Part 8
Puis, suivant un grand coq qui passa devant elle Avec toute sa cour qui glousse et bat de l’aile, Sous la voûte en cailloux, bien rangés un par un Dans ce couvent superbe où le marbre est commun, --Car Cogolin est près, d’où vient la serpentine,-- Miette traversa les couloirs en ruine, Et trouva dans la cour Briquet tout débâté, La fontaine au milieu qui chantait la gaîté, Un chien fauve, au retour de quelque chasse ardente, Haletant et suant de sa langue pendante, Des porcs sur un fumier, juste au bord de la cour Où, s’ouvrant d’un côté tout entier,--à plein jour,-- Elle fait voir des dos et des dos de collines Qui, formant vagues, vont jusqu’aux vagues marines, Et la mer vaste, au loin, comme un miroir brisé, Multipliant les feux de l’azur embrasé.
C’est midi. Les Arnaud attendaient sur leur porte.
--«Nous avons déjà pris ce que ton âne apporte. Les chiens ont reconnu Briquet. D’où viens-tu, toi?» On s’embrasse, on s’appelle; on demande pourquoi, Comment, si l’on va bien là-bas?--«Et le compère?» «Les beaux melons d’hiver!»--«Vous les aimez, j’espère!» «Pardi! Mais toi, Mion, faut venir au printemps, Quand la fraise est au bois!--Nous sommes tous contents! Dînons!--Qu’as-tu Mion?--Mange, belle petite!»
Ah! si Mion pouvait s’en aller tout de suite!... Mais non, il faut causer, rire d’un mot moqueur, Manger et vivre, avec son agonie au cœur!
DEUXIÈME PARTIE
CHANT VI
DES CHATAIGNIERS AU MOULIN D’HUILE
PRÉLUDE
FRUITS D’HIVER
FRUITS D’HIVER
PRÉLUDE
Comme une nonnette au couvent Lorsque la lune prend le voile; Quand à peine une pauvre étoile Comme un cierge vacille au vent;
Quand le soleil même s’enroule Dans le sac gris du pénitent, Et jette un regard mal content Par les deux trous de la cagoule;
Quand les pâtres, vêtus de peaux, Pour la plaine mouillée et grasse Laissent les monts qui, blancs de glace, Ont manteaux de brume et chapeaux;
Alors, qui met la joie à l’âme, Quand l’aube est si proche du soir?... --C’est le bon feu, qui nous fait voir De petits soleils dans la flamme.
Après le feu?--La flamme encor; C’est le calèn d’huile d’olive Qui porte au front la clarté vive Comme un roi sa couronne d’or.
Puis?--Le fiasque de vin sans doute, Qui sous sa paille, simplement, Tient caché tout le firmament, Une étoile dans chaque goutte!
Et puis après?--C’est la Chanson, Les contes pour pleurer ou rire... --Oui, mais encor?--La poêle à frire! --Oui, mais le fruit de la saison?
Ingrats, c’est la châtaigne brune Qui sous la cendre chaude cuit, Et nous dit, s’ouvrant avec bruit: «La bouteille est vide. Encore une!»
La bonne compagne d’hiver, Ne l’oublions pas, la châtaigne, Qui s’en vient, dès que le froid règne, Mourir vive près du feu clair.
La montagne aux villes l’envoie. Nos petits montagnards, noircis, Oiseaux d’hiver, moitié transis, La vendent comme un pain de joie!
Et que d’écoliers en chemin, Attardés et prêts aux reproches, Sur les châtaignes, dans leurs poches, Font chaud à leur petite main!
CHANT VI
DES CHATAIGNIERS AU MOULIN D’HUILE
--«Tu dois être aujourd’hui lasse de ton voyage; Demeure à la maison: nous allons à l’ouvrage...» --«Non, dit Miette, non; j’aime mieux m’en aller Aux châtaignes, compère, avec vous travailler.» --A ton souhait, Miette; en avant tout le monde. La châtaigne, cet an, est pesante et bien ronde, Et cela fait plaisir en cherchant d’être sûr A chaque pas qu’on fait de trouver un fruit mûr.»
