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Part 12

Et le Saintin: «Salut, patronnes du village!» Il les remit au mur, et reprit: «Une fois, Un Monseigneur nous vint avec plusieurs Aixois Et des dames,--trop tard, au moment où la Châsse Se remontait au bout des cordes, à sa place,-- Vous savez comme un seau dans un puits,--dans la nef. (Elle demeure en bas un jour, une nuit...) Bref, L’archevêque voulut la faire redescendre. Il donna l’ordre... aï! aï! ce fut un bel esclandre! Que serait-il de nous? Ça deviendrait un jeu, Si trente fois par an, je vous demande un peu, Les châsses descendaient pour plaire à l’archevêque! On le lui dit; il dit: «Je veux!»--On lui rebèque. Il monte dans la chaire et prêche contre nous. Mais on n’écoutait pas.--«Braves gens, à genoux!» Disait-il,--à des sourds!... Les femmes font leurs larmes, Mais les hommes parlaient de décrocher les armes, Et répondaient toujours à «je veux»: «nous voulons!» L’archevêque et les siens montrèrent les talons.-- ... Si dix fois l’an, j’espère un miracle, j’abuse! La volonté de Dieu n’est pas qu’on s’en amuse!»

Tous regardaient leur hôte avec étonnement: «On osa menacer l’archevêque!»--«Oui, vraiment! Réfléchissez un peu. Ne faut-il pas qu’on mange? J’ai gardé ma moisson, l’évêque, et ma vendange!»

--«Tenez, ajouta-t-il, c’est votre heure; allez voir; Et soyez exaucés, braves gens. A ce soir. ... Surtout n’oubliez pas le puisard dans l’église: L’eau mauvaise, en ce jour par miracle est exquise; Il faut en emporter pour vos amis au loin. ... Il faut aussi veiller sur la bourse avec soin Car les bohémiens dans la chapelle basse Sont maîtres, sont chez eux: c’est un droit de leur race. ... Vous pourrez voir leur Reine... On dit,--je ne sais pas-- Que les Saintes venaient de son pays là-bas.»

--«Allons à nos devoirs, mon oncle,» dit Miette, Car ce pays perdu la rend plus inquiète. «Saintes, exaucez-moi!... Oh! je les prîrai bien! Si Dieu veut, le passé même ne sera rien!»

Ils vont, et se sentant approcher d’un mystère, Graves, les trois marins ne peuvent que se taire. Sauf une fois, pas un ne desserra les dents. François parla.--De voir les murs reluire, ardents, Peints en clair, rose ou bleu, de teintes éclatantes, Ombrés de loin en loin par un plafond de tentes, Il dit seulement: «Tiens! je me semble en Alger.»

Devant l’Église, un peuple. On ne peut plus bouger. Sous un coup de soleil à chauffer une forge, La foule du dehors,--car l’Église regorge,-- Brûle, et pareille à l’eau stagnante des marais, Exhale un miasme impur comme le Vaccarès, Car vieillards en haillons, nouveaux-nés dans leurs langes, Tous ces pauvres maudits sont pleins de maux étranges! Les uns sont des blessés dans les guerres, débris D’hommes,--les poings coupés, les yeux pourris,-- Ouvrage merveilleux de quelque chef sublime Acclamé par son peuple et payé pour le crime! D’ouvriers, peu ou pas: le mécanicien, De ce qui n’est pas l’homme et l’esprit--n’attend rien; Mais beaucoup de fiévreux dont l’air hagard effraie, De chétifs, dévorés vivants par quelque plaie, Et tous ces malheureux, du dernier au premier, C’est la race de Job, et l’horrible fumier!

Autour, des gens épars rôdent,--âmes en peine Tristes de renoncer à l’Église trop pleine, Parmi lesquels Mion vit,--allant et venant,-- Une femme au corps svelte, au maintien surprenant, Toute en haillons de pourpre où l’or des colliers sonne, Face de bronze ayant au front une couronne...

Ton royaume, dis-moi, Bohême, quel est-il? --«Il est vaste! et les rois m’y visitent!--L’Exil!»

Tout passe, et les créneaux qui couronnent l’Église Parlent, blancs sur l’azur, des temps où par surprise Les Sarrazins bronzés débarquaient sur ce sol, Rois des vagues, traînant l’incendie et le vol. Quand ils venaient, poussant leurs barques au rivage, Oiseaux de mer, jetant comme elle un cri sauvage, Le peuple s’enfermait dans la maison de Dieu D’où les flèches pleuvaient avec la poix en feu... L’Église est toujours là, debout; mais l’hirondelle, Nichant dans les créneaux, crie et vole autour d’elle! A force de peser en avant, par progrès Insensibles, nos gens eurent le seuil tout près, Puis, dans un mouvement qui se fit sur la porte, Ils se virent entrés sans voir de quelle sorte.

