Part 7
Sur les toits, avec les colombes, Les moineaux la becquent parfois; On la voit verdir sur les tombes Dans le clos où poussent les croix.
Qui dit amour dit herbe folle, Fleur de folie et d’abandon, Qui dans le vent s’envole et vole Comme l’aigrette du chardon.
Sur la mer, à bord du navire, On la voit passer dans le vent... Peut mourir qui trop la respire Car elle germe au cœur vivant!
Elle viendra dans ton cœur même, Sans que tu puisses l’arracher; Le vent, qui va partout, la sème Dans le sable et sur le rocher.
Ne la cherche pas tant, ma belle; Tu pourrais ne la trouver pas! Mais quand tu ne voudrais plus d’elle Elle verdirait dans tes pas!
C’est la mauvaise herbe vivace Qui console en donnant la mort... Les glaciers en ont sous la glace; Elle est au Sud, elle est au Nord!
C’est le gui, peut-être le lierre, Et, nous morts, tant qu’il fera jour, Verdira sur notre poussière L’herbe d’amour, l’herbe d’amour!
CHANT IV
LA VERNE
Le compère au village ayant de bons amis, Briquet y fut reçu lit fait et couvert mis. --«A la paille, Briquet!--Mion, prends la lanterne. Demain tu partiras à l’aube pour la Verne Où les Arnaud,--depuis deux, trois ans,--sont fermiers. C’est le temps du travail sous leurs vieux châtaigniers: Tu leur feras plaisir d’arriver à cette heure... Tiens, Bourriquet, voilà ma paille la meilleure; Mange et dors.--Toi, ton lit, Miette, n’est pas loin: Sur sa tête, au grenier, près du trou pour le foin; Tu l’entendras chanter peut-être en rêve, et braire!... Maintenant nous allons souper; adieu, mon frère!»
Et l’on rentra souper (sans soupe), d’un lapin Sauvage et d’un perdreau, tués de ce matin, Car ces gens, bouchonniers par état,--c’est la mode De l’endroit,--et chasseurs par goût, trouvent commode, Chez eux, de travailler le liège,--et plusieurs fois Par jour, d’aller courir sous les lièges des bois! La salle, où se dressait la tablée, était pleine D’écorce en tas,--ayant encor forme de chêne,-- De bouchons, grands, petits, pour fiasques, pour tonneaux, De légers débris ronds pareils à des anneaux, Et de grands couperets aux larges lames pures, Et tout le monde avait les doigts noirs de coupures.
--«Vois-tu, l’on peut manquer de bouteilles chez nous, Mais de bouchons, jamais!»--Et ces gens riaient tous. --«Riez, dit le plus vieux; mais nous sommes malades: La vigne meurt; le liège en mourra, camarades! Bandol, qui fabriquait des futailles tout l’an, Chôme vingt jours par mois!»--«L’ancien, le mal est grand, Mais on eut toujours peur de quelque chose au monde: Et le vieux vit encor!»--Et l’on but à la ronde.
A l’heure de dormir:--«O Miette,--demain, Tu pourras rencontrer des bœufs sur ton chemin. Les Maures en sont pleins. Dans les tournants, prends garde; Et passe sans courir si l’un d’eux te regarde. Et des coups de fusil ne t’épouvante pas: C’est chasse au sanglier, de ces côtés là-bas.»
Le jour qui pointillait trouva Miette en route. De rosée et de froid l’herbe blanchissait toute; Un vent d’aube courait des roches aux buissons, Glacial; l’olivier pâlissait de frissons, Faisant voir l’envers blanc de sa feuillure grise, Et le vallon chantait comme un torrent de bise!
Miette, laissant là le tricot pour l’instant, Suivait l’âne à grands pas dans le sentier montant Qui tournait, contournait, puis se tournait encore, De colline en coteau, pierrailleux et sonore. Les perdreaux caquetant sonnaient au fond du bois; Miette en vit partir sur ses pas plusieurs fois; Et devant que l’aurore eût rosi la colline, Elle entendit chanter l’oiseau qui la devine, Le rouge-gorge, au cri qui pétille,--pareil Au bon feu de sarment qui parle du soleil. Chaque arbousier, portant fruits rouges et fleurs blanches, Portait un rouge-gorge aussi, qui dans les branches Sautait, piquant les fruits dont il a les couleurs, Gai dans la feuille verte et dans le blanc des fleurs, Et quand le jour parut, rouge comme une forge, Sous bois,--tout grésilla des cris du rouge-gorge.
