Part 6
Il faut dire que c’est un jeu cher aux garçons, Quand on vendange au bruit du rire et des chansons, Jeunesse au cœur, baisers et grappes à la bouche, Si quelque fille oublie un raisin sur la souche, D’en barbouiller d’abord sa joue en châtiment, Pour l’essuyer après des lèvres, bravement!... Songez d’un vendangeur quels baisers on attrape, Et ce qu’il presse mieux, ou la fille ou la grappe! ... Mius: «C’est de bon jeu. L’étourdie a trois fois Oublié la grappille aux souches.»--«Je le crois, Dit Noré; mais enfin, Mius, si ça l’ennuie!» --«Vois, dit Norine, c’est ton baiser que j’essuie!» --«Attends!» cria Mius qui la prit par le bras. Et Noré:--«Garde à toi, si tu ne lâches pas!» --«Toi, fit Mius piqué,--vas en défendre d’autres! N’as-tu pas tes amours? gardons chacun les nôtres. Il fallait être là, le soir de la chanson! Nous avons chansonné ta Miette, garçon!» --«... En étais-tu?» cria Noré.--«Tiens! je m’en doute!» --«O gueux! ô mendiant!» dit Noré.--«Je t’écoute,» Dit Mius, grand gaillard bâti comme Noré. --«Tu n’es qu’un gueux! c’est tout ce que je te dirai.» --«Répète-le!»--«Mais toi, lève la paille, drôle!»
Mius se mit un brin de paille sur l’épaule, Et Noré s’avança... Tous les deux, l’œil dans l’œil, S’attendaient, chacun plein de colère et d’orgueil.
--«J’en cherchais un, de ces danseurs de farandole, Dit Noré, s’excitant à sa propre parole: Le voici! Tu fus donc de ces brutaux, voleur! Fils de ta mère! gueux! marrias!»--«Oh, malheur!» Fit Mius, quand Noré lui fit sauter la paille...
--«Eh! Jacque! avec Mius ton enfant se travaille!» Fait Brun; «Norine crie. On s’écorche là-bas!» --«Laisse faire! dit Jacque. Ils ne se tûront pas. Je tapais dur aussi, dans ma bonne jeunesse. Allons les voir.--Il faut qu’un homme se connaisse!»
Les deux garçons se sont corps à corps attrapés. Bras nus, et sur les dos tout ronds--les doigts crispés, Les jambes s’écartant, les pieds mordant la terre, Les mentons s’écrasant sur l’épaule contraire, Ils s’attendent l’un l’autre et soufflent avec bruit. Une feinte commence; une autre aussitôt suit. Chacun arrache au sol l’autre qui s’y recampe; Le souffle leur échappe et la sueur les trempe; La chemise se colle aux flancs et craque aux doigts... Ils se pressent toujours dans des bras plus étroits. Mais l’un sent le menton de l’autre sur sa joue, Et crie! et sa ceinture à longs plis se dénoue... C’est Mius que Noré soulève, et dont les pieds Sont pris dans la taïole aux contours embrouillés, Et qui, manquant le sol, frappe des deux épaules! Alors Jacque s’approche et dit: «C’est fini, drôles.»
Mais Noré prend Mius à la gorge.--Vaincu, Mius lui porte un coup bien donné... «Bien reçu!» A dit Jacque.
Norine au loin parle aux commères.
Noré sent de l’écume à ses lèvres amères, Et clouant sous son poids l’adversaire effaré, Il bégaie: «A présent, qu’est-ce que j’en ferai? Que te ferai-je, gueux?... J’étrangle,--si tu frappes!» Et renversant du pied un panier plein de grappes, Il vous en ramasse une et l’écrase à plein poing Sur la face de l’autre en ne le lâchant point! --«Ah! tu fais la moustouïre aux filles!... Tiens, bois, mange! Museau de porc! museau de lie et de vendange!»
