Chapter 3 of 14 · 3965 words · ~20 min read

Part 3

Le battoir seul répond, luisant d’eau qui dégoutte, Flic, flic, répond bien bas--pour que la fille écoute; Flic, la fille se tait, mais le battoir répond, Flic, flic, et le ruisseau moins troublé, peu profond, Réfléchit le portrait de la belle laveuse Sur un rideau d’azur et de branches d’yeuse Dans lesquelles, en bien cherchant, l’on pourrait voir Le rossignol, toujours imitant le battoir! Et le galant poursuit sa prière plaintive. --La cigale charmée au sifflet se captive, Les cailles aux appeaux, la mouche d’or au miel, A l’eau le papillon s’il la prend pour le ciel, Les filles à l’amour quand la parole est douce! Et celle du galant qui craint qu’on le repousse Sait se faire dorée et s’emmieller à point, Et la voix de Noré qui ne se lasse point,-- Ni trop haut, ni trop bas,--sonne bien à l’oreille, Claire à travers cent bruits qui sont fredons d’abeille, Susurrement de l’eau, des arbres tour à tour, Long murmure de tout, qui conseille l’amour!

Et voici quel adieu, de l’une à l’autre rive, Par-dessus l’eau, qui rend la voix persuasive, Vient toucher l’amoureuse au fin fond de son cœur, Tandis que chante aussi le rossignol moqueur:

«Lève les yeux, au moins! car je veux que tu voies Ce grand foulard soyeux, le plus beau prix des Joies, Que j’ai gagné, regarde, aux courses l’an passé... Je tombai de cheval au but: je fus blessé; Mais je conquis le prix sur la jument du comte. Pierre qui la montait en a pleuré de honte, Et si j’ai de bons yeux c’est lui que tu voudrais! Pardi! tu peux changer de galant sans regrets... Vois-le, mon beau foulard; j’y tiens, tu peux me croire; Ma mère l’a, tout l’an, conservé dans l’armoire; Je l’ai pris ce matin pour toi; j’y tiens beaucoup: Prends-le; si je le vois le dimanche à ton cou, Miette, gentiment croisé sur ta poitrine, Et d’un beau nœud bien fait serrant ta taille fine Comme je voudrais, moi, faire avec mes deux bras, Ce sera donc qu’alors je ne te déplais pas!»

Il dit, et le foulard qu’il pose sur des branches, Dans les verts aubépins fleuris d’étoiles blanches, Drapeau d’amour, pourpré comme un coquelicot, Flotte. «Viens le chercher!» dit le gars. Point d’écho. Flic, floc! c’est le battoir, mais pas d’autre réponse. Le gars s’éloigne, et sous les hauts buissons s’enfonce, Par de petits sentiers qui vont je ne sais où, Et dans lesquels on a l’herbe jusqu’au genou. Il disparaît bientôt, car l’eau fait l’herbe épaisse Et touffus arbrisseaux, buissons de toute espèce, D’où--comme un voile--monte, attachée aux ormeaux, La liane en longs jets repleuvant sur les eaux.

Flic, le battoir est lent; et floc, il va se taire; Flic, il est loin, Noré. La rive est solitaire. Mais s’il s’était caché? Mion ne le croit pas. N’est-ce pas lui, tenez, qui disparaît là-bas? Elle a vu remuer la branche à son passage, Près du pont. Il est loin. Il va vers le village. Flouc! le battoir jeté sur le linge, est muet... «Ma mère!--Il m’a semblé tout près qu’on remuait?» Non, ce n’est rien. Alors, bien seule,--elle en est sûre,-- La fille en jupons courts fait sauter sa chaussure. Souliers et bas ôtés, la voici les pieds nus, Ses jupons retroussés à deux mains retenus, Et le regard fixé sur le foulard qui flotte. Un coup d’œil aux entours, le dernier... L’eau clapote: L’eau rit en cercles d’or et fait un bruit charmant; Jamais eau n’a chanté ni couru plus gaîment; Elle s’enroule aux pieds de la fille amoureuse, Y monte, et sur son lit sonnant de roche creuse Où mille cailloux vifs luisent comme des yeux S’écarte à chaque pas par bonds capricieux!... De l’eau sur les orteils et puis sur la cheville, Au milieu du ruisseau que penserait la fille, Baignant jusqu’à mi-jambe, et dans tout l’embarras Où ses jupons flottants retiennent ses deux bras, Si--détournée un peu du foulard qui palpite-- Elle voyait,--aï! aï!--sur le bord qu’elle quitte, Entre d’épais rameaux écartés pour mieux voir, Deux yeux noyés de trouble, étincelants d’espoir!

