Part 10
Ils commençaient ce bon repas Quand tout à coup:--«Tu n’entends pas? Je crois qu’il pleut!»--«Rien qu’une goutte! Eh non, il ne pleut pas.»--«Écoute! L’eau qui tombe à travers le pin!...» --«Oï! j’en ai reçu sur la main!» --«Moi sur le pied! j’en suis certain!» --«Moi sur le nez! sans aucun doute!» --«MIRACLE! IL PLEUT!» Et les chemins Déjà se changeaient en rivières, Que nos six braves Six-Fournains Disaient: «Je crois qu’il pleut, compères!» L’eau trempa leur vin et leurs pains... Et nos gens,--exaucés trop vite!-- Et que déjà le diable excite, Mal contents d’être là sans gîte, Regardent de travers le saint Déjà sous l’eau presque déteint! En quelques minutes, la troupe Fut saucée... un poulpe... une soupe.
Ils ne songeaient pas au couvent Où l’on ouvre à tout arrivant! Ils n’avaient qu’une seule idée: Six-Fournains partout et toujours, C’était, pour fuir la grosse ondée, D’aller s’abriter à Six-Fours!
Au moment de se mettre en route, Voyant comme le saint dégoutte Les quatre porteurs dirent:--«Non. Le porte qui veut, nom d’un nom! Nous voulions qu’il pleuve, sans doute, Mais, grand saint, un peu de raison! Après si longue sécheresse, Tu pouvais nous laisser sans presse Rentrer d’abord à la maison!... Portez-le, vous deux, camarades!» Dirent-ils aux deux grands gaillards. Ceux-ci font de mauvais regards: --«Portez-le, vous!»--Et des deux parts On s’attaque d’abord d’œillades, Puis de gros mots, puis de bourrades, Et le mulet s’épouvantant De l’eau, du tonnerre grondant, De tout le fracas qu’il entend, Comme un cabri fait des gambades, S’affole et, donnant de la voix, Tout en broûments et pétarades, Vous flanque deux ou trois ruades Dans le poitrail du saint de bois Qui dans le ravin débouline Et plus vite qu’il n’est monté Descend du haut de la colline... Cette fois, sans être porté!
Toute la bande alors s’approche Au bord du ravin, sur la roche, Et d’une voix pousse ce cri: «Tu y es,... nigaud!... restes-y!» Et sous l’eau qui vous les transperce, Le mulet les suivant toujours, Ils s’en vont! maudissant l’averse Qu’ils venaient chercher de Six-Fours!
La pluie étant près de se taire: ... «C’est qu’il fallait ça pour la terre! L’oiseau chante; l’arbre est plus vert; Et puis le vin sera moins cher! Nous avons fait pleuvoir, c’est clair, A faire déborder la mer. C’est la fin de la sécheresse!» Et nos gens, emplis d’allégresse, Vous lançaient les chapeaux en l’air!
Six-Fours reparut dans la plaine En pain de sucre à l’horizon. Ça ne leur fit pas de la peine De revoir chacun sa maison. Mais l’un d’eux fit:--«Oï! vois ces souches! La poussière est encor dessus!» Et tous les six,--ouvrant des bouches!-- Regardent, confus et déçus, Autour d’eux, devant et derrière Les pampres blancs, blancs de poussière! Ils ouvrent les yeux et le bec: Oh! coquin de sort! tout est sec! Le lézard dort, la terre bâille, La cigale partout criaille, Et sur les clapiers, la pierraille Et l’olivier,--midi dardaille! Saint Michel vous fait de ces tours... Il n’avait pas plu sur Six-Fours!
Et les bonnes gens sur leur porte Criaient à nos six pèlerins Quand ils rentrèrent: «Oh! coquins! Si la sécheresse est plus forte, La faute est à vous, malandrins, Forçats, gueux, marrias, gourrins, Voleurs, démolisseurs de saints!»