Et sous les châtaigniers nus presque, aux branches grises On marche. La forêt tremble aux frissons des brises. Quelques feuilles encor, les dernières, dans l’air Volent, tombent, couleur de la rouille du fer. Les sentiers en sont pleins, comme d’une litière Sèche, rousse et bruyante,--et sans voir trou ni pierre Chacun jusqu’aux genoux y patauge à grand bruit. Les enfants vont devant, puis les vieux; Mion suit, Songeant que ce bruit-là tient son âme distraite Et que seule au logis elle eût perdu la tête, Mais de plus, si Noré qu’elle fuyait là-bas Jusqu’en ce lieu perdu se trouve sur ses pas, Qu’elle agira fort bien de partir au plus vite... «Oui, dès demain.» Ainsi raisonne la petite.
--«Eh, toi!--sais-tu pourquoi l’on a donné ce nom Des Maures à nos bois, dans la montagne?»--«Non.» --«Ah! ah!»--et le compère en riant fort ajoute: «Mon père me l’a dit fréquentes fois; écoute: Tous ces Maures, c’était les Arabes, les gens De l’Afrique, voleurs et toujours voyageants, Qui dans les temps passés venaient sur nos rivages A tout moment piller et brûler nos villages. Mes pères s’en gardaient, pardi, comme du feu! Et bâtissaient leurs nids haut, comme Pierrefeu. Ah! ah! les Sarrasins! c’était leur grosse crainte!... Mon père là-dessus savait une complainte... Ah! ah!»--«Mais vous, pourquoi, compère, en riez-vous?»
--«C’est que, ces coquins-là, lorsqu’ils faisaient leurs coups, Ils ne manquaient jamais d’enlever quelques filles... Ou... de leur faire peur... s’ils les trouvaient gentilles! ... Il n’aurait pas fallu t’en venir autrefois, Tranquille, seule avec ton âne, dans nos bois... Tu n’aurais pas manqué de voir dans quelque sente Un homme noir venir sur toi, la dent luisante, Et,--pechère!--en criant,--t’emporter comme un loup!» Et de rire.--Et Mion ne riait pas du tout, Songeant que ce matin, là, dans le voisinage, Elle avait rencontré le Sarrasin sauvage!
--«C’est ici, dit Arnaud, que nous nous arrêtons; Ce matin nous avons laissé là nos bâtons. Miette, prends le mien; moi, la forêt m’en donne.» Et chacun se baissant, cherche fouille et tâtonne Du bout des bâtonnets fourchus,--et de l’amas Des feuilles, en montant, dégage pas à pas, Les fruits roux,--dont la cosse épineuse s’entr’ouvre,-- Du flot amoncelé de feuilles qui les couvre.
--«Les sangliers ont fait la récolte avant nous, Par ici, ce matin... Regardez-moi ces trous; Ils ont fouillé du groin les feuilles et la terre.» --«On en a tué deux ici même, mon père, Juste un moment après que vous étiez parti,» Dit un enfant.--«Et qui les a tués, petit?» --«Un qu’on nomme Noré; c’est quelqu’un de la plaine, Un étranger, mon père!»--«Et j’en ai de la peine, Dit Arnaud. Ils pourraient rester chez eux, ceux-là,... De chasseurs de hasard, bons à chasser au plat!»
Ainsi chaque moment presque, chaque parole, Rappellent à Mion le mal qui la désole, Et le sang dans son cœur troublé ne fait qu’un saut; Et,--la pauvre--elle a su cacher plus d’un sanglot En faisant bruisser les feuilles qu’elle froisse, Mais ce jour entre tous fut long et plein d’angoisse. Aussi, le même soir:--«Je repars dès demain.» --«Comment! tu veux déjà te remettre en chemin?... Attends un jour encor...»--«... J’ai peur d’être malade.» --«La course est longue.»--«Non, c’est une promenade.»