Puis le jour se fit blanc, puis chaud. Dans les sentiers, Le thym, le romarin, crenillaient sous les pieds. Miette monte, et sent que le soleil la gagne. Dans le vallon le froid, le chaud sur la montagne. Voici, sur un plateau, qu’elle traverse un bois Tout noir de l’incendie, et même dans ce mois Il vous tombe un soleil si dur qu’elle put croire Qu’un feu veillait encor sous cette terre noire. Et Miette marcha plus vite tout à coup: De voir ces pins muets, ces cadavres debout, Nus et si noirs, perdant des écailles d’écorce, Seuls, sans oiseaux, maudits et séchés dans leur force, Elle avait peur,--et puis elle songeait un peu A son père qu’hier on accusait du feu!
Elle passa le pont de terre et de bruyère, Sur le petit torrent d’où l’eau saute en poussière. C’est plus loin,--mais au bord de ce même torrent, Desséché jusqu’au roc par un août dévorant Capable d’avaler mille sources pareilles,-- Quand l’air tout blanc n’est plein que de flamme et d’abeilles, Qu’on rencontra, couché sur le flanc, un taureau, Langue tirée, et mort en meuglant après l’eau... Mais avant de mourir fou de soif et de rage Il avait fait grand’peur à des gens du village. Elle le sait, Miette, et redouble le pas...
La sente est à mi-côte, et voici jusqu’au bas, Jusqu’au sommet du mont qu’elle suit à mi-côte. Les grands, grands châtaigniers, la forêt large et haute, Si vieille!--En ce moment, tombent feuilles et fruit, Et Briquet et Miette y marchent à grand bruit. Par delà le vallon, sur la colline en face, Rien que des rochers gris où seul le soleil passe: C’est le Sud; mais ici, sur le versant du Nord, Le bois de châtaigniers vieillit, toujours plus fort. Des troncs blancs, un sur deux est noirci du tonnerre, Mais la branche qu’un jour la foudre a mis par terre Y prend racine, et fait des châtaigniers nouveaux, Pleins d’élan, de verdure au printemps et d’oiseaux. Chaque tronc creux pourrait cacher une personne; Et la vieille forêt, toujours plus jeune, donne Ses fruits, ses lits de feuille ou son ombrage frais... Nos derniers sangliers vivent dans ces forêts.
... «Mon Dieu, ma mère!»--Juste au détour de la sente, Immobile et debout, un bœuf noir se présente, Broyant des liserons en grappe suspendus A son mufle,--et Miette: «Aï! nous sommes perdus!» Le bœuf est là. Briquet s’arrête et plus ne bouge. Et Mion veut s’ôter du cou son foulard rouge, Ce foulard de Noré,--qui lui porte malheur! Mais l’âne va tirer sa part d’herbes en fleur! Et le taureau fâché baisse déjà la tête... «Au secours!» Mion crie! et voit bondir la bête Par côté... Briquet suit... Et juste à ce moment Où le sang lui tournait, sans avoir sentiment Que de sa peur, Miette a vu--quelle rencontre!-- Accourir Noré!... oui, c’est Noré qui se montre! Il chasse au sanglier, le gars,--et, tout courant, Il reconnaît Miette, et dans ses bras la prend... Il l’emporte! il la sent tout entière! elle tremble; Leurs yeux se sont troublés; leurs cœurs battent ensemble!... Et quatre pas plus loin, le couvent apparaît, Caché d’abord par les grands bras de la forêt, Et puis tout habillé de verdure et de lierre...
Miette frémissante a parlé la première: --«Où veux-tu me mener?»--«Tais-toi!» dit le galant, Et lui-même se sent tout pâle et tout tremblant. Il pose l’épeurée à terre.--«Ah! lui dit-elle, Où sommes-nous?»--Mais lui: «Miette est la plus belle!» --«Où sommes-nous?»--Il dit: «Miette est dans mes bras!» «... Adieu, Noré!» Mais lui: «Non, tu m’écouteras!»
Ils sont au beau milieu de quatre murs antiques. Elle voit un enclos carré, fait de portiques, En marbre du pays, vert et noir, des plus beaux, Mais qui fait trop penser aux pierres des tombeaux, Et c’est dans ce jardin, plein d’ortie et d’avoines, Que dorment enterrés les prieurs et les moines.