Mius lâché ne put que se dresser honteux Et la bouche et les yeux pleins de débris juteux... --«Du sang!» crie une femme!--«Euh! du sang de la vigne!» Dit Noré, qui s’en va,--car son père a fait signe.
--«Va, nous nous reverrons! dit Mius. Sans adieu!»
Oh! quand Miette apprit cela, Jésus mon Dieu!
DEUXIÈME PARTIE
CHANT II
LES PRESSOIRS
PRÉLUDE
LE PRESSOIR
LE PRESSOIR
PRÉLUDE
Pour faire de la joie, Pour faire le bon vin, On foule, on presse, on broie Les grappes de raisin.
Il faut subir la peine D’où sort un peu de bien. Sois forte, ô race humaine! Les cris n’y peuvent rien.
Tu saignes, chair blessée! Vous saignez, ô cœurs purs! L’âme pleure,--écrasée Comme les raisins mûrs.
Sous un écrou qui serre, L’Humanité se tord, Pleurante de misère Et saignante à la mort.
Et tous, l’orgueil, l’envie, Ont sous l’écrou leur jour... Il tourne, et fait la vie Et l’éternel amour!
Patience, ô les hommes! Espérons jusqu’au soir... Ce n’est pas nous qui sommes Les maîtres du Pressoir.
CHANT II
LES PRESSOIRS
La mère de Miette à son homme, la veille, Avait dit: «Tiens, il pleut!--Après une eau pareille, Les champignons sous bois vont pousser hardiment. Mais qu’avions-nous besoin de pluie en ce moment? Voilà ce qu’il fallait au temps des feuilles vives!... Bon! cela fait toujours plaisir pour les olives.»
Et Miette et son père, à travers le carreau, Regardaient sur la route à grand bruit tomber l’eau, Et les gens pour rentrer se hâtant sous l’averse. Les platanes des bords, que l’eau déjà traverse, Piaillaient, pleins de moineaux mouillés et voletant. Sous l’eau qui ruisselait tout paraissait content, Le chemin qui changeait en miroir sa poussière, Les flaques pétillant de gouttes de lumière, L’olivier bien lavé des blancheurs du chemin Et les gens sur les seuils tendant à l’eau leur main.
Et joyeux en son cœur, par le trou de la crèche L’âne se mit à braire au parfum de l’eau fraîche.
Le tonnerre, un moment, roula, lointain et sourd.
--«Les limaces se vont promener au tambour, Dit l’homme. Va, Miette, en chercher dans la vigne.» Comme elle sort, la foudre éclate. Elle se signe:
--«Quand le tonnerre grondera, Sainte Fleur m’en préservera.»
«Le tonnerre de Dieu n’appartient pas aux saintes,» Dit Antoine.--«Tais-toi,» dit sa femme, et mains jointes «Dieu ne t’entende pas!»--«Que boivent-ils là-haut? Dit l’homme,--de l’eau donc!--Il paraît qu’il en faut!» Et triste, à la fenêtre, il disait: «Ça m’ennuie!»
Des enfants, bec en l’air, dehors buvaient la pluie.
--«C’est un peu fort, grognait l’ivrogne; oh!--les canards! ... Femme, un verre de vin! Ça rend les vieux gaillards; C’est le lait des vieux, quoi!»--«Tu sais que l’on me loue Notre âne, chez Sidoine?»--«Oui, pour le puits à roue.» --«Mais demain l’âne est libre, et tu n’aurais pas tort D’aller aux champignons en cherchant du bois mort; Quoique vieux, Briquet porte encore charge double, Mais ne le frappe pas, pauvret!»--«... Ce fond est trouble, Dit Antoine; fais-moi passer un bouchon neuf!» Et l’homme s’endormit, rêvant qu’il était veuf.