Elle partit au jour, à pied, Briquet devant; Mais le long de la route il la porta souvent, Car avec le cœur lourd on a les jambes frêles. Briquet portait un sac de châtaignes nouvelles, Présent de Maître Arnaud, beau cadeau pour l’hiver. Et la vivacité du temps, le frais de l’air, La gaîté du soleil, le piquant de la bise Qui couvre peu à peu le ciel de brume grise, Rien n’a distrait Mion... qui connaît maintenant La joie et la douleur qu’on se donne en aimant.
Quand Briquet bien trottant sentit l’étable proche Il se mit à sonner comme un écho de roche, Et des hi! et des han de sa plus belle voix Réveilla dans la nuit tous les chiens en abois. Alors Antoine dit: «C’est la voix de ma bête!» Et la mère, Toinon, triste, a hoché la tête. Et comme son mari questionne l’enfant, Et la gronde,--la mère en souci la défend, Dit: «Elle était malade; elle a bien fait, je trouve;» Mais lui juge mal fait ce que sa femme approuve: «Ça n’est pas clair, dit-il;--voyage et prompt retour, Tout cela peut cacher des finesses d’amour, Petite. On m’a parlé ce matin d’une histoire... Il suffit, tu m’entends, je ne veux pas y croire, Mais si le fils du gueux, de Maître Jacque André, Veut faire son galant chez nous,--je le tûrai, Vois-tu!--qu’il prenne garde à lui, notre jeune homme! Et si tu fais mal, toi, la fille,--je t’assomme! C’est dit; va-t’en dormir, et rêver là-dessus. Bonsoir!»--La mère tremble et soupire: Ah! Jésus!
A quelques jours de là, Miette, au moulin d’huile, Par les sentiers touffus poussait Briquet docile Sur le bord du ruisseau noir des eaux du moulin. Au printemps, il était du bleu du ciel tout plein, Coulant clair étalé sur le blanc lit de pierre, Quand Miette, y faisant écumer la lumière, Battait à tour de bras son linge parfumé. Flic! floc! Il est passé, le joli mois de mai! Le rossignol est loin, dont la voix amoureuse Excitait aux chansons la rivière pierreuse Où, chaque avril, renaît le laurier-rose ardent Que détruit chaque hiver le flot trop abondant. Ils fleurissent l’été dans de petites îles Que pressent doucement des filets d’eau tranquilles; Maintenant ils sont morts, les lauriers-roses verts A feuille aiguë et droite, et leurs pieds recouverts Par l’eau torrentielle et noire de ressence Attend que le nid chante et qu’avril recommence!
Mais l’eau recoulera, claire comme le jour, Le nid du rossignol rechantera d’amour, Tout recommence enfin,--comment?--par l’amour même! Tout, excepté la paix dans le cœur--lorsqu’on aime!
Briquet allait chercher de l’huile, fruit nouveau, Jusqu’au moulin massif, bâti tout près de l’eau, Dont le mur apparaît gris parmi la verdure. Elle entre. Là, de peur que l’attente ne dure, Chacun, en apportant ou reprenant son bien, S’assied, parle et répond, rit de tout et de rien; On fait cercle, au-dessous des toiles d’araignées Comme des bénitiers aux angles rencoignées Dans l’ombre du moulin sans fenêtre, obscurci Par l’émanation même du fruit d’ici, Autour de la grande auge en pierre, dans laquelle Tourne et tourne à plaisir sur l’olive nouvelle La haute, lourde meule, au pas du vieux mulet Qui tire son levier, sous le fouet du valet.
Quand Miette parut au seuil du moulin d’huile, Elle vit noir d’abord,--puis, près d’elle, immobile, Elle aperçut Finon; puis les gens assemblés Parurent un à un à ses regards troublés.
--«Entre! lui cria-t-on; viens écouter la vieille!» Finon disait:--«Mes gens, j’ai porté ma bouteille. Un peu d’huile! pour un baume!»--Et tous, riant fort: --«Le baume d’aïoli! pour réveiller un mort!» --«Soyez chrétiens, meuniers; patron, sois charitable; De l’huile! pour un baume!»--«Un baume pour la table!» Disaient les meuniers noirs, de vrais Maures, la dent Luisante, et dans du pain beurré d’huile mordant!