Enfin... (il faut que je le dise!) Le saint fut par un charretier ... Dans une charrette à fumier!... Rapporté devant son église.
Devinez ce qui se passa? Le curé dit:--«C’est pas tout ça! Ayant pour le pèlerinage Fourni mon saint en bon état, Je le veux tel qu’on l’emporta, Verni, peint-neuf, et cætera. Ou bien on verra qui rira!»
Et le saint resta là pour compte!
Il avait le nez fracassé, Un de ses yeux d’émail cassé, Et déteint, noir, dévernissé, Il faisait peur et faisait honte!... C’est ça qui pouvait fâcher Dieu, De voir un saint sans feu ni lieu!
A la fin, le Conseil s’assemble. Et,--discours du maire: «Il me semble Que de le laisser là,--c’est mal!» Tout le conseil municipal Eut même avis... en général! Le maire reprit: «Où le mettre? Personne ne veut plus le voir! Et s’il reste en plein air, peut-être Que Dieu ne fera plus pleuvoir! J’ai donc une idée, à savoir: Comme il ne passe ici personne De ces coquins qu’on emprisonne, Six-Fours étant perché trop haut, Voici mon idée... En un mot, Notre prison est inutile, (Ce n’est pas comme dans la ville!...) Zou! dites-moi si j’ai raison: Fourrons le saint dans la prison!
Tout le conseil fut unanime.
Et, sans avoir commis un crime Le saint fut en prison conduit Sans procès, scandale ni bruit, Le jour même,--mais dans la nuit.
Il est en prison. Son œil brille Derrière les barreaux de fer, Et les enfants, garçon ou fille, Ont peur de le voir, sous la grille, Sans nez,--un singe! une guenille! Plus noir qu’un diable dans l’enfer!»
Pendant tout ce récit, le conteur, l’air sévère, Avait fumé sa pipe et regardé son verre Car on est sérieux quand on a de l’esprit. Mais quand il eut cessé,--le rire qui le prit, Comme un coup de canon domina tous les autres. --«Ah! compère Joseph, quels contes sont les vôtres!» Et le rire nourri pétillait et grondait. De nouveau sérieux, le conteur regardait Autour de lui, ravi, fier de voir les figures, Rouges, fermer les yeux et montrer les dentures; Et c’était un concert de rire,--air et refrains,-- Mistral et vents coulis,--flûtes et tambourins;-- Et dans ce train-coquin qui semble une dispute, Le rire de Miette est plus doux que la flûte. «J’en mourrai!»--«Je suis mort!»--«Quel rire, braves gens!» Déjà propos pareils, des plus encourageants, Avaient aux bons endroits coupé le joyeux conte, Et sans parler du rire en germe qu’on surmonte, Les éclats qu’on faisait toujours plus longs, plus fous, (En frappant les genoux des voisins à grands coups Pour se communiquer le malin de la chose), Présageaient au conteur, forcé de faire pause, Le succès qui s’accrut, jusqu’à la fin montant! --«De grâce, arrêtez-moi de rire pour l’instant!» Criait l’un.--«Ah! mon Dieu! Mion, j’ai mal aux côtes!» Et dans ce branle-bas François dit à ses hôtes: --«C’est l’instant de lever le coude, mes amis! Voyez-vous,--en tout temps le bon boire est permis, Mais après la fatigue il devient nécessaire!» Et, le rire cessant, chacun leva son verre.
--«... C’est bon de rire un peu sur la fin d’un repas, Reprit François, j’ai ri.--Mais ça n’empêche pas Que, malgré votre histoire et vos plaisanteries, J’irai, vienne l’été, voir les Saintes-Maries- De-la-Mer, en Camargue; oui, j’en ai fait le vœu. Étant dans un péril j’ai promis devant Dieu, Et si tu veux, Mion, petite Mariette, Tu viendras avec moi, cet été, voir la fête Des Saintes-de-la-Mer,--dont tu portes le nom.» --«Si ma mère y consent, moi je ne dis pas non,» Fit Mion, qui songea: «De ce pèlerinage --Si le bon Dieu le veut--viendra mon mariage!»