--«Allons-nous-en d’ici! l’herbe y vient sur les morts... Va-t’en, je ne veux pas!»--Mais entre ses bras forts Il la presse, tendant sa bouche, qu’elle évite. A son souffle, il frémit; du trouble, elle palpite; Elle détourne encor sa tête du baiser, Mais lorsque sur sa lèvre il vient à le poser Elle se sent faiblir, il sent que son corps ploie: Comme blessé,--le couple a chancelé de joie, Et tombe, mort vivant, dans l’herbe enseveli.
O minute de mort qui contient tout l’oubli!
Ce n’est pas le printemps; pourtant vous êtes vertes, Plantes dont autour d’eux les tombes sont couvertes! L’oiseau n’a pas son nid; pourtant il a chanté! C’est de voir tant d’amour, de force et de beauté.
... O moines qui dormez, bras croisés, sous la terre, Dans la ruine en fleur du cloître solitaire, O cloître fait exprès pour attrister le jour, Tombeaux!--vous voilà donc les témoins de l’amour!
Ils avaient dit: «La femme est comme un vase immonde, Plein de péché. L’amour est le crime du monde. Satan, le monstre vert, est partout: fuyons-le! Fuyons tout ce qui plaît aux regards, azur bleu, Roses roses, blancheurs d’enfants, rires des vierges, Et vivons dans la tombe à la lueur des cierges.» Tels, sous le capuchon, blêmes, le front penché, Frappant un cœur saignant des désirs du péché, Cilice au flanc, rosaire aux doigts, ceints d’une corde, Murmurant nuit et jour: «Seigneur, miséricorde!» Pour mériter la joie et le ciel des élus, Pour vivre après ce monde, ils ne vécurent plus. Elle est venue un jour vous toucher de son aile, Moines, la pâle Mort, votre amante éternelle! Elle a pressé vos yeux avec son doigt de plomb, Et baisé votre lèvre, et baisé votre front. Que vous a-t-elle dit, aux nuits de ses approches, Quand le _Dies iræ_ pleurait avec les cloches, Moines? Qu’a-t-elle fait pour vous qui l’aimiez tant? Dans son lit--dormez-vous avec le cœur content? Fîtes-vous bien, vivants, d’avoir pour fiancée Cette grande ombre, en deuil comme votre pensée, Quand plein de désir d’elle et de crainte à la fois, La redoutant du cœur, l’appelant de la voix, Vous disiez à Celui qui demandera compte: «Reste avec nous, Seigneur! parce que la nuit monte»? O moines, nul ne sait!--Mais si le noir couvent En ce jour appartient à l’air libre et vivant, Aux oiseaux dont frémit la verdure immortelle, C’est Elle, votre amour, qui l’a voulu! c’est Elle,-- Pour qui vous habitiez dans l’ombre,--c’est la Mort Qui, heurtant votre seuil familier d’un pied fort, A fait taire à jamais vos matines funèbres, Et qui, crevant à jour vos voûtes de ténèbres, Livre aujourd’hui, pendant votre profond sommeil, Vos tombes à l’amour, tout le cloître au soleil!
Mais lui, le couple heureux, voit-il son sacrilège? Ils sont jeunes. Cela dit tout; que vous dirais-je? ... Si le soupir d’amour vous effleure un cheveu, Étant jeune, on frissonne et l’on est avec Dieu.
O puissance d’amour! Amour dans la jeunesse! Le monde, si c’est toi qui veux qu’il disparaisse, Disparaît!--Elle avait pourtant assez souffert, Miette, pour l’amour qui maintenant la perd! Des soucis, des chagrins et de la jalousie Elle avait eu pourtant la part qui rassasie! Eh bien! non, tout cela, voyez-vous, n’était rien! Amour! poison d’oubli! fait de mal et de bien! Qui peut y résister? qu’est-il? qui peut répondre? Le monde y jetterait son âme pour la fondre S’il n’avait pas la peur d’un Dieu prêt à punir, Et dans ce qui fait naître il voudrait se finir!
Le gros chien de Noré, Flambeau, levant la tête, Accourut, jappant clair, sautant, la queue en fête... Et tout à coup Mion, de ses yeux grands ouverts, Regarda de nouveau les murs, les lierres verts, Cette terre de tombe et ces arceaux, les ombres Au fond du cloître, et vit dans un mur en décombres, Par un grand trou béant,--le midi, le plein air, Saint-Tropez tout là-bas qui luisait sur la mer, Et, se sentant venir une honte profonde, Pleura de se revoir encore de ce monde.
