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CHAPITRE I

L’ANIMAL SOCIAL

C’est encore une question si l’homme est né pour la société, si l’homme est un animal social. Incontestablement il en a l’air, puisqu’on n’a point rencontré, si ce n’est de façon tout exceptionnelle et accidentelle, un homme vivant isolé, ni même un homme vivant solitairement en famille, entouré strictement de sa femme et de ses enfants, comme un oiseau. L’homme a incontestablement l’air d’être né pour vivre en société.

Cependant on peut réfléchir à ceci. L’homme, s’il ne ressemble pas aux animaux insociaux, ne ressemble pas non plus aux bêtes sociales, aux bêtes formant des sociétés animales, et c’est à quoi l’on n’a pas assez réfléchi. Parmi les animaux il y en a qui ne vivent que familialement, mâle, femelle, petits. Ils ne sont pas sociaux. Il y en a qui vivent en société: fourmis, abeilles. Les premiers sont très éloignés du type humain; mais les autres _n’en sont pas moins éloignés_; car l’instinct social est chez eux si fort qu’il n’y a plus à proprement parler d’instinct individuel et qu’on peut douter s’il y a une âme de fourmi et s’il n’y a pas seulement une âme de la fourmilière, si la fourmi est un animal ou si ce n’est pas la fourmilière qui en est un, si l’abeille est un animal ou si elle n’est pas seulement un organe de cet animal: la ruche.

Donc, ou insociaux et incomparables à l’homme, ou tellement plus sociaux que l’homme qu’ils sont également incomparables à l’homme; voilà les animaux que nous connaissons.

Il y a des intermédiaires. Il y a les animaux grégaires, qui ne vivent pas en sociétés, qui n’ont pas d’organisation sociale, mais qui vivent en troupes et qui obéissent, d’une façon accidentelle, à des impulsions communes. Les moutons ne sont pas organisés en société, mais ils aiment à se suivre, et en cas de danger ils se groupent et se serrent les uns contre les autres. Les hirondelles se réunissent en société, soit d’une façon accidentelle, soit d’une façon intermittente. En cas de mésaventure de l’une d’elles, elles lui prêtent toutes secours et se prodiguent pour elles en bons offices. Aux époques de départ pour d’autres climats, elles se constituent en société très réglée et très disciplinée.

C’est aux animaux grégaires beaucoup plus qu’aux animaux insociaux ou aux animaux sociaux que l’homme ressemble. Il a des instincts sociaux qu’il laisse volontiers dormir tant que la société dont il fait partie n’est pas en danger, qui se réveillent, quelquefois très énergiques, quand cette société court un péril. Il a des instincts individuels, très ombrageux, qui font qu’il souffre très vivement des exigences de cette société ou seulement de son existence quand elle n’est pas en danger et qu’il ne se sent pas engagé dans un danger qu’elle court. Les sociologues qui ont assimilé la société à un organisme, à un grand animal et qui ont assimilé l’homme à une cellule, d’abord ont été convaincus de parfaite inexactitude scientifique; ensuite ont révolté l’homme, qui ne veut nullement être réduit au rôle d’un polype dans un polypier et qui s’écrie comme Michelet: «Qu’on me rende mon _moi_; j’y tiens.»

Ceux mêmes qui ont dit seulement: «Ce ne sont pas tant les biens qu’il faut socialiser; il faut socialiser les personnes», ont révolté également et du reste ont ouvert quelques yeux fermés en faisant bien comprendre, par la netteté redoutable de la formule, que celui-là qui socialise les biens, socialise du même coup les personnes et que celui-là qui ne veut pas qu’on socialise ses biens acquis, _ou à acquérir_, est un homme qui ne veut pas qu’on socialise sa personne et qu’on le fasse rouage d’une machine.

Ainsi constitué, individualiste très net et très jaloux, répugnant au phalanstère, répugnant au couvent, répugnant à la communauté, sans laquelle, remarquez-le bien, il n’y a pas de véritable société, mais seulement un commencement de société, un essai de société, seulement _de quoi en faire une_; répugnant à tout cela, même dans les sociétés antiques, qui comparées aux nôtres sont ultrasociales; est-ce que vraiment l’homme est un être né pour la société, πολιτικόν ζῶον, par sa nature même?

Par sa nature même, je ne crois pas. Il me semble être né pour être un animal familial et aussi, mais tout au plus, grégaire; familial, c’est-à-dire vivant avec sa femme et ses enfants jusqu’à ce que ses enfants soient élevés; grégaire, c’est-à-dire reconnaissant les autres hommes comme des congénères et s’associant à eux, leur donnant secours et recevant d’eux assistance en cas de danger. En le considérant dans les traits généraux de sa nature, qui doivent nous donner l’image de sa nature primitive, il n’y a rien de plus.

