Part 4
Et la veille, dès l’aube, en poussant son volet, Elle entendit au loin les cris du galoubet, Le bruit du tambourin, qui semblent aux oreilles Les cris vifs d’un enfant suivi par des abeilles. Et par les sentiers verts qui sillonnent les biens Elle vit arriver les deux musiciens: Un autre,--et puis Noré.--Tistin portait les Joies: Ce foulard en était!... L’argent, l’acier, les soies, Montre, écharpes, luisaient suspendus au cerceau. Mius avait le sac et Martin le drapeau, Et fric! le galoubet vous perçait les oreilles, Et broum! le tambourin imitait les abeilles.
Elle était donc à sa fenêtre, se levant, Et la bande joyeuse allait passer devant, Car c’est un cabanon que Mariette habite, Pauvre et devant lequel on marche toujours vite Puisqu’il est écarté du village, à cent pas, Et quand c’est de l’argent qu’on cherche, il n’en a pas. Mais Noré vit Miette et cria: «Camarade, La fille est belle! il faut donner pour rien l’aubade!» Et fric!--son père était dehors au cabaret,-- Le galoubet, fric, fric, fit son cri guilleret, Et broum!--sa mère sort tous les jours à l’aurore,-- Le tambourin, broum, broum, fit son bourdon sonore. Et bien qu’elle n’osât se pencher pour les voir, Les deux flûteurs faisaient de leur mieux leur devoir Et ne s’arrêtaient pas de taper en musique, Et ce cri vif à qui le gros bourdon réplique Miette en palpitait jusqu’au fond de son cœur! Fric, fric, le galoubet quelquefois est vainqueur; Broum, broum, et quelquefois le tambourin l’emporte; Fric, broum, cela dura quelque temps de la sorte... Des disputes d’amour, voilà vraiment quel bruit Font tous ces tambourins... que la flûte conduit!
Quand ils eurent fini:--«Parais à ta fenêtre, Petite! On ne vient pas pour te manger, peut-être!» Mais elle ne dit mot et ne se montra pas. --«C’est là notre paîment? fit une voix en bas; Quoi! pas même un bonjour! Parais un peu la tête!» Et comme elle se tut: «--C’est bon! on fait la bête? Eh bien, voilà pour toi!» Noré, sur ce mot, prit, Dans le sac de Mius, le plus gros pain bénit, --De ceux qu’on donne, pour la Saint-Éloy, la veille, Aux bêtes qui tout l’an s’en trouvent à merveille,-- Et, déposant le pain sur le seuil,--au milieu Des rires de la bande, il dit:--«Tiens, mange! adieu!»
Et, tambourin grondant, les malins s’en allèrent. C’était en juin, à l’heure où les vallons s’éclairent, Et le cri des moineaux, dans l’air frais du matin, Eut bientôt dominé le tambourin lointain.
Et qui mangea le pain? ce fut la chèvre blanche. Et Miette, pardi, le lendemain dimanche, Vite alla voir bénir les ânes, et surtout Revoir ce fin moqueur qui lui plaisait beaucoup.
Pour qu’une fille y soit trompée et qu’elle en rie Un malin fait parler l’amour en moquerie.
Et d’abord, au sortir de la messe, elle eut peur Car elle ne vit plus qu’un seul tambourineur! C’était l’autre!--Et Noré qu’a-t-il? est-il malade? Et Miette cherchait le beau sonneur d’aubade De tous ses yeux, parmi le village assemblé Sur la place pour voir bénir le défilé. Voici bien le meunier Toucas, du moulin d’huile, Le charron, le boucher, chacun prenant la file Sur sa bête parée et fleurie. A son rang, Maître Laugier conduit ses chevaux en jurant, Attelés comme s’ils étaient à la charrette: Limonier, cavillier,--et l’ânon gris en tête. Et le vieux Bonifay, sur son char à bancs vert, Mène d’assis,--et sous son prélart entr’ouvert On voit le groin d’un porc et le bec d’une poule! Mais lui ne veut pas rire et regarde la foule... Pas de Noré! Miette, en bien cherchant des yeux, Voit qu’on la suit là-bas d’un regard curieux. C’est Norine, Rosa, Claire, avec des ombrelles! Patati, patata, de quoi bavardent-elles? Et va de rire!--On rit de l’aubade d’hier, Peut-être... Toutes trois la regardent d’un air!... C’est qu’elles ont leur robe à la dernière mode, Longue à traîner! Eh bien, ce doit être commode! Miette, elle, est toujours en simples jupons courts, De cotonnade, à plis nombreux, rayés toujours Blanc-bleu. Son casaquin à fleurs est d’indienne. Oui, mais pour les porter mieux qu’elle, qu’on y vienne! Les gros bas bleus qu’elle a tricotés de sa main Montrent sa jambe, ferme et nerveuse en chemin, Et dans son tablier bien serré sur la hanche Elle a le beau fichu de mousseline blanche Qui vient de sa grand’mère hélas! et qu’avec soin Elle arrange sur ses épaules au besoin. Mais elle est tête nue; à la main que tient-elle? Son grand chapeau de paille, aussi grand qu’une ombrelle. ... C’est sans doute de quoi ces trois filles là-bas Se moquent. Cependant Noré n’arrive pas.