DEUXIÈME PARTIE
CHANT V
LE FOULARD ROUGE
PRÉLUDE
LE CŒUR AU VENT
LE CŒUR AU VENT
PRÉLUDE
J’ai fait de mon cœur trois morceaux, Et pourquoi? pour une parole! Vole, vole, vole, ah! mon cœur vole! Le premier morceau qui s’envole Ce fut pour les nids des oiseaux. Vole mon cœur en trois morceaux, Vole mon cœur, vers l’oiseau vole!
J’ai mis mon cœur en trois lambeaux Pour un baiser qui me rend folle. Vole, vole, vole, ah! mon cœur vole Le second morceau qui s’envole S’accroche aux buissons des tombeaux. Vole mon cœur en trois lambeaux, Vole mon cœur, au tombeau vole!
En trois lambeaux, en trois morceaux, J’ai mis mon cœur et m’en désole. Vole, vole, vole, ah! mon cœur vole! Le troisième morceau qui vole N’est pas pour vous, oiseaux, tombeaux. C’est pour qui m’a fait tous mes maux! Vers mon ami mon cœur s’envole!
CHANT V
LE FOULARD ROUGE
Et maintenant, Noré, que te sens-tu dans l’âme? As-tu changé d’idée? as-tu choisi ta femme? L’amour de cette enfant, l’amour vrai, l’amour fort, Entre-t-il dans ton cœur? ou ton cœur est-il mort?... Il n’est pas même né, le cœur d’homme en toi-même, Garçon! tu ne sais pas encor comment on aime. Tu n’as que tes vingt ans encor, un sang trop chaud, Mais pour aimer c’est plus, mieux que cela qu’il faut: Il faut peine et pitié, comme Miette!--En somme, Elle est déjà plus femme, elle, que tu n’es homme. Tu n’as pas réfléchi sur toi-même, garçon. Tu vis, bras au travail, esprit à la chanson, Mais en riche après tout, sans connaître de peine, Et tu suis ton plaisir où le hasard te mène. Pourtant tu n’es pas sot, certes non, ni méchant, Fier Noré; tout d’abord on t’aime en t’approchant; Mais ton cœur n’est pas fait, ton âme n’est pas faite; Le bon conseil se fausse en entrant dans ta tête, Et tu ne guides point tes instincts emportés! Tantôt, lorsqu’en sueur, tous les sens agités, Tu l’as prise en tes bras, l’enfant, comme une proie, Ton cœur de chair battait à se briser de joie! Mais ta jeunesse seule a commandé ton sang; Seule elle enflait ton sein de son soupir puissant, Et seule te faisait une beauté sauvage, Quand l’amour de Miette éclairait son visage. Ah! si tu n’en sais rien, un jour tu le sauras Qu’un brave cœur battait sur le tien dans tes bras, Et quand ton jour viendra d’approfondir les choses, Tu comprendras quels mots gardaient les lèvres closes Où Miette t’offrait sa vie avec l’amour. En attendant,--sois dur! Il viendra bien, ton jour.
Un coup de feu sonna dans les échos des roches, Et Noré, qui craignait les pleurs et les reproches, Dit: «Je dois m’en aller, rejoindre les amis.» Dans ses yeux grands ouverts qui semblent endormis Elle sèche ses pleurs, regardant comme en rêve Noré qui dit: «Je pars, il le faut;» et soulève Un lierre,--et disparaît, sifflant son chien Flambeau, Et Miette se voit seule dans ce tombeau.
Pour la seconde fois alors son cœur éclate; Elle mouille de pleurs le foulard écarlate, Le mord,--et le pressant déchiré dans sa main: «Ah! si ce bœuf m’avait massacrée en chemin, En voyant ta couleur de sang! si j’étais morte, O présent de malheur, parce que je te porte, Maintenant je serais en paix sur le coteau, Comme ce pauvre bœuf mort en désirant l’eau!» Car elle comprend bien, maintenant qu’elle y songe, Qu’il n’a pas même dit: «Je t’aime,» par mensonge; Non; il l’a seulement emportée en courant Comme un loup fait, la nuit, d’une brebis qu’il prend, Et la peur et l’amour lui troublaient tant la tête Qu’elle n’y voyait plus, et sa misère est faite!
