Chapter 9 of 14 · 3958 words · ~20 min read

Part 9

--«Non; je te veux du bien; va, va, tu peux me croire... Tu viens de voyager?... conte-moi cette histoire. Dis-moi tout. Il le faut... Maintenant je vais mieux. Le baume fait effet. Du vin,--le lait des vieux,-- De l’huile et des parfums...» La vieille questionne. L’enfant, pâle, répond comme en rêve. --«Aï, ma bonne, C’est fait!... lorsqu’à présent tu manges... c’est pour deux! A présent, notre histoire est pareille! ah! les gueux!... Mais toi, faudra nourrir l’enfant,--si Dieu l’envoie,-- A ton sein, de ton lait,... qu’importe qu’on te voie!... Puis écoute...--La mort va m’attendre un instant; C’est ma commère! Elle a baptisé mon enfant... Nous sommes toutes deux des masques du même âge; Nous nous obéissons...--Écoute; du courage! Je verrai ce gueusas,--beau garçon,--ton Noré, Et j’expliquerai tout; je dirai, je ferai Qu’il t’épouse!--Alors oui tu seras riche, heureuse,... Et moi, moi... (l’entends-tu, ma fosse que l’on creuse? Ma caisse que l’on cloue?... Assez, chats! loin de moi!) Moi Finon, j’aurai fait ton bonheur... et pourquoi? Parce que j’ai connu ton cœur,--au moulin d’huile,-- Et qu’après moi,...--vois-tu, ça n’est pas difficile: On pose un peu de pain près de l’eau, sur le bord,-- ... Tu nourriras... avec le tien... mon petit mort!»

Puis voyant qu’au dehors la neige à présent tombe: «Deuil de vierge!» dit-elle.--Il t’annonce la tombe, Car vierge et fille-mère ont droit au même deuil! Mais comme il sera pâle et froid sur ton cercueil!

Quand midi sonne au loin--Finon dit: c’est mon heure. Près du lit de Finon morte--Miette pleure.

TROISIÈME PARTIE

CHANT Ier

UN RETOUR

PRÉLUDE

LES CHANTS DU PEUPLE

LES CHANTS DU PEUPLE

PRÉLUDE

Nous pouvons faire des chansons, Poètes d’étude et de plume! Et les chansons que nous faisons Les faire aligner en volume!

Nous pouvons, gravement assis, Trouver en nous creusant la tête Rimes riches et mots précis... Le peuple est le maître poète.

Nous pouvons limer du français Ou du provençal de parade; Nous pouvons avoir des succès... Le peuple a le prix de l’aubade!

Il dit, sans se gratter le front, Le bon pain, les vins et la femme... Les gros savants y reprendront; Mais chaque mot lui sort de l’âme.

Triste ou gai, quelquefois moqueur, Il ne signe pas de grimoire, Car c’est pour soulager son cœur Qu’il chante, et non pas pour la gloire!

Et ce n’est pas en rien faisant Qu’il fait ces chants que nul ne signe... C’est en forgeant, c’est en semant, En faisant les blés et la vigne!

CHANT Ier

UN RETOUR

Pourquoi ne nous viens-tu qu’une fois en dix ans, Neige au voile brodé de diamants luisants, Toi qui fais mieux aimer le soleil, par contraste, Lorsqu’il vient, rouge et chaud, fondre ta candeur chaste!

... Par la neige fondante, et qui rend au soleil Le blé jeune, égayé, vert, à l’espoir pareil, Comme on porte Finon sur la verte colline, Dans l’herbe dont ses os vont nourrir la racine, Dans les tant vieux cyprès que rajeunit la mort, --Là-bas sur le chemin, parlant haut, chantant fort, Quelqu’un vient à grands pas, un brave capitaine Qui dix ans a vécu sur une mer lointaine, Riche, heureux du retour, vieux garçon, vieux marin, Qui sent son cœur trembler comme un vrai tambourin! C’est l’oncle de Mion, le frère de sa mère.