Rousseau en ce point a raison, qui s’obstine à démontrer que la nature nous a faits pour être sauvages. Il n’a tort, comme nous le verrons plus loin, que quand il croit que l’état social est né par hasard. Il a raison en pensant que l’homme _a pu_ vivre très longtemps à l’état purement familial; il a même raison très probablement, en supposant que l’homme _a vécu_ effectivement des siècles en cet état.

Mais, sans aller plus loin, comment même est-il devenu animal familial (ce qui revient à se demander comment a-t-il existé)? Locke prétendait que l’homme primitif s’attachait à une femme, comme les autres animaux, par désir sexuel puis pour nourrir les petits jusqu’à ce qu’ils n’eussent plus besoin de soins, et c’est-à-dire, à la différence des autres animaux, pendant un temps extrêmement long, les premiers nés étant suivis d’autres avant que les premiers pussent pourvoir à leur subsistance, donc la mère n’étant jamais abandonnée, toujours rattachée de nouveau à l’homme pendant un temps qui pouvait être de vingt ou trente ans: les enfants non élevés, de l’un à l’autre, font la chaîne; et de cette chaîne l’homme et la femme sont attachés l’un à l’autre.

Sans m’arrêter à cette idée qu’il n’y aurait même pas besoin de cela, puisque nous voyons des animaux dont les petits sont complètement élevés en quatre mois, comme les hirondelles, pratiquer la monogamie; sans m’arrêter à cette idée, parce que l’homme se montre tellement polygame dans la période historique qu’il est probable qu’il l’était à l’état primitif et avait besoin, pour rester familial, de la nécessité d’élever les jeunes, nécessité qui, comme on a vu, se prolongeait indéfiniment; je trouve l’idée de Locke parfaitement juste.

Rousseau la conteste. Il croit que «les mâles et les femelles s’unissaient fortuitement, selon la rencontre, l’occasion et le désir, et se quittaient avec la même facilité».

--Mais alors l’humanité n’a jamais existé; car la femelle rendue mère est morte de faim pendant les huit jours qui ont suivi son accouchement!

«--Non, dit Rousseau: vous raisonnez sur les faits de l’état nature avec vos idées d’homme moderne. La mère à l’état de nature est debout dès le lendemain de son accouchement, cherche et trouve sa pâture et allaite son enfant d’abord pour son propre besoin, puis, l’habitude le lui ayant rendu cher, pour son besoin à lui, et sitôt qu’il a la force de chercher sa pâture il ne tarde pas à quitter sa mère...»

Ici, Rousseau rencontre Locke et il le réfute ainsi: «M. Locke prouve tout au plus qu’il pourrait bien y avoir dans l’homme un motif de demeurer attaché à la femme _lorsqu’elle a un enfant_; mais il ne prouve nullement qu’il a dû s’y attacher _avant l’accouchement_ et pendant le temps de la grossesse. Si telle femme est indifférente à l’homme pendant ces neuf mois, si même elle lui devient inconnue, pourquoi la secourra-t-il après l’accouchement? Pourquoi lui aidera-t-il à élever un enfant qu’il ne sait pas seulement lui appartenir et dont il n’a ni résolu ni prévu la naissance?... L’un s’en va d’un côté et l’autre de l’autre, et il n’y a pas apparence qu’au bout de neuf mois ils aient souvenir de s’être connus... Une autre femme peut donc contenter les nouveaux désirs de l’homme aussi commodément que celle qu’il a déjà connue et un autre homme contenter de même la même femme, à supposer qu’elle soit pressée du même appétit pendant l’état de grossesse, de quoi l’on peut raisonnablement douter. Que si dans l’état de nature la femme ne ressent plus la passion de l’amour après la conception, l’obstacle à sa société avec l’homme en devient _encore plus grand_, puisqu’alors elle n’a plus besoin, ni de l’homme qui l’a fécondée ni d’aucun autre. Il n’y a donc dans l’homme aucune raison de rechercher la même femme, ni dans la femme aucune raison de rechercher le même homme. Et le raisonnement de M. Locke tombe en ruine.»

Il tombe peut-être en ruine; mais alors je me demande comment l’humanité a existé; car Rousseau a beau dire, une femme, au dernier terme de sa grossesse et dans les jours qui suivent son accouchement, trouve difficilement sa pâture.