Mais ne les voyant pas, elle se préoccupe-- Seulement--de ne pas mouiller trop haut sa jupe, Pour n’être pas grondée à la maison, ce soir. Elle avance, tranquille... Et qu’elle est belle à voir! Que sa jambe est bien faite, et lisse sa peau fraîche, Duvetée, et pareille en couleurs à la pêche! Voici la rive atteinte, et le foulard est pris, Quand tout à coup... quel rire éclatant et quels cris! «Ah! ah!» elle a jeté le beau foulard de soie... «Ah! ah!» ce sont des cris et des rires de joie... C’est Noré qui franchit le ruisselet d’un bond! Elle court! il la suit sous le taillis profond...

«Ne cours pas! tu mettras le pied sur quelque épine! Vas-tu fuir, déchaussée?... Ah! je te tiens,--coquine!» --«Ma mère!» Il est déjà trop tard pour refuser, Et quand elle a senti sa joue et son baiser: «De sûr, de sûr, dit-elle à lèvres demi-closes, De sûr tu me plais bien, Noré; mais que tu l’oses, Que tu sois revenu, voleur, en te cachant, Je n’aurais jamais cru cela de toi, méchant!»

PREMIÈRE PARTIE

CHANT II

LA SORCIÈRE

PRÉLUDE

L’ENSORCELÉE

L’ENSORCELÉE

PRÉLUDE

C’est une histoire vieille, vieille, Vieille comme l’amour. O les filles! prêtez l’oreille A l’histoire d’amour.

Il était une demoiselle La taille faite au tour, Beau visage, enfin toute belle A sembler faite au tour!

Passe un garçon qui la regarde, Aussi beau que le jour... «Le gueux, dit-elle,--prenons garde!-- Est plus beau que le jour!»

Tous aimaient cette beauté fraîche; Lui, qui l’aime à son tour, S’approche, parle et si bien prêche Qu’elle l’aime à son tour.

Il lui dit: «Si j’avais un trône, Si j’avais une cour, Vous vêtirais de bel or jaune; Seriez reine à ma cour!»

C’était un joli bavardage Pour faire un vilain tour! Ne la prit pas en mariage; Lui fit ce joli tour!

Neuf mois passés, pleurait la belle En criant au secours. Elle était mère et demoiselle, La pauvre, et sans secours!

Le curé contre la maudite Fit en chaire un discours. La pauvre dut se mettre en fuite, A cause des discours.

Et dans les bois se fit sorcière, Se damna pour toujours; Au diable elle a fait sa prière: Il la tient pour toujours!

... Songe, si tu te sens, ma fille, Le désir de l’amour, Que le diable, quand il s’habille, Prend l’habit de l’amour!

CHANT II

LA SORCIÈRE

Elle était là tantôt dans l’herbe agenouillée. La berge solitaire et plus qu’ailleurs mouillée Est rendue à présent au rossignol joyeux. Le coquin! s’il sait tout, c’est qu’il a de bons yeux; C’est qu’il est curieux et hardi comme un page, Enfin, qu’il veut tout voir de près, non sans courage, (Aussi le prend-on vite au piège, le nigaud!) Or, à la place juste où Miette tantôt Sur la rive, à genoux, battait si bien son linge, Que fait-il, sautillant et malin comme un singe, Tournant de ci, de là, sa tête et son œil noir? Elle aura, l’étourdie, oublié son battoir! Juste! Ah! bon serviteur de l’ingrate laveuse, Après avoir servi l’amour de l’amoureuse, Il est là sur le flanc, au pied d’un haut chardon, Avec cet air piteux que nous fait l’abandon. Ce que c’est que de nous! quelle chance est la nôtre! Quel heureux ne fait pas l’infortune d’un autre! Ainsi sans doute en lui pense le rossignol, Qui s’approche et qui,--puis,--d’un dernier petit vol, Saute sur le battoir, et là, haut sur ses pattes, Maudit à plein gosier l’amour et les ingrates.

