Part 13
Rêvant ainsi, Noré pioche,--et parfois s’arrête Lorsqu’il entend venir ce bruit sourd de tempête Que l’approche d’un train répand dans les échos. Sur sa pioche appuyé, sans relever le dos, Le paysan alors suit, d’un œil plein de songe, La file des maisons roulantes, qui s’allonge, Se tord, et tous les jours il voit, toujours surpris, Sous les vitres, ce nom étinceler: PARIS. Et le paysan rêve alors au grand village; Il se tourne.--Les rails luisent comme un sillage; Le trait d’or du couchant les suit, horizontal, Et le train, dans un bruit de flamme et de métal, Lancé vers l’occident, vers Paris, la Merveille, Obscur sur la splendeur jaune, bleue et vermeille Du soleil que déjà l’horizon cache un peu, S’engouffre, tout fumant, dans cette arche de feu! Et cette vision superbe et singulière, C’est Paris même, bruit, travail, gloire et lumière!
«Que la grand’ville est loin! fait Noré; mais, dit-il, Elle est pourtant au bout de ces fers, de ce fil! En les suivant, j’irais!--Qu’elle doit être grande! Tout l’esprit va là-bas. C’est elle qui commande.»
Puis, avec son travail, Noré reprend aussi Sa première pensée, et revient à ceci: «Qu’Antoine n’est qu’un gueux, et de la pire espèce; Que son père déteste avant tout la paresse, Et ne plaisante point sur ce chapitre-là. Et la meilleure preuve est d’hier. Jugez-la: Hier, le vieux, courbé vers la terre trop basse, Comme il dit, travaillait, piochant, seul.--Un gueux passe. Un mendiant, un jeune, et sain de tout son corps! --«Donnez-moi quelque chose!» Il avait les bras forts... --«Comment?» lui fait le vieux qui, du coup, se redresse! --«Donnez-moi quelque chose!»--«O mangeur de paresse!» Crie indigné le vieux qui met en l’air la main Et, d’un soufflet, l’envoie au mitan du chemin! «O voleur! fainéant! Mendiant!--A ton âge, Oses-tu, malheureux! n’avoir point de courage! Engage-toi soldat, comme a fait mon aîné! Va servir ton pays!--Ce que je t’ai donné Mettra ce que j’ai dit dans ta bonne mémoire! A présent, si tu veux ce soir manger et boire, Empoigne cette pioche, et travaille avec moi!» Le gueux fit en pleurant sa journée, et, ma foi, Le soir, il a mangé la soupe à notre table... Je vous dis que mon père est un vieux respectable. Ce qu’il veut, il le veut, et c’est sagesse. Ainsi, Faisant sa volonté, je serai sans souci. Ma résolution de ce moment est prise, Et rien ne m’en fera changer, quoi qu’on me dise. Voilà. Je suis têtu, des fois, comme un mulet. ... Je ne changerai plus,--même s’il le voulait!»
Noré pioche, enterrant ses jambes bien guêtrées.
C’est pourtant l’heure où gens et bêtes sont rentrées.
A sa maison, André, dans la salle d’en bas, En place pour la soupe, espérant le repas Patiemment,--ayant à son côté la table, Où pose ce vieux bras encore respectable, Une main sur la cuisse,--appuie au mur son dos, Et, calme, il a croisé ses jambes au repos.
Sa mère,--elle a tantôt les nonante ans, la vieille,-- Assise dans un coin, coiffe couvrant l’oreille, L’œil inquiet,--elle est sourde, mais elle y voit,-- File et de temps en temps elle se mouille un doigt. Le fuseau fait zù zù, la marmite bourdonne, Le balancier fait tac, tic tac, puis l’heure sonne. La femme pour veiller la soupe sur le feu Se baisse à chaque instant en se plaignant un peu, Pousse sous le trépied le sarment et regarde L’horloge dans sa gaine et pense: Comme il tarde!