--Aussi beaucoup succombent-elles; mais il suffit que quelques-unes subsistent pour que l’humanité subsiste elle-même, à très peu d’exemplaires d’abord, à un plus grand nombre ensuite.

--Soit; mais alors je demanderai seulement comment la famille a commencé d’être. Dans le système de Rousseau il n’y a pas de raison pour qu’elle commence jamais, pour qu’une première famille existe jamais. Un jour que l’on demandait cela à Renan, sous cette forme: «Comment la société a-t-elle commencé?» il répondit: «Mon Dieu, par hasard. Le hasard a beaucoup de part dans l’existence des choses.

--Mais encore?

--Eh bien, il s’est trouvé un anthropoïde, qui, pendant que sa femelle était en gésine au fond d’une grotte, s’est placé à l’entrée, a arraché un sapin et a dit: «Personne n’entrera!--Il avait créé la famille, la société, la patrie, la civilisation, la morale, Dieu... C’était un bon chimpanzé...»--Le ton dont il le dit, je ne puis pas l’écrire.

Voilà qui est bien et parfaitement certain du reste. Mais Renan n’avait pas expliqué comment et pourquoi le bon chimpanzé s’était attaché à sa femelle _avant les douleurs de l’enfantement_, depuis la conception jusqu’au terme. Il avait, comme Locke, esquivé la principale difficulté.

Il est bien certain pourtant que quelques hommes primitifs, quelques-uns au moins, sont restés auprès de leurs femmes primitives depuis la première rencontre jusqu’à l’accouchement. Mais pourquoi y sont-ils restés? D’abord peut-être par simple esprit de retour à la chose goûtée. Il est vraisemblable que le primitif, comme encore le paysan, soit beaucoup moins polygame que l’homme civilisé et revienne à la femme qu’il a connue d’abord, comme à la source connue d’un plaisir; et quand Rousseau le voit courant à une autre, il fait précisément ce qu’il reproche à ses adversaires; il raisonne sur les êtres primitifs en homme de civilisation. Mais encore, comme je suis très convaincu de la polygamie foncière du sexe masculin, ainsi que je l’ai déjà indiqué, je ne donne cette raison que comme vraisemblable.

Il faut tenir plus de compte de l’habitude, qui, par elle seule, qui par elle-même, ramenait sans doute assez naturellement l’homme à la première femme qu’il eût connue. Cette raison, en vérité, serait suffisante.

Et enfin et surtout, à quoi il est bizarre que Rousseau n’ait pas songé et à quoi Locke, sans le dire, tant c’était simple, a dû penser, c’est la _nécessité_ même ou la _quasi-nécessité_ qui attachait l’homme à sa pauvre compagne. Rousseau ici encore raisonne sur l’état primitif avec les données de la civilisation, ce qu’il reproche à Locke et à Hobbes. Il voit l’homme primitif A fécondant la femme B, puis passant à la femme C, et ainsi de suite; mais pour que cette «papillonne» fût si facile, il faudrait que les hommes primitifs fussent très rapprochés les uns des autres, _et déjà la société serait fondée_; il faudrait qu’elle le fût. C’est une société déjà existante et depuis longtemps que, sans y réfléchir, Rousseau se figure. Ce qu’il faut se figurer, ce sont de vastes déserts où les hommes vont errant et se rencontrent assez rarement. Beaucoup meurent sans avoir procréé, comme des insectes dans un bois. Deux individus du sexe différent se rencontrent; ils ne connaissent qu’eux de leur espèce. Ils s’unissent. Par attrait persistant, habitude, besoin de secours mutuel, ils ne se quittent pas. Voilà l’union qui dure depuis l’époque de la conception, jusqu’à celle de l’accouchement. A cette époque, chez l’homme la pitié intervient, comme dans l’hypothèse de Renan, et la peur de perdre une amie, une compagne et une esclave. Aussitôt après la naissance de l’enfant, l’amour maternel s’éveille chez la mère, si fort, que l’homme, se sentant abandonné, abandonne lui-même, très souvent, la mère et l’enfant. Mais souvent aussi l’habitude prise et la peur de la solitude retiennent le père. S’il reste, l’amour paternel s’éveille chez lui à voir l’enfant grandir, être amusant, lui ressembler. D’autres enfants surviennent. Le père reste toujours. Voilà une famille fondée.

D’autres existent, clairsemées, séparées les unes des autres par des vallons, des plaines et des montagnes; mais il y a des familles humaines sur la terre.