Finon devant la porte apparaissait en ombre Sur le jour du dehors qui baissait, déjà sombre, Et Miette surprise avait peur vaguement: Cet endroit lui pesait comme un pressentiment.
--«Chante-nous la chanson, la vieille! dit un homme; Ou bien... tu sais comment le souterrain se nomme? La cuve de dessous... s’appelle les enfers!... Attention, sorcière!--et dis tes plus beaux airs!» Et la sorcière chante avec sa voix branlante Et le pas du mulet suivait sa chanson lente:
--«Les olives sont-elles mûres? Oh! oh! Près du ruisseau plein de murmures, Coupez, coupez un long roseau!»
--«Oh! oh!» disaient en chœur les gens tout d’une haleine, Et le mulet tournant roidissait mieux sa chaîne...
--«Les olives noircissent-elles? Ah! ah! Montez dans l’olivier, mes belles, Si les garçons ne sont pas là!»
--«Ah! ah!» riaient en chœur ces gens pleins de malice, Et les meuniers mangeaient leur huile avec délice.
--«Belle fille, fais la cueillette, Oh! oh! Tout en chantant ta chansonnette Dans les branches, comme un oiseau.
«Et frappe du roseau les branches, Ah! ah! A terre, sur les toiles blanches L’olive noire tombera.»
--«Ah! ah!--Finon la masque aura de l’huile vierge!»
--«Et vous irez au moulin d’huile, Oh! oh! Vous irez toutes à la file Voir couler l’huile comme une eau!
«Notre âne attendra sur la porte Ah! ah! Et du poids d’huile qu’il emporte L’âne mécontent se plaindra!»
--«Ah! ah!--Si tu dis vrai, nous te devrons un cierge, Sainte sorcière!»
--«Et nous en mettrons sur la table, Oh! oh! Et dans le calèn de l’étable Qui reluira comme un flambeau!»--
--«Oh! oh!--C’est bien,» dit le patron; «... Mais, sorcière, il fallait apporter le jarron! Je ne remplirai pas ce grand fiasque, la vieille!... --«Eh bien! j’achèverai de remplir la bouteille,» Dit simplement Mion,--qui prend aussitôt peur, Car Finon la regarde,--«Eh donc! elle a bon cœur,» Dit Finon, «comme moi... quand on veut!--Qu’on m’écoute, Braves gens!--Le bonheur, qui la cherche, est en route! ... Oui, quelqu’un,--tu m’entends!--vient vers toi de retour, Miette; écoute un peu: tu seras riche un jour!»
DEUXIÈME PARTIE
CHANT VII
LA VIEILLE MASQUE
PRÉLUDE
LA BELLE AU MIROIR
LA BELLE AU MIROIR
PRÉLUDE
La belle au miroir, la lèvre vermeille, A voulu se voir, Et le dos courbé, vieille, toute vieille, S’est vue au miroir.
Jésus-Maria! quel est ce visage! Ai-je donc cent ans?... --La vieillesse vient, comme le bel âge, Avec les printemps.
Vierge, tu seras un jour vieille femme; Vois donc celle-ci: Dans son corps plié frissonne son âme... Tu seras ainsi.
Tes pauvres cheveux sur ton crâne aride S’ébourifferont; Chaque souvenir sera par sa ride Marqué sur ton front.
Tu ne marcheras qu’en tordant l’échine, Butant en chemin, Et pour soutenir ta faible ruine, Le bâton en main.
Devant le feu vif, en un tas assise, Tu tendras tes doigts, Mais ton corps sera--par soleil ou bise,-- Plein de frissons froids.
C’est l’âge où les gens vous disent: «Marraine!» On est mère-grand... Tâche donc qu’un gars bien vaillant te prenne Quand l’amour te prend!
Ne donne ton cœur qu’au gars qui t’apporte L’anneau de bel or... Aux autres chanteurs ferme bien ta porte, Ton cœur mieux encor...