Après tout, son malheur, jusqu’ici, n’était rien. Elle aimait sans espoir quelqu’un trop riche en bien, Elle trop pauvre, avec un père qu’on méprise; Elle n’avait donné qu’un baiser par surprise, Et reçu ce maudit mouchoir en souvenir; Rien de plus; si cela l’avait tant fait souffrir Ce n’était que de crainte et d’amour,--des idées! Les choses pouvaient être encore accommodées, Jusqu’ici; rien n’était perdu; tout son tourment, Noré pouvait encor l’effacer en l’aimant; Rien ne montrait encor qu’un beau jour, fait plus sage, Noré ne lui vînt pas parler de mariage; Et ne le fît-il pas, au fond de son ennui, Malgré tous les malheurs qui lui venaient de lui, Et les mauvaises gens qui mentaient sur son compte, Après tout, elle était malheureuse, sans honte, Tandis que maintenant,... pardonnez-lui, mon Dieu! A l’air froid dont Noré vient de lui dire adieu, Elle a compris d’un coup sa misère et sa faute! Elle ne pourra plus marcher la tête haute, Et se sentir l’orgueil d’elle-même! aï! Seigneur! Ce galant sans amour l’a faite sans honneur!
Tous les garçons sont fiers d’être la force même. Vous êtes, vous, la grâce,--et la force vous aime, Jeunes filles!--Pourtant, quand ils vous parleront Si bas que la rougeur vous couvrira le front, Quand ils vous diront: «Viens, ce soir, à la fontaine, Ou près du bois,» alors,--chose étrange et certaine,-- Ces forts ayant perdu leur force en vous aimant, Ce qu’ils voudront de vous pour vous chérir vraiment, Filles,--c’est qu’au désir de feu qui les emporte, Votre grâce d’enfant s’oppose, et soit plus forte! De ce qu’ils demandaient le refus leur est cher. C’est le secret de Dieu; le secret de la chair. Repousse donc l’amant pour être épouse, fille. Sois plus forte que lui,--pour fonder la famille, Ou le gueux se dira, lui qui faiblit toujours: «J’ai peur de sa faiblesse! Elle est prompte aux amours!» L’amour qu’il veut de toi, l’homme t’en fait un crime, Et chargé de sa faute, il te voudrait sublime, Parce qu’il rêve, au sein qui doit former ses fils, La force du lion et la candeur du lis! C’est pourquoi, si tu crains ta faiblesse, petite, Quand il parle d’amour, marche vite, cours vite, Va, feins de te cacher sous le saule ou l’ormeau... Alors il t’atteindra pour t’apporter l’anneau!
Mion n’en voit pas tant dans sa pauvre pensée; Mais le cœur tout ému, la poitrine oppressée, Elle sent bien qu’au lieu de s’approcher de lui Elle éloigne Noré d’elle-même aujourd’hui!
Elle pleure à sanglots, comme une Magdeleine... L’amour vrai lui viendrait s’il pouvait voir sa peine, Car l’amour vrai pardonne à tout,--même à l’amour! Mais Dieu seul voit son cœur aussi pur que le jour.
Miette a sangloté si haut qu’une chouette, Abandonnant son mur, s’envole sur sa tête, Et Mion s’épouvante et voit dans son esprit La tête de Finon qui s’envole et qui rit: «Flic! flic! floc!» c’est Finon qui rit!... C’est effroyable, Sur la terre des saints ces visions du diable! Ah! c’est un sacrilège affreux d’avoir choisi Pour cachette d’amour juste cet endroit-ci!... A cette idée, elle a cru voir, frissonnant toute, Les arceaux se donner la main! et, sous la voûte, Les morts, tous les esprits ténébreux de l’endroit, Paraître en cercle! Alors elle se meurt d’effroi Au souvenir du soir de la ronde sur l’aire... Tout le cloître à présent l’entoure avec colère!...
Mais si ses yeux troublés reviennent par hasard Sur une herbe du mur croulant de toute part, Sur une mouche à miel qui du lierre s’envole, Sur un rayon,--alors tout le ciel la console!
Puis, de nouveau, l’esprit désolé de ce lieu Souffle au fond de son cœur les menaces de Dieu.