Ah! retours au pays après l’absence amère, Comme vous nous enflez le cœur, retours joyeux! Salut, rochers pelés, familiers à mes yeux, Sécheresse, vent dur qui blesse mes paupières, Champs de ronces semés de méchants tas de pierres Vous êtes, ô laideurs de mon pays, cent fois Plus douces à mes yeux que les trésors des rois! Là j’ai joué, petit. Dans ma fraîche cervelle, C’est ici que la vie entra, toute nouvelle, Et la terre et le ciel,--pour la première fois; Pauvre pays de rien, m’ont parlé par ta voix!...

--«Ah! disait à Toinon qu’il tenait embrassée Le vieux marin bruni,--la poitrine oppressée,-- Ah! ma sœur! J’en ai vu des hommes en dix ans, Des pays froids, des chauds, ennuyeux, amusants, Des hommes jaunes, blancs, le nègre et le Peau rouge, Mais c’est fini, du diable à présent si je bouge! J’aime mieux le village où naquit notre ancien... Miette, mon enfant, je te marierai bien! J’ai le sac! et de plus j’ai déjà mon idée!... Tu verras. Qu’en dis-tu? tu n’es pas décidée? Ça viendra!--Mais voyons... c’est Noël dans huit jours? J’entends payer chez vous le repas des retours! Invitez des amis; j’éventre la futaille! Beau-frère, haut le coude! et bataille, bataille!»

Et, pour Noël, de voir fumer le pauvre toit, Les gens disaient: «Ici l’on va bien, ça se voit!»

Chez la pauvre Miette on était douze à table.

--«Ce que faisaient nos vieux, c’est chose respectable Dit le marin François; or çà, voyons un peu, Le plus vieux de nous tous, qu’il bénisse le feu!» --«C’est toi!»--«C’est moi? tant mieux! Ça rappelle l’enfance; Enfant, je l’ai béni, mais n’ai plus souvenance De la prière. Eh bien, j’inventerai les mots. Le Dieu qui fait le feu comprend même les sots.» Et sa main qui tremblait s’étendit vers la flamme:

«O bon feu, chauffe bien la pauvre vieille femme, Le vieil homme malade et les blancs pieds d’enfant! Feu du pauvre, vivant trésor, feu bien chauffant, Ris toujours dans mes yeux avec tes étincelles! Feu, luis dans le soleil sur les moissons nouvelles, Mûris la vigne, et puis viens brûler dans mon four, Et passe dans mon sang, feu du ciel, feu du jour! J’ai vu des gens mourir par la neige et la glace, D’autres par l’incendie!... ô feu, reste en ta place! Ne nous fais point de mal, joie et soutien des corps, Et ne nous quitte enfin que quand nous serons morts!»

Il jette du vin cuit sur le feu qui pétille, Et qui par là répond: «Soyez contents, je brille.» Et la table est en train. Figue, orange, nougats, La dinde, le poulet, le laurier sur les plats, Jamais Mion n’a vu chez elle tant de joie!... --«Mon oncle mettra fin au malheur. Dieu l’envoie!» Et l’espoir de Noël lui vient de force au cœur, Et quand l’oncle lui dit: «Chante!» et que tous en chœur Reprennent: «Chante, oui!»--«Volontiers,» leur dit-elle.

--«Chante, dit un voisin, une chanson nouvelle!» --«Non! fait l’oncle, un vieux chant, un vieux air du pays. Ces chants qui nous berçaient, ce sont de vieux amis, Croyez-moi. Ça s’apprend, voyez-vous, par l’absence! Quand on est loin, perdu dans le monde, en souffrance, Qu’on a beau regarder les choses d’alentour, Les gens,--que tout vous est inconnu, sans amour, Alors qu’une chanson du pays se réveille Dans votre souvenir, la chanson la plus vieille, La plus simple, il vous monte un trouble qui vous prend Tout le cœur! et l’on pleure, et le plaisir est grand. Chante! on sentira mieux le bonheur d’être ensemble!»

