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Part 2

Quant à continuer le romantisme proprement dit, en ce qui constitue ses caractères essentiels, généraux, qui pourrait y penser? Le romantisme est l’envers du classicisme, deux formules littéraires qui ont donné toute leur mesure. Si le romantisme n’existait pas, il faudrait l’inventer, afin qu’il offrît au monde son œuvre prodigieuse. Mais cette œuvre existe. Nous ne pouvons pas vivre dans l’admiration stérile ou dans limitation de ce passé (n’est-ce pas hier?) En art, rien ne se doit recommencer, les chefs-d’œuvre moins que le reste, car des chefs-d’œuvre contrefaits sont des rapsodies. Notre-Dame est bâtie: allons-nous construire sur ce modèle sublime toutes nos humbles maisons!

Où donc sera notre art nouveau, car nous en voulons un! où est notre avenir? Dans l’inspiration directement tirée de tout ce qui est la nature. Les anciens imitaient la nature, nos classiques ont cru surprendre le secret de l’art antique en imitant non pas la nature, mais les œuvres des anciens! Imitons, nous, la nature comme faisaient les anciens, avec nos façons modernes de voir et de penser, comme les anciens selon les leurs.

Et dire que ce procédé antique peut encore paraître nouveau!»

* * * * *

«On peut dire de la rime _riche_ qu’elle est trop souvent la rime _prévue_. En ce cas, je l’ai souvent effacée, lui préférant cent fois une rime suffisante, mais inattendue. Les rimes _inévitables_ ont engendré l’horreur qu’on a des rimeurs. Du reste, richesse des rimes, coupes des vers, allure de style, tout cela se modifie selon l’intention du poème, le sujet et le genre.

Le même peintre traitera-t-il de même sorte la miniature, les grandes toiles et la fresque?

Enfin une théorie critique ne peut que renseigner sur la manière générale d’un auteur, sur sa conception de l’art, sa volonté et son effort,--et sur la tendance d’une époque.»

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«L’art n’a pas d’autre but que d’émouvoir--avec le beau. Le beau n’est que le moyen sublime, et nécessaire, de l’art. Combien d’artistes en font leur but, en sorte que leurs œuvres ne toucheront jamais les hommes, quoique destinées à faire toujours l’admiration des artistes. Créer une œuvre qui montre comme elle était difficile à faire, c’est être plutôt critique qu’inventeur. Quand l’art est parfait,--de la vie il vous jette dans une vie idéale où il se fait oublier.»

* * * * *

«En somme, dans notre art, tout devient aisément puéril, qui n’est pas sentiment, pensée,--et composition.

Hélas! comme c’est éphémère, la grâce, la nuance, le nombre même des mots! Comme nous les aimons, comme nous les recherchons, ces formes dont le sens intime ne se révèle qu’à demi aux étrangers, et constitue le génie de la langue nationale!--Et cependant, ce qui peut, par la traduction, se transmettre d’un pays et d’un âge à un autre, voilà l’essentiel, la vraie _création_!»

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«AU POÈTE CHARLES GRANDMOUGIN[8]

[8] Voir page V, note 2.

_Après avoir lu _LE RÊVEUR_, qu’il m’envoie inédit._

Dans les vers très bien faits qu’on me lit chaque jour, Je ne le trouve plus, ce souffle qui soulève, Ce mouvement du cœur qui s’élance à l’amour, Ce rythme qui prend l’âme et la berce d’un rêve.

Et je me dis: Lequel, du poète ou de moi, Lequel est donc si vieux qu’il en respire à peine, Et qu’il n’ait plus l’élan ni le cri de la foi, Et qu’il n’entende plus le sang frapper sa veine?

Ah! ce qui rend si beaux les beaux vers, l’art des vers, C’est ce frémissement de poitrine oppressée, Ce nombre aisé des mots qui semblent s’être offerts, La respiration mêlée à la pensée.

Un de nous bien souvent a ce charme divin, Le meilleur d’entre nous, notre Sully Prudhomme, Et tu l’as dans ces vers,--et dans l’art tout est vain Où nous n’avons pas fait passer un souffle d’homme!»