Ou bien sans enfants devenue aïeule, Et laide à ton tour, Aï! tu te verras mourir toute seule Dans ton lit d’amour.
CHANT VII
LA VIEILLE MASQUE
La sorcière est malade; elle meurt, pauvre vieille! --«Pour masque qu’elle soit, il faut bien qu’on la veille,» Dit une femme, bonne,--et curieuse un peu. Et le soir, chez Finon, grands discours et grand feu Vont leur train. Dans le fond d’une espèce d’alcôve, Sur le lit, apparaît la tête à demi chauve De la vieille, les yeux fermés sur le coussin, Qui rêve--mâchonnant quelque méchant dessein. Ses lèvres vont toujours, marmonnant sa pensée. On a mis sur son lit des haillons à brassée. Près d’elle,--fume encor, sur un tronçon de pin, Un peu d’orge bouilli dans un mauvais toupin. Au mur, un bénitier de verre est sur sa tête, Un rameau de laurier par-dessus...--«Elle est prête, La masque,--ont murmuré les commères tout bas; Ma foi, tant mieux si la guenon n’en revient pas!» Et devant le sarment qui jette sa flammade, Toutes--se soignant bien, car Finon est malade,-- Un grand bol dans la main, et buvant à longs traits, D’un air mystérieux bavardent leurs secrets, Sans voir qu’au fond du lit, demi-morte, la vieille, En rouvrant ses bons yeux, tend sa plus fine oreille!
... Patati, patata, les caquets vont leur train. Trop de vent ou trop d’eau: des plaintes pour refrain; C’était mieux temps passé; la terre devient folle; On vous refait la terre et le ciel, en parole; Puis viennent la malice et les méchancetés, Les contes malveillants à plaisir inventés, Le mensonge brodant de sa poignante aiguille Un détail vrai: voilà pour toi, ma bonne fille! Pour toi, garçon!--«Mius va donc tirer au sort, Cette année!--Il part, oui.--C’est bon, il n’a pas tort! Il en compromet deux!--Qui?--Miette et Norine! --Et Norine? Noré l’épouse?--Non, voisine; Il en épouse une autre.--Et qui donc?--Devinez, Commère.» La commère en nomme vingt. «Tenez, Vous ne devineriez jamais!--Miette?--Certe! --A d’autres; ça n’est pas!--Mais ce serait sa perte! Une coureuse!... Et puis si pauvre!... Un père ainsi, Toujours gris! Épouser... ça, lui, Noré! merci! C’est un gueux; mais il fait ce que font tous les hommes; Il fait bien s’il en trouve!--Ah! pauvres que nous sommes, Les mères! Nos enfants ne nous sont que douleurs! Cette Mion savait que Noré cherche ailleurs; Eh bien, n’a-t-elle pas suivi le calignaire, Le mois passé, jusqu’à la Verne!--Bonne mère! --Oui, oui, un qui chassait là-bas les a surpris! --Aï, sainte Vierge!» Et les matrones font des cris, Et se signent, buvant les tisanes sucrées Pour la vieille Finon avec soin préparées, Et Finon ouvre l’œil au fond du lit obscur, Et le grand feu flambant danse, blanc sur le mur, Tandis que secouant tous les ais de la chambre Souffle sur le campas le vent noir de décembre.
--«Miette doit venir ce soir nous assister.» --«... Ah! bien,--moi, justement je ne peux pas rester, Dit la plus jeune. Adieu, commères... Tiens, c’est elle!... Entre... Bonjour, Mion... Voyez comme elle est belle! ... C’est l’âge de l’amour!»--«Et comment va Finon?» --«Aussi mal qu’il se peut.»--«Mais parle-t-elle?»--«Non.» Alors autour du lit on s’approche, on chuchote. La tête de Finon marmotte; l’œil clignote; Elle bâille; et chacun de se dire tout bas: «Voici les bâillements. Ça ne durera pas.»