Et lorsque les amis se furent retirés, Et que Miette en haut dormait à poings serrés, François dit aux parents: «Écoutez, mon beau-frère, Ma sœur; j’ai mes projets; il faut me laisser faire. Nous irons en Camargue,--à bord d’un bon bateau; ... Et le fils du patron, mon ami, riche, beau Et jeune, épousera, s’il vous plaît, votre fille. Il me faut un marin, jeune, dans ma famille, Et riche. J’ai promis ma nièce à mes amis...»
--«Notre fille tiendra ce que l’oncle a promis!»
TROISIÈME PARTIE
CHANT III
LA COTE
PRÉLUDE
LES VILLES
LES VILLES
PRÉLUDE
Des vieilles villes de Provence, Laquelle a le prix de beauté? Et d’abord Avignon s’avance Avec le vieux pont si chanté.
Le palais des papes surmonte Son front couronné de créneaux; En grondant, le Rhône qui monte La lèche de ses grosses eaux.
Du levant, Saint-Tropez la Calme, Auprès d’elle vient se ranger Élevant dans ses mains la palme L’algue marine et l’oranger.
Du fond des collines vient Digne Qui, par son pierrailleux sentier, Nous porte, enguirlandés de vigne, Le chêne vert et l’amandier.
C’est elle qui fit de lumière L’esprit net de ce Gassendi Qui toucha l’esprit de Molière Lumineux comme le Midi.
Puis, ceinte de lierre et d’épines, Jonchant de pierres son chemin, Marche Fréjus tout en ruines, Tout en pleurs, la croix dans sa main.
Et, sur le Rhône, Arles se lève, Portant ses Arènes au front, Vieux arceaux où le passé rêve, Où tant d’hirondelles naîtront.
Ses pas foulent les pierres creuses De ses Aliscamps où le soir Les garçons et les amoureuses Devant la Mort parlent d’espoir!
Dans sa main la Vénus se dresse, Qui,--marbre beau comme la chair!-- Lui ressemble et naquit en Grèce, Cheveux ondés comme la mer!
Puis vient la ville du silence, Aix,--Versailles du Roi René,-- Tenant les Lois et la Balance... Mirabeau fut son dernier-né.
Puis Toulon paraît, toute ceinte De rochers gris et d’arsenaux, Poussant des cris de femme enceinte, Toujours en travail de vaisseaux...
Et, joûtant pour le prix entre elles, Toutes se font un regard fier... Mais, ô Provence, tes plus belles Sont celles que baise la mer!
Et parmi toutes, c’est Marseille, Fille des Grecs et des Gaulois, La cité si jeune et si vieille, Reine dédaigneuse des rois.
Mille bateaux, fumée et voiles, Tiennent dans le creux de sa main; Son front de phares et d’étoiles Fait sur la mer luire un chemin.
Et toutes,--quand elle s’avance Jetant ses flottes sur les eaux,-- Soufflent l’âme de la Provence Dans les ailes de ses vaisseaux!
CHANT III
LA COTE
Les jours suivant les jours, l’an tourne, le temps passe D’un pied toujours pareil, et pour tous, quoi qu’on fasse, Pour l’heureux et le triste il fuit également, Si bien qu’enfin pour tous la vie est un moment.