Elle jette un regard de prière autour d’elle. Sur les tombeaux sans croix comme l’herbe vient belle! Comme le lierre est haut et vert sur les vieux murs! Un merle y vient becquer un bouquet de grains mûrs. Il picore en sifflant.--A la saison première, Il avait fait son nid peut-être dans ce lierre, Et bien d’autres oiseaux, chardonnerets, pinsons, Y devaient faire un bruit de feuille et de chansons Jusqu’au soir, depuis l’heure où l’aubette vermeille Fait remuer partout l’arbre qui se réveille. Mais nous, il est donc vrai qu’un jour Dieu nous punit D’oser parler d’amour où l’oiseau fait son nid!
Et Miette, laissant de pensée en pensée Flotter son âme triste au bruit du vent bercée, Sent l’oubli la gagner comme lorsqu’on s’endort. Et regardant le cloître: «Où vont-ils? vers la mort, Tant de portiques noirs alignés à la file? Jamais je n’en ai vu de pareils dans la ville. A quoi pourraient servir tant de portails, sinon A s’en aller loin, loin, dans un endroit sans nom, Plein d’ombre,--lorsqu’on veut se perdre hors du monde?» Ainsi fuit son esprit dans la douleur profonde, Comme un ruisseau de rien qui se fond dans la mer. Si grand est son chagrin, si poignant, tant amer, Qu’il a pris en entier son cœur et sa mémoire; Elle ne voit plus rien que sa tristesse noire; C’est sans songer à rien qu’elle dit: «Pauvre moi,» A force de souffrir ne sachant plus pourquoi!
Comme fait le ruisseau qui, plaintif dans sa course, Tant qu’il va vers la mer se souvient de la source, Mais quand la mer l’a pris, il ne se connaît plus! Ainsi les pauvres cœurs dans la douleur perdus.
O gaîtés d’autrefois! bon rire de Miette, Qui partout lui faisiez du travail une fête! Ne sonnerez-vous plus dans les champs, dans les bois, O nos vieilles chansons, si jeunes dans sa voix! Avant qu’elle eût aimé le fier ingrat qu’elle aime, Sa jeunesse faisait plus gai le printemps même; Et le soleil semblait plus souriant encor Lorsqu’en ses cheveux noirs il mêlait son fil d’or. O chansons, mots pour rire et paroles heureuses, Revenez sur sa bouche! Au nid, chansons peureuses! Au nid, rire! reviens au jeune sein naissant Qui palpite gonflé, montant et s’abaissant... Ne reviendras-tu pas, mon beau rire à dents blanches Qui partais dans les blés, aux moissons,--dans les branches, Aux olives,--parmi la vigne en vendangeant! Ou quand reviendras-tu, beau rire au son d’argent?
Elle s’est relevée. Un mur doit être proche Que l’on voit du dehors bâti droit sur la roche, Et si haut qu’en tombant du haut le coup est sûr!... De quel côté, se dit Miette, est ce grand mur? Et de nouveau, sentant sa grosse peine croître, Ramène ses regards sur les portes du cloître Et dit: «Laquelle va vers l’endroit que je veux?» Mais la peur tout à coup fait frémir ses cheveux, Lorsqu’elle voit ces mots gravés dans une pierre:
MA FAUTE S’EST COUCHÉE AVEC MOI SOUS LA TERRE.
Un moine sur sa tombe a voulu ce verset, Et la pauvre Mion, ne sachant ce que c’est: «Dieu parle! Il ne veut pas, dit-elle, que je meure! Toute ma pauvre vie il faudra que je pleure! Ah! maudit ce Noré!»--Ce nom lui revenant, La raison de ses pleurs lui revient maintenant! Et lui semble nouvelle! et l’étonne elle-même! Et sa peine en augmente, et c’est ainsi qu’on aime.
Alors, offrant aux vents son foulard déchiré: «Adieu! présent maudit! Souvenir de Noré!» Il est en trois morceaux, le beau foulard de soie, Écarlate, couleur de sang, couleur de joie! «Pars au vent!» Un morceau déjà flotte dans l’air, Le plus petit, qu’un souffle emporte vers la mer; Un autre est déjà pris dans des touffes de lierre Où, longtemps fatigué de pluie et de lumière, Il ira, vienne avril, au fond de quelque nid, Et déjà le troisième à la brise frémit Dans la main de Mion qui pleure et le regarde, Quand tout à coup: «Non, non! dit-elle, je te garde!» Et quand elle eut baisé le morceau du mouchoir, Vite en son sein le mit, craignant qu’on pût la voir.