--«Buvez, marraine,» a dit Mion de sa voix douce. Elle offre la tisane, et Finon la repousse. --«Voyez-vous, il faudrait qu’elle pût manger; oui, Mon mari s’est sauvé rien qu’en mangeant!»--«Mais lui N’était pas si vieux?»--«Non.»--«Pardi! la pauvre Fine, Elle, a cent ans et plus peut-être sur l’échine!» Ainsi va la veillée. On boit, on mange, on dort; On vit gaillardement sous le nez de la mort.
Vers minuit, l’une dit:--«Assez veiller, commères. Si nous passons la nuit, qui fera nos affaires Demain? Je pense donc qu’il faut aller au lit. A ton âge, une nuit sans sommeil vous pâlit, Miette,--mais le corps aisément la supporte.» --«Oui, oui, Miette est jeune, et vaillante, et si forte! Allons, allons dormir;--pardi, nous savons bien Qu’assister les mourants est un devoir chrétien; Entre voisins, fût-on ennemis, on se prête Dans le besoin; devant la mort, plus rien n’arrête; Mais vois, décidément, la vieille a l’âme au corps Chevillée, et n’ira que demain chez les morts. Adieu.»--«Non, dit Mion, j’ai peur; restez encore.» Une vieille resta, qui partit vers l’aurore.
Finon passa la nuit sans bouger, seulement L’œil clignotant toujours, la lèvre en mouvement, Et, quand Mion fut seule, elle eut comme un long râle... Le petit jour d’hiver faisait la vitre pâle. --«Que voulez-vous, Finon?» La vieille s’accouda Sur l’oreiller. Miette accourut, qui l’aida.
--«Aï! oï! aï! dit Finon, aï ma tête! oï ma jambe!» Et son œil luit, fixé sur le grand feu qui flambe. «Eh! comme il brûle bien, le bon bois, n’est-ce pas, Qu’on n’a pas ramassé soi-même, de ses bras, Et porté sur son dos d’ânesse! Éteins, canaille! Gueuses de bonnes gens, vite, allons, qu’on s’en aille, Et me laissez mourir sans vos soins de voleurs!... Aï, ma tête et mon bras! Je suis toute en douleurs!... Qui m’a mis cette robe en douleurs! qu’on me l’ôte! Tôt, tôt, sortez d’ici, braves gens pris en faute! Je vous ferai bien voir... Non, non!... Le croyez-vous Que je puisse emmasquer? faire de mauvais coups? Masque si vous voulez,--mais pour le bien des filles! Je sais faire bouillir le mou mêlé d’aiguilles, Et vous lever le sort si le diable vous tient!... Aï, aï! soulagez-moi!... Je vous ferai du bien!»
Mion se rapprocha:--«Que voulez-vous, marraine? Buvez ceci.»--Finon a bu la tasse pleine. «Ah!--fait-elle, et s’allonge avec soulagement... «Bon, dit-elle, bon,» puis--après un long moment: «Qui donc est par là?»--«Moi, Miette.»--«Toi, petite? Miette... de Noré?»--Miette, bas et vite Dit: «Oui, c’est moi, Finon.»--«Le gueux! Les hommes, tous, Sont des gueux! c’est l’amour, qui rend les hommes fous. Ah! oui!... Je me souviens du battoir sur la rive... Le rossignol chantait, sur le battoir... J’arrive... Je regarde, et je vois les gazons écrasés... Alors j’ai deviné le reste,--les baisers!... Les baisers, ça se boit comme un poison, ma belle! Depuis,--tu n’es point femme et n’es plus demoiselle...» --«Vous vous trompez!» répond Miette à demi-voix. --«... Sur le battoir... l’oiseau qui chante, je le vois!... Là,... là,»--reprend Finon, l’œil pétillant de fièvre, Tendant son doigt noueux et remuant la lèvre; «... Là, c’est l’endroit profond... on lave dans ce creux!... C’est là qu’il t’a donné le baiser, l’amoureux! Et dans ce même endroit... (le rossignol le chante!) ... Je l’ai noyé!... Depuis ce temps, je suis méchante! ... Noyé, l’enfant! noyé, pauvre agnel innocent! Noyé,... tenu sous l’eau! de mes mains!... pas de sang, Pas de trace!... Il vaut mieux pour l’enfant qu’on le noie! ... Mais comment faire afin que Dieu tout seul me voie? Creusons la terre ici des ongles... Pauvre ami, J’ai baisé par trois fois son visage endormi, Et do, do, l’enfant do! le bon lit d’herbe grasse!... Sur le battoir... l’oiseau... chante... à la même place! Chante, beau rossignol! chante, c’est la saison... L’amour est bon, pardi! c’est le meilleur poison!»