Il se fait sur la rive un bruit qui n’est pas loin. Ah! tu le paîras cher, Mion, ton peu de soin, Car c’est Finon qui vient, cette vieille sorcière. Finon sait les secrets de toute la rivière. L’oiseau la connaît bien. Le laid, le bon crapaud, Quand il l’entend marcher ne saute pas à l’eau; Et le rat d’eau non plus, qui même se hasarde Hors de son trou dès qu’elle approche, et le regarde; Quant au lézard, il vient à l’ordre de Finon. Elle en a baptisé plus d’un, et, sur un nom Qu’elle dit, on a vu des couleuvres se tordre En colère et monter à son bras sans la mordre. On dit qu’elle leur donne à boire un peu de lait. Ce qu’elle fait, pour sûr,--la voleuse qu’elle est,-- C’est de parler aux chiens, à mi-voix, leur langage. Elle jappe tout bas, ajoutant: Soyons sage! Lorsque l’un d’eux chez lui la reçoit en grondant, Et le chien se soumet, un croûton sous la dent, Car la vieille Finon ne mange que la mie. De toute belle fille elle semble ennemie; Elle sait le galant et le dit à qui veut. On a hait, on la craint, mais qu’est-ce qu’on y peut? Un sort est tôt jeté! c’est ce que l’on redoute; Aussi, dès qu’on la voit, du plus loin, sur sa route, Pour conjurer le sort on garde d’oublier De tourner à l’envers, vite, son tablier!

La masque, malgré tout, devine toute chose. Malade, l’on s’adresse à Finon, quand on ose. Elle coupe la fièvre; et savez-vous comment? Rien qu’avec son couteau, pardi, tout bonnement; Le malade fût-il à l’autre bout du monde, La foi le sauvera, si Finon la seconde. Elle s’en va la nuit, à minuit, dans un champ; Elle porte à la main son couteau bien tranchant; Elle erre quelque temps et parle au clair de lune, Examine avec soin les plantes, court vers une, Et la tranche d’un coup en faisant un grand cri... S’il en coule du sang, le malade est guéri.

Quant aux coups de soleil, la chose est plus aisée: Rien qu’avec de l’eau claire à la source puisée, C’est fait. Elle choisit un grand verre au besoin, Et le rayon qu’on a sous le front, comme un coin, Vient se noyer au fond du verre, de lui-même, Dès que Finon a dit votre nom de baptême. Une entorse? elle en est maîtresse en vous tâtant; Une brûlure? on est guéri dans un instant; Et même on a surpris ces mots qu’elle murmure, Quand son pouce vous fait la croix sur la brûlure:

Feu du ciel, Perds ta chaleur, Comme Judas Perdit sa rougeur, Dans le Jardin Des Oliviers, Quand il trahit Notre-Seigneur!

Elle sait d’autres tours. Par exemple, à coup sûr Éloigner les renards friands de raisin mûr. Plus d’un s’est bien trouvé de ce qu’elle conseille; Voici: Toute la nuit--pour Noël--le feu veille; La bûche de Noël est un tronc d’olivier Ou de chêne, à dessein conservé tout entier Le plus vieux ou le plus petit de la famille A béni devant tous la bûche qui pétille; Il a dit: «Sois béni; sers-nous toujours, ô feu; Sois la vie et jamais la mort, flamme de Dieu.» Quand la bûche a brûlé jusqu’au jour, il faut prendre Ce qui reste du bois, serait-ce un peu de cendre, Et le faire traîner aux bêtes de labour Sur le champ fréquenté des renards, bien autour... On n’en finirait pas de bavarder sur elle.

On dit que dans son temps elle fut grande et belle, Mais sans savoir au juste: elle n’est pas d’ici. Dans notre endroit, on l’a toujours connue ainsi, Vieille, l’œil chassieux, le menton de galoche, Une main au bâton, l’autre gonflant sa poche, Vivant d’un fruit volé, d’un pain donné, de rien. Maître Brun lui permet, tout au bout de son bien, D’habiter le Campas: bastide démolie, Si triste, avec son puits qui n’a plus de poulie, Deux mûriers, deux figuiers, des fenouils à foison. La vieille avec trois chats hante cette maison. On prétend qu’elle fut jadis fille trompée. Maintenant à tromper les autres occupée, Elle dit qu’elle est sourde et qu’elle n’y voit pas, Mais elle voit de loin ce que l’on dit tout bas!...