Les plus nombreux, parmi les humains, sont encore ceux qui errent çà et là, s’accouplant au hasard et dont la progéniture périt presque toujours en bas âge; mais il existe des familles humaines sur la terre.--Dès que la famille existe, il y a hostilité de ceux qui sont en famille contre ceux qui restent errants, _plus errants_, car tous le sont encore, et qui sont un danger pour les relativement sédentaires, qui peuvent violenter, maltraiter leurs femmes, les enlever, etc. La famille contient déjà l’hostilité de la société contre l’individu. Je ne dis pas qu’elle contienne la société, je dis qu’elle contient déjà un des sentiments qui seront caractéristiques et constitutifs de la société.

Voilà donc l’homme à l’état familial, comme beaucoup d’autres animaux, mais avec cette particularité très importante que par la nécessité d’élever des enfants qui s’élèvent très lentement, il est en état familial prolongé et qu’au lieu d’être en état familial annuel, il est en état familial décennal, quindécennal, vigintennal. En un mot, il est marqué naturellement pour avoir la même femme jusqu’au moment où elle ne procrée plus, et alors pour l’abandonner et la laisser mourir; plus probablement, si l’on tient compte d’une si longue habitude, pour la garder jusqu’à sa mort à lui ou jusqu’à sa mort à elle.

L’homme est naturellement créé pour la famille persistante, prolongée et permanente. C’est l’être familial par excellence. Ce qui chez certains animaux, comme les hirondelles, formant un couple indissoluble, ne paraît qu’_un goût_ et n’est imposé par aucune nécessité, est pour l’homme au moins une quasi-nécessité naturelle. Il souffre à s’y soumettre; mais il souffre à s’y dérober.

Plus à s’y dérober qu’à s’y soumettre? Cela dépend des caractères. Mais il souffre à s’y dérober.

Il suffit pour que la famille soit un fait très général et qui, dès qu’il existe, par l’avantage qu’il donne à l’homme familial, à l’homme entouré des _siens_, sur l’homme isolé, tend à devenir universel.

Mais voici déjà un grand changement. La famille tend à fixer l’homme, à faire de l’homme, d’être errant, un être sédentaire. Je dis seulement qu’elle tend à cela. Car c’est bien dit s’il le peut, et encore faut-il qu’il soit très errant pour chercher sa nourriture. Mais, pour nourrir la femme quand elle est immobilisée ou à peu près par l’enfant en bas âge; pour nourrir l’enfant qui ne marche pas ou marche mal, l’homme est forcé de s’ingénier à s’écarter peu, à s’écarter le moins possible. Certes, la Genèse a parfaitement raison de dire que Dieu a mis l’homme primitif dans un jardin. Il ne faut pas rire de cela. Cela signifie que la terre primitive, non épuisée par l’homme, était tellement productive en fruits de toute sorte que l’homme n’avait pas besoin d’expéditions de chasse, d’expéditions de pêche et d’expéditions de cueillettes, excessives et violentes, pour se nourrir. Sans doute encore, en réaction contre Lucrèce et contre le tableau trop tragique que le grand poète nous trace de la condition des premiers hommes[1], Rousseau a relativement raison de nous assurer que les hommes n’avaient pas tant à craindre de la dent des bêtes féroces généralement peu agressives; sans doute encore il a bien raison de dire que la femme est une espèce de sarigue et que, pouvant porter ses enfants dans ses bras, elle n’est pas aussi immobilisée par la maternité qu’on l’a si souvent prétendu.

[1] Lucrèce, du reste, ne laisse pas de supposer la condition des premiers hommes comme relativement facile, et, somme toute, il est plus optimiste que moi à cet égard:

Glandiferas inter curabant corpora quercus Plerumque, et quæ nunc hiberno tempore cernis Arbuta puniceo fieri matura colore, _Plurima_ tum tellus etiam _majora_ ferebat; _Multaque_ præterea novitas tum florida mundi Pabula dura tulit miseris mortalibus ampla.

Quelquefois même Lucrèce fait le même raisonnement que Rousseau sur l’état de nature, supérieur à certains égards à l’état de civilisation, et sur les maux que la civilisation apporte avec elle:

_Nec nimio tum plus quam nunc_ mortalia sæcla Dulcia linquebant lamentis lumina vitæ. Unus enim tum quisque magis deprensus eorum, Pabula viva feris præbebat... _At_ non multa virum sub signis millia ducta... ... nec turbida Ponti Æquora lædebant naves... Tunc penuria deinde cibi languentia leto Membra dabat: contra nunc rerum copia mersat. Illi imprudentes ipsi sibi sæpe venenum Vergebant: nunc dant aliis solertius ipsi.

C’est _exactement_ l’argumentation vingt fois répétée de Rousseau.