Et tous se font muets quand d’une voix qui tremble: --«Et qu’est-ce, oncle François que je vous chanterai? L’AUBADE?»--«Eh, dit François, fais, Miette, à ton gré.»

--«Je sonne, Marguerite, Cette aubade pour toi. Le tambourin palpite; Ma mie, écoute-moi.»

--«L’aubade m’est connue! C’est toujours le même air!... Si cela continue, Je me jette à la mer!»

--«Si ma belle sauvage Croit m’échapper ainsi, Je me jette à la nage, Je la ramène ici!»

--«Tu crois tenir la fille, Mon beau nageur, mais vois: Je me suis faite anguille! Je glisse entre tes doigts!»

--«Anguille, qui t’empêche! Glisse aux doigts du nageur; Mais le pêcheur te pêche, Et c’est moi le pêcheur!»

--«Alors je suis l’eau vive Dans ce jardin si beau.» --«Et moi je suis la rive Ou le lit du ruisseau!»

--«Alors, rose vermeille, Je fleuris au jardin.» --«Je serai donc l’abeille, Pour dormir sur ton sein!»

--«Eh bien, je suis étoile!» --«Et moi,... nuage aux cieux, Je flotte comme un voile Sur ta bouche et tes yeux.»

--«Si tu t’es fait nuage,... Me voici maintenant La nonne la plus sage Enfermée au couvent!»

--«Oh! va, tu peux te mettre Dans le couvent sacré: Je me ferai le prêtre... Je te confesserai!»

--«Sois le prêtre, qu’importe! Vois-tu pâlir mon front? Je suis la pauvre morte... Les nonnes pleureront.»

--«Morte, il faudra te taire!... Les nonnes ont pleuré,... Mais moi, je suis la terre Et--morte--je t’aurai!»

--«... Ton aubade me touche; Je veux ce que tu veux... Tiens donc, baise ma bouche, Et sois mon amoureux!»

Ainsi chanta Miette.--O couplets pleins de charmes, Sans tristesse, et qui m’ont pourtant tiré des larmes Plus d’une fois, surtout chez les Anglais un jour, Quand l’enfant les chantait sur la viole d’amour, Au bord de l’Océan qui martelait la grève, Un pâle enfant du Nord aux grands yeux pleins de rêve Et qui disait: «Je suis le Nord aux blonds cheveux Et l’azur de Provence est le ciel de mes vœux!» Il chantait la chanson douce au cœur, aux oreilles, Que chacun sait chez nous, les jeunes et les vieilles, Que tes voisins, Provence, imitèrent parfois, Mais qui n’a pu, bien sûr, éclore qu’en ta voix!

Et Miette songeait: oh! d’être ainsi suivie Jusqu’à la mort, voilà le bonheur de la vie! Et d’avoir entendu la fille tour à tour Et l’amant,--tous restaient muets, rêvant l’amour!

--«Ah! ces vieilles chansons, dit l’oncle, je les aime! Nos anciens là dedans ont mis leur âme même: Il les faut respecter... Moi, j’en connais beaucoup. ... C’est un peu du pays...» --«Qui les fit?» --«Pour le coup, Joseph! ta question en trois mots m’incommode! Ce sont là des chansons, des airs du temps d’Hérode!...»

... Il avait raison, oui, le marin.--Ils sont vieux, Ces chants, et les anciens, pères de nos aïeux, Les tenaient de leurs grands qui n’en savaient point l’âge! --D’où viennent-ils?--Peut-être un fada de village, Un forgeron battant les vers de son marteau, Un vanneur, quelque pâtre assis sur le coteau, Fit les premiers couplets que chacun par la suite Répéta; la chanson fut dite et fut redite Et chacun y mêlant son mot, et le meilleur, Tout le pays enfin a mis là tout son cœur!