Depuis Noël, il a coulé de l’eau sous l’arche! L’hiver pâle a poussé devant lui dans sa marche Son troupeau mugissant de nuages venteux, Les neiges sur les monts lointains, les ciels douteux Où la lumière semble en lutte avec la pluie, Et ces jours où la plaine est déserte et s’ennuie, Car la terre est trop molle et le bon travailleur, Oisif, passe son temps à l’espérer meilleur. Il regarde du seuil le blé court qui frissonne; Les sarments dépouillés de pampres par l’automne, Puis coupés et liés en javelle, à présent Pétillent de gaîté dans le foyer luisant, Fils des vignes,--bavards comme le vin, leur frère, Qui brille et parle aussi du soleil dans le verre, Cependant qu’au dehors les ceps noirs et noueux, Forcés de renfermer leur vieille force en eux, Tout nus sous le couchant glacial qui rougeoie, S’endorment tristement, eux, pères de la joie. L’olivier par bonheur, le laurier toujours vert, Le pin, les font rêver d’un pays sans hiver.
Le jour suivant le jour, les cerises sont proches. Miette, qui se fait les plus poignants reproches, A rongé son souci, dévoré ses regrets. Noré ne lui dit rien, même en lui passant près, Et de nouveau l’on dit qu’il est tout à Norine. Mion renferme en soi la peur qui la chagrine, Le souvenir du mal que lui prédit Finon. «Une chose pareille! est-ce possible? oh, non! Trop bon est Dieu pour qu’un si gros malheur m’arrive!» Et d’y songer, la pauvre est plus morte que vive! Mais d’y croire? jamais!--c’est encore une enfant Que rien,--pas même un peu de vice,--ne défend, Et quand elle s’écoute en sa chair, la pauvre âme, La fille à l’abandon, honteuse d’être femme, Dit parfois: «Mon malheur me parle, en moi vivant!» Puis: «Non,--je rêve. On croit aux choses, en rêvant!» ... Contre le mal lui-même il faut de la malice.
Pendant ce temps, le fier Noré suit son caprice. Eh, pardi! quand on a le beau mal des vingt ans, Qu’on se donne plusieurs amours dans un printemps, Et qu’on s’est fait voleur de filles sur les routes, Comment faire,--voyons,--pour les épouser toutes!
Pourtant si le malheur... impossible!... était vrai,... Mais il n’est pas vrai!--non,--mais enfin,--que ferait Miette?... A cette idée, elle se sent en elle Comme un coup de colère, une force nouvelle, Une indignation dont tout le sang lui bout!... Sans doute qu’elle irait alors, poussée à bout, Lui parler comme il faut, à ce gueux, tête à tête! ... «Mais non, il a le droit d’oublier!... je suis bête!»
... Mars fuit, avril s’en va; le joli mois de mai Avec les rossignols revient, tout parfumé. Et voici juste un an qu’au bord de la rivière L’aubépine au courant donnait sa fleur première Et que Mion la vit, présage de malheur, Noyée au fil de l’eau, la blanche et triste fleur!
--«... Tôt! dit l’oncle un matin; tôt, ma fille! es-tu prête? Le vent souffle bon frais; la Camargue est en fête; Le bateau du collègue attend.--On part demain!»
Elle songe: «Dieu va sur moi tendre sa main; Dieu lui-même, de sûr, m’ordonne ce voyage. Les saintes m’aideront, voudront mon mariage... Oui, par vous, le malheur que m’a prédit Finon, O saintes! ne sera qu’un rêve du démon!» Ils sont sur le beau brick le _Suffren_, capitaine Fournier, un vieux marin de vieillesse incertaine Que depuis soixante ans la mer a ballotté Du royaume du Phoque à l’empire du Thé, Toujours content, qu’il ait ou non le vent en poupe. Son fils Toussaint,--depuis qu’il mange seul la soupe, L’a suivi sur son bord, beau petit de vingt ans Que tourmente beaucoup son âge de printemps Et qui, voyant Miette, a songé dans lui-même, Sur-le-champ: «Je la veux pour ma femme, je l’aime!... Mais nous aurions dû faire un voyage plus long!»