Tout cela est juste et explique que l’homme ait pu vivre et vivre en famille. Mais n’est-il pas évident que, pour la recherche seulement de sa commodité, l’homme père de famille a dû tout de suite songer à se mobiliser le moins possible? De là ses essais de domestication des animaux et ses essais d’agriculture. Il s’est aperçu qu’il y avait des animaux que l’on pouvait traire et que l’on pouvait manger sans courir après à travers la terre, que l’on pouvait avoir près de soi et traire à l’heure opportune et tuer et manger au moment utile, à la condition d’_être plusieurs_ et de combiner et d’alterner les efforts de surveillance, de sorte que la domestication des animaux, née de l’existence de la famille, en confirme et en augmente la nécessité.

Il s’est aperçu qu’il n’y a qu’une saison des fruits et qu’ils se conservent mal et que l’hiver est une saison où l’on meurt; et il s’est avisé de mettre de côté certaines graines qui se conservent mieux que les fruits, puis de mettre ces graines dans la terre, à sa portée, pour les récolter plus facilement à l’époque où elles ont fructifié. Et c’était, après la domestication des animaux, la domestication des végétaux.

Cette domestication, plus encore que la précédente, nécessitait une famille nombreuse, et plus encore que la précédente, née du besoin d’être un peu fixe, fixait davantage, et cette fois d’une façon définitive; et encore, née des besoins familiaux, persuadait d’augmenter la famille en étendue, d’augmenter le nombre des enfants et, le nombre des enfants augmentant, rendait plus forte cette chaîne qui unissait l’homme à la femme depuis le premier enfant né jusqu’au vingtième et consolidait la famille prolongée jusqu’à la faire indissoluble.

La famille a créé la domestication et l’agriculture, et la domestication et l’agriculture le lui ont bien rendu, en la faisant de plus en plus prolongée, de plus en plus nombreuse, de plus en plus permanente, en tant que de plus en plus nécessaire. La nature a fait l’homme cueilleur, trayeur, chasseur, pêcheur. La quasi-nécessité de la monogamie a créé la famille. La famille a fait l’homme berger et agriculteur.

Voilà l’homme familial, entouré d’enfants, entouré de troupeaux, cultivant la terre, habitant des cavernes, et comme il n’y en a pas assez et qu’elles sont assez mal placées, construisant pour lui, pour ses enfants et pour ses troupeaux des cavernes artificielles à travers les plaines; voilà l’homme familial.

--Mais l’homme social, je ne le vois pas.

--Moi non plus; il n’est pas né et je ne vois absolument aucune nécessité pour qu’il naisse. Locke (et tant d’autres) croit que la société est née de la famille. Je ne vois pas du tout pourquoi elle en serait née. Il n’y avait aucune nécessité à cela. L’homme primitif devenant familial, l’homme familial devenant berger et agriculteur, voilà qui est nécessaire ou quasi nécessaire; l’homme familial devenant homme social, il n’y a à cela nécessité d’aucune sorte.

Ai-je besoin de dire qu’au contraire? L’homme familial, entouré de ses enfants, de ses petits-enfants, de ses troupeaux, de ses chiens et de ses champs, voit dans tout homme qui n’appartient pas à sa famille un étranger qui peut devenir un ennemi, un demi-ennemi, pour lequel il n’a aucune espèce de sympathie, avec lequel il n’a ni aucun intérêt à entrer en société, ni aucune envie de s’associer. Tout au plus--la bonté étant le luxe des hommes forts et la pitié le luxe des hommes forts qui se souviennent d’avoir été faibles ou qui songent qu’ils peuvent le devenir,--tout au plus assistera-t-il l’étranger errant qui sollicitera sa pitié; car la pitié, nullement l’instinct social, est naturelle à l’homme. Rousseau a très bien vu cela et a très judicieusement cité Juvénal:

_Mollissima corda Humano generi dare se NATURA fatetur QUÆ LACRIMAS DEDIT._

Tout au plus il fera cela en faveur d’un être qui lui paraîtra être de la même nature que lui, et point dangereux; quant à s’associer à tel autre patriarche qui, au delà de l’horizon, vit de la même façon que lui, il n’y a à cela aucune raison soit d’intérêt, soit de sensibilité, soit de nécessité des choses, aucune. Je ne comprends absolument pas les philosophes qui ont fait dériver la société de la famille; je ne comprends que leur erreur, qui consiste, encore, à raisonner sur les états primitifs avec des idées de civilisés, et, parce que les sociétés actuelles sont des réunions de famille, à croire que de la famille élargie est née la première société antique. L’homme familial, non social, est un produit nécessaire, ou quasi nécessaire, de la nature de l’homme, de la façon dont les femmes enfantent et de la façon dont les enfants s’élèvent; l’homme familial, berger, agriculteur, patriarche; mais les _choses naturelles_ s’arrêtent là.