Le rossignol,--Finon l’entend! Elle s’arrête, Le voit sur le battoir perché, hoche la tête, Et reste là,--riant de son rire sans dents. Ah! ces jeunes! ah, ah, ils ne sont pas prudents! Finon a rencontré Noré près du village; Il portait le plaisir écrit sur son visage, Ah, ah!--et Finon rit,--et voit, sur l’autre bord, L’herbe haute, où l’on a couru, couchée encor, Et deux pieds différents marqués sur chaque berge, Et l’un, le plus petit, semble nu, sainte Vierge! L’oiseau sur le battoir chante,--et Finon sourit. Ah! Pour tout deviner, que faut-il? de l’esprit! Tout deviner? non pas! c’est «trop» qu’il faudrait dire, Car la vieille sorcière avec son méchant rire, (D’après un pas d’enfant sur l’herbe en fleurs laissé) Devine... l’avenir, qu’elle ajoute au passé! Oui, le baiser d’amour fut ardent, fut sauvage, Oui, l’amoureuse en eut tout le sang au visage Et se sentit troubler jusqu’au fond de son cœur, Mais le diable a songé: le bon ange est vainqueur!

Le rossignol s’enfuit d’un coup d’aile...

Eh, la vieille, La sourde! on a marché, car tu dresses l’oreille... Le rossignol a fui... Quelqu’un vient donc par là, Et c’est Miette. Hélas! mon Dieu! protégez-la.

--«Vous êtes vous, Finon?»--«Et qui serais-je? une autre! J’ai trouvé ce battoir, Miette, c’est le vôtre, Dit la vieille criant à la façon des sourds; Ah! j’y vois mieux des fois que d’autres; j’ai mes jours. Il faut le dire aussi: j’ai buté du pied contre!» Mion ne le voit pas; la vieille le lui montre: --«Il est là, lui dit-elle, au pied du gros chardon.» --«Aujourd’hui, pour le coup, oui, vous avez l’œil bon,» Dit Miette, et tandis qu’ajoutant: «Merci, Fine,» Elle s’en va,--la vieille a relevé l’échine, La suit des yeux et part, disant: «Chacun son tour!»

Et, seul, le rossignol éclate en cris d’amour.

PREMIÈRE PARTIE

CHANT III

PREMIER REGRET

PRÉLUDE

LES ORATOIRES

LES ORATOIRES

PRÉLUDE

On en voit au bord des sentiers Qui montent roulés aux collines, De ces niches dans des piliers Portant des images divines.

Des saint Joseph tendant les mains, Nous en avons sur les grand’routes Et dans nos plus petits chemins, Et nos montagnes en ont toutes.

Ce que l’on voit le plus souvent Dans la niche close et profonde, C’est la Vierge avec son Enfant, Les pieds sur la boule du monde.

Des portes de fer grillagé Ferment ces niches, et, derrière, Le Saint, jadis bien arrangé, Semble souffrir quoique de pierre.

Car ces hauts piliers, autrefois Bien crépis et de bonne mine, Sur les routes et dans les bois Ont tous le même air de ruine.

Crevassés du haut jusqu’au bas, Ils sont tristes à toucher l’âme; Souvent le Saint n’a plus de bras, Ou l’Enfant manque à Notre-Dame.

Même celui du carrefour, Près du village, est solitaire: Le soleil le ronge le jour, Le vent de nuit le met par terre.

Et j’en sais où, depuis dix ans, Derrière la rouille des portes, Je vois, sur des débris gisants, Un bouquet d’immortelles mortes.

CHANT III

PREMIER REGRET

Miette, balançant son battoir qui dégoutte, Par le chemin pierreux qui tombe à la grand’route S’en va, l’esprit flottant, pensive, triste un peu.

Au sortir de la rive où vole l’oiseau bleu, Le beau martin-pêcheur rasant l’eau dans sa fuite, Au sortir des taillis qu’un rossignol habite, Elle arrive, en laissant le mystère et la nuit, Au chemin soleillé que tout le monde suit. Blanche à crever les yeux, la poussière est profonde A faire peur. On voit les pas de tout le monde S’y mêler, s’y croiser, l’un l’autre s’effaçant, Souliers ferrés, pieds nus, cent traces de passant Qu’un jour le vent soulève ou qui deviendront boue, Et dans ces rubans plats qu’a laissés chaque roue, Dans ces chiffres qu’inscrit le fer rond des chevaux Mille étoiles qui sont de petits pas d’oiseaux.

Miette voit cela, seule sur la grand’route, Et c’est le grand chemin qui,--sans qu’elle s’en doute,-- Le premier lui fait peur, hélas! c’est le grand jour! Le monde,--ici,--déjà lui fait craindre l’amour.