Le lendemain, chargé comme un jeune âne ingambe, Suivi de son patron qui traînassait la jambe, Briquet, les paniers gros de glands, de romarin, D’arbousier, de bruyère et de pommes de pin, Descendait la colline et, trotteur sans reproche, Briquet des quatre pieds, faisait feu sur la roche... Le sentier retentit de son pas bien égal, Et l’homme va disant: «C’est l’âne du mistral!» Et l’âne gai, riant de son maître en lui-même, File en vrai coup de vent, et le maître blasphème, Et tous deux dévalaient les sentiers raboteux, Faisant dégringoler les pierres devant eux, Épeurant des oiseaux qui s’envolaient par bande, Écrasant quelquefois fenouil, sauge ou lavande, Violet poivre d’âne et thym bleu des lapins, Dont l’odeur se mêlait, forte, aux senteurs des pins. L’âne ayant faim faisait la descente pressée, Et son maître, essayant de suivre sa pensée Qui s’en allait avec son âne par devant, Faisait: «Des champignons! j’en ai cherché souvent; Je n’en trouvai jamais de si beaux, ni si vite! Je sais chercher. En pareil temps, j’ai du mérite; Les tout premiers,--on les vend cher; j’en ai beaucoup. Il en portait cinquante, enfilés, à son cou.
Dans le clocher carré, là-bas sonnaient trois heures. --«O l’âne! il ne serait pas trop tôt que tu meures! Hé!--Tu m’essouffles tant,--que tout ce mauvais bois, De la soif que j’aurai, je le boirai vingt fois!»
L’âne au bas de la pente alla moins vite.--«Rosse! Criait l’homme, je vais te marquer sur la bosse!» L’âne près du village arriva tout fourbu. --«Nous rentrerons plus tard, lorsque nous aurons bu,» Dit l’homme attachant l’âne au bec de la fontaine. L’âne, étant bridé, but d’une langue incertaine. --«Que c’est drôle, une bête! il n’a pas soif du tout!»
La masure d’Antoine étant à l’autre bout Du village, il entra dans l’auberge sans crainte, D’où sur l’heure il sortit avec sa bonne pointe, Et, s’appuyant sur l’âne, il se mit en devoir De rentrer,--mais, après quatre pas, il put voir, Dans un chaix,--travaillant, la porte grande ouverte, Un homme à son pressoir.--«Vous aurez de la perte, Si vous travaillez seul.»--«Donne-moi donc la main,» Dit l’autre.--Et plantant l’âne au milieu du chemin, Antoine satisfait vint pousser à la barre. --«Ça vaut un coup de vin, si tu n’es pas avare, Dit-il ensuite: allons, tâtons le vin nouveau.» «Moi, je le crains,» fit l’autre. «On ne craint rien que l’eau, Dit Antoine qui but une forte rasade. J’ai trop vu pleuvoir, hier!--Adesias, camarade.»
Il repart. L’âne suit. Mais, quelques pas plus loin, Deux pressoirs! en plein air!--«Eh! n’a-t-on pas besoin D’un coup de main, par là?»--«Tiens, Antoine l’ivrogne!... Nous suffisons tout seuls, compère, à la besogne.» Puis voulant s’égayer:--«Veux-tu tâter le vin?» --«Pardi, si je le veux!»--«Eh bien, bois dans ta main!» Il le fit, chancelant déjà. Chacun de rire. Il repart; il chantonne, et la tête lui vire. Et là-bas, où la rue et la route font croix: --«Saints du ciel! Jésus Dieu! ho! qu’est-ce que je vois!» Car, de quelque côté qu’il tourne sur lui-même, Il a vu rougeoyer partout ce vin qu’il aime! Partout, ici, plus loin, les pressoirs en grinçant Font couler la liqueur trouble et couleur de sang. Les presseurs que le vin grise par les narines, La barre dans leurs mains, les mains sur leurs poitrines, Les jambes en arrière et le buste en avant, Poussent de tout le corps, et s’arrêtent souvent Pour mieux rire d’un mot,--car c’est gai, la pressée! L’âme du vin qui sort de la grappe écrasée, Au-dessus du pressoir monte dans l’air joyeux, Met le rire à la lèvre et l’étincelle aux yeux. Le baquet qui reçoit la liqueur rouge,--chante! Et l’ivrogne étonné, que cette vue enchante, S’arrête et dit: «Amen! Que votre volonté Soit faite, seigneur Dieu, de toute éternité! En ce jour le bon vin pleut comme l’eau la veille!»