De quoi donc est née la société? De la guerre. C’est la guerre qui a contraint à l’état social l’être humain qui de soi n’y avait aucun goût et ne pouvait y avoir aucun goût. C’est la guerre qui a fait de l’être familial un être social et qui, de ce fait, a presque complètement changé sa nature et a substitué en lui des sentiments absolument factices à ses sentiments naturels, à ces sentiments naturels que nous avons démêlés et reconnus au cours de l’analyse qui précède; c’est la guerre qui a fait l’homme que nous connaissons, que nous coudoyons tous les jours et que nous sommes.

Mais de quoi est née la guerre elle-même? De la multiplication des êtres humains, multiplication que l’état familial avait assez rapidement produite. Lorsque, par la prolification considérable, ignorée aux temps de sauvagerie proprement dite, les familles ne furent plus isolées, séparées les unes des autres par de larges espaces de terre incultes, mais se rapprochèrent et se touchèrent dans telle ou telle région, «quand les héritages, comme dit Rousseau, se furent accrus en nombre et en étendue au point de couvrir le sol entier et de se toucher tous, les uns ne purent plus s’agrandir qu’aux dépens des autres et les _surnuméraires_... furent obligés de _recevoir_ ou de _ravir_ leur subsistance de la main des riches [disons simplement des possesseurs] et de là commencèrent à naître, selon les divers caractères des uns et des autres, la domination et la servitude ou la violence et les rapines.»

Laissons de côté ceux qui reçoivent; ils ne troublent rien; ils constituent seulement une catégorie de sous-hommes; mais ceux qui _ravissent_, ceux qui tentent de vivre de _rapines_, constituent une catégorie d’_ennemis_. L’ennemi est né. Pour se garantir contre lui, la famille suffit longtemps; elle est forte, elle est, sans organisation sociale, légale, très bien organisée; mais peu à peu, à mesure que le nombre des _installés_ augmente, le nombre des _surnuméraires_ augmente aussi et ils forment de véritables armées errantes qui prétendent vivre des produits du sol qu’ils ne cultivent point, qu’ils voudraient cultiver peut-être et qu’ils ne peuvent pas cultiver.

Ils sont très forts contre chaque famille; mais il ne faut pas à chaque famille beaucoup d’esprit pour comprendre qu’ils seraient assez faibles contre plusieurs familles réunies. De là l’idée d’association interfamiliale. De là des rudiments de société. On se groupe temporairement pour la défense avec délibération et entente des chefs de famille, avec élection, quelquefois, d’un chef militaire pour commander les hommes valides et refouler les maraudeurs.

Ceci est l’état _grégaire_, de l’humanité. Il n’y a pas société; il y a associations temporaires, intermittentes, presque éphémères, aux moments de danger seulement, comme il y a groupement des moutons contre le loup.

Peu à peu, l’humanité devenant plus dense, le nombre des surnuméraires augmente et le danger, d’intermittent et rare, devient fréquent, et de fréquent permanent. La défense aussi doit devenir permanente et l’association accidentelle devient société continue. On établit des lois, un _droit_ qui n’est que la consécration des choses existantes, considérées comme devant subsister et qui n’est donc que la force régularisée; on établit des interprètes des lois, soit contre les surnuméraires qui pour vivre sur le bien des autres voudraient user de violence, soit contre les surnuméraires qui pour vivre sur les biens des autres voudraient user de ruses; on établit un conseil de délibérateurs et de législateurs; on établit un ou plusieurs chefs de la peuplade considérée comme force armée. La société est fondée, la société existe.

Mais d’autres sociétés, exactement pour les mêmes raisons, se sont fondées ailleurs. De ces sociétés les unes sont plus riches, les autres sont plus pauvres, les autres sont plus fortes en nombre, les autres plus faibles que la société que nous considérions jusqu’ici. De ces sociétés l’une qui est plus pauvre, habitant un pays moins fertile, ou qui est plus riche mais qui est ambitieuse, tente de s’emparer des terres, tout ou partie, de la nôtre. Il faut se défendre, non plus contre les antisociaux, mais contre telle ou telle société, antisociale à l’égard des autres. Renforcement de la nécessité de défense, renforcement de la nécessité de cohésion et de concentration sociales.