Flambeau, sur son derrière assis, plein de souci, Regarde le feu clair de loin, la soupe aussi, Quelquefois le fusil aux poutres de la salle, Puis, par la porte ouverte, au loin, le soir tout pâle, Les vignes et les blés, les plus sur les coteaux, Le grand ciel, et la mer où passent des bateaux.
Et tout à coup Flambeau grondant lève la tête.
--«Ce n’est donc pas encor Noré? qu’y a-t-il, bête?» Dit la femme. Il jappa. C’était Misé Toinon.
--«Tiens, ce n’était pas vous que l’on attendait, non. Qu’y a-t-il à cette heure et pour votre service?»
--«C’est qu’il fallait, ce soir même, que je vous visse, Dit Toinon. Il s’agit de ma fille Mion Et de Noré.»
--«Vraiment! pour quelle question?» --«Il faut les marier... Un enfant est en route.»
--«Marier! dit la femme, et moi qui vous écoute! Voyez comme c’est simple! on rit, on fait l’amour, Puis on choisit parmi ses galants un beau jour, Et le plus beau garçon, et riche! on le demande, L’enfant au bras! Allez, votre bêtise est grande!»
--«Et pourtant, dit Toinon doucement, il le faut.»
Jacque,--toujours assis,--ne soufflait pas un mot.
La vieille regardait en filant, sans comprendre.
La mère de Noré, qui n’avait pas l’air tendre, Se courbait pour virer sa soupe sur le feu, Disant: «Vous êtes fous! je vous demande un peu! Si c’est possible! un fils comme Noré! si sage! Quand son père décide un autre mariage! ... L’enfant n’est pas de lui, de sûr! rien n’est plus sûr! ... C’est un agneau, mon fils! tant brave! un cœur si pur! Je croirais qu’il a pu rire un peu,--la jeunesse,-- Mais il n’a pas fait, non, des traits de cette espèce... Puis, sans méchanceté, Mion n’a pas le sou! Pour s’être engagé là, mon garçon serait fou!»
--«Cependant, dit Toinon, il faut bien qu’il la prenne.»
Misé Jacque contint sa colère avec peine: --«Ce que vous nous contez c’est faux! Mon beau petit, Mon enfant, est plus franc que l’or! il l’aurait dit!»
Noré dans ce moment apparut sur la porte.
--«Viens, mon beau! viens, mon fils! Des choses de la sorte, Peut-on dire!--Norine et lui sont fiancés! Écoute, mon garçon...»
Mais Jacque: «Femme,--assez! ... Le père de l’enfant de Miette, mon brave, Est-ce toi?»--Jacque dit ces mots de son air grave.
Noré, surpris du coup, fit: «Peut-être que oui!» Aï! que m’arrive-t-il, ajouta-t-il dans lui. Je n’avais pas songé de ma vie à la chose! C’est possible!--Il restait toujours la bouche close; Il pensait de l’esprit, non du cœur, se disant: «Je me suis engagé pour Norine à présent! Ce mariage-là, mon père le conseille! Qui m’aurait dit tantôt une chose pareille! Mais Mion, suis-je sûr d’elle?... On n’est jamais sûr!
Il débouclait sa guêtre, un pied haut sur le mur.
--«Tu seras marié dans huit jours, dit le père. ... A qui?»
--«Mais, dit le fils, à Norine, j’espère!»
Il parlait en enfant, sans aller jusqu’au fond De son cœur...--C’est ainsi que les crimes se font!-- Au fond de tous les cœurs dort la pitié sublime. Faute de voir en lui, Noré marchait au crime.
--«Qu’y a-t-il donc?» dit la grand’mère se troublant, Car Maître Jacque André, debout, devenu blanc, Criait:
«Si c’est ainsi,--homme de peu!--qu’on sorte!» Il étendait son bras d’hercule vers la porte. «Ah! nous faisons l’amour comme un chien! en jouant, Garçon!--dehors, vaurien! au soleil, fainéant! Comme un chien, à la rue, au grand air! sors, carogne! Il n’est pas mien, celui qui fait telle besogne! Va dehors, coq de rue et douleur de maison! Va-t’en, si tu n’as rien à dire pour raison! Zou! sors, beau mendiant!... tu n’as plus de famille!... Nous n’avons plus de fils!... nous n’avons qu’une fille: C’est la vôtre, Misé Toinon, dites-le-lui. Qu’elle vienne demain,... qu’elle vienne aujourd’hui, Qu’elle vienne, l’enfant, sans rien, sans une harde, Telle qu’elle est! la pauvre est à moi! je la garde! Va-t’en donc, toi, vaurien! je ne veux plus te voir!»