Bon vent frais. Le _Suffren_ est parti de Toulon. Il vient d’y débarquer des blés,--une fortune,-- Devant le vieux balcon de la maison commune, Que soutiennent les deux portefaix du Puget Vers lesquels ce matin son beaupré s’allongeait. Il eut bien quelque mal à sortir de la rade, Mais maintenant il va comme à la promenade; L’oncle François, content, le fait voir à son air, Et vif comme un marsouin, il respire la mer. Mion n’a point de peur.--François dit:--«C’est ma nièce! Bon sang ne peut mentir... c’est une fine pièce: Ça ne craint pas la mer! D’ailleurs pas de danger! Que le bateau chavire,--on la verra nager!»
Sous son voile argenté de brume soleilleuse, Luit dans le clair matin la côte merveilleuse, Depuis les îles d’Or, la presqu’île de Gien, Faron gris sur Toulon, Six-Fours--qui se voit bien!-- Et Bandol,--jusqu’au Bec de l’Aigle qui se penche Vers la Ciotat, au bord du flot bleu toute blanche. Ici la vague bat des falaises de roc Qui droites, peu à peu se creusent par le choc; Elle brode plus loin la courbe de la plage, Et, dans les golfes pleins de bateaux au mouillage Elle s’en va lécher sur les roches du bord Les pins dont la racine au plein soleil se tord; Et sur les penchants doux comme sur la falaise La vigne s’étageant mûrit partout à l’aise, Offrant au vent d’Afrique, exposant au Midi Sous le pampre en festons son beau fruit attiédi. Au flanc roux des coteaux taillés en étagères La verdure suspend ses dentelles légères, Figuiers et câpriers, palmiers de loin en loin, Et l’oranger blotti dans le plus chaud recoin.
Là-bas, sur l’Océan, par l’assaut des marées Croulent en blocs noircis les côtes déchirées, Et le flot règne seul sur le rivage amer... Ici c’est un jardin qui descend à la mer.
Elle est là, sur la mer, pas ailleurs, la Provence! Le Flot bleu court vers elle, elle vers lui s’avance. Rois tous deux, l’un vers l’autre ils viennent en chantant, Lui sous le bleu manteau de lumière éclatant, Les vaisseaux dans ses mains et couronné d’écume, Elle avec son bouquet dont tout l’air se parfume. Même dans la colère il la caresse encor, Et n’ose rien ôter à sa parure d’or; Elle, venant à lui sans changer de visage, Garde jusqu’en ses bras la fleur de son corsage! Mais c’est sa fiancée. Ils s’aiment. Leurs amours Font ce bruit de baisers que l’on entend toujours!
Au vent d’Est nuageux la mer se faisait grise. Toutes voiles dehors le brick suivait la brise, Et sur le pont nos gens,--assis, debout, fumant,-- Regardaient le rivage et causaient doucement. Le patron admirait son brick filant grand largue, Miette se voyait arrivée en Camargue, Toussaint, la dévorant des yeux, brûlé d’amour, Cherchait l’occasion de lui faire sa cour, Et François, bénissant leur mariage en rêve, Bâtissait leur maison--sur un point de la grève Qu’il savait--à son goût, au fond d’un petit port, Où chassant et pêchant il attendrait la mort.
--«... Est-ce que, dit Mion, la mer sera méchante?» --«Non... mais de se fier aux chansons qu’elle chante, On aurait tort,--surtout s’il nous vient du mistral! Quand il souffle dans son porte-voix, on est mal. Tenez, j’ai traversé, par ce vent du tonnerre, Le golfe du Lion fréquentes fois... Misère! Là, si la mer montait égale avec le vent, Nos vaisseaux les plus gros y resteraient souvent!... Mais elle n’y vient pas de très loin; de Port-Vendre, Par là; c’est ce qui fait que l’on peut se défendre!» --«Toi, dit François, tu n’as rien vu de si mauvais Que les glaces là-bas au pôle, non jamais! Sur la _Zélée_, avec d’Urville, étant novice, J’ai commencé par là quarante ans de service... Ce que c’est que la vie et par où nous passons! Figurez-vous qu’on marche entre de hauts glaçons... Tenez, imaginez les gorges d’Ollioules En glace! sans genêts pardi! ni farigoules! Mais avec des ours blancs pour lapins!... Un malheur! J’en ai vu des pays... Té, voilà le meilleur!...» Et François étendait la main vers le rivage. Le brick passait devant Bandol, le beau village Qui chante,--martelant, dès l’heure du réveil, Ses tonneaux, et bêchant l’immortelle au soleil.