L’Église est trop petite,--et dans l’air étouffant Où flottent embrouillés cris, appels, pleurs d’enfant, Jurons réprimés, chants préparés en sourdine, Un grand soupir: l’Espoir mystérieux,--domine.

Accrochés sur le mur, partout, des ex-voto. Ici, comme un jouet, pend un petit bateau; Là, des fusils crevés; des langes, des guenilles; Et par-dessus tableaux et faisceaux de béquilles, Des moellons en saillie, au lieu de quelque saint, Portent là-haut, pendus et pressés en essaim, Et jusque-là montés on ne peut savoir comme, Des groupes, femmes, vieux, l’enfant au bras de l’homme, Grappes noires qu’on voit, près de tomber parfois, Se coller au mur plat qui fatigue les doigts.

La foule au-dessous d’eux prie et pleure, et bourdonne, Anxieuse, attendant que la grande heure sonne. La Châsse descendra par ce volet étroit, Plaqué près de la voûte au flanc du haut mur droit, Que le regard de tous à chaque instant consulte, Et vers qui tous les cœurs s’élancent en tumulte.

O porte de l’Espoir, ton bois dans ce vieux mur Est plus beau que l’or fin enchâssé dans l’azur! Et quand tu t’ouvriras, ô porte des merveilles, Ce sera pour montrer des choses non pareilles, Des nuages divins ondés comme des flots, D’où surgiront, ailés, de petits angelots Soutenant de la main, de l’échine et des ailes Les trois saintes, avec la Vierge au-dessus d’elles, Qui portant le bonheur de tous ces malheureux, Vont le faire pleuvoir dans les rayons sur eux!

Le volet s’ouvre. Alors, comme allumés d’eux-mêmes, Mille cierges en feu brillent! moment suprême. Pas une main qui n’ait son cierge vacillant, Faible lueur, pareille à l’espoir suppliant, Et tous ces malheureux, tenant ces tristes flammes, Semblent porter en main vers Dieu leurs pauvres âmes. Cantiques, taisez-vous!--Parlez, ô cœurs blessés:

--Ah! pitié! n’ai-je pas, Saintes, souffert assez! --Faites marcher mes pieds!--Faites-moi voir, ô Saintes! --Faites parler mon fils!--Grâce, écoutez nos plaintes!

--«... Saintes, j’ai cru parfois sentir bouger mon flanc! J’ai péché! mais voyez, je vous prie en tremblant, Saintes!... Et toi surtout, Vierge, vois ma misère: Mère, délivre-moi de la peur d’être mère!»

Au sein de tous ainsi, remords, désir, frayeur, Roule, obscur et muet, l’orage intérieur: Exaucez-moi! Pitié pour nous! Miséricorde!

Et la Châsse apparaît! glisse,--et tendant la corde, Descend!--Un long cri part, fait de mille douleurs. Et la Châsse,--un cercueil rougeâtre, peint de fleurs,-- Par secousses descend sur le peuple en prière, Lentement, lentement, de son dur ciel de pierre... Elle arrive, on se hausse, on se presse alentour. Ceux qui l’ont pu toucher, sont touchés à leur tour... Qui l’a vu, ne peut plus oublier ce spectacle. Tout un jour, une nuit, implorant le miracle, Les gens se traîneront vers la Châsse, à genoux, Les bras tendus, criant: Saintes! exaucez-nous! On se disputera pour couche--le couvercle! Et la Châsse immobile est là, centre d’un cercle Effrayant--de désirs, d’impuissance et de cris!

Et Mion, détournant ses regards attendris, Les porte par hasard sur un vitrail qui brille. Le dehors luit. Le ciel, tout rayé par la grille, Regarde ces dedans affreux, mais calme, pur, Il rit d’indifférence avec tout son azur.

L’oncle dut arracher Miette de l’Église. La pauvre se sent triste à la fois et surprise De voir tant de malheurs sur un point rassemblés, Et le monde est confus dans ses esprits troublés.