Et la mère murmure: «Oh! Jacque, pas ce soir!» En regardant le père irrité, d’un œil triste.
Sous l’injure, Noré s’endurcit et résiste.
Il marche vers la porte,... où Mion se fait voir. Elle a suivi de loin sa mère, pour savoir. Elle paraît, du bras appuyée à la porte, Sa tête sur le bras,--debout, mais demi-morte, Pâle, mais sans pleurer, car on manque de pleurs...
Et le gars au milieu de toutes ces douleurs, Car sa grand’mère aussi pleurait, la pauvre femme, Sans comprendre, et Toinon pleurait à fendre l’âme, Et sa mère pleurait à sanglots dans un coin, Sentit aussi des pleurs venir en lui--de loin, Devint homme,--comprit enfin comment on aime, Sentit l’amour, le vrai, se répandre en lui-même, Et, le cœur tout changé, s’adressant à la fois Aux quatre femmes, dit,--des pitiés dans la voix,-- Tout pâle, tout baigné dans les larmes amères, En regardant Mion:
--«Consolez-vous, les mères!»
Mais le bon chien Flambeau, bien avant ce mot-là, Le regardait d’un air de lui dire: prends-la!
Maître Jacque attablé se remettait du trouble, Et, de peur de pleurer, piquait le morceau double.
TROISIÈME PARTIE
CHANT VII
FIN
PRÉLUDE
LE GLAND DU CHÊNE
LE GLAND DU CHÊNE
PRÉLUDE
C’est la vie: on entre, l’on sort; Le bon moment--c’est lorsqu’on aime... L’enfant est né; le vieux est mort; Sonnez le glas et le baptême!
Comme il est joli, le berceau, Rideaux blancs, couvertures blanches!... Il est doux comme un nid d’oiseau Qui se balance dans les branches.
Comme il est noir, le trou profond Où l’on va coucher le grand-père!... Mais les grains pourris lèveront... Quand on sait cela, l’on espère.
Do! do! dors, mon joli petit! ... Seras-tu capitaine ou prêtre? --Paysan! grand-père l’a dit! Dans ton bien tu seras ton maître...
Do! do!--dormez, bon père-grand! Mais voyez-vous l’enfant en rêve? Il sait déjà lire, il apprend... Le petit arbrisseau s’élève.
On mit un gland dans un tombeau. Vingt ans après j’y vis un chêne Où se berçait un nid d’oiseau Qui chantait comme une âme humaine.
CHANT VII
FIN
Fâché, l’oncle François dit: «Je la déshérite! Je l’aimais cependant beaucoup, cette petite!»
Mais vers ce temps les Brun, réparant le Campas, Où Finon habitait,--sous des fagots en tas Trouvèrent, dans un coin du nid de la sorcière, Un écrit qui faisait Mion son héritière, Indiquant un trésor qu’elle avait sou par sou Ramassé, puis caché le papier disait où... --«... Nous n’avons pas besoin de cet argent du diable!» Dit François que ce trait rendit plus pitoyable Et qui revit sa nièce et lui dit: «Ton Noré A du bon. Je comprends qu’un jour je l’aimerai. Pour ton beau-père, c’est un brave homme, ma nièce! Dans la marine on est beaucoup de son espèce. Et vienne le petit!... j’entends le mettre à flot... Et d’abord--s’il m’écoute--il sera matelot!»