--«Écoutez!» dit François.--La forte après la douce, La grosse voix de bord chanta LE PETIT MOUSSE:

Trois vaisseaux du port de Marseille Sont partis pour le Portugal, Le vent qui dormait se réveille; Il leur a fait beaucoup de mal.

Ils sont restés sept ans sur l’onde. Ni pain, ni vin; mauvais métier! Ils tirent au sort tout le monde Qui sera mangé le premier.

A la courte paille l’on tire. Le plus courte, le patron l’a. --«Hohé! des mousses du navire, Le plus brave me sauvera!

«Je lui donne amour et fortune, Un grand vaisseau tout surdoré... J’ai trois filles, qu’il en prenne une!» --«Moi, patron, je vous sauverai!»

--«Monte au grand mât, vois-tu la côte? Jusqu’à la pomme il faut monter!...» Mais sur la vergue la plus haute L’enfant s’est mis à sangloter.

--«Oh! qu’as-tu, lui dit tout le monde, Et que vois-tu du haut de l’air?» --«Je ne vois que le ciel et l’onde Avec les vagues de la mer!»

--«Va, monte encore, petit homme, Jusqu’à la pomme il faut monter...!» Et quand le mousse est sur la pomme, Le mousse s’est mis à chanter!

L’équipage prêtant l’oreille: --«Que vois-tu du haut du grand mât?» --«Je vois Toulon! je vois Marseille! Le Bec de l’Aigle, la Ciotat!

«Je vois trois belles demoiselles Qui se promènent sur le bord!» --«Vaillant mousse, qu’elles sont belles!... C’est le moment de chanter fort!

«Le capitaine t’en donne une, Avec un vaisseau tout doré...» --«J’ai bien gagné la belle brune En risquant d’être dévoré!»

Les figures riaient...--«Ces enfants, c’est le diable! Celui-là va mourir ou du moins c’est croyable? Ah! ouiche! il grimpe en haut comme Petit-Poucet!... La force de l’espoir, voyez-vous ce que c’est!» --«C’est vrai, dit le marin; j’ai vu la mort certaine Vingt fois,--eh bien voici François le capitaine! Tant que l’événement ne m’est pas arrivé, Je n’y crois pas!--Le reste, on peut l’avoir rêvé.»

Et Miette écoutant cette bonne parole, Dit: «Finon se trompait! Rien n’est vrai! j’étais folle! Un malheur aussi grand ne m’arrivera pas!...»

--«As-tu semé du blé de Noël sur des plats?» --«Oui,--à la Sainte-Barbe.»--«Et cela me fait joie... Apporte un peu ce blé, pour que je le revoie!»

On buvait, on fumait; on parlait bruyamment.

Elle apporta le blé... François, un bon moment, Regarda les brins droits dans la soucoupe blanche, Souffla dessus, rêvant au blé mûr qui se penche, Et dit: «Voilà l’espoir, la Noël, le retour! Salut, blé du pays!... c’est toi l’herbe d’amour!»

TROISIÈME PARTIE

CHANT II

HISTOIRE DE RIRE

PRÉLUDE

LA PAROLE

LA PAROLE

PRÉLUDE

La bise est quelquefois maligne, L’hiver est quelquefois méchant; Laisse au dehors dormir ta vigne Et bois son vin d’où naît le chant!

Quand la plaine est molle de pluie, Le vieux paysan prisonnier Derrière la vitre s’ennuie A voir le blé vert se noyer.

Mais ceux qui vivent au village Par chambrée assemblés le soir Passent le temps en verbiage Oubliant le dehors tout noir!

Le bon calèn d’huile d’olive Luit jusqu’au fond des yeux malins; Le feu de vigne, flamme vive, Chante au bruit des verres trop pleins.

«Dis-nous, compère, un de tes contes...» Ah les bons vieux contes salés! On n’entend plus le vent qui monte Ni l’eau qui peut noyer les blés!

Un mot,--et le souci s’envole! Si le conteur y met du sien, Pendant une heure il vous console; Il vous tient là, s’il parle bien.