Toussaint la guette un peu, cherchant à voir son âme, Et plus il la regarde, et plus l’amour l’enflamme. Et Mion se disait: «Si Dieu voulait pourtant, Les Saintes à mes yeux paraîtraient dans l’instant, Et me diraient: «Allez, Mion, Noré vous aime!» Et l’enfant malheureuse ajoute en elle-même: «La Châsse est encor là... Quelquefois, ô mon Dieu, Juste au dernier moment votre miracle a lieu!»

Et voici venir l’heure où la Châsse remonte. L’Église est pleine encor. L’heure sonne. On la compte. Et la Châsse se meut comme un être vivant, S’agite, et la voici déjà se soulevant...

La corde s’est tendue, et le départ commence.

Quoi! vas-tu les quitter, ô Puissance, ô Clémence, Grand Dieu! sans soulager seulement l’un d’entre eux! ... Les rocs s’attendriraient devant ces malheureux! S’ils portaient aux tombeaux cette plainte inouïe, La Mort se lèverait pour consoler la Vie! Et toi, sourde à leurs cris, leur as-tu résisté, Châsse où dort le pouvoir divin de la bonté! Leur as-tu donc menti, Châsse en forme de bière? Ne caches-tu pas même une vie en poussière, Et--vide--contiens-tu, cercueil où rien ne dort, Le néant plus muet et plus sourd que la mort?

«Il est dans ce cercueil fermé, dans cette caisse Que voici, que je vois et que ma bouche presse! Il est là, le pouvoir de guérir tous mes maux! En ouvrant le cercueil on verrait les saints os!... Quoi! l’aurai-je senti si près, touché moi-même, Sans avoir fait mouvoir sa volonté suprême! Palper, tenir ce bois, c’était tenir l’Espoir! Et voici qu’il s’en va!... Non! tu n’as qu’à vouloir Pour que mon cœur s’apaise ou que mon mal guérisse! Bonté! fais le miracle! apparais-nous, Justice!» Et comme des noyés contre un bateau glissant Ils brisent sur ce bois leurs ongles tout en sang!

Déjà haute,--la Châsse est trop loin pour la bouche.

Dessous,--un peuple.

--«... Il faut que ma fille la touche!» Crie une femme, avec son enfant dans les bras. «Nous venons de si loin! nous n’y toucherions pas! Place à l’enfant!--Elle est aveugle, ma fillette! Place, place à l’enfant!...»

--«Ah! pauvre!» dit Miette.

Mais non. La Châsse monte. En vain, crispant les doigts Vers elle, deux cents mains se tendent à la fois... Et la mère disait:--«Oh! ma fille, ma fille, Regarde en haut! vois-tu quelque chose?... l’œil brille? ... Le miracle, ô mon Dieu! pour moi! pour mon enfant?» Et de rage et d’amour hurlait en étouffant, Et tous, paralysés, boiteux, muets, la foule, Tendaient les bras, criaient, poussaient, faisaient la houle, Tandis que la mignonne, épuisée en efforts, Pour voir la Châsse--ouvrait en haut--ses grands yeux morts!

Miette alors sentit crever son cœur de femme, Et, s’oubliant, pria pour l’enfant dans son âme. Oui, son propre malheur était presque oublié! Elle élève vers Dieu son cœur plein de pitié. Et tous guettant en eux un signe du prodige, Chacun écoute en soi la douleur qui l’afflige: Dans la cohue, ici, se démène un pied bot; Sous les yeux d’une aveugle on agite un flambeau; Un prêtre parle bas au sourd-muet qui crie; Et cela fait le bruit d’une mer en furie.

Tout à coup, il s’est fait un silence effrayant Et le sang s’est glacé dans tous les cœurs priant. Tous les yeux sont en haut, sur l’étroite fenêtre Où la Châsse arrêtée est près de disparaître. Viendra-t-il, le miracle? Et pour qui, s’il a lieu? Oh! terribles moments où l’esprit, touchant Dieu, Le sent comme la Loi sur le Marbre,--inflexible, Et qu’au malheur humain l’homme seul est sensible!

La Châsse est disparue, et le volet s’est clos.

Alors, dans un sanglot partent mille sanglots, Dominés cependant par la clameur des mères!... Le vent du désespoir, sur ces âmes amères Se lève! les secoue! et tord aussi la chair! Et l’Église paraît comme un coin de l’Enfer!

Toussaint tira de là Miette évanouie.