Tout à coup l’on entend une voix éclatante; C’est lui, Noré, portant le guidon qu’il _enchante_: «Holà, oh! Le guidon est à cent francs dix sous!» «Cent un, dit maître Brun.» «Cent un, dépêchons-nous...» «Cent deux!... cent trois!» Noré, fier sur sa jument rousse, Qui porte un grand rideau jaune en façon de housse, Passe, les pieds pendants, beau comme un colonel. Il porte le guidon flottant avec lequel On achète à _l’encan_,--pour la prochaine fête Des animaux, le droit de marcher à leur tête!
«Cent neuf, ce n’est pas cher!» «Cent dix!» C’est marché fait. L’église s’ouvre. Au seuil, le gros curé paraît... Qu’il est beau, ce Noré, le premier de la bande! La plus riche aujourd’hui rêve qu’il la demande... Ah! Miette, et tu crois qu’il t’aime! tu le crois! Il défile premier, fait un signe de croix, Et salue au moment où sa bête est bénite, Et pour le voir encor les filles, vite, vite, Courent plus loin, au bout de la place, à grands pas, Et se pressent, penchant la tête et jasant bas.
Et Miette? le gueux ne l’a pas reconnue!
Mais l’heure de la course est à la fin venue. Le tambourin, s’il l’a laissé, c’est pour courir. «Au Roucas Blanc! dit-on; la course va s’ouvrir!» La route suit la mer la longueur d’une lieue, Là-bas. Chacun y court.--Comme la mer est bleue! Et calme! C’est de l’huile.--On attend les coureurs. Les ânes ont couru les premiers. Des moqueurs Les faisaient arriver jusqu’au but en arrière! Et l’ânesse du maire y parvint la première... Miette voit la route et la mer, là devant.
Et tout à coup, hardi! ses noirs cheveux au vent, Hardi! hardi! là-bas, au tournant de la route, Sur sa fine jument qui vole et fume toute, Pierre, valet du comte, apparaît, hardi! hop! Noré suit, ventre à terre, à quadruple galop; Hardi, hardi! l’on voit se pencher trois cents têtes, Hardi! elles vont bien toutes deux les deux bêtes, L’une fine, aux harnais tout reluisants d’acier, L’autre pesante, mais nue et sans étrier! Hardi, hop, les coureurs ont à faire une lieue... On croit les voir voler au-dessus de l’eau bleue... Pierre est premier,--le but est proche,... tout à coup Noré l’a devancé d’une longueur de cou... Hardi, hop, sous les yeux de Miette, hop, il touche! Mais au milieu des cris sa jument s’effarouche, Et Noré tombe au but!... aï! aï! Et chacun court... Mais qui gagne le prix?--La bête de labour!
Fric, broum! les tambourins ont sonné la louange! Quel est le prix? La montre?--Eh! non!--L’écharpe à frange? Eh non!--C’est ce foulard, flottant comme un drapeau! Noré vainqueur l’a mis autour de son chapeau, Et c’est celui que tient Miette, c’est le même!...
Finalement, il faut croire que Noré l’aime.
PREMIÈRE PARTIE
CHANT V
MAITRE PIERRE JACQUE ANDRÉ
PRÉLUDE
LES PAYSANS
LES PAYSANS
PRÉLUDE
Ingénieur ou militaire, L’ensanglantant, la mesurant, Tout homme en passant sur la terre Veut en être le conquérant... On ne l’a--qu’en la labourant!
Qu’un jour l’ingénieur s’arrête De tracer des chemins de fer, Et Jacque André qui n’est pas bête Saura dire en hochant la tête Qu’on vit très bien sans changer d’air.