Le mariage eut lieu sans tambour ni trompette, Entre proches parents, comme voulut Miette. Mais quelque temps après, lorsque l’enfant venu, Le petit Noël, frais et rose, demi-nu, Mordillait son pied blanc de sa bouche mignonne: «Il faut pourtant fêter ce citoyen, ma bonne!» Dit un matin François... «O mon joli mignon, Je veux, mon beau Noël, payer ton réveillon! ... Il a compris, le joli mousse! il rit aux anges!»
On fut cent invités à la fête,--aux vendanges.
Repas, rires, chansons, un branle-bas royal! Sur l’aire, chez André, fut arrangé le bal. Autour, des arcs fleuris formaient la salle verte De pavillons marins et de voiles couverte.
Tout en dansant, l’on voit sous le vert des arceaux La campagne,--et la mer chantante aux grandes eaux.
Au bout du grand cyprès de Jacque, l’on arrime Le mât du batelet, qui dépasse la cime, Et parmi les chansons et les cris--tout à coup François hissa les trois couleurs jusqu’au fin bout, Disant qu’aux jours de joie et de réjouissance Tous les bateaux français sont aux couleurs de France!
Et les deux, trois repas! O mes amis de Dieu! Quelle flammade! Et quels rôtis devant le feu! Bœuf et mouton! lapins, lièvres, perdreaux, volailles, Poules, canards, dindons!... on creva deux futailles De vin nouveau.--Des gens, par le bruit attirés, Eurent leur large part de tout!--Raisins dorés, Poires, pommes, veux-tu des fruits? tu n’as qu’à prendre! Des pauvres qui passaient mangeaient.--«J’ai le cœur tendre, Quand je bois!» avouait Antoine;--mais François: «Je serai toujours là désormais quand tu bois! ... Je rationnerai l’équipage, beau-frère!»
A minuit on dansait encor là-haut sur l’aire.
Là, sous la claire nuit, tous les jeunes,--joyeux, Les couples enlacés, tous l’amour dans les yeux, Oubliant la leçon du malheur de Miette, Ardents,--la main parlante et la bouche muette, Tournaient, étourdissant leurs cœurs et leurs esprits, Tournaient, tournaient,--et des baisers, d’abord surpris, Étaient rendus, repris! Plus d’un couple, comme ivre, Se mourait,--confondant ses lèvres,--de trop vivre, Et tous, se rapprochant à se troubler d’amour, Au son des tambourins dansèrent jusqu’au jour!
Le bruit du bal montait dans l’espace, en fusées. Les collines dormaient, par un vent doux--baisées.
Et Miette, animée et fraîche, heureuse à voir, S’écriait: «J’ai mangé le premier mon pain noir!» Et ses yeux reluisaient comme une eau qui pétille, La femme retrouvait son beau rire de fille.
Et tandis qu’agités les danseurs alentour Prenaient le feu du sang pour le rayon d’amour Calme,--Noré, penché près de Miette assise, Sur le rebord de l’aire, aux tiédeurs de la brise, Heureux et parlant bas dans la joie et le bruit, Murmurait: «Je comprends,--surtout de cette nuit,-- Miette!--j’étais fou comme un poulain sauvage; Et tu m’as pardonné!--C’était le feu de l’âge! J’étais comme un oiseau qui ne sait rien de rien, Plus bête que ton âne et moins bon que mon chien! Maintenant, j’ai compris et je t’aime,--belle âme!» De sa bouche, il cherchait le baiser de sa femme.
... Un galoubet vibrant par là, fit sonner clair, Au-dessus du bourdon d’un tambourin, cet air-- Bien connu--que Mion disait hier encore, Et Noré chantait bas en suivant l’air sonore:
--«Si tu te fais l’étoile, Moi, le nuage aux cieux, Je flotte comme un voile Sur ta bouche et tes yeux!»
Et Miette, plus haut, le cœur plein, tout troublé, Répondit en chantant sous le ciel étoilé:
--«Ton aubade me touche. Je veux ce que tu veux... Tiens donc, baise ma bouche, Et sois mon amoureux!»
--«Oui, ma belle Miette! et pour toute la vie!»