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«L’art a horreur du convenu, du banal, du trivial, mais l’esprit de notre époque ne s’accommode guère du chimérique. Préoccupée de la seule réalité, la poésie se tue elle-même; envolée dans le rêve pur, on ne saurait la suivre. Le problème est donc ainsi posé pour le poète sincère, homme de son temps: il faut tâcher d’être vrai sans bassesse, chercher le beau dans le réel, la noblesse dans la simplicité.--Rien de plus ancien que cette formule, neuve en apparence parce que beaucoup d’autres l’ont fait oublier.»

* * * * *

«Dans la nature, le laid n’est qu’un accident dont elle se délivre au plus vite; rien n’est laid de ce qui demeure sous la belle lumière; la dépouille des animaux morts est enlevée par les épurateurs; les parties basses ne sont pas en évidence (_os homini sublime_...); les entrailles sont cachées. Les Grecs louaient la cigale de ne point laisser voir, même morte et ouverte, ses entrailles; on la peut louer encore, morte, de ne point tomber en pourriture, mais en poussière. La société cache ses égouts. L’utile et scientifique anatomie est un art, ce n’est point l’Art, lequel, comme la Nature, fait la vie, même avec la mort.

Si j’étale au soleil, au premier plan de mon tableau, les laideurs cachées de la Nature, je n’agis pas d’après ses leçons, je ne suis pas vraiment _naturiste_.»

* * * * *

«Entre les sujets _vulgaires_ et les sujets _populaires_, il y a un abîme. Il faut fuir le sujet vulgaire qui conviendrait à bien des gens, aux médiocres, et chercher,--sans renoncer à de plus rares,--les sujets populaires qui peuvent toucher tous les hommes.

Le Vulgaire n’est qu’une catégorie: ce n’est pas ce «Tout le monde» qui a plus d’esprit que Voltaire et plus de cœur que d’esprit.»

* * * * *

«L’Art est libre.--Il n’y a pas de théorie qui l’enferme tout entier,--qui puisse devenir la règle commune, qui soit toute la Vérité. Il n’y a que des points de vue personnels; encore, pour être justes, doivent-ils tenir compte des tendances diverses dont l’ensemble met la variété et la grandeur dans l’Art. Je cherche une face nouvelle; je n’oublie pas le TOUT.»

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«_Ne rien dire qui ne soit vrai_, c’est une tendance nouvelle de notre art, qui ajoute: Ne pas dire tout le vrai.»

* * * * *

«Dans l’œuvre qui montre le Réel, l’Idéal apparaissant toujours comme le ciel au-dessus des rues ou à travers les bois, voilà mon _naturisme_.»

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«Il faut chercher des vers qui,--transmis par la voix,--outre l’influence mystérieuse du rythme, aient encore sur les hommes tout l’effet d’une parole venue spontanément et comme dans la vie.

En même temps, il faut fuir avec passion l’effet vulgaire, facile, sorti du rapprochement forcé de certains mots, ou de leur sonorité vide, ou du sens déterminé qu’y attachent les passions du moment.

Il faut poursuivre l’effet _vivant-dramatique_, non l’effet _oratoire-théâtral_[9].

[9] Peut-être le lecteur trouvera-t-il intéressant de savoir que l’un des passages de _Miette et Noré_ les mieux accueillis par les divers auditoires du poète, est celui qui commence à _Misé Toinon resta sur place_, et finit à... _pleurèrent tout le jour_ (page 373).--_N. de l’Éd._

L’effet facile est indigne de l’art oratoire; à plus forte raison l’est-il de l’art poétique qui ne doit pas flatter son auditoire pour le persuader, mais le conquérir par sa magie propre.

Dire mes vers devant des auditoires nombreux a été une école pour moi,--où j’ai définitivement appris l’amour du simple et du populaire. J’y ai appris encore que la Parole, ce grand moyen vital de la démocratie, peut donner à la poésie qu’on délaisse un souffle d’existence renouvelée.»

* * * * *

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . «Le peuple parle. Il dit: «Mon travail est trop dur! A l’action! il faut des cœurs, des bras, des têtes, Et faire un bien terrestre en oubliant l’azur!...» Ah! j’ai senti pourquoi les bannières de fêtes Au mot de liberté flottent dans l’air plus pur! Mais que ferons-nous là, misérables poètes!

Rêveurs aux bras lassés, vos temps sont révolus! Les beaux âges, les temps des dieux furent les vôtres; L’action va parler, et vos livres sont lus; Vous aimez trop votre art inutile et point d’autres; L’enthousiasme est mort: on ne veut plus d’apôtres! La patrie en travail ne nous écoute plus!...

... Non! si je m’étais cru j’en serais mort de honte! Non, vous ne mentez pas, rimes au timbre d’or! Rythme qui fais plus beau tout ce que l’on raconte, Viens dire, ô Poésie, à l’avenir qui monte, Comment tu sais garder nos gloires de la mort, Et que les Vers français c’est la patrie encor!»[10] . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

[10] Voir page V, note 2.

* * * * *

«Assurer qu’il faut écrire comme on parle, c’est la sottise de M. Joseph Prudhomme; mais prétendre que les choses écrites et fixées dans l’art par la composition, gagnent à avoir néanmoins l’allure de la parole venue spontanément,--cela me paraît une vérité simple.

Laissons l’immobilité de la pierre à la statuaire; l’immutabilité d’un moment déterminé à la peinture. La gloire de la pensée écrite, c’est le mouvement et la succession des mouvements.

Le sculpteur a l’argile; le peintre a la couleur. Leur rêve à tous deux est de les animer. Et nous qui avons en notre pouvoir la parole, matière fluide et subtile, les mots,

Nés de l’air qui fait vivre et des lèvres humaines,

quelle folie serait-ce à nous de les vouloir figer, immobiliser, pétrifier!

Avec le souffle poétique on ne fait pas Galathée en marbre; on l’anime.»

* * * * *

«La fleur n’est pas née pour l’herbier; la parole n’est pas née pour le livre.

L’écriture n’a été inventée que pour fixer la parole, et peu à peu elle l’a transformée, lui ôtant la vie. On n’a plus été un orateur, ni un poète, un _trouveur_,--mais un _chercheur_ et un écrivain. On a écrit pour écrire, oui vraiment, à seule fin d’être imprimé, d’exister sous forme de livre.

Le moyen de transmission, le livre; le lieu du dépôt, est devenu comme le foyer, comme le trésor même. Puis les livres se sont inspirés des livres, non plus de la vie; les poètes se sont inspirés des poèmes; on a cru être classique en imitant Homère qui n’imitait pas Homère, lui, mais la Nature;--et comme il faut connaître toute une tradition savante pour goûter tels vers modernes dont la beauté est en grande partie dans les souvenirs littéraires qu’ils évoquent, les lecteurs pour ces vers-là ne sont pas nombreux; car les hommes s’intéressent avant tout à la vie passionnée,--et l’Art poétique ne correspond plus assez à la Vie, beaucoup trop aux formes d’art qui l’ont précédé.

Si la poésie veut être comptée au nombre des arts vivants, elle parlera. Si elle veut conquérir les hommes modernes par la parole, selon le mode antique, elle se verra forcée d’exprimer des sentiments éternels, universels, dans une action moderne; car l’érudition n’intéresse que les érudits. Elle procédera, dis-je, comme la poésie d’autrefois. Elle racontera la vérité vivante, non la tradition morte. Comme la musique, elle ne fera pas son destin d’être écrite, mais d’être chantée. Alors elle vivra vraiment, avant de se conserver par le livre d’où elle pourra sortir avec toute sa gloire dans une série infinie de résurrections. Alors, parlée, écoutée, aimée, nécessaire, elle rentrera dans ce grand mouvement d’activité, de bruit, de travail, que fait notre siècle.

... Je la vois, mêlant chaque jour sa voix au grand bourdonnement de la vie sociale; chantant les joies et les douleurs de la patrie, acclamant un héros, une belle action, saluant les tombes, préparant les gloires, prouvant à la science qu’elle la comprend, à la démocratie qu’elle l’aime, à la patrie qu’elle est un de ses honneurs, au siècle des forces mécaniques qu’elle est une force ressuscitée, vivante, éternelle.»

* * * * *

Telles sont les considérations principales que l’auteur a mêlées à la lecture de son poème,--soit chez madame Edmond Adam, soit dans les conférences faites peu de temps après en Belgique et en Suisse[11].

[11] A la fin de la lecture chez madame Edmond Adam, M. Mézières, de l’Académie française, voulut résumer l’impression générale dans les vers suivants, improvisés. Le journal _le Temps_ a publié ces vers, où le critique s’adresse à l’auteur de _Miette et Noré_:

La Provence revit dans vos vers pleins et chauds; D’autres nous la rendaient, mais en vers provençaux; La langue de Mistral, si brillante et si forte, Hélas! n’est plus pour nous qu’une langue un peu morte; La vôtre, cher ami, dans sa limpidité, Reproduit la Provence en toute vérité. La voilà, cette terre aux aspects de fournaise, Avec son ciel de feu, son âme si française, Son terrible mistral, son Rhône aux flots puissants, La joie et les douleurs de ses rudes enfants.

Déjà, avant de s’adresser à la critique, M. Jean Aicard avait donné deux lectures publiques de son poème provençal,--l’une à Toulon, sa ville natale,--l’autre à Marseille,--et cherché, avant le succès parisien, la consécration provençale. Cette consécration, l’a-t-il obtenue?--La présente édition spéciale est une réponse, puisqu’elle a été spontanément souscrite par le _Cercle Artistique_ de Marseille.

Un dernier mot. De nombreuses études critiques ont déjà été publiées en France et à l’étranger sur _Miette et Noré_. Qu’il nous soit permis de constater qu’elles établissent le succès tout à fait remarquable de cette œuvre nouvelle.

L’ÉDITEUR.

Paris, 25 mars 1880.

DÉDICACE

A PARIS

Dès le seuil,--avant tout,--j’évoquerai la gloire, Paris! ville éternelle au front ceint de rayons, Que dans l’honneur et dans la peine--nous voyons, Éclatante, créer des beautés à l’Histoire!

Ton gaz, la nuit, pâlit sur ta tête les cieux; Ton rêve a des éclairs de phares et d’étoiles, Et les esprits du monde entier, comme des voiles, Flotte d’or,--vont à toi comme au port merveilleux.

Immortelle au grand sein, tu nourris la Chimère! Tout homme qui se sent un cerveau--court vers toi; L’adolescent te cherche et t’aime, et c’est pourquoi L’avenir est en toi comme l’œuf dans la mère.

La patrie au vieux sang gaulois, grec et latin, Ses provinces, ses mœurs, ses races, sa fortune, Tu les portes en toi; par toi la France est une, Paris! et tu la tiens liée à ton destin.

O tête! tout le corps frémit en chaque fibre, Et tressaille et se meut à ton commandement; Tout ce vieux peuple est gai si tu ris seulement; Il souffre par tes maux; libre, tu l’as fait libre.

O synthèse, ô cerveau, Paris!--Entre tes murs Se viennent assembler les provinces unies, Leurs vœux et leurs travaux, leurs forces,--leurs génies, Et tu mets le rayon sacré sur les obscurs.

L’autel de la patrie, ô Cité, c’est toi-même. Les Fédérations n’ont-elles pas un jour Voué sur tes degrés, parmi les cris d’amour, Les clans provinciaux à la France suprême?

Bretagne et Languedoc s’aimèrent dans tes lois; Toulouse descendit pour toi du Capitole; Devant toi, tout orgueil provincial s’immole, Et, toute dans Paris, la France parle aux rois.

Eh bien, comme on présente à ces rois, dans leurs villes, Un symbole d’amour fidèle: les clefs d’or, Je t’apporte, ô Paris,--œuvre nouvelle encor, Ce livre, un gage sûr des concordes civiles.

Nos patois provençaux me charment; je les sais; Mais je voudrais,--et nul encor ne m’y devance,-- Fondre les paillons d’or du parler de Provence, Pour les mettre au trésor du langage français.

Et je chante,--et la voix des choses m’accompagne,-- Terre et ciel,--ciel et mer, azur plein de baisers; Je chante avec des mots du terroir,--francisés. Ainsi parlent déjà nos hommes de campagne.

Comme ce grès qui fut notre ville des Baux, Foi, légende et patois s’effritent miette à miette, J’ai donc mis le français aux lèvres de Miette, Et j’ai planté l’esprit nouveau--sur les tombeaux.

A la Suisse neigeuse, à la verte Hollande, Si j’ai porté déjà, vrai fils des troubadours, Nos vieux chants provençaux, compris partout, toujours, C’est que je les ai dits dans ta langue, la grande.