Il vous tient pendus à ses lèvres; Sa langue vous mène avec lui; Le dernier des gardeurs de chèvres Est par là maître de l’ennui!

Enfin si le conteur sait dire, Vous auriez beau ne pas vouloir, Quand il le veut, vous devez rire Et vous sentir gai tout un soir!

Il faut rire à l’antique histoire Qu’un de vous de son père apprit... Et je sens là toute ta gloire, Vieille puissance de l’esprit,

Parole! ô pouvoir qu’ont les hommes D’imiter tout avec un son! Toi qui fais voir ce que tu nommes, Père et mère des arts qui sont!

Sans toi, lumière créatrice, Le Réel tient caché le Beau, La Force ignore la Justice, Et l’Espoir meurt sur un tombeau!

La Raison, sans toi, reste vaine; L’art du poète qui t’accroît Du rythme qui bat dans sa veine, Se dit le plus grand à bon droit!

Et,--toi dont les chants populaires Et les vieux contes primitifs Ont le mieux gardé, sources claires, Les premiers bruits imitatifs,--

Je t’aime encore, moi qui t’aime Fille des lèvres et de l’air, D’égayer le paysan même Quand le soleil est mort,--l’hiver.

CHANT II

HISTOIRE DE RIRE

... Et des Noëls, on en chanta de toute sorte. Tous partaient au refrain de leur voix la plus forte, Et maître Antoine, gris, ne dormait pourtant pas, Tant vive était la joie, après ce beau repas.

Puis, un voisin joua des scènes de la crèche, Imitant tour à tour Marie à la voix fraîche, Saint Joseph, son époux, à la ronflante voix, Et les gestes de ces personnages de bois:

D’abord l’Ange descend, au bout d’une ficelle, Sa trompette à la main, annonçant la Nouvelle: «Bergers de ces coteaux!» et les bergers surpris: «Il parle francihot comme ceux de Paris!... _Parla-nous prouvençaoù!_» La scène continue; Puis, lorsque la Nouvelle est en tous lieux connue, Chacun porte à Jésus ses plus riches présents, Les pâtres, des agneaux; les Mages reluisants, (Dont un nègre!) offriront le coffret magnifique, Et le pauvre flûteur, son âme et sa musique.

--«... A ce matin,--j’ai rencontré le train De trois grands rois qui partaient en voyage; A ce matin, j’ai rencontré le train De trois grands rois qui passaient par chemin!»

«A vous, voisin Joseph!»--«C’est qu’il pleut quand je chante! Et puis... je ne sais rien!»--«Le rieur! il plaisante!» --«Je ne chante jamais.»--«Tu contes, c’est bien mieux.» --«Je commencerai donc, mais... soyez sérieux!» On rebourra la pipe, on rapprocha la chaise, Et pour mieux écouter chacun étant à l’aise, Le farceur, gravement, sans sourire une fois, Conta ce conte-ci,--qu’il inventait, je crois:

SAINT MICHEL

«Il s’agit des gens de Six-Fours... (A Marseille on dit de Martigues;) ... Jamais bernant, bernés toujours, Gens sans malice et sans intrigues, Et qui peuvent prendre en un jour, Si l’on veut leur jouer le tour, Les raisins muscats pour des figues, Et la flûte pour le tambour!

Or un an que la sécheresse Faisait des siennes alentour, Et rôtissait tout comme au four, Le curé dit après la messe: «Faut prier, pour qu’il plaise à Dieu De pleuvoir,--ne fût-ce qu’un peu. C’est sûr que s’il veut,--il le peut!» Les Six-Fournains dressent l’oreille... Sans comparaison d’animaux, Ils dressent l’oreille à ces mots, Car de sécheresse pareille On n’avait pas vu de longtemps Et Dieu veuille d’ici cent ans N’en pas mander à nos enfants! Les blés jaunes dès le printemps, Les pampres rouges sur la treille, Pas de suc aux fleurs pour l’abeille, Pas aux grappes pour la bouteille, Et la terre qui s’ensoleille S’ennuyait de soif, nom d’un nom! Et te bâillait de long en long D’Antibes jusqu’en Avignon, En passant par Digne et Marseille!