Dans un coin, les jaloux, la lâcheté, l’envie, Murmuraient bien des mots... mais perdus dans ce bruit Qui faisait fuir au loin tous les oiseaux de nuit!
Et Toussaint?
Sur un point perdu des grandes ondes, Toussaint vogue,--agitant des douleurs plus profondes Que la mer, et la mer berce ses longs chagrins, Car elle est parfois bonne à ses fils les marins. En regardant la mer, pense à Toussaint, Miette!
Tels ils sont, nos marins: l’âme forte et muette; Prêts quand il faut.--Hier, tu les as vus, Paris, Marcher silencieux dans la guerre aux grands cris! Souviens-toi du Bourget! qu’ils tombaient sans rien dire! Et qu’ils t’ont bien servie, ô Cité du Navire!
C’est la mer qui les fait ce qu’ils sont: des héros! Héros quotidiens, sans témoins, sans repos, Laissant frapper le vent et la vague en colère, Pour faire exactement ce qu’ils ont à bien faire! Courage sans fureur, lutte avec l’élément Où l’homme doit parer les coups, uniquement! ... O toi, Guerre où se tuent les hommes fils des femmes, Guerre à face imbécile, à passions infâmes, Que viens-tu nous parler de gloire! que dis-tu D’un péril nécessaire à former la vertu! Vois l’obscur porion habiter dans les mines, Vois ces mille ouvriers mordus par leurs machines, Vois le couvreur, les bras ouverts, tomber du toit, Et dis si nous avons,--Guerre,--besoin de toi, Lorsque tant de métiers enseignent le courage, Et quand le mousse enfin, sur la mer qui fait rage, Apprend d’elle la force, et comment se défend Contre la force aveugle--un esprit, même enfant!
Adieu, Toussaint.--Qu’un vent heureux souffle et te pousse! Ta barque est bonne! et puis, j’y vois chanter le mousse! Va, le temps changera... tu changeras d’amour... Quelque jour une épouse attendra ton retour.
Et toi, Miette, adieu, ma douce, ma belle âme! Ma fille qui pleurais, sois bien heureuse--femme! Tu vas donc me quitter, souci qui m’étais cher, O ma pensée, ô toi, le plus pur de ma chair!
Adieu, Noré! L’amour a troublé ta jeunesse, L’amour, le grand malin des malins qu’on connaisse... Un peu plus, mon vaillant garçon, tu t’y trompais! ... Maintenant, c’est l’amour qui met ton cœur en paix.
Adieu tous.--Adieu, toi, Finon, la pauvre vieille, Toi qui fus bonne un jour, repose en paix, sommeille,-- O victime d’aimer,--toi qui fus bonne un jour,-- Dans un lit de repos plus profond que l’amour.
Adieu tous, compagnons de mes belles années, Quittez ma vie!--adieu, mes figures aimées! ... Toi, maître Jacque André,--donne ta main, grand vieux! O mes amis, vous tous! je vous fais mes adieux!
* * * * *
Un soir,--André, plus bas voûté que d’habitude, Rentra disant: «Le coup de pioche devient rude. Le travail m’a blessé. Je suis mûr. C’est la fin. La terre appelle. L’herbe au cimetière a faim; Il n’y a pas un an ma pauvre mère est morte; La vieille en s’en allant n’a pas fermé la porte: Elle me veut! j’irai dans quelques jours d’ici.»
A quelques jours de là, Jacque André dit: «Voici. Je sens l’heure.» Il était sur le vieux banc de pierre, Près du seuil.--On voyait de là le cimetière, Au flanc du vert coteau blanchir sous le soleil. L’enfant dans le berceau dormait son frais sommeil. Jacque le regarda.--«Noré, dit-il, mon brave, Le bien du comte, là, dans le nôtre s’enclave; Il faudra marchander ce moreau-là, souvent. Tu l’auras à la fin!»
Et puis, se soulevant: --«Tiens regarde là-bas...» Son doigt tendu désigne Un champ de blé... «Là-bas, tu mettras de la vigne! Chacun dit qu’elle meurt? N’importe, plantes-en!»
Puis, tourné vers Noël: «Toi,--reste paysan!».