Que le grand Napoléon meure, Et qu’on soit en paix cinquante ans Mille en riront, pour un qui pleure! Mais si le blé manque à son heure, Le plus sot ne rit pas longtemps.
Il a bientôt l’échine ronde, Celui qui courbé sans fardeaux Bêche la terre et la féconde, Et ce serait la fin du monde S’il voulait relever son dos!
O bases de toute fortune, Vous rendre hommage est mon projet, Hommes voûtés qui sans rancune Supportez la maison commune Comme les Hommes de Puget!
CHANT V
MAITRE PIERRE JACQUE ANDRÉ
Les coudes aux genoux, la tête dans sa main, Elle rêve éveillée au bord du grand chemin. Miette, il se fait tard et tu seras grondée! Mais elle est là distraite et toute à son idée, Au pied de la Madone et fixant quelque part, Loin, ses yeux grands ouverts qu’on dirait sans regard Parce qu’ils sont tournés du côté de son âme. Telle, assise, elle rêve aux pieds de Notre-Dame. Et maintenant ses yeux, où passe sa douleur, Tantôt d’un vert bleu pâle, ont changé de couleur. La tristesse obscurcit maintenant la prunelle, Puis une grosse larme y luit en étincelle, Se gonfle, vient trembler dans les cils noirs et longs, Et lentement les pleurs roulent par deux sillons Sur son visage, jusqu’aux deux coins de la bouche D’où le sourire à fui comme un oiseau farouche!
Larmes de la jeunesse, ô premiers pleurs d’amour, Qu’êtes-vous, étant joie et peine tour à tour, Plaisir en même temps et souffrance profonde? Vous êtes, ô tourments, les délices du monde, Pleurs, par qui l’on sent mieux la vie, en étouffant!... La source en est ouverte en ton sein, jeune enfant, Et tu ne l’auras pas de sitôt épuisée. Il faut aux fleurs d’amour cette amère rosée.
Miette rêve, assise, et pleure doucement.
Voyez, dans son chagrin, que son air est charmant! Comme à travers ses doigts cette larme qui brille Semble un chaton de bague à la main de la fille... Belle, c’est à l’anneau d’or fin qu’il faut songer! C’est là qu’est le salut; c’est là qu’est le danger! Mais tes yeux sont si grands! sur ta figure fraîche Brille si fin un si joli duvet de pêche! Si dorée est ta peau des baisers du soleil, Et si chauds tes cheveux,--bruns à reflet vermeil,-- Ton jeune sein naissant si doux à l’œil qu’il charme, Que tous te donneraient l’anneau--pour cette larme!
Clic! clac!--«Eh! range-toi, compère! voyons donc!» Clic! clac! mais à ces coups de fouet rien ne répond. Un attelage vient, au tournant de la route, Là-bas; puis un second qui veut passer sans doute. --«Eh! charretier, ohé!» Le roulier n’entend pas, Car ses trois gros mulets, toujours du même pas, Vont tirant la charrette au mitan de la route; Ils zig-zaguent un peu, pour mieux l’occuper toute, Comme ivres, chancelant de l’un à l’autre bord... C’est que roulier, mulets et charrette,--tout dort.
Clic! clac! Vite, à ce bruit Miette se réveille. Elle connaît la voix qui frappe son oreille! A ce ton qui commande, à ce fouet assuré, Elle a bien reconnu le père de Noré! Clic! clac! «Range-toi donc!»--Il se fait de la bile! C’est maître Jacque André qui revient de la ville. Et vite, elle a repris, bien vite, en se troublant, Son battoir et son gros paquet de linge blanc, Et la voilà qui part, le linge sur la tête, La main droite levée à le soutenir prête, La gauche sur la hanche et serrant le battoir, Et, clic, clac,--elle va d’un pied leste, il faut voir!
Et voici sa maison, elle approche, elle arrive Toute bouleversée et plus morte que vive, Car,--clic, clac,--au moment qu’elle monte--le pas Du cheval, et le fouet s’arrête; on frappe en bas.
--«Fallait rentrer plus tard,» dit son père l’ivrogne. Il est ivre, et voilà qu’il s’anime et qu’il grogne. --«Quand je travaille près, je mange à la maison, Tu le sais bien!--si tard!--je saurai la raison, Pourquoi!--Ta mère vient d’arriver; que fait-elle? L’âne a-t-il bu, coquine?--On fait la demoiselle, Et moi, pauvre mesquin, je me lève la peau! Et quand j’ai faim et soif vous me nourrissez d’eau! Allons, que fais-tu là, debout comme une bête? N’entends-tu pas qu’on frappe?--Allons descends, charrette!» Elle hésite, et le gueux la suit du mauvais œil, Quand maître Jacque André, brusque, paraît au seuil.