Et, sur l’âne adossé, l’ivrogne s’émerveille.
Les champignons qu’il porte, enfilés en collier, Et qu’il s’ôta du cou tout à l’heure au cellier, S’égrènent dans ses doigts, émiettés sur la route: --«La mer serait de vin que je la boirais toute! Dit-il.--Monsieur le maire a mis avec raison Des fontaines de vin devant chaque maison! Mais ça ne dure pas, non! (et sa voix s’enroue); Les pressoirs s’en iront!... pas un qui n’ait sa roue!» La première pressée est pour le vin nouveau; L’autre fait la piquette: on y mêle de l’eau; Ce qu’Antoine voyant, bientôt jure et s’indigne. --«Le plus beau des présents de Dieu, le jus de vigne, Vous le gâtez! fit-il. S’il se peut! Ils sont fous!»
Jacque vint à passer.
--«Allons, rentrez chez vous, Grand malheureux! dit-il; vous rassemblez le monde.»
Chaque rue, en effet, s’appelant à la ronde, Femmes, enfants et vieux, de tous les coins venus, Tous, même les presseurs aux bras rouges et nus, Regardaient le bavard, l’ami de Dame-Jeanne, Qui parlait seul et haut,--s’adossant à son âne.
Et, juste vis-à-vis, Jacque venait ce soir Porter au forgeron la barre d’un pressoir.
«Ça n’est pas de chez nous! dit-il, montrant l’ivrogne. Le pays n’en fait pas!» --«Approche!--Quand je cogne, Dit Antoine, on me dit que j’ai peu de pareils!... Je te connais: c’est toi le donneur de conseils! Avec sa barre, il vient pour m’assommer, brave homme! Approche! et parions que c’est moi qui t’assomme!»
Antoine menaçant faisait de mauvais yeux, Et sa mine écartait les enfants curieux.
--«Avec des mots pareils, dit Jacque, tu fais croire, (Prends-y garde, mon homme!) à la méchante histoire!»
--«Que veux-tu dire?»--Antoine approcha, poing fermé. «Parle!»
--«Le dernier feu, qui l’avait allumé, Dans les Maures, bandit? O marrias, prends garde! Si c’est les gens d’en haut, passe, ça les regarde: Ils réclament le droit au bois mort des forêts... Mais si tu l’as fait, toi, c’est que tu te vendrais! Il faut aimer le vin, pour risquer les galères!»
L’autre se rapprocha, pâle, plein de colères...
--«Va-t’en, nez de piment, piémontais!»
A ce mot, Antoine hors de lui, jurant Dieu comme il faut, Voulut sauter sur Jacque,--et roula dans la rue.
--«Qu’y a-t-il donc ici?» dit Miette accourue. Les gens lui firent place, et les rires cessant: --«Je te retrouverai, Jacque! je veux ton sang! Et je te presserai tant fort si je t’attrape, Que tu ne vaudras pas la piquette de grappe!»
Miette se crut morte. Elle dit: «Viens, Briquet», Prit l’âne par la bride et, pâle, suffoquait. L’homme marcha, suivi par les enfants sans âme.
«Pechère!--C’est un vrai malheur! dit une femme.»
DEUXIÈME PARTIE
CHANT III
EN CHEMIN
PRÉLUDE
LE SEMEUR
LE SEMEUR
PRÉLUDE
Que portes-tu dans ta ceinture, Dans ton sac noué sur tes reins? Est-ce de l’or par aventure? «Non, passant, c’est un sac de grains.»
Paysan qui vas par la plaine, Et vas si droit, quoique voûté, Que tiens-tu là, dans ta main pleine? «C’est du blé de toute beauté.»
Le blé c’est du pain, mon brave homme. A qui portes-tu ton trésor? As-tu pour une grosse somme, De ce beau blé, couleur de l’or?