L’oncle François hocha la tête sans rien dire.
On voyait sur la mer tout le soleil reluire, Et midi s’approchait,--l’heure du fort repas. Jacque dit: «Ce matin, je ne dînerai pas.» Quand ils eurent dîné, Jacque,--assis à sa porte,-- Appuyait sur son bras plié--sa tête morte.
--«Ah! dit François,--voilà la mort que je voudrais!» On coupa--comme deuil--la tête du cyprès, Et les passants de loin, longtemps, à voir ce signe, Parleront du grand vieux qui croyait à la Vigne!
* * * * *
Par les sentiers rocheux et gris, fleuris et verts, Dans les chênes, les pins,--par les sentiers déserts Qui montent enroulés au flanc de la colline, Quand se lève l’aurore ou quand le jour décline, Je rencontre souvent un petit écolier Qui, du plus loin, me fait son rire familier; Blouse bleue, œil luisant d’une lumière noire. Ses livrés ficelés, tachés par l’écritoire, L’Histoire des Français, la Grammaire,--gaîment Battent sur son échine au moindre mouvement.
Et moi: «Sais-tu ta fable?--Oui, dit-il.--Fais voir comme!» Et l’enfant brun me tend les fables du Bonhomme, Car je ne sais pas tout, du grand livre français. Et l’enfant dit les vers... «C’est bien, c’est bien, tu sais.» Sa fraîche voix se mêle au grand bruit de la grève... Des vers dans une voix d’enfant, c’est comme un rêve Où chantent l’Avenir et l’Espoir éternel!
--«Et quand tu seras grand, que feras-tu, Noël?» ... Pour voir s’il répondra toujours comme j’espère... --«Paysan! répond-il toujours,--comme grand-père!»
Et ses parents?--je crois leur bonheur assuré, Car je connais Miette,--et je connais Noré.
* * * * *
JACQUES-LAURIER. _La Garde-près-Toulon, 20 décembre 1879._
APRÈS LE TRAVAIL
Quand le bon travailleur, de l’aube au soir bêchant, Courbé durant des mois a retourné sa terre, Il plante,--ayant fini sa tâche solitaire,-- Un bouquet sur un mât au beau milieu du champ.
Moi, mon labeur aussi m’a fait plier l’échine, Et, tout terreux, le corps bourdonnant de soleil, Je veux planter, poète au paysan pareil, Sur mon œuvre achevé le bouquet qui termine.
J’ai fini. J’ai conté l’amour, joie et tourment, Les saisons qu’un labeur différent accompagne, Mon pays de clarté, la mer et la campagne, Miette,--la Provence,--au cœur fort et charmant.
Et quand elle a souffert de sa peine première, J’ai dit comment les pleurs qui baignaient ses beaux yeux Me laissaient incertain s’ils n’étaient pas joyeux, Tant ils étaient brillants et remplis de lumière.
Puis j’ai dit le passé, plus mort que les tombeaux, Les saints loués, moqués, implorés par la foule; La légende à fond d’or--tout un monde qui croule Comme ce grès qui fut notre ville des Baux.
J’ai montré le héros des travaux sans chimère, L’aïeul, cariatide au dos courbe, aux grands reins Qui par un soir d’été fermant ses yeux sereins A l’appel de la mort répond: «J’y vais, ma mère!»
Je l’ai vu patient, brutal en ses conseils, Libre sans en parler, se sentant bien son maître, Et, fier enfant des temps nouveaux sans les connaître, Plein d’un tranquille espoir qui vient de nos soleils.
Son petit-fils, semblable à lui plus qu’à son père, Sera plus beau qu’un roi, quand, sachant lire un jour, Né libre, il restera paysan par amour, Pour rester nourricier d’un grand peuple prospère...
Car il est, mon pays, un sol de liberté! Souvenez-vous qu’on a baptisé Marseillaise, Cet hymne impétueux, plein de l’âme française, Que l’Alsace au grand cœur la première a chanté!