--«Tiens, c’est vous, maître André! dit l’autre qui s’apaise; Remettez-vous.--Miette, allons, donne une chaise, Un verre!--Qui me vaut le plaisir de vous voir? ... Vas-tu rester là, toi, gueuse!--jusqu’à ce soir?»
Le père de Noré,--c’est un homme qui porte Ses soixante-dix ans sur une échine forte Quoique voûtée. Il est de ces chênes tordus Qui soutiennent, au bord des falaises pendus, Toujours verts, sans céder du pied ni de la tête, Des siècles de mistral, de mer et de tempête. Pour plié qu’il se tienne on voit qu’il est debout! Il a gardé le pli du travail;--voilà tout. Miette apporte un verre. «Allons, voyons, dépêche. Cours vite au puits quérir une cruche d’eau fraîche. Pardi, ce mois de Mai ressemble au mois de Juin: On boit frais volontiers. Cours vite!» --«Pas besoin, Dit Pierre Jacque André; je n’ai qu’une parole A dire,--et ma jument pourrait faire la folle!... L’entendez-vous frapper du pied?» Et se penchant A la fenêtre:--«Assez! ou je deviens méchant, La Rousse! C’est pardienne une fameuse bête, Qui m’a gagné le prix à la dernière fête!...»
Miette, à ces mots, rouge et pâle tour à tour, Se sent monter au cœur le trouble de l’amour, Et craintive, debout, tremblante, elle tortille Son tablier. «Voici; je viens pour toi, la fille.»
Et Miette se dit, vite, sans réfléchir: «Bonne mère!» et la main lui tremble de plaisir, Et le rose du sang lui couvre le visage. Elle croit que Noré l’appelle en mariage!
--«Voici, dit maître Jacque. Il n’est pas de garçon Plus méritant que toi pour l’ordre, la raison, Pour le cœur au travail, et même pour la force. J’étais des durs, avant d’avoir l’échine torse. Cela fait que je t’aime; oui, cette fille-là, Antoine, croyez-moi, mon bon, ménagez-la. Cela sème, vendange, et fait tout comme un homme. Je vous dis qu’elle et qu’un bon homme--c’est tout comme! Elle labourerait, pardi, s’il le fallait! Et quel entrain elle a, la mâtine qu’elle est! Cela rit tout le temps et fait rire les autres. --Or, voici les moissons, et nous ferons les nôtres Dans quinze jours; (les blés sont secs comme du bois;) Et je viens te louer pour le milieu du mois: Nous aurons à peu près cinq, six jours de besogne.»
--«Et moi, me prendrez-vous?» dit Antoine l’ivrogne.
--«Vous?--mais votre métier?» En se grattant le front: --«C’est que, répondit-il (ces gueux me le paîront!), Les chefs m’ont renvoyé ce matin de ma place.»
--«Alors que voulez-vous, dit André, que j’y fasse?» Et Miette sentit son pauvre cœur serré.
--«Maître Antoine, reprit le père de Noré, Je suis plus vieux que vous;--il faut que je vous dise. On peut toujours quitter la route qu’on a prise: Vous, vous quittez toujours la bonne; c’est tant pis! Mais pour mieux faire, il est toujours temps, je vous dis. Vous êtes trop changeant: vous changez de misère. Vous avez fait un peu de tout ce qu’on peut faire: De l’eau de fleur d’orange, à Grasse, bon; et puis, A l’autre bout du monde, en Camargue, des puits! Hier cantonnier; demain fermier... je vous conseille, Compère, d’être moins l’ami de la bouteille; On vous voit fréquentant avec les Piémontais: Mauvaise race, Antoine!--Et si je m’écoutais Je vous en dirais long sur ce qui nous occupe. Qui change de métier, fait un métier de dupe. Voyez-moi: je n’avais, à vingt ans, pas un sou! Eh bien, j’ai travaillé cinquante ans comme un fou. Pendant trente ans, la nuit, qu’on vît ou non la lune, Je bêchais, ne songeant qu’à faire une fortune, Le nez toujours à terre et toujours le dos rond... Je bêchais, je suais... Et--tous vous le diront,-- Quand puis, des fois, par force, il fallait que l’on dorme, Appuyé sur sa pioche, on dormait,--pour la forme! En ai-je retourné des mottes, malheureux! Et les gens du pays s’émerveillaient entre eux De me voir acharné si fort contre la terre... Eh pardi! j’en voulais! j’en ai, nom d’un tonnerre! J’ai sué, mais du moins j’en ai ma bonne part. Croit-on que cela vient sans peine, par hasard? Sans patience, et sans qu’on se butte à la tâche? Voyez un arbre: lorsqu’il tient, est-ce qu’il lâche? Il tient bon! c’est ainsi qu’il devient grand et haut, Et qu’il en produit cent à lui seul!--En un mot, Compère Antoine,--il faut qu’un travailleur s’obstine, Et le meilleur n’est bon que lorsqu’il s’enracine!»