--«L’oncle n’est pas là?»--«Non.» Il l’entraîne; il essuie Ses yeux noyés,--et dit: «Miette, je comprends Que vous avez de grands chagrins, très grands, trop grands! Celui que vous aimez, Mion, n’en est pas digne. Moi je vous veux. Parlez. Sur un mot, sur un signe, Vous serez obéie et nous serons heureux. Vous l’aimez? Je vous veux quand même! Je vous veux, Puisqu’il ne connaît pas son bonheur. A mon âge On aime bien et fort; tenez, le bœuf sauvage, Piqué par l’aiguillon qu’il emporte à son flanc, C’est moi, piqué d’amour,--et tel, blessé, beuglant, Je vous emporterai tout de suite vous-même Où vous voudrez... Mion, tu vois bien que je t’aime!»

--«Assez! dit-elle... C’est un péché d’être fou!»

--«Et nous nous marîrons de suite, n’importe où! Partons sur le bateau, ce soir, demain, ensemble!» --«Je suis perdue, ô Dieu!» dit-elle, et sa voix tremble, Hésitante, au moment de livrer son secret. Pourtant, parler soulage. Un mot qu’elle dirait Apaiserait son âme... Et, muette, elle y rêve: Dans quel cœur épancher le sien--trop plein,--qui crève? L’oncle lui ferait peur. Et sa mère? elle est loin. Tous deux sont là, rêvant, muets, et sans témoin.

Une procession, lentement,--du village Sort, et s’en vient chantante, et vient suivre la plage, Chacun tenant des lis qui se fanent au vent, Et six braves pêcheurs, qui cheminent devant, Portent sur leur épaule une barque--où, pour voiles, Les trois Saintes, en bois sculpté, tendent leurs voiles, Et le balancement des porteurs fait la mer, Et tout ce monde, noir sur le fond d’azur clair, Grandit en s’éloignant,--c’est chose de remarque,-- Par le mirage,--et lis, prêtres, porteurs et barque, Sous les regards fiévreux de la pauvre Mion, Tout est démesuré comme une vision!...

Mais le brick, rassurant, au large se balance, Et près d’elle est ce bon Toussaint, en grand silence.

Tout à coup, il l’embrasse.

--«Ah! dit-elle, arrêtez! ... Bon Toussaint... Vous avez un monstre à vos côtés! ... J’espérais un miracle, en faisant ce voyage, Et tantôt...--là Mion se cache le visage,-- ... J’ai senti, j’ai compris...--elle baisse la voix,-- A ne pas m’y tromper, pour la première fois... Que mon péché vivant tressaille dans moi-même!...»

Pâle, Toussaint lui dit simplement: «Je vous aime.»

Ils étaient écartés, à l’ombre d’un moulin Qui se trouve par là... Les yeux gros, le cœur plein, Toussaint lui répéta, prenant sa main: «Miette, Voulez-vous de Toussaint?» Elle resta muette.

--«Personne ne saura le malheur. Au besoin, Nous partirons de suite. On navigue; on va loin; Quand on revient avec le mari qu’on se donne, On a l’enfant... cela n’étonnera personne...

Le miracle,--il est fait!... je vous épouserai.»

--«Je suis folle... il faudra mourir... J’aime Noré.»

TROISIÈME PARTIE

CHANT VI

LE HÉROS

PRÉLUDE

L’HUMANITÉ

L’HUMANITÉ

PRÉLUDE

Dites au soleil qui se lève, A la terre qui tourne autour, De retarder d’une heure brève L’heure de la nuit ou du jour.

Dites à la moins haute étoile: «Descends vers moi; tu m’appartiens!» Au vent contraire: «Emplis ma voile, Pour que j’aille au lieu d’où tu viens!»

Dites à la pomme qui tombe: «Reste à la branche,» ou «Reste en l’air!» Dites: «Je veux vivre,» à la tombe, Ou: «Sois le printemps,» à l’hiver!

Puis, passant de la chose à l’être, Dites au lion rugissant, Quand sur la proie il pose en maître Sa griffe: «Ne bois pas ce sang!»

Dites au tourtereau fidèle: «Change d’épouse!» au rossignol: «Ne chante plus!» à l’hirondelle: «Hirondelle, suspends ton vol!»

Et tous, lions roux, pommes roses, Soleil, terre, soir et matin, L’oiseau, l’étoile, êtres et choses, Diront: «Nous sommes au destin!»

Tous, la fatalité les mène, Et la Vie en cercle, la Loi, Jamais la Roue, ô race humaine, Ne se dérangera pour toi!

C’est la Force, et non la Justice Qui tourne sur l’étrange essieu. Tendresse, pitié, sacrifice, Sont verbes inconnus de Dieu!