... Quand mourut Charles III, qui vint après René, Son testament donna la Provence à la France, Mais notre esprit chantant, du Var à la Durance, Quand parla-t-il ta langue? et qui te l’a donné?

J’ai traduit en français cette âme provençale, L’âme de nos patois,--morts qu’on aime toujours,-- Et c’est le testament des anciens troubadours Que je mets à tes pieds, ô notre Capitale.

MIETTE ET NORÉ

INVOCATION

«Si je te connais bien, Provence, et si je t’aime, Tombe vivante des aïeux, Dicte-moi des vers forts comme tes rochers même, Et, comme ton ciel, purs et bleus.

«Inspire-moi l’élan des hautes vagues claires Battant la terre à temps égaux, Et la simplicité de tes chants populaires Où sonne l’âme des échos.

«Je n’écoute que toi. Sois ma muse, toi seule; Souffle-moi ton âme et mes vers, Nourrice aux flancs dorés, jeune et puissante aïeule, Terre des myrtes toujours verts.

«Tout ce qui n’est pas toi, tes flots, ta plage amère, Efface-le de mon esprit... Je veux être un enfant qui répète à sa mère Les plus beaux chants qu’il en apprit!»

... Et sortant aussitôt des projets et du rêve, J’ouvris ma croisée au levant, Puis celle du mistral, puis celle de la grève, Mes quatre fenêtres au vent:

«Entre, Soleil!--Toi, Vent, souffle, murmure et crie; Viens-moi du Sud comme du Nord! Apporte-moi vivant l’esprit de la patrie, Et la poussière de la mort!

«Apporte-moi le bruit des eaux creusant les roches, L’adieu des vaisseaux inclinés, L’appel des laboureurs, le son perdu des cloches, Le cri nouveau des derniers nés!

«Entre, et m’apporte, ô Vent, par mes vitres ouvertes, Tous les bruits et toutes les voix, Cependant qu’au travers des hautes branches vertes Je chanterai ce que je vois.»

PREMIÈRE PARTIE

CHANT Ier

LE BATTOIR

PRÉLUDE

LES RUISSEAUX

LES RUISSEAUX

PRÉLUDE

A côté de tous nos ruisseaux, Le Rhône a l’air d’un père; Pour la force et l’élan des eaux, La Durance est la mère.

Tous ils portent, verts sur le bord, Près du myrte--l’yeuse, Le peuplier, le bois du Nord, Qu’appelle l’eau joyeuse.

Pendant l’hiver ils sont torrents; Au printemps, fournis d’herbe; En automne, encor murmurants; L’été--secs comme gerbe!

Pourtant, lorsque sous un ciel d’or La plaine est jaune et dure, Même taris, ils sont encor Des torrents de verdure.

Peut-être l’un d’eux, s’étalant Tout en pierre éclatante, Montre son lit nu--mais si blanc Que l’âme en est contente!

Et torrents, ruisseaux, ruisselets, Ils ont tous un nom tendre... Les jolis noms! écoutez-les: L’Argens, la Douce et l’Endre.

L’Argens reluit comme le ciel; L’Endre est douce aux oreilles; Nous avons le Ruisseau de Miel, Et le Riaù des Abeilles.

Mais on donne à beaucoup d’entr’eux Un nom cher au jeune homme: La Rivière des Amoureux, Voilà comme on les nomme!

C’est que, le printemps et l’été, Quand l’oiseau s’amourache, Leur lit plein d’ombre est fréquenté Par l’amour qui se cache.