Il y a plus: celui qui n’attaque jamais étant toujours attaqué au moment favorable à son antagoniste, la nécessité se montre bientôt de faire la guerre au moment qui nous est favorable à nous, et c’est-à-dire de se défendre en attaquant. Ce temps venu, la guerre est virtuellement permanente, et parce qu’elle est permanente elle rend la société non seulement permanente, elle l’était, mais sociale à l’état aigu, pour ainsi parler, c’est-à-dire concentrée et ramassée sur elle-même, toujours, avec le maximum de tension.

Et alors renversement de toutes les valeurs; ce n’est plus l’agriculteur patient et paisible qui est l’homme le plus utile à la société, c’est l’homme exercé aux armes; ce n’est plus l’inventeur d’une nouvelle charrue, c’est l’inventeur d’une arme nouvelle; ce n’est plus le laborieux doux, charmeur de bêtes de trait ou de bêtes de somme, c’est l’intrépide, l’homme d’élan et d’impétueuse saillie, etc.

C’est donc la guerre qui a créé l’état social et disons tout de suite qui le maintient; car si la crainte de la guerre n’existait pas, l’homme, ne voyant plus l’intérêt de l’existence de la société et n’éprouvant plus que les gênes qui lui viennent d’elle, éliminerait très vite l’instinct social, tout artificiel, et reviendrait très vite au simple instinct familial, lequel est naturel, ou tout au plus à l’instinct grégaire. La guerre est le fondement même de la société. C’est ce que bien des philosophes, Hobbes et Proudhon entre autres, ont mis en lumière, nul plus fortement, plus magistralement, plus invinciblement que M. Anatole France dans la fameuse page que tout le monde connaît, mais qu’on n’aura jamais assez citée: «Les vertus militaires ont enfanté la civilisation tout entière. Industrie, art, police, tout sort d’elles. Un jour des guerriers armés de lances de silex se retranchèrent, avec leurs femmes et leurs troupeaux, derrière une enceinte de pierres brutes. Ce fut la première cité. Ces guerriers bienfaisants fondèrent ainsi la patrie et l’État. Ils assurèrent la sécurité publique; ils suscitèrent les arts et les industries de la paix qu’il était impossible d’exercer avant eux. Ils firent naître peu à peu tous les grands sentiments sur lesquels l’État repose encore aujourd’hui; car avec la cité ils fondèrent l’esprit d’ordre, de dévouement et de sacrifice, l’obéissance aux lois et la fraternité des citoyens. Le dirai-je? Plus j’y songe et moins j’ose souhaiter la fin de la guerre. J’aurais peur qu’en disparaissant, cette grande et terrible puissance n’emportât avec elle les vertus qu’elle a fait naître et sur lesquelles tout notre édifice social repose encore aujourd’hui. Supprimez les vertus militaires, et toute la société civile s’écroule. Mais cette société eût-elle le pouvoir de se reconstituer sur de nouvelles bases, ce serait payer trop cher la paix universelle que de l’acheter au prix des sentiments de courage, d’honneur et de sacrifice que la guerre entretient au cœur des hommes.»

En créant l’état social, la guerre a donc profondément changé la nature de l’homme, et l’homme social n’est pas un homme naturel; l’homme social est un être artificiel qui est, sinon le contraire de l’homme naturel, du moins extrêmement différent de lui. La nature n’ayant aucunement destiné l’homme à la société, c’est avec raison que l’on oppose la société et la nature comme antinomiques, et c’est ce qui explique que l’homme, si souvent, se trouve double et sent une partie de lui-même se tourner et se retourner contre lui. C’est que, double, il l’est en effet. Il l’est comme une libellule que certaines circonstances auraient forcée à vivre en abeille ou comme une fourmi que certaines circonstances auraient forcée de vivre comme une araignée. Cela ne va pas jusque-là, puisque libellule et fourmi mourraient, et l’homme est très souple; c’est l’animal qui se plie le plus facilement à tous les entours et à tous les climats, par conséquent sans doute, et les faits le prouvent, à toutes les manières de vivre; mais il n’en est pas moins qu’il s’écarte de sa nature en vivant en société tout autant, au moins, qu’on s’écarte de soi en obéissant, non plus à une nécessité interne, mais à une nécessité extérieure. Qu’il fût propre à cette nécessité, c’est évident, puisqu’il s’y est accommodé; mais ce n’est pas à dire qu’il y fût _disposé_.