Mais,--le bras levé,--la main lance Le grain qui vole en éventail, Et le paysan, en silence, De l’aube au soir fait ce travail.
Les oiseaux croient, venus par bande, Et d’heure en heure plus nombreux, Que ce bras levé leur commande De partager les grains entre eux!
Mais lui, tirant du sac de toile Le blé sonore à l’or pareil, Dès l’aube il le lance à l’étoile, Et tout le jour vers le soleil.
Le soir vient. L’homme qui chemine Lance toujours la graine aux cieux... --Paysan qui courbes l’échine, On est donc fou quand on est vieux!
Il me dit: «La terre m’appelle: «La mère demande à couver. «Mon grain pesant retombe en elle «Qui saura le faire lever.
«Qu’elle est vieille, lasse et féconde!» --Ah! ce que tu tiens dans ta main, Maître,--c’est la force du monde! C’est tous les hommes de demain!
CHANT II
EN CHEMIN
Tantôt Noré se bat pour Miette: elle espère. Tantôt son père insulte et veut battre le père De Noré: tout l’espoir qu’elle avait n’est plus rien.
Un temps loin du pays peut me faire du bien, Songe-t-elle, et voilà qu’un matin--la petite Dit: «Si cela vous plaît, mes parents, je vous quitte. J’irai chez les Arnaud qui seront bien contents, Et j’aiderai pour les châtaignes; c’est le temps. Il doit y en avoir sous les feuilles, à terre! Je pars.»--La mère dit: «Il faut la laisser faire.»
Le père grommela. Le chemin était long! Une fille, courir la plaine et le vallon! On l’aidait, lui, si bien! Il comprenait sans peine Que Miette partît pour aider sa marraine! Le compère avait-il besoin de ce secours? Les plus gros accidents se voyaient tous les jours; Les sentiers étaient pleins de chasseurs à cette heure, Et de pâtres... Enfin, qu’elle parte ou demeure, Il s’en moque! pourvu qu’il soit servi chez lui. ... «Et quand pars-tu?»--«Si vous le voulez, aujourd’hui.» Il répondit: «C’est bon!--Que le diable t’emporte!»
L’âne est bâté, sanglé, bridé, devant la porte; Le panier double aux flancs, il attend, le cou bas. La mère de Mion ne se fatigue pas D’expliquer les sentiers les plus courts à sa fille:
--«Fais bien des compliments à toute la famille, Dit-elle enfin; n’as-tu rien oublié?»--«Non, rien.» --«Voilà les six melons d’hiver. Tu diras bien Que je les ai choisis plus beaux que pour les vendre. Et voilà ton dîner, figues sèches, (pain tendre!) Et piquette. C’est bien. Et tu n’oublîras pas, En présentant les trois paires de petits bas, De faire à la commère une bonne caresse!»
Et Mion suit déjà son âne qu’elle presse, Quand sa mère lui crie encor de loin: «Mion! Embrasse bien l’enfant, et fais attention Que j’ai tenu les bas un peu grands pour son âge! C’est mieux!» Mion n’en veut pas savoir davantage, Mais Antoine poussant la fenêtre à grand bruit: --«Surtout, rapporte-nous un peu de leur vin cuit!»
Leurs cruches à la main, les filles, sur la place, A la fontaine, ont ri de voir Mion qui passe: --Ah! ah! oh! oh! où va la belle, si matin!» Et plus d’une a fait pis que pendre,--c’est certain,-- Qui jase le plus fort, le plus haut, sur son compte! Pour mieux cacher son jeu,--qui sait même? sa honte,-- Plus d’une rit, mauvaise, en la montrant du doigt! Qu’on parle d’elle ainsi, pécaïre! elle le voit, Et se hâte: «i, Briquet!» Depuis la farandole, C’est ainsi tous les jours; c’est à devenir folle! Elle se dit qu’elle est heureuse de partir, Qu’il fallait qu’elle parte. Il le faut, sans mentir. «Va donc vite, Briquet!» Mais non, le gueux s’arrête. «Hue, âne! Partons vite.» Ah! oui! Briquet s’entête, Et braille. Il ne sait pas que la pauvre a besoin De quitter ce pays et de se sentir loin, Et d’oublier Noré d’abord, Norine ensuite, Et Finon, et son père, et tout!--«Marche donc vite, Bourriquet!»--Cris et coups.--Briquet n’obéit pas, Et le gueux, tout à coup, revenu sur ses pas, Court boire à la fontaine au beau milieu du monde Et des mots à deux sens qui partent à la ronde, D’où Miette, affrontant plus d’un mauvais lardon, Le dut à contre-cœur tirer par le bridon.
Et plus loin, sur leur banc, les vieux à leur coutume Étaient tous assis,--l’un qui dort, l’autre qui fume,-- Au soleil, adossés contre le mur tiédi, Près du palmier qui vient dans ce coin au midi, Dominant de son front deux ou trois lauriers-roses, Mais ces vieux, si fâchés du train nouveau des choses, Voyant passer Mion, ces vieux pleins de sommeil Riaient à sa jeunesse et sentaient le soleil!
Enfin elle est en route, et près de la rivière. L’âne va d’un pied vif, et Miette, en arrière, Une aiguille aux cheveux, sous son chapeau,--d’un pas De jeunesse, le suit en tricotant son bas. Mauvais travail, qui met l’esprit en songerie. En passant aux Trois Pins elle se signe et prie! «Mon Dieu, délivrez-moi du mal d’aimer Noré.» Mion depuis un mois ne l’a plus rencontré; Il est vrai qu’elle y prend peine! Et la fille songe, Repassant en détail le chagrin qui la ronge.
Comme c’est malaisé de s’arracher l’amour! Elle fait ce qu’il faut cependant. L’autre jour, Pour l’éviter, elle a,--se cachant dans la haie,-- Attendu que le gars fût au bout de sa raie. Qu’il était fier! le col défait, poitrine au vent, Guide nouée au bras de l’araire,--élevant, Selon le creux, baissant le soc avec adresse, Calmant le mulet vif ou piquant sa paresse, Car si ce gueux, planté, n’avançait plus du tout, Il ramassait un peu de terre tout à coup, Pour la lancer avec des jurons de colère Au fainéant fouetté par les mottes de terre.
Mion de sa cachette ainsi voyait Noré Tracer droit le sillon de son bras assuré, Et la terre s’ouvrir, fumante, belle, rousse, Montrant le mauvais germe en travail, qui repousse, Mais s’offrant toute prête à couver le bon grain. Et Noré chantonnait pour soutenir l’entrain, Et la fille entendait aussi, haut sur sa tête, Dans le ciel d’aube, frais, plein d’éclat, tout en fête, Haut, bien haut,--comme un point noir dans le bleu de l’air,-- L’alouette, montante au soleil, chantant clair.
Chaque saison chérit sa bête consacrée. L’été jaune a chez nous la cigale dorée, Ame des blés, vêtue aux couleurs du soleil; Le brillant papillon, à la fleur si pareil, Est au printemps, tisseur de roses et de soie; Et l’automne et l’hiver n’ont d’heureux que ta joie, Alouette!--C’est toi qui dis: Le jour! le jour! Au paysan qui doit reprendre son labour; Ton chant, si haut perdu, cependant l’accompagne Dans le sillon perdu si bas dans la campagne; Sous ta robe, couleur de terre et de bois mort, Ton cœur gaulois, ton cœur de paysan bat fort, Et ton gosier perlé, du haut du ciel de France, Sème comme grains d’or des trilles d’espérance!
Et toi, terre d’automne, et toi, terre d’hiver, Quand ton flanc maternel est déchiré du fer, Ou frissonne de froid sous le blé court qui pousse, Blottie en tes sillons, l’alouette t’est douce!