Blanche comme sa coiffe, et droite, épouvantée, Miette regardait Finon ressuscitée. Et Finon sur son lit assise--délirait Ou qui sait, le voulant, confessait son secret:
--«... Tous les jours... j’ai porté, tous les jours, au bel ange, Des fruits, du pain, du vin... parce qu’il faut qu’on mange! Et je laissais cela sur la rive et, la nuit, Je le voyais venir--et s’en aller sans bruit, Tout rayonnant, pareil à Jésus dans l’étable... Son père est marié, bon, riche... et charitable!... Il reverra l’enfant dans le ciel... moi, jamais!... Pourtant je l’ai tué parce que je l’aimais!... Écoutez, mes amis, c’est une histoire vraie: Le garçon fait le mal, et la fille le paie. On a vingt ans, pardi! Les rosiers sont en fleurs. La nature le veut... voleurs! voleurs! voleurs!... ... Qui m’écoute ici?--là, debout, qui me regarde?... C’est toi, Mion?... hélas! ma Miette, prends garde! Tu fais ce que je fis, tu marches dans mes pas! Un péché qu’on a fait ne se rattrape pas! Toute la vie en pleurs ne lave plus la tache! Celle qu’on montre au doigt, vois-tu, d’abord se cache; Mais la faim fait sortir le loup du bois; alors, Les langues vont,--parfois avec des mots si forts Qu’on se défend; on parle, et l’on devient mauvaise; Si d’autres font le mal, on leur dit: «A votre aise, Mignons! je ne suis pas la seule: embrassez-vous!» On fait peur aux méchants avec de méchants coups, Et pour avoir un jour lavé dans la rivière On vit ensorcelée, et l’on meurt en sorcière! ... Ah! oui! nous mourrons tous un jour! Vivez contents, Lâches! et dépêchez, car on a peu de temps! La mort vient. Elle venge. Un jour, tant que vous êtes, Riches, pauvres, les gens marcheront sur vos têtes! Ah! ah!...» Et maintenant la masque rit très fort, Puis d’une voix éteinte: «Es-tu là, vieille Mort? Oui, Masque!... je connais tes vilaines grimaces... Tu ris, marraine? écoute, il faut que tu repasses Demain. J’ai quelque chose à faire. Attends un peu!»
Et Finon se levant se traîne vers le feu: --«Où donc es-tu, toupin?--Et vous, le vin et l’huile? Vous voici.--Le remède est sûr,--et trop facile. L’huile mêlée au vin.--Flambe, feu!--L’huile bout. Du thym, du romarin, un baume!»--Et tout à coup, Ayant bu longuement sa boisson salutaire: --«Attends, Mort!--tu feras demain mon lit de terre. J’ai quelque chose à faire aujourd’hui, pour l’amour! ... Tu reviendras. Demain doit être encore un jour...»
Un ciel blafard d’hiver se voit par la fenêtre. Dehors miaule un chat...--«Mes chats ont faim, peut-être; Hier, croyant de finir, je les ai mis dehors, Miette,--car les chats mangent leurs maîtres morts.» Finon ouvre la porte: un matou qui miaule Entre, la queue en l’air, saute sur son épaule, Et deux autres, jaloux, se frottent sur ses pieds. --«Assez, diables!--Je dois mourir; vous m’épiez!-- Tenez, mangez!--mais lui, mon pauvre petit ange, Qui va me le nourrir, moi morte? il faut qu’on mange... Il faut manger pardi!... Miette, approche-toi.»
Miette se rapproche. Elle tremble d’effroi.