Fournier dit: «Ce Dumont d’Urville? on le renomme; La mort l’a pris trop tôt; c’était un bien bon homme... Était-il de Marseille ou de Toulon?»--«Du Nord, Je crois,... mais, dit François, pour être brave et fort Penses-tu qu’avant tout il faut être des nôtres? Tiens,--en mer, les Bretons passent avant nous autres; Suffren peut saluer Jean Bart!»--Et sur ce mot, François toucha son vieux bonnet de matelot. --«Allons! cria Fournier, voilà que le vent vire! Et nous allons l’avoir sur le nez du navire!» Puis au bout d’un moment: «Pour sûr, c’est du mistral Qui se prépare. On va danser.--Souffle, brutal!»
«L’Océan, reprit-il, est un mâle: on l’appelle Océan; mais chez nous la mer est bien femelle, La gueuse! Et j’aime mieux l’autre avec son grand dos, Sa longue-grosse lame et ses montagnes d’eaux, Que celle-ci, la chatte, avec ses pattes douces, Sa lame courte et vive et ses brusques secousses!... Tenez, sentez-vous pas qu’il semble, coups sur coups,-- Flouc! flouc! plaf!--que la mer manque toute sous nous?»
Il fallut relâcher le soir même à Marseille, Le vent l’ayant voulu... Toujours jeune et si vieille, La ville apparaissait, dans le calme du soir, Magnifique, et Miette, heureuse de la voir, Battait des mains disant: «Que c’est beau! qu’elle est riche!» Les rochers, les villas dentelaient sa corniche; Tous les vitraux lançaient des éclairs d’or vivant; Et les platanes verts, touffus, chantant au vent, Venaient jusqu’à la mer en larges avenues; La jetée écumait, et dans l’éclat des nues, Sur son haut mamelon, la Notre-Dame d’or Reluisait, protégeant les mâts pressés du port.
--«... Si vous saviez comment Marseille fut bâtie?» Dit Toussaint,--et Mion, leste à la repartie: «Elle n’a pas poussé, je parie, en un jour!» Il répondit: «Marseille est l’enfant de l’amour!» Et se tut: il était gêné près de la fille. Mais étant attablés, le soir, comme en famille, Il lui vint en l’esprit de faire son savant, Et prenant un bouquin qu’il feuilletait souvent, Le seul livre du bord,--dépareillé,--de lire A haute voix, voulant que Miette l’admire. --«Bien pensé, se disait François, c’est un mâtin!... Mais au moins, cria-t-il, ça n’est pas en latin?» --«Non, en français.»--«Tant mieux!» Mion prit la parole: --«Moi,--le français, je l’aime; on l’apprend à l’école. Dans les Crèches et dans nos Chansons en patois C’est le parler de Dieu, des Anges et des Rois...» C’était après souper, sur le pont, sous les voiles Qui séchaient dans le ciel sans brise et plein d’étoiles. Devant eux mille mâts pressés semblaient un bois... Toussaint, près du fanal, lisait,--soignant sa voix:
--«ENVIRON six cents ans avant l’ère chrétienne, Des Phocéens, quittant la mer Ionienne, Arrivèrent d’abord près du Tibre romain, Puis, poursuivant le long des côtes leur chemin, Parvinrent jusqu’au Rhône, et là, pleins d’allégresse, Trouvant ce beau pays aussi beau que la Grèce, Demandèrent au roi Nannus, chef redouté, Le droit d’établir là leur tente, et leur cité.
