêtes funèbres elles-mêmes,--dénoûments suprêmes,--ne parviennent pas à s’attrister.»
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«Chacun des _Chants_ du poème est précédé d’un _Prélude_. Je ne sache pas que cette forme générale ait jamais été employée. Le _Chant_ est un fragment du récit; c’est l’action; c’est la poésie se dégageant directement elle-même des héros, et des choses qui les entourent. Le _Prélude_ c’est la poésie lyrique motivée par le _Chant_, qu’elle annonce, dont elle donne l’idée essentielle; c’est encore la pensée philosophique, parfois mère du chant, parfois née de lui; c’est la poésie dans le poète. Pour donner à un récit où (pour la première fois peut-être) des paysans parlent en vers une langue autre que celle de la tradition littéraire,--pour donner à ce récit le goût de la vérité il fallait ne pas l’interrompre trop souvent par des cris poétiques d’un autre ton. Quant à étouffer le cri poétique, c’eût été mentir à la conception d’un poème.
Le _Prélude_ est comme une _ouverture musicale_ avant le lever du rideau. Le _Chant_ c’est le drame chantant, rideau levé; la pensée du _Prélude_ l’accompagne.
L’ensemble des _Préludes_ doit former comme un poème d’un sentiment plus général que le poème en récit,--dont il se dégage, qu’il enveloppe et même qu’il explique.»
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«Un soir où il m’était donné d’écouter notre illustre et bien-aimé maître, Victor Hugo, j’osai toucher un sujet difficile. Je parlai du vers alexandrin.--«Grâce à vous, maître, il est devenu...»--«Un orchestre,» dit Victor Hugo.
Cela est vrai. Aussi, désormais, l’on peut oser faire de longs poèmes, et voici qu’on ose entreprendre d’en lire. En effet, dans un poème les morceaux explicatifs, les transitions nécessaires, les passages qui ne sont ni dramatiques ni lyriques--étaient la monotonie et l’ennui mêmes, avant que le vers non pas _brisé_ comme on le croit, mais _articulé_, permît les flexions, les arrêts, les rapidités, les surprises, le mouvement qui est la vie.
Et beaucoup de vers qui paraissent faux aux lecteurs des prosodies surannées--sont justes. Un des plus communs est l’_alexandrin ternaire_:
L’âne allait seul, | suivi de loin | par le bon prêtre.
En des occasions dont le poète est juge (sauf erreur), _le ternaire_ peut s’employer aussi dans la forme suivante:
Il a compris, | le joli mousse, | il rit aux anges!
Et ne dites pas que la césure coupe par le milieu le mot _joli_! Vous avez ici non pas une, mais deux césures! Vous avez trois hémistiches de quatre pieds et non deux de six, et l’idée de NOMBRE se trouve entièrement satisfaite, car _trois fois quatre_ font... un alexandrin symétrique,--aussi rigoureusement que _deux fois six_!
Je ne parlerai que de ces deux formes du vers ternaire. Il y en a d’autres.
Les diverses coupes du vers alexandrin sont infiniment variées. Ce n’est pas ici le lieu de développer cette question complexe, qui paraît pouvoir se résumer dans la formule suivante:
_Un alexandrin est juste toutes les fois que les césures le subdivisent en petits vers blancs, égaux ou libres, assemblés suivant un rythme juste[7]._
[7] A la vérité, il n’est pas de _césures_ proprement dites. Il n’y a que des _accents toniques_ qui doivent être placés comme nous venons de dire pour les prétendues césures... De combien de règles puériles les poètes devraient se délivrer! car les prosodies n’y peuvent rien. Il faut créer contre les règles absurdes de bons exemples, qui s’imposent.
Quand la justesse a été _sentie_, elle se peut toujours _prouver_, car l’idée de NOMBRE est double: harmonie, calcul.
C’est affaire au poète d’employer les diverses formes du grand vers en temps utile, et de réserver le grand alexandrin à deux hémistiches pour les moments où la pensée, après avoir voleté et volé,--plane.
Dans l’alexandrin dit _classique_, la _césure de milieu_ n’empêchait pas d’autres césures accessoires (officieuses), qui sauvaient de trop de monotonie.
Dans l’hexamètre latin, la césure, indispensable si elle était unique, ne proscrivait pas l’emploi des autres, qui même, au nombre de deux, pouvaient la suppléer.»
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«Il y a dans le rapprochement de certains mots des hiatus qu’il faut aimer.
Quoi de plus doux que le prétendu hiatus: _Il y a_. _Date lilia_, dit Virgile. C’est le son même d’_alliance_.»
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«On peut dire de Victor Hugo qu’il est le père de la littérature moderne. On pourra le lui donner longtemps, ce beau nom de _Père_, que lui décerne Émile Augier.
Victor Hugo, dont Alfred de Vigny fut le _Précurseur_, a engendré le romantisme, qui engendra la liberté, qui engendrera l’avenir. Par là, nos petits-neveux eux-mêmes seront fils du romantisme. Grâce à Victor Hugo, qui a donné des modèles dans tous les genres sans exception, il est enfin permis même de faire simple.--L’instrument qui nous est légué est parfait, et loin que la poésie n’ait plus de sujets, tout est toujours à faire et sera toujours à faire.