Ah! les jolis sentiers qui courent sur les berges Conseillent autrement le cœur des jeunes vierges! Ils disent qu’ils sont peu battus et qu’ils sont frais, Entourés de buissons postés là tout exprès Pour faire à l’amoureuse avec des fleurs un voile; Ils disent qu’en tissant au beau milieu sa toile L’araignée y contraint les amants aux détours; Ils disent, les sentiers, qu’ils sont discrets toujours... C’est en quoi nous savons qu’ils se vantent, les traîtres! Ils assurent que les oiseaux, leurs seuls vrais maîtres, Y font des nids cachés aux enfants curieux,-- Et ce que j’en redis, certe ils le disent mieux, Ajoutant pour finir que la vie est une heure Et qu’il faut se hâter d’aimer avant qu’on meure... Fiez-vous aux sentiers du diable et de l’amour Et vous oublîrez tout... mais gare le retour!

C’est déjà le moment de rentrer au village. Midi s’avance. Il faut se prêter au ménage; Il faut aider la mère; il faut rentrer, mon Dieu! Elle chemine donc pensive, triste un peu. Ah! comme elle voudrait passer cette journée Sur l’herbe toute en fleurs que leurs pas ont fanée, Seule, loin des regards,--et ne rentrer qu’au soir. L’amour est dans ses yeux; sa mère va le voir! Le père est si brutal!--Il boit.--Dans sa colère, S’il la croyait en faute, il la tûrait!--Le père Est cantonnier. Voici, par monceaux anguleux, Aux deux bords du chemin, les cailloux gris et bleus Qu’il casse et qu’il étale ensuite sur la route. Où donc est-il, le père? Il est rentré sans doute, Mais non, ce n’est pas l’heure; il est au cabaret. Tant mieux; s’il était là, le brutal, il crîrait.

Et voici, deux sur les côtés, un en arrière, Les Trois Pins, abritant le haut pilier de pierre Dont la niche est grillée, où tenant son enfant On voit la _Bonne Mère_ écraser le serpent. Le gros pilier carré qui, tout crevassé, penche, Tomberait sans l’appui de cette grosse branche; Mais par miracle il tient, fendu de toutes parts, Et les trous qu’on y voit sont des nids de lézards. Un bouquet roussi meurt au dedans de la grille.

Et c’est ici qu’elle a laissé, la pauvre fille, En paquet bien noué son linge d’eau pesant, Pour son battoir perdu,--déjà sec à présent. C’est là que maintenant l’amoureuse s’arrête Avec mille soucis qui lui brouillent la tête.

Elle s’assied devant la Vierge, et n’osant pas Se mettre à deux genoux ni lui tendre les bras, Pense: «Je dois prier!...» car,--elle se l’avoue,-- Le baiser du garçon brûle encore à sa joue, Et pour tant éprouver de trouble et de souci, Pour être au fond de soi bouleversée ainsi, Pour sentir un remords dans sa pensée honnête, Et pour ne plus savoir ce que devient sa tête, Il faut bien,--tout à coup Miette le comprend!-- Qu’elle ait l’amour au cœur... oui l’amour! et le grand!