Les Six-Fournains, jugez un peu, Sous le ciel toujours d’un gros bleu Pechère! n’avaient pas beau jeu, Perchés sur leur colline en pointe Qui craquait par le sec disjointe, Et qui n’eût pas donné de l’eau De quoi faire boire un oiseau Ou mouiller le bec d’une cruche, Quand ils l’eussent, les braves gens, Avec des puits dans tous les sens Percée à jour comme une ruche!... Tant pis pour qui si haut se juche!

Au bout de trois jours révolus De miséréré, d’orémus, Et de tous les amens connus, Quand ils eurent prié Jésus Et tous les saints du saint royaume: --«Que récolterions-nous? du chaume! Dit un vieux, s’il ne pleuvait plus? Eh donc, puisque saint Michel chôme, Et nous accueille de refus, Voici ce que moi je conclus: Un brancard et le saint dessus Et partons pour la Sainte-Baume!»

Le curé leur prêta le saint, Un magot assis, de bois peint, Sculpté sans doute à coups de hache, Jaune de barbe et de moustache, Bleu de cheveux et d’habit vert, Qui portait sur un fil de fer Son auréole trop en l’air, Et de côté... comme un panache!... On prend le saint; on vous l’attache Sur deux pins abattus exprès; On fait quelques petits apprêts: Les carniers ne restent point flasques, Et l’on n’oublia pas les fiasques. Quatre hommes prennent le brancard, Sur l’épaule un bon bout de branche, Campent une main sur la hanche, Et--les voilà prêts au départ.

Ils étaient suivis de deux autres Pour remplacer les fatigués, Et voilà mes six bons apôtres Qui moitié tristes, moitié gais, Bénis par le curé qui chante, Par leurs femmes pleurés d’un œil, Emportent sur la route en pente Saint Michel dans son bon fauteuil!

Là-haut, tout Six-Fours, l’âme en peine, Suivit bien longtemps du regard Les six Six-Fournains dans la plaine Qui marchaient d’un pas de départ. Ai-je dit: six? Qu’on me reprenne! Derrière les six--en retard, Un gros bon mulet oreillard Qui porte à ses flancs, le gaillard, Manne double et d’avoine pleine, Me gâte ma demi-douzaine! Ce mulet suivait pour le cas Où, grâce à sainte Magdeleine, Il pleuvrait gros comme le bras: En ce cas, pourquoi perdre haleine A porter sur échine humaine Un saint massif en bois de chêne! C’est bon pour un saint qu’on emmène De marcher à dos de chrétien; Mais quand il a, par faveur grande, Accordé ce qu’on lui demande, Au saint dont on n’attend plus rien, Le dos d’un mulet suffit bien!

Ils allaient d’abord d’un pied leste; Mais au bout de quelques cent pas Il leur fallut quitter la veste Qu’ils se passèrent sur le bras. Car le mulet... par saint Sidoine! Nos Six-Fournains ne songeaient pas Que ce gaillard, gras comme un moine, N’était chargé rien que d’avoine, Et c’est pourquoi, déjà bien las Ils portaient, en geignant tout bas, Chacun sa veste et son repas. Et l’avoine, foi d’honnête homme, Était pour la bête de somme, Croyez-moi, oui, pour le mulet... Pourquoi riez-vous, s’il vous plaît?

En entrant aux gorges d’Ollioules, Des enfants qui jouaient aux boules Dirent: «Té, vé! des Six-Fournains!» --«Et comment le savez-vous, drôles?» Le plus petit de ces gamins, Faisant porte-voix de ses mains: --«Quand on promène ainsi les saints, Il faut être pareils d’épaules! Les deux géants, les quatre nains Et le mulet,--sont Six-Fournains!»