«Justement Nannus, roi des Ségobriges, père De Gyptis, glorieux de son peuple prospère, Par la guerre affermi, dans la paix triomphant, Célébrait le repas de noces de l’enfant. Et durant ce repas,--telle était la coutume,-- C’est Gyptis qui devait, blonde en son blanc costume, Parmi les conviés choisir selon son cœur, En offrant, toute pleine, une coupe au vainqueur.
«Le chef des Phocéens, Protis, prit place à table Parmi les fiers guerriers du prince redoutable, Tous Gaulois bien armés, farouches, presque nus, De qui les arts n’étaient pas encore connus.
«Au milieu du repas, la jeune souveraine, Gyptis, entra,--tenant en main la coupe pleine. Ses yeux clairs rappelaient l’eau de la coupe d’or; La coupe reluisait, ses cheveux plus encor; Et Gyptis regarda lentement l’assemblée, Vit l’inconnu Protis,--et, doucement troublée, Blanche, marcha vers lui, qui ne savait pourquoi, Et dit: «Je vous choisis pour époux. Buvez, roi!»
«Elle c’était la Gaule, et lui c’était la Grèce. Ils n’eurent qu’à se voir pour sentir leur tendresse Et de ces noces d’or naquit, en souriant, MASSILIA, la sœur des reines d’Orient.»
«... O Miette! avez-vous bien compris mon histoire?»
--«Il va te demander de lui servir à boire!» Dit François,--qui lui mit le fiasque dans la main!
Mais elle:--«Excusez-moi; je suis lasse. A demain.» Toussaint resta confus...--«Voyez-vous la petite! Dit François; mais aussi nous allons un peu vite.»
--«C’est juste, dit Toussaint; plus tard je parlerai...»
Lorsque parlait Toussaint, Mion songeait: Noré!
TROISIÈME PARTIE
CHANT IV
LA CAMARGUE
PRÉLUDE
LE RHONE
LE RHONE
PRÉLUDE
Là-haut, près la noble Genève, Au pied des monts--il est d’azur, Mais chez nous, où son cours s’achève, C’est un fleuve de limon pur!
Le cheval à crinière jaune, Nez écumeux, front de taureau, C’est le Rhône indompté, le Rhône, Couleur d’or et de bon terreau!
Il bondit, galope et dévale; Et de lui voir les reins si forts, --Nez au vent, hennit la cavale Qui venait boire sur ses bords!
Les ardents troupeaux qu’il abreuve, Les taureaux noirs, les chevaux blancs, --De humer l’air qui vient du fleuve, Sentent l’amour gonfler leurs flancs.
Le Mistral fou qui le chevauche Est son égal, non son vainqueur! Et la Provence est sur sa gauche: La gauche est le côté du cœur!
La Durance,--qui n’est pas morte!-- Veut ce vieux mâle pour époux... Elle l’atteint;--et lui l’emporte! Ils mêlent leurs lits de cailloux.
Ses fureurs avec l’amoureuse Ont laissé ce désert brûlant, Lit de noces, la Crau pierreuse, Faite des cailloux du mont Blanc!
Ah! qu’il est brave, le beau fleuve! Vieux chemin qui court à la mer En lutte avec la force neuve Des locomotives de fer!
Plus d’une barque y court grand largue Portant blés et vins qu’il a faits, Et c’est lui qui fit la Camargue, Et, du coup, les bœufs camarguais!
Il a fait Lyon et Valence, Arles, voisine d’Avignon, Et lorsqu’à la mer il se lance, Il lui fait peur, le compagnon!
... Le cheval à crinière jaune, Nez écumeux, front de taureau, C’est le Rhône indompté, le Rhône, Couleur d’or et de bon terreau!
CHANT IV
LA CAMARGUE