L’Homme seul,--la vie est étrange!-- Sur tant d’êtres en lutte entre eux, Parfois, s’il le veut, se dérange, Et souffre pour faire un heureux!

Et dans sa misère profonde C’est par là que le plus obscur, Juste,--est plus grand que le grand monde Et plus sublime que l’azur!

CHANT VI

LE HÉROS

Le brick partit la nuit dans un coup de mistral.

Les Saintes-de-la-Mer nous récompensent mal, Disait Fournier bramant plus haut que la tempête. Un mouchoir retenait son chapeau sur sa tête, Et, le porte-voix haut, il commandait dedans, A pleine voix, mettant son monde sur les dents. Le brick à son départ portait toute sa toile. Une à une il fallut ramasser chaque voile Tandis que l’on plongeait de l’arrière à l’avant, Et la nuit, et la mer, tout n’était que du vent Où le bon brick pesait... ce que pèse une plume. Le flot, fuyant, filait, devancé par l’écume! L’écume s’en allait en folle, suivant l’air! Et le bateau suivait, courant après la mer! Tandis que regardant de toutes ses lumières, Le ciel plein de frissons clignotait des paupières.

Et Miette? Elle sort d’un ouragan plus fort Et,--lasse à désirer mourir,--Miette dort.

Vous qui dormez aussi, braves gens, mais à terre, Dans la ville où jamais l’homme n’est solitaire, Dans la maison solide aux volets bien fermés, Si le vent vous réveille un peu,--vous qui dormez, Braves gens, sur le chaud duvet et sur la laine,-- Donnez une pensée aux matelots en peine Qui vont chercher pour vous la laine et le duvet, Gens qui rêvez si bien sur un tiède chevet. Songez que leur lit bouge, et qu’ils n’y restent guère, Que l’eau, l’air et le feu, leur font la grande guerre, Et qu’à l’heure où le vent qui se plaint au dehors Vous fait sentir le prix d’avoir chaud dans vos corps, Les gabiers,--dans ce vent,--sous la nue ou l’étoile, En danger de périr, vont serrer une voile! A cheval, pieds croisés sur la vergue,--ou debout, Le roulis les secoue en criant,--coup sur coup! Qu’ils tombent sur le pont ou dans les grandes ondes, C’est le départ certain sous les vagues profondes... Mais ils ont un devoir, ils le font!--Hurlez, flots! ... Bonnes gens à l’abri, pensez aux matelots!

Toussaint, François, tous deux donnent aide aux manœuvres. Les cordes en vibrant sifflent comme couleuvres. Pareil à l’araignée accrochée à son fil, L’homme qui prend un ris là-haut,--est en péril, Mais plus haut, recevant la plus rude secousse, Sur le petit hunier, qui chante?--c’est le mousse! C’est l’enfant du navire! on dirait un oiseau... Il a chanté, l’enfant!... La hune est un berceau.

Sur le pont balayé par la mer qu’il embarque, Fournier, plus vite et mieux obéi qu’un monarque, S’adossant au grand mât, de sa plus grosse voix Gronde: «A prendre trois ris au petit hunier, trois!» Et tel, n’ayant en plus qu’un seul foc, le brick file, D’un trait, jusqu’aux Salins d’Hyères, derrière l’île De Porquerolles.--Là, le lendemain au soir, Quand Miette prit terre aux Salins:--«Au revoir,» Dit Toussaint.--«Non, adieu! fit Miette à voix basse; Morte ou vive, je veux en finir! Je suis lasse!»

--«Quelle nouvelle ici?» dit-elle à la maison. --«Jacque va marier son fils: il a raison, Dit la mère; son gueux de Noré n’est pas sage. A des coqs de sa sorte il faut le mariage... C’est Norine Toucas qu’il épouse. Il fait bien.»

Son père étant présent, Miette ne dit rien.

Or, que pense Noré? Qu’il lui faut une fille Qui, faite à son goût, plaise encore à sa famille; Que ce sera le mieux, puis qu’enfin il est temps De faire un choix parmi ses amours de vingt ans... Chacun sait qu’un garçon n’a, la bêtise faite, Qu’à tourner simplement son chapeau sur sa tête. Tant pis pour l’amoureuse. Elle devait savoir Qu’écouter le garçon n’était pas son devoir! ... Cette Mion,--c’est vrai pourtant qu’elle est jolie, Mais tant d’autres le sont, qu’on aime,--et qu’on oublie! Il faut dire d’ailleurs que Noré ne sait pas Ce que Mion se dit à peine encor, tout bas! De sorte qu’étant bon, pas du tout méchant homme, Mais pas du tout, Noré se conduit mal en somme. Bast! il n’est pas le seul et ce n’est pas d’hier Que le galant d’un jour est oublieux et fier Et tant que l’on verra des nids dans les ramilles, Tant que le mois de mai conseillera les filles, Tant que les beaux garçons auront un cœur vivant, Je vous dis que l’histoire arrivera souvent!

Le lendemain matin, trouvant seule sa mère, Miette, le regard fiévreux, la bouche amère, Ouvrant des yeux cerclés qui n’avaient pas dormi: --«Savez-vous que j’avais Noré pour bon ami?» Lui dit-elle; Toinon balayait par la chambre. --«Hélas! je m’en doutais, surtout depuis décembre, Dit la mère. Tu fis trop vite ton retour. Ma belle, c’est pénible à mâcher, dis, l’amour; Fleur d’épines, voilà son nom, ma fille chère!»

Et Toinon regardant Miette fit: «Pechère!»

Miette était debout.--«Voici ce que je veux,» Dit-elle fortement, d’un son de voix nerveux, «Vous irez voir Noré, son père, sa famille, Et vous direz: Je viens demander pour ma fille Honoré, fils de Jacque André; consentez-vous?...»

Misé Toinon sourit tristement, d’un air doux, Et balayant toujours: «Tu dis des choses folles! Fais donc attention, petite, à tes paroles! La mode est autrement: c’est toujours le garçon Qui demande!--Il faudra te faire une raison.»

--«C’est toujours le garçon, ma mère?»

--«Eh oui, ma belle, A moins...» Pourquoi Misé Toinon souriait-elle, Immobile, debout, le balai dans sa main?-- «A moins qu’un innocent soit, dit-elle, en chemin!»

Son sourire disait, comme toute sa pose, A quel point sa pensée était loin de la chose.

Or, Miette:--«Il en est ainsi pour nous, maman.»

Misé Toinon resta sur place un long moment, Droite, comme gelée, avec son bon sourire, Puis,--le balai tombant de ses mains,--sans rien dire S’assit, et toutes deux plaignant l’autre à son tour, Leur tablier aux yeux,--pleurèrent tout le jour.

Vers le soir:... «Je m’en vais leur parler; voici l’heure. Ils vont rentrer souper; vois-tu, d’abord on pleure, Puis on fait ce qu’il faut.--Pour ton père, aujourd’hui Il dînait au travail; s’il rentre soûl,--dis-lui De se coucher! s’il veut manger, la soupe est prête. Va, courage. Ils n’y sont pas encore à leur fête!»

Toinon partit, lissant ses cheveux de la main, (Qui sortaient de la coiffe), et parlant en chemin Tout haut pour préparer ce qu’elle avait à dire; Et les passants: «Toinon devient folle!» Et de rire.

C’est la vie. Un quelqu’un souffre; on rit, sans savoir. Mais Toinon s’en allait, l’œil fixe, sans rien voir.

Noré n’est pas chez lui; le travail le retarde. En suivant sa pensée, il bêche, et par mégarde Il laisse le soleil descendre à l’horizon, Sans songer que la soupe attend à la maison. Et voici ce qu’il roule en lui, grave de mine Comme un bœuf qui laboure, et s’arrête, et rumine:

«De sûr, cette Miette est une brave enfant; Mais d’y songer encor, la raison le défend, A cause de son père, un vrai gueux, un ivrogne, Bon à rien, de qui boire est la grande besogne! --Il a voulu frapper mon père un jour, ce gueux! Maintenant c’est fini! La colère est entre eux. ... Un beau-père pareil, ce serait bien folie! C’est dommage!--Miette est si brave, et jolie! Et puis, là-bas je l’ai rencontrée en secret! Voilà pourquoi, ce mariage, il le faudrait! Si je pense à Mion souvent, voilà la cause! ... Je suis trop bon! Un autre eût fait la même chose! Et je dois l’oublier--pour cela justement!... ... Aï! pauvre moi! c’est un mauvais raisonnement! ... Au fond, je l’aime un peu, je crois, cette petite, Et, dans mon cœur, entr’elle et Norine--j’hésite! ... Non, je n’hésite pas! Miette me plaît mieux! Mais mon père commande. Il a raison, le vieux, De ne pas me vouloir l’ivrogne pour beau-père. Il a sué son bien assez longtemps, j’espère! Il l’a gagné trente ans aux sueurs de son front. Il peut bien commander à ses fils--qui l’auront!...»