Les six hommes se regardèrent, D’un commun accord s’arrêtèrent Et le saint,--ils le déposèrent Sur le parapet du torrent, Qu’un jardin d’orangers embaume!... Le plus grand dit:--«La farce empaume! Je suis de retour de la Baume! C’est vrai, mon compère est trop grand.» Mais le compère:--«Il voit ma paille, Et sa poutre, il ne la voit point! C’est toi le trop grand!»--«Pas besoin Dit un autre, qu’on se chamaille. Mettez-vous près;--bon;--un peu loin. Bon! vous êtes égaux de taille!» Et tous les six, de désespoir, Dirent des «sacrés!...» fallait voir! Ce qui n’était pas leur devoir, Surtout dans un pèlerinage Qu’ils faisaient pour faire pleuvoir! --«Il faut reprendre le voyage, Dirent-ils enfin tous les six; Que les deux grands, par essayage, Remplacent deux des trop petits... (Heureux saint Michel, d’être assis!)»

Ils essayent... Le saint bascule! Donc, à se faire remplacer Les quatre durent renoncer. Retourner était ridicule: Six-Fours même eût ri de Six-Fours! Que faire donc? marcher toujours! Et par un chaud de canicule C’est pourquoi le soir le Bausset Vit cette bande qui passait, Huit Six-Fournains dont un mulet Et le saint de bois... qui pesait!

Ils cheminèrent de la sorte La nuit, sous le ciel chaud d’été, Et pour voir le saint et l’escorte, Dans les villages en gaîté Chacun paraissait sur sa porte. De bonne heure, le lendemain, Ils passaient à Saint-Maximin. A Nans, les vieilles paysannes Leur firent offre de leurs ânes Qui sont bâtés pour les Anglais, En leur criant: «Regardez-les! Ils sont du pays d’où vous êtes, Et ce sont de très bonnes bêtes!» Le sentier qui monte fut dur. S’ils suaient, je le crois! de sûr! Les deux premiers pliaient l’échine, Les deux autres se faisaient grands, Et tels (suivis des deux géants)! Et du bon vieux mulet qui dîne, Mâchant les chardons et l’épine, Cahin-caha le saint chemine, Et nos piétons dans la ravine Font rouler les cailloux sonnants.

Ils montent ainsi la colline... Té! les voilà sur le plateau... La Sainte-Baume, que c’est beau! Le bois est vert, bien nourri d’eau, Au Nord, sous la grotte et la source; Allez-y voir; ça vaut la course. Quel beau bois, mes amis de Dieu! Des arbres viennent en ce lieu, Qu’on voit en Russie, en Norwège, Sous les ciels de pluie et de neige, A Paris, aux pays du froid! Enfin, c’est un sublime endroit. Si fraîche en terre provençale, Cette forêt n’a pas d’égale Dans le pays de la cigale... Juste au-dessus de la forêt, Dans le roc, la grotte apparaît, Noire comme une gueule ouverte Qui veut manger la forêt verte! Un cabanon est à côté Par des capucins habité, Comme un nid dans le roc planté. Enfin le Saint-Pilon domine; C’est le mont au-dessus duquel La Sainte, par grâce divine, Aux bras des anges, en plein ciel, Volait et planait comme en rêve, Toute nue et blonde comme Ève. Quand jusqu’à la cime on s’élève,... On voit la mer!--et sur la grève La Ciotat,--Marseille,--Toulon, Plaine, montagnes et vallon, ... La Provence... de long en long!

Les Six-Fournains, comme on peut croire, Ne montèrent pas jusqu’en haut, Mais, las et suant comme il faut, Ne songeaient qu’à manger et boire. Ils s’arrêtèrent dans le bois Et s’assirent tous à la fois. Les carniers s’ouvrent. On débouche Les fiasques,--qu’on porte à la bouche; Le mulet broute,--et le saint... louche.