J’ai connu un homme qui me représentait bien _l’homme_. Il était professeur et il ne savait pas parler; il était professeur et il n’avait pas d’autorité sur ses élèves; il était professeur et il ne savait pas, au besoin, improviser des idées; il était professeur et il ne savait pas traduire la pensée d’un auteur en la mettant à la portée de ceux à qui il parlait. Il a été professeur cependant et estimé; mais il a bien souffert. Il l’a été parce qu’il avait des facultés générales à peu près adaptables au métier; il a bien souffert parce qu’il n’avait pas la vocation. L’homme est ainsi; il a des capacités d’être social, mais il n’en a pas la vocation. Et il souffre.

Or, pour se plier à l’état social, l’homme a dû _se créer un instinct_. Il a dû se créer un instinct social. Ce que l’abeille a reçu des mains mêmes de la nature, il a dû se le donner à force d’énergie, de patience, de résignation vigoureuse et aussi, ce qui lui a facilité la tâche, à force d’instinct d’imitation, dernier élément sans lequel, je crois, il n’aurait pas réussi. L’hérédité a fait le reste qui a rendu très aisée, il faut le dire, l’adaptation des derniers venus. Mais l’hérédité est naturellement contrariée par l’atavisme, qui reproduit dans l’homme moderne certains traits de l’homme primitif. Lombroso et Nietzsche me semblent parfaitement raisonnables quand ils considèrent le méchant, le malfaiteur, le criminel, l’être insocial, comme un arriéré et un homme des premiers temps de l’humanité.

--Et l’homme des premiers temps de l’humanité était, selon Rousseau, le plus doux des animaux.

--Et Rousseau et Nietzsche et Lombroso sont au fond parfaitement d’accord: le criminel est un homme des premiers temps de l’humanité, _contrarié_ par le monde social où il est forcé de vivre; en soi, il n’est qu’insocial et né pour la cueillette, la chasse et la pêche; contrarié par ses entours, il est insocial violemment, ce qui est tout naturel.

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Cet instinct social que l’homme est forcé de se donner pour vivre dans la société antinaturelle et nécessaire se compose d’un certain nombre de croyances, axiomes, doxies, parfaitement nécessaires aussi; mais qui ne sont vraies ou prouvées vraies que par le besoin que les hommes en société ont éprouvé de les avoir et qu’il n’aurait pas--pour la plupart--ou qu’il aurait à un moindre degré, s’il n’était pas forcé d’être animal social.

Les unes sont des croyances qu’il avait déjà, qu’il pouvait avoir, quelques-unes qu’il devait avoir, dans l’état grégaire, dans l’état familial et même dans l’état errant; mais l’état social les a confirmées et corroborées;--les autres ont été créées de toutes pièces par l’état social lui-même.

Ce sont ces croyances que j’appelle des préjugés nécessaires. En les appelant préjugés, je n’entends point dire _qu’elles soient fausses_; j’entends dire que les hommes, en grande majorité, les acceptent sans preuves et, inconsciemment, par le seul besoin qu’ils sentent qu’ils en ont, les acceptent et les professent non _a ratione_, mais _ad usum_, avec, du reste, un sentiment si profond, quoique confus, de leur utilité, qu’il n’y a rien, tant que l’instinct social dure, à quoi ils croient plus fortement, avec quoi ils soient plus fort en état, non seulement d’adhésion, mais d’adhérence.

Les préjugés nécessaires sont des vérités ou des erreurs dont les hommes ont besoin pour vivre en société, que le besoin de vivre en société leur impose comme attachées à lui-même et comme des formes de lui-même; ce sont des aspects divers de l’instinct social, lequel n’est lui-même qu’un besoin non primitif et qu’une nécessité historique; il ne faut pas les prendre, comme on fait souvent, pour des suggestions ou des formes du vouloir vivre; ils sont des suggestions ou des formes ou des aspects du vouloir vivre _socialement_, et c’est pour cela qu’ils changent, se métamorphosent, se substituent les uns aux autres, fléchissent et se relèvent, etc.; tandis que s’ils étaient des formes du vouloir vivre, ils seraient, au moins, beaucoup moins variables et auraient quelque chose de permanent et d’éternel.

En les passant en revue, ou en passant en revue les principaux, il faudra s’attacher à distinguer ceux qui sont uniquement des formes de l’instinct social, des formes du vouloir vivre socialement;--ceux qui ne sont pas ou ne semblent pas être des formes du vouloir vivre socialement, mais qui ont été inventés par l’instinct social comme des auxiliaires excellents du vouloir vivre socialement;--ceux enfin qui sont ou semblent être des formes du vouloir vivre, proprement dit, mais qui, _pris_ par l’instinct social comme formes du vouloir vivre socialement, ont revêtu, sous cette espèce, un caractère nouveau, particulier, quelquefois très différent.