Rappelez-vous le bruit d’un bois de pin qui vibre Et comme le murmure ondule avec le bois!... Or j’ai dit aux pins verts: «Qu’est-ce que votre voix?» --«Un grand souffle, à travers l’âme d’un peuple libre!»
Et j’ai dit au mistral: «Qu’es-tu?»--«L’esprit du Nord! Je viens prêter ma force à vos âmes heureuses!» J’ai dit alors: «Chantez, ô syllabes nombreuses, Comme les pins au vent, mon pays doux et fort!»
Et maintenant je veux avoir ma récompense... Je rêve à mon salaire en bon ouvrier las... Et, l’esprit fatigué comme un bêcheur ses bras, Voici le prix, l’honneur, la gloire--à quoi je pense:
Pour avoir tant aimé la Provence, et toujours; Pour avoir célébré sa beauté brune et blonde; Pour l’avoir répandue en mes vers par le monde Où j’ai passé chantant, vrai fils des troubadours,
De même qu’en nommant Pétrarque on pense à Laure, A l’inverse et pourtant de même, ah! je voudrais Qu’où luit son nom--le mien fût toujours mis auprès Et rester lumineux du soleil qui la dore!
Car j’ai bien su t’aimer, ma Provence aux grands yeux, Regard de ciel, regard de vague,--blonde et brune! Je t’aime bien, Provence,--et j’ai mis ma fortune A chanter tes beautés dont je suis orgueilleux!
Miette, ô mon amour, ta robe claire est verte, Tes sourcils sont plus noirs que du chêne en charbon, Et--pauvre sans souffrir, tant le soleil est bon,-- Tu ris avec des dents de grenade entr’ouverte!
Par des trous dans ta robe on voit ta belle chair, Provence, ta chair rose et par endroits hâlée, Mais fière de ton corps, tu ris d’être brûlée, En donnant tes pieds blancs à baiser à la mer!
O belle! tout mon cœur saute dans ma poitrine Quand, pour ta gloire au loin, l’ayant quittée un temps, Gonflé d’espoirs nouveaux et de désirs chantants, Je reviens du côté de ta brise marine.
Alors, quand près du Rhône, au-dessus d’Avignon, Tu m’apparais, Provence au sein de vierge mûre, Me tendant l’olivier d’où sort ton frais murmure, Je sens mon âme fondre et je redis ton nom!
O terre des lauriers, des myrtes, des cigales, Quand je m’endormirai, dis, ô pays sacré, Berceras-tu l’enfant, quand je m’endormirai, Sous les pins verts, au bruit de tes vagues égales?
... Promets-le!...--Dans un pan de ta robe de fleurs, Tu me tiendras caché comme celui qu’on aime, Et, poète endormi dans le rythme suprême, Tes pins me couvriront de leur résine en pleurs.
Jacques-Laurier, 20 décembre 1879.
TABLE
Pages. Préface I Dédicace.--A Paris 1 Invocation 7
PREMIÈRE PARTIE Chant Ier.--Le Battoir. Prélude. Les Ruisseaux 13 Chant II.--La Sorcière. Prélude. L’Ensorcelée 31 Chant III.--Premier regret. Prélude. Les Oratoires 45 Chant IV.--La Saint-Éloy. Prélude. Le Tambourin 59 Chant V.--Maître Pierre Jacque André. Prélude. Les paysans 73 Chant VI.--La Moisson. Prélude. Les Oullières 89 Chant VII.--La Farandole. Prélude. Le Cri de Provence 107
DEUXIÈME PARTIE Chant Ier.--Le Museau de Vendange. Prélude. La Vigne 123 Chant II.--Les Pressoirs. Prélude. Le Pressoir 139 Chant III.--En Chemin. Prélude. Le Semeur 153 Chant IV.--La Verne. Prélude. L’Herbe d’amour 169 Chant V.--Le Foulard rouge. Prélude. Le Cœur au vent 187 Chant VI.--Des Chataigniers au Moulin d’huile. Prélude. Fruits d’hiver 203 Chant VII.--La Vieille masque. Prélude. La Belle au miroir 223