Maître Jacque en parlant s’animait quelquefois. --«C’est à votre santé, reprit-il, que je bois, Car je n’ai pas voulu vous faire de la peine... Vous viendrez tous les deux au bout de la quinzaine; C’est dit.--Encore un mot,--et pour votre intérêt: ... Si vous continuiez,--elle, qui la voudrait? Dit Jacque, regardant Miette.--Avec la fille, Un homme par surplus épouse la famille, Et sans vous insulter--elle n’a pas de bien. Que lui restera-t-il, si vous ne valez rien?»
Alors la mère entra. --«Ce sont choses bien dites, Fit-elle. Ah! tout ce qui t’advient, tu le mérites! Mais quoi, qu’y ferons-nous? J’ai de bons bras aussi, Quoique vieux.--Sans adieu, maître Jacque, et merci.»
Et clic, clac, Jacque fouette et la sonnaille sonne.
Et Miette, à ce bruit, sent que tout l’abandonne... Il lui semble vraiment que ce bruit qui s’en va Emporte avec son cœur tout ce qu’elle rêva. Maître Antoine, un moment surpris et tête basse, Frappe la table avec son verre qui se casse. --«Ah! ces riches! dit-il, tous des gueux, tous pareils! Généreux seulement pour donner des conseils!»
PREMIÈRE PARTIE
CHANT VI
LA MOISSON
PRÉLUDE
LES OULLIÈRES
LES OUILLÈRES
PRÉLUDE
Le blé sec vibre aux moindres brises; L’olivier met sur les moissons, Çà et là, des ronds d’ombres grises Aussi chaudes que des rayons.
Nos coteaux pierreux, où s’étage La vigne au flanc disjoint des murs, Sont des escaliers de feuillage Et des cascades de blés mûrs!
Dans les plaines, par longues lignes, Les beaux blés, ruisseaux d’or vivant, Serrés entre le vert des vignes, S’en viennent à nous--du levant.
Et toujours droites, continues, Les ouillères, belles à voir, Ressemblent à des avenues Pleines de merveille et d’espoir!
Là,--vin et pain,--la vie entière, Bien avant la cuve et le four, N’étant encore que lumière, Coule, belle comme le jour.
Et sur la terre basse ou haute, Ici, là-bas, toujours, encor, Cent ruisseaux pareils, côte à côte, Roulent vers nous la vie et l’or;
Et les pampres marquent les rives De ces torrents de blé vermeil Dont chaque jour les sources vives S’ouvrent là-haut,--dans le soleil!
CHANT VI
LA MOISSON
Dans mon pays, dont l’âme est forte et le cœur tendre, Il faut toujours, partout, monter pour redescendre, Car tout est mamelons, ravins, et chemins creux, Et c’est un vrai pays d’oiseaux et d’amoureux. Dans les plaines on est comme au fond d’une coupe, Et l’horizon aux cent collines s’y découpe, Onduleux, sur l’azur changeant toujours en feu. Du haut des monts, on voit, sous le ciel jaune ou bleu, Courir jusqu’à la mer, par grandes, larges ondes, L’autre immobile mer de nos collines rondes, Avec les rochers gris et roux, les châtaigniers, Les lièges tout sanglants quand ils sont dépouillés, Le figuier, l’olivier, les vignes éternelles... O terre montagneuse à cent mille mamelles, Provence d’or, nourrice, ô pays enchanté, Tes formes sont d’amour et de maternité!
Où sommes-nous? Quel est le nom de cette côte? --Toulon est dans l’ouest. Et cette cime haute, C’est,--par là, vers le nord,--ce pic, gris de rocher Et vert de pin, formant la poire à bout penché,-- Coudon, le premier point de la terre que voie, Du large, à son retour, le marin plein de joie. Pour annoncer la terre aux braves gens de mer Qui n’ont vu si longtemps que l’eau, la nue et l’air, Pour annoncer de loin le sol natal aux nôtres, Sois aimée, ô montagne, entre toutes les autres! Car tu te dresses haut pour te faire bien voir, Et tu dis à plusieurs: «Je suis là! bon espoir! Vos maisons, vos jardins, je les vois,--venez vite! Dans la plaine, à mes pieds, c’est moi qui les abrite!»
Ah! ces vaillants marins, souvent silencieux, En lutte avec le vent, entre vagues et cieux, Sont beaux, debout, la barre en main, l’œil sur leurs voiles, Mais plaignons-les de voir moins de fleurs que d’étoiles. L’homme est fait pour la terre! et, souvenez-vous-en, L’homme heureux, c’est encor Jacque le paysan!
Mais où donc sommes-nous? Sur quel point du rivage, Miette? Et quel est-il, le nom de ton village? Querqueiranne ou la Garde?--Eh, non! car où serait Ta rivière aux bords verts, drus comme une forêt? Est-ce la Crau, Solliès, où le Gapeau murmure?... Là, que de rossignols dans l’épaisse ramure! Mais où serait la mer qui fait chanter le ciel? Est-ce Antibes?--Coudon est loin de l’Estérel!
Je le sais, le village,--et je sais la rivière, L’oratoire où Miette oublia sa prière, La grand’route qui court, blanche, au bord du flot bleu. Mais pour tout reconnaître, il faut chercher un peu! ... La bastide de Jacque est sur une colline Très basse, d’où pourtant la plaine se domine Tout entière, et la mer voisine s’aperçoit. Auprès de la maison un grand cyprès est droit. On le connaît de loin, ce cyprès, à la ronde; En a-t-il vu passer, cet arbre-là, du monde, Dans les chemins qui vont par la plaine en tous sens! L’arbre est là, toujours vert, mais où sont les passants? Il nous est mort des vieux, nés depuis qu’il existe; Pourtant le grand cyprès de Jacque n’est pas triste: Il plie et chante au vent comme un cent de roseaux, Et c’est toutes les nuits l’auberge des oiseaux.
Devant le vieux cyprès, dont la base est énorme, L’aire vaste arrondit sa belle plate-forme Fréquentée, au moment des blés, par les fourmis Et les moineaux, dont les semeurs sont ennemis. Au mitan, un carré de briques y rougeoie. Et c’est de là qu’empli d’impatiente joie, Jacque, un matin de juin, promène ses regards Sur ses blés, qui lui font salut de toutes parts. L’étoile du berger, dans l’or du levant, brille; Le jour, rose, blanc, jaune, à l’Orient pointille, Et le premier rayon du ciel oriental Naît, frais comme de l’eau, clair comme du cristal. Il dore tout à coup la pointe des collines, Éveille mille voix comme lui cristallines, Et semble, ce premier rayon, tant il est frais, Nous venir de la mer qui chante là tout près! Mais bon aux fainéants de ruminer ces choses! Jacque André songe bien aux rayons blancs ou roses! Il pense qu’il a plu juste à temps, ces jours-ci, Que les blés ont gagné cent pour cent, Dieu merci! Qu’ils sont fauves, compacts, grenus, d’un grain sonore, Qu’ils pèsent quatre-vingt,--peut-être plus encore! Ses moissonneurs là-bas s’en viennent en chantant. Le soleil apparaît. Maître Jacque est content.
Et du haut de son aire il commande aux faucilles: --«Commencez par en bas. Attaquez!--Chut, les filles! Bonjour, Norine.--Allons, profitez du bon frais. Holà, Rose et Michel, nous causerons après! Liez, filles. Voici les six premières gerbes. ... Pardi, c’est pourtant vrai que ces blés sont superbes! Bonjour, Miette. Eh bien, ton père est en retard? Tant pis pour lui. C’est moi qui gagnerai sa part!»
--«Il ne peut pas venir,» dit Miette.
--«L’ouvrage Lui fait peur? C’est un gueux qui n’a pas de courage. Je l’avais commandé pour lui faire plaisir. Tu t’en souviens?--Tant mieux, s’il ne peut pas venir!»