Jacque suivait Noré, le sac autour des reins, Le dos plié, le front levé, puisant les grains Dans le sac, et jetant sur sa trace à main pleine Le pain futur,--tandis que de toute la plaine Hoche-queue, alouette et moineau, par long vol Accouraient, s’abattant comme grains sur le sol; S’épeurant quelquefois tous ensemble d’eux-même, Mais revenant toujours suivre l’homme qui sème, Car ils connaissent bien, en marchant dans ses pas, Qu’il répand de la vie à chaque tour de bras! Et des voisins, passant par là, disaient au maître, Pour plaisanter: «Alors? vous êtes fous peut-être, De jeter votre bien aux quatre vents du ciel!» Et tous riaient, l’espoir étant l’essentiel.
... Et Miette se dit qu’elle est sans espérance, Sans amour, sans moisson, sans bien, toute en souffrance! Jamais elle n’a mieux compris qu’elle n’a rien Qu’en voyant maître André, pour féconder son bien, Prêt à lancer les grains de sa main toute grande, Lever son bras,--de l’air de quelqu’un qui commande Tandis que ce Noré, qui la met en souci, Guidant sa bête,--avait un air de maître aussi, Et lui semblait, pressant les deux bras de l’araire, Tenir comme un timon à gouverner sa terre!...
Ainsi Miette fait mille songes tout bas, Toujours suivant son âne et tricotant son bas. Autour d’elle parfois la route toute entière Dans un coup de mistral cheminait en poussière; Puis le mistral tombait; alors un autre vent Soufflait, mais aussi fort! un mistral du levant!
C’est l’automne, le temps où la lumière est blanche. Le feuillage éclairci montre toute la branche; Et par plaine ou montagne on voit des tourbillons De pampres rougeoyants, de feuilles,--d’oisillons Dont le cri fuit perdu dans la plainte des bises. Tout là-haut, en plein ciel, par des routes précises, Les oiseaux voyageurs poussent contre le vent, Vers l’ouest, les plus vieux par côtés et devant, Leurs bataillons formés comme un soc de charrue. C’est d’abord le ramier; plus tard l’oie et la grue. L’étourneau moins prudent passe en désordonné. Toujours seul, curieux et toujours étonné, De taillis en buissons le rouge-gorge arrive, Et vive et prompte, presque invisible, la grive Aux grands yeux, ne paraît qu’au fin jour et le soir.
Mion marche, rêvant, tricotant, sans rien voir. Lorsque des gens passaient:--«Bonjour la compagnie!» Et ces gens se disaient: «La petite est jolie, Mais elle a comme un air de tristesse.» Mion Travaille au bas sans y mettre d’attention, Mais d’être si pensive elle baisse la tête Et ne voit rien,--et c’est l’âne enfin qui s’arrête. Il a soif, il a faim. Elle ôte le bridon. Le gueux! C’est près d’un puits où pousse le chardon. Elle aussi boit et mange, et se remet en route: «Hue!» et la songerie encor la reprend toute, Et sans rien voir de plus, comme le soir tombait, Qu’un vieux pâtre étendu, flûtant du galoubet Aux chèvres qui broutaient tintant dans les bruyères, Elle se reconnut près de Collobrières.
DEUXIÈME PARTIE
CHANT IV
LA VERNE
PRÉLUDE
L’HERBE D’AMOUR
L’HERBE D’AMOUR
PRÉLUDE
Par les bois, où s’en va la belle, Le soir, le jour, de bon matin? Même la nuit, que cherche-t-elle? Le laurier, la sauge ou le thym?
Si c’est le trèfle à quatre feuilles Que tu vas cherchant tout le jour, Dis-nous, la belle, où tu le cueilles? «--Non, monsieur; c’est l’herbe d’amour.»
Ah! mauvaise herbe vite pousse! Celle-ci vient comme un poison. On dit qu’elle est amère et douce; On la cueille en toute saison.
Dans tous les pays de la terre, L’herbe d’amour verdit, fleurit. Elle aime le coin solitaire Où le rossignol fait son nid.