CHAPITRE VII
LA NÉMÉSIS
Cette justice des dieux, du reste, ne s’exerce pas seulement au delà des limites de l’existence terrestre. Elle s’exerce ici-bas, avec une sorte de sournoiserie spirituelle qui lui donne l’apparence de la malignité, mais qui n’est, quand on y réfléchit sagement, qu’une forme, un peu aiguë, de la justice.
Solon disait à Crésus, nous assure Hérodote: «Est-ce à moi qu’il faut demander si la destinée de l’homme est d’être heureux, à moi qui sais que tous les dieux sont envieux et anarchistes (τὸ θεῖον πᾶν ἐὸν φθονερόν τε καὶ ταραχῶδες).»
Le bon Plutarque s’indigne de ce «blasphème»; mais il ne pénètre pas le fond des choses. Les dieux sont jaloux des hommes et ne veulent pas qu’ils soient trop heureux, qu’ils soient semblables à des immortels; et quand ils le sont un temps trop long, ils plongent brusquement les heureux dans un abîme d’infortunes pour leur rappeler leur condition.
Voilà un sentiment bien aristocratique!--Non pas; c’est un sentiment démocratique au premier chef. Le peuple, au-dessus de son aristocratie trop heureuse, trop brillante et trop orgueilleuse, met une autre aristocratie, une aristocratie compensatrice, qui est une menace perpétuelle pour l’aristocratie d’ici-bas. Ne vous fiez pas à votre bonheur. Nous sommes jaloux de vous, et cette jalousie est approuvée des dieux parce qu’elle est une forme de l’idée d’égalité et que l’idée d’égalité est l’idée de justice elle-même. Et cette jalousie, les dieux, parce qu’ils l’approuvent, ils l’éprouvent et ils vous la feront sentir tôt ou tard. Ne le voyez-vous pas? Observez ces chutes profondes qui «pendent aux sommets les plus hauts», ces brusques retours de fortune? Ce sont des «revers équitables»; ce sont des compensations par quoi la justice et l’ordre sont rétablis. Crésus n’est pas coupable; il est trop heureux; il doit connaître le malheur; il le connaîtra; il sera tout près de la mort et d’une mort horrible; mais, comme il a reconnu la justesse des paroles de Solon, comme il a expié son bonheur, son bonheur lui sera pardonné et il aura une vieillesse heureuse. Œdipe n’est pas coupable; il est trop heureux, trop orgueilleux aussi de son bonheur et de sa supériorité intellectuelle. Il a découvert le secret de la Sphinx, résolu ses énigmes, il est devenu roi puissant; il doit connaître le malheur; il le connaîtra; mais comme il s’est humilié, comme il a expié, comme il a accepté ses souffrances, les mérites de l’expiation en feront un être sacré, un saint, dont le tombeau mystérieux protégera, bénira la terre où il est.
Bien des sentiments divers se réunissent, se mêlent et, pour ainsi parler, flottent dans cette conception de la Némésis: le sentiment démocratique: le bonheur des grands est insolent, par lui-même, ne fussent-ils pas insolents ni injurieux eux-mêmes; il doit être _averti_ par des revers; «Dieu les frappe pour nous avertir», pour les avertir, pour nous avertir tous, eux et nous;--le sentiment aristocratique aussi: il y a, au-dessus de l’aristocratie humaine, une aristocratie céleste qui n’aime pas les trop heureux, qui aime la tempérance, la modération et non pas sans doute l’égalité, mais une certaine équivalence définitive parmi les hommes et qui est _ce que devrait être_ l’aristocratie humaine et qui donne à celle-ci l’exemple et les leçons;--le sentiment d’une certaine justice immanente de la nature, d’un rêve de justice que la nature réalise à moitié; les plus hauts sommets, _acrocérauniens_, sont les plus foudroyés, «les grands pins sont en butte aux coups de la tempête et la rage des vents brise plutôt le faîte des palais de nos rois que des toits des bergers»; _de même_ dans la société les grandeurs sont scabreuses et les sommités sont glissantes; l’univers n’est pas si injuste qu’il paraît; il a comme des essais de rétablissement de l’ordre que si souvent il viole ou semble violer; tout cela est une demi-révélation de la justice définitive et suprême qui doit se réaliser ailleurs; les premiers seront les derniers.
L’idée de la Némésis est éternelle; elle est moins forte chez nous que chez les anciens, qui avaient plus d’imagination que nous; elle est sensible encore; le peuple dit: «Qu’il ne soit pas si fier! Il ne sait pas ce qu’il deviendra; nul ne peut dire: «J’ai été heureux», avant sa mort.» C’est le mot de Solon, toujours répété, toujours vrai du reste. Les hommes ont peur du bonheur. Ils n’ont pas tort, puisque le bonheur les enivre, les jette dans la «fureur» et la démence; ils y voient comme une tentation de quelque Dieu jaloux. L’instinct social, qui désire qu’il y ait de la modération dans les désirs, inspire aux hommes une frayeur salutaire de ce qu’ils convoitent le plus et met comme un remords dans la concupiscence. Il enseigne aux petits de ne pas envier des succès qui ne sont qu’un piège; aux grands de ne pas se fier à une grandeur qui est un danger.