CHANT Ier

LE BATTOIR

Flic, floc! c’est le battoir, floc, sur le linge blanc Que frappe aussi l’éclat du soleil aveuglant; Floc, l’écume jaillit et vogue à la dérive Par gros flocons, sur l’eau peu profonde mais vive; Floc, elle y tombe en pluie, en étincelles d’or, Flic, et l’eau qu’elle ride en est plus gaie encor. Ainsi quand vous riez, ô jeunesses coquettes, Votre joue aussitôt se plisse de fossettes, Et vous le savez bien, et vous riez souvent! Ainsi fait en avril l’eau pure sous le vent, Ainsi fait la rivière autour de la laveuse. Flic, floc! le linge blanc se soulève et se creuse, Car le battoir l’abat dès que l’air l’a gonflé... Il devient comme neuf le linge--qu’a filé, Tous les soirs, en chantant, durant sa vie entière, Mère-grand, aujourd’hui couchée au cimetière... Flic et floc! c’est qu’on veut le dimanche être beau Et propre! et qu’y faut-il? un peu de peine et d’eau. Le meilleur travailleur, pardi, pense au dimanche! Flic, floc! l’arbre verdoie et l’aubépine est blanche; C’est le beau temps des nids, c’est le mois des amours, Flic, floc! l’herbe d’amour reverdira toujours. Floc, vient un rossignol se poser sur la rive, Cherchant pour ses petits un peu de bonne eau vive, Et de sa queue en bas et de sa queue en l’air, Imitant le battoir, il reste là tout fier. La laveuse le voit et pense qu’il se moque; C’est qu’il lui dit, avec son grand œil équivoque: «Flic et floc, c’est le temps d’aimer; à quand ton tour?» Le rossignol sait tout, dès qu’il s’agit d’amour! Il sait même le nom de celui qu’on préfère... Aimer bien, bien chanter, c’est tout ce qu’il sait faire... Avec sa queue il sait encor--flic, il faut voir!-- Pour railler la laveuse imiter le battoir! Flic, floc! Elle a quinze ans... Le rossignol s’esquive... C’est qu’il a vu venir quelqu’un sur l’autre rive. Flic, floc! Les yeux baissés, petite, tu le vois, Ce passant!--C’est Noré, qui chante à demi-voix:

«Au mois de rose éclose, Passant par le sentier Tout vert, tout rose, Au mois de rose éclose, Vis fleurir l’églantier.

«Je ne vis pas l’abeille, Qui vint là pour son miel... Méchante abeille! Elle y dormait; s’éveille; M’a fait un mal mortel!

«Je ne vis pas l’épine, Qui se cachait par là... Mauvaise épine! Je cueillis l’églantine: Mon sang rouge coula.

«Je ne vis pas la toile... L’aragne m’a guetté. Maudite toile! C’était comme une étoile, Où mon cœur est resté.

«Au mois de rose éclose, J’ai pleuré tout un jour. Maudite soit la rose, Mais béni soit l’amour!»

Il marche, fouettant l’herbe avec une baguette. Sans doute il va passer sans avoir vu Miette? Mais floc, floc! le battoir,--qui me dira pourquoi?-- Se fâche et bat plus fort... «Tiens, Miette, c’est toi?» Fait le gars s’arrêtant sur la berge opposée. Mais le battoir est sourd; toute fille est rusée; Le linge claque! l’eau bourdonne! à quatre pas, Sous ces arbres qui font ramage, on n’entend pas! Et la belle laveuse, à son linge attentive, Rattrape un mouchoir blanc--qui part à la dérive... Oh! ce n’est pas d’ailleurs qu’on soit coquette, non; Mais Honoré,--Noré,--c’est là son petit nom-- Est un gars trop cossu pour une pauvre fille, Flic, floc, oh! beaucoup trop! Que dirait la famille? Et c’est pourquoi, battoir en main, et cœur battant, Elle le suit des yeux,--sans les lever pourtant!

«... Et alors? c’est ainsi, dit-il, qu’on fait la fière? Tu m’entends. Ce n’est pas le bruit de la rivière Qui t’en empêcherait lorsqu’elle a si peu d’eau!... Ah! cet hiver fut sec; le blé ne vient pas beau. Il te faut une goutte à toi, pour ta lessive... Que te voilà jolie, à genoux sur la rive! Et que tu te plairais si tu pouvais te voir! Avance un peu sur l’eau pour t’en faire un miroir, Et laisse reposer ton battoir qui la trouble. J’aurai tant de plaisir, si belle, à te voir double!... Laisse là ton battoir, te dis-je, il m’étourdit!...»

Et comme elle est muette à tout ce qu’il lui dit:

«Si tu ne le crois pas que tu me plais, petite, C’est que tu ne sais pas toi-même ton mérite, Et que moi, pour ma part, je ne m’explique pas. Regarde-toi dans l’eau, va, tu me comprendras! Comment tu fais la sourde?... ah! coquine, ah! mauvaise, Que faut-il faire,--allons, voyons,--pour qu’on te plaise Si tu ne le crois pas que je t’aime, tant pis: Je suis trop malheureux... mais quel est l’autre, dis?»