En le reconnaissant, pourtant sans le connaître, Cet amour dont on dit que personne n’est maître, De la peur qu’elle en a son sang ne fait qu’un tour. «Bonne mère du ciel! aï! c’est lui! c’est l’amour! Jusqu’ici, pauvre moi, je n’y voulais pas croire! Voici longtemps,--j’en ai maintenant la mémoire,-- Qu’il me tient! c’est bien lui. Tantôt, quand le garçon A passé sur la rive en sonnant sa chanson, Qu’ai-je senti dans moi, de gai comme la source, Vif comme l’eau que suit l’hirondelle à la course, Et tendre en même temps et doux comme un parfum? C’était l’amour!--Amour et malheur ne font qu’un!-- Hélas! et quand Noré courant m’a poursuivie, Je ne l’oublîrai plus tout le long de ma vie, Quand je vivrais cent ans, le plaisir que j’avais! Si bon, qu’il m’a semblé d’abord que je rêvais! Et comme il est fier, lui, ce Noré, grand de taille, Large d’épaules, beau, fort comme un qui travaille! Ses cheveux sont d’un noir brûlé, comme ses yeux; Son teint roux et ses dents si blanches!--Nul n’est mieux; Sa barbe pointe à peine. Il est brave, et plus d’une, Toutes voudraient l’avoir, certe,--aussi sa fortune! Car il est riche; il a de la terre, un grand bien, Et peut marcher un temps sans aller hors du sien. Son père l’a gagné, le bien,--colline et plaine! Et quoique riche, il est brave et rude à la peine, Ce Noré!--Trouvez-en un plus vif, plus adroit! Voulez-vous une preuve où son talent se voit? S’il faut tracer en plaine une première raie, Un peu longue, plus d’un hésite et s’en effraie, Et s’adresse à Noré qui, la charrue en main, Trace droit, sans chercher, comme on suit un chemin! C’est orgueil de talent, goût de rendre service... Mais on le dit léger?--jeunesse n’est pas vice! ... Et pour tenir le van, sur l’aire, au plein soleil, Tout un jour, c’est connu qu’il n’a pas son pareil! Il le berce avec grâce, et fait, d’une main sûre, Chanter dedans--le grain qui tournoie en mesure. Il est aussi toucheur adroit de tambourin, Beau chasseur!...» Et Mion pèse ainsi son chagrin, Et, songeant qu’elle est pauvre: «Aï! aï! Sainte madone, Bonne mère, qui tiens l’Enfant au bras, pardonne! J’aime déjà Noré!... Comment faire, aï! hélas! Sauve-moi, toi qui tiens, mère, l’Enfant au bras!»

Ainsi Miette prie au dedans d’elle-même. Il fera son malheur, et pourtant elle l’aime! Le voilà, son péché! c’est d’aimer ce garçon, Car être un jour sa femme et soigner sa maison, Quel rêve! pour y croire il faudrait être folle. A-t-il dit là-dessus une seule parole? Pas une! et cependant, qui sait? il faudra voir. Il y songe peut-être!... On ne vit que d’espoir. Miette de nouveau pense à sa mère, au père; Puis, encore à l’amour; alors se désespère Et prie, et puis revient par l’espoir à l’amour, Prête à sourire et prête à pleurer tour à tour. Et le chagrin peut-être emporte la balance, Quand Miette, cherchant un mouchoir en silence Pour essuyer ses yeux où les pleurs ont germé, Revoit le foulard rouge,--et rit au bien-aimé!... La soie en est bien souple et la couleur bien belle Vraiment! Et ce Noré qui s’en prive pour elle! Il faut aimer, voyons, pour donner de bon cœur Ce grand foulard soyeux, marque qu’on fut vainqueur! ... Elle le portera le dimanche à l’Église, Sûrement! et plus d’une, au moins, sera surprise! On fera des jaloux! tant pis! on verra bien! Et Miette déjà ne regrette plus rien! Ce cadeau lui plaît tant, l’enfant, qu’elle s’oublie, Sur ses genoux étend la soie et la replie, Puis, le front dans sa main, sans bouger, rêve au jour Où ce beau prix valut à Noré son amour.

Et Notre-Dame, aux pieds de qui tantôt Miette Est venue apporter sa prière inquiète, Voit l’amour qui grandit occuper tout son cœur Au souvenir du jour où Noré fut vainqueur.

PREMIÈRE PARTIE

CHANT IV

LA SAINT-ÉLOY

PRÉLUDE

LE TAMBOURIN

LE TAMBOURIN

PRÉLUDE

Celui qui fit le tambourin Avait écouté les abeilles, Et les voix du vent dans un pin Au bruit des flots pareilles.

Celui qui fit le galoubet Avait écouté l’alouette, Quand à l’aurore elle jetait Sa voix perçante et nette.

De l’amandier creusé; trois trous Dans une branchette odorante; Deux doigts dessus, l’autre dessous, On souffle, et le bois chante.

Le tambourin semble un tonneau Très long et léger mais sans ventre; Les fonds sont en peau de chevreau: Il faut taper au centre.

La peau d’en haut porte en travers Une cordelette qui vibre, Et le tambourin suit les airs... Le galoubet est libre.

Le tambourin se pend au bras, Au bras gauche qui tient la flûte... Bon toucheur, quand tu toucheras, Marque bien chaque chute.

Quand on est un toucheur adroit Et qu’on sait souffler en mesure, Celui qui vous écoute--croit Entendre la nature!

CHANT IV

LA SAINT-ÉLOY

... Elle s’y voit encore; elle y est; c’est la fête. Elle en repasse tous les détails dans sa tête: