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CHAPITRE XIII

LE «AMA NESCIRE»

De tout temps l’homme a été partagé entre le désir de savoir et un instinct secret qui l’avertissait que savoir lui est inutile. La Genèse croit que la chute de l’homme vient de ce qu’il a voulu savoir ce que Dieu s’était réservé de connaître. L’homme a voulu être «comme un Dieu», et c’est pour cela qu’il a été condamné à une vie de misère, ou, si l’on préfère, c’est pour cela qu’il _s’est_ condamné à une vie de misère et d’infortunes.

L’Ecclésiaste dit: «J’ai appliqué mon âme pour acquérir la science et la doctrine et j’ai vu que cela aussi est vanité, travail et affliction d’esprit; parce qu’une grande sagesse est accompagnée d’une grande indignation et que plus on a de science plus on a de peine.»

Prométhée a été puni, moins sans doute pour avoir donné aux hommes quelque chose d’utile que pour avoir dérobé aux dieux et divulgué un des secrets qui leur appartiennent. Il est le type de l’_inventeur_ qui déplaît à la Divinité et qui est frappé par elle.

Le mythe de Psyché est analogue. Psyché est punie de sa curiosité, de son indiscrétion, de sa démangeaison de savoir; elle perd tout son bonheur à vouloir le connaître, à vouloir en connaître la raison, la cause et l’auteur.

Sémélé, pour avoir voulu voir Zeus, non pas comme il lui permettait de le contempler, mais dans toute la vérité de sa gloire divine, fut consumé par les rayons qui émanaient du dieu.

Il est évident que ceci est une forme de la Némésis; mais c’en est une forme particulière. La Némésis ne veut pas que l’homme soit trop _puissant_, ou trop _heureux_, parce que la puissance et le bonheur sont apanages des dieux. Au fond du mythe il y a ceci: la puissance et le bonheur, délogeant l’homme de sa position naturelle, le dépaysant, le désorientent et le jettent, par une sorte de déséquilibre et de démence, dans le malheur.

La Némésis, sous sa forme de puissance mystérieuse poursuivant celui qui a appris, ne veut pas que l’homme _sache_ au delà, sans doute, d’une certaine limite, au delà de ce qu’il doit savoir pour ses besoins. Pourquoi cela? Parce que le savoir aussi est apanage des dieux qui savent pour l’homme ce qu’il lui faut et que l’homme par conséquent est impie, _n’a pas confiance_, à vouloir le savoir lui-même. Au fond du mythe il y a ceci: la science aveugle; étant divine, c’est-à-dire infinie, n’étant jamais épuisée, la recherche qu’on en fait élargit indéfiniment le cercle de l’ignorance, et c’est à vouloir parcourir et percer ce cercle, que les yeux de l’homme s’usent et s’éteignent.

Le christianisme a adopté ces maximes.

Saint Paul parle avec dédain de la science qui enfle, pour l’opposer à la charité qui édifie.

Saint Jean a mis la passion du savoir de pair avec celle du plaisir et celle de la domination: «_Omne quod est in mundo est concupiscentia carnis, et concupiscentia oculorum et superbia vitae_; tout ce qui est sur la terre est concupiscence de la chair, ou concupiscence des yeux ou orgueil de la vie.» Ce que saint Augustin a interprété par _libido sentiendi, libido sciendi, libido dominandi_, passion de sentir, passion de savoir, passion de dominer.

Dante ne manque pas de mettre Ulysse dans son Enfer parce que, par désir de connaître, il a osé franchir les colonnes d’Hercule et a découvert l’Océan.

L’_Imitation de Jésus-Christ_ insiste sur ce point: «Après avoir beaucoup lu et beaucoup appris, il en faut toujours revenir à l’unique principe de toutes choses; c’est moi qui donne à l’homme la science et qui éclaire l’intelligence des petits enfants plus que l’homme ne pourrait par aucun enseignement... Malheur à ceux qui interrogent les hommes sur toutes sortes de questions curieuses et qui s’inquiètent peu de me servir... C’est moi qui, en un moment, élève l’âme humble et la fais pénétrer plus avant dans la vérité éternelle que ne le pourrait celui qui aurait étudié dix ans dans les écoles... Quelques-uns, en m’aimant ainsi, ont appris des choses toutes divines dont ils parlaient d’une manière admirable; ils ont fait plus de progrès en quittant tout que par une profonde étude.»

Pascal remarque que «les trois concupiscences ont fait trois sectes et que les philosophes n’ont fait autre chose que de suivre une des trois concupiscences... Les uns le cherchent [le vrai bien] dans l’autorité [_libido dominandi_; ce sont sans doute les stoïciens, qui se prétendent au-dessus des rois quand ils sont sages]; les autres dans les voluptés [_libido sentiendi_; ce sont les épicuriens]; les autres dans les curiosités et dans les sciences [Platon, qui a confondu la science et la vertu, et Aristote, qui n’a cherché qu’à savoir].» Et par ce qui suit, où il parle de ceux qui ont plus approché du vrai en éliminant tous les biens qui peuvent être possédés individuellement, comme n’étant pas des biens, on voit assez qu’il croit dans l’erreur autant ceux qui ont confiance dans le savoir que ceux qui fondent sur la domination ou sur le plaisir.

Jean-Jacques Rousseau attribue, comme on sait assez, tout le malheur humain à la science; mais, pour plus de précision, voyons bien comme il raisonne. C’est ainsi. Est-il vrai que nous sommes malheureux? Vous le reconnaîtrez. Y avait-il dans la condition humaine, la civilisation n’ayant pas commencé, de quoi l’être? On ne le voit point. Remontez à l’origine de tous vos maux, de chacun de vos maux, vous trouverez un savoir, quelque chose que l’on a appris. Les malheureux artisans souffrent dans les mines et les usines; cela vient de ce qu’on a découvert le fer et la manière de le travailler;--vous, riche et prétendument heureux, vous vous épuisez de mollesse dans vos appartements, ou vous êtes saisis par le froid et rendus malades dès que vous en sortez; c’est qu’on a inventé les maisons confortables au lieu de continuer la vie de plein air;--ne vous plaignez pas des maladies: toutes viennent de la science de la cuisine et quelques-unes en même temps de la science de la médecine, qui se trompe souvent et sur laquelle on se trompe, ce qui vous donne une affection réelle à propos d’une autre que vous croyiez avoir;--ne vous plaignez même pas des tragédies de la nature; ce n’est pas l’architecture qui a inventé les tremblements de terre; mais c’est parce que nous habitons des maisons hautes à matériaux lourds que les tremblements de terre nous écrasent; l’architecture n’a pas fait les tremblements de terre, mais elle les a faits dangereux.

Nos passions mêmes sont les fruits malsains d’une science malsaine. Elles sont excitées par tout ce qu’on a découvert pour les satisfaire et redoublées par tout ce qu’on a inventé pour les assouvir. En elles-mêmes elles sont bénignes; fouettées par la science de leurs objets, par la connaissance minutieuse et approfondie de ce à quoi elles aspirent, elles sont devenues ambitieuses, furieuses et mortelles. L’amour ne serait que très languissant et ne serait que salutaire, sans toutes les méditations sur l’amour faites par les philosophes et les poètes;--il en est de même de l’ambition, et c’est Homère qui a fait Alexandre;--il en est de même de la gourmandise, et s’il est très vrai que ce sont les gourmands qui ont fait les cuisiniers, encore plus l’est-il que ce sont les cuisiniers qui ont fait les gourmands.

Il en est ainsi de toutes les passions.

Donc «j’ai bien peur que quelqu’un ne s’avise un jour de me répondre que toutes ces grandes choses, savoir les arts, les sciences et les lois ont été très sagement inventées par les hommes comme une peste salutaire pour prévenir l’excessive multiplication de l’espèce, de peur que ce monde qui nous est destiné ne devînt à la fin trop petit pour ses habitants».--Perfectibilité, c’est ce qui distingue l’homme des animaux; oui, et c’est ce qui fait sa perte, c’est ce qui l’élève au-dessus des bêtes, puis le rabaisse au-dessous d’elles et l’en distingue toujours; «il serait triste pour nous d’être forcés de convenir que cette faculté distinctive et presque illimitée est la source de tous les malheurs de l’homme, que c’est elle qui le tire, à force de temps, de cette condition originelle dans laquelle il coulerait des jours tranquilles et innocents; que c’est elle qui, faisant éclore avec les siècles ses lumières et ses erreurs, ses vices et ses vertus, le rend à la longue le tyran de la nature et de lui-même. Il serait affreux d’être obligé de louer comme un être bienfaisant celui qui le premier suggéra à l’habitant des rives de l’Orénoque l’usage de ces ais qu’il applique sur les tempes de ses enfants et qui leur assure une partie du moins de leur imbécillité et de leur bonheur originel».

La _position_ de la société en face du _Ama nescire_ est très curieuse. Elle est double et par conséquent pleine d’embarras; elle est double et embarrassée et par conséquent pleine de duplicité.

D’une part, la société sait très bien qu’elle a besoin de vérité et de savoir. _Ce sont les progrès de la société et les exigences de la société en raison de ces progrès, qui ont fait de la vérité une valeur._ Les hommes primitifs avaient peu besoin de vérité. Savoir que telles plantes sont vénéneuses; savoir que telle saison est bonne pour semer les céréales, savoir que tels simples sont des remèdes assez efficaces, c’est à peu près tout ce qu’il importait aux hommes de connaître. Mais la société étant faite, elle a eu besoin _d’exactitude_.

Cette chose odieuse aux hommes primitifs, odieuse encore à la plupart des femmes, l’exactitude, est un besoin social. Il faut, si humble qu’elle soit, que la société ait de l’exactitude dans son administration, c’est-à-dire des renseignements sûrs, précis, sans aucun flottement, sur ses besoins, ses ressources, ses dépenses; il faut qu’elle ait des renseignements exacts sur ses ennemis, leur nombre, la distance où ils sont; il faut qu’elle ait des renseignements exacts sur la manière dont elle a réussi à vaincre et sur la manière dont elle a été vaincue.

Vérité administrative, vérité géographique, vérité historique, s’imposent comme moyens de salut, comme nécessités pour la vie. Le hableur de place publique dissertant sur les choses d’administration, le voyageur romanesque et romancier, l’historien poète épique, tous gens charmants et que c’est plaisir d’écouter, deviennent, au grand regret de chacun, mais il faut bien qu’on s’y résigne, des ennemis publics. _Vera pro gratis loqui necessitas cogit._

La vérité n’a d’importance que sociale, mais elle a une importance sociale de premier ordre. Elle est une valeur sociale, elle est la première des valeurs sociales. A ce titre, la société la loue, l’honore et l’impose.

Mais, comme il arrive toujours, car l’homme est généralisateur, de ce que la vérité, certaine vérité, _certaines espèces de vérité_, importent à la société, il en est conclu, assez généralement, qu’il faut la chercher en toutes choses, en sciences proprement dites, en morale, en politique générale, en métaphysique, en religion, et qu’il ne peut en résulter que du bien, comme de la rechercher en choses intéressant la cité il n’est résulté et il ne résulte que du bien social.

Une chose du reste, à l’user, se révèle, très intéressante: c’est que la recherche de la vérité, la recherche de la connaissance, fait l’homme relativement heureux; que la vie scientifique est une vie heureuse; et alors la science ayant le même agrément que l’art, devenant une manière d’art, devenant un art à la recherche du vrai comme l’art est un art à la recherche du beau, la science devenant l’art du vrai, ce qu’elle avait d’odieux disparaît, le savant vaut le poète. Et de ces deux idées: utilité sociale de la science, contribution de la recherche scientifique au bonheur individuel,--l’homme cherchant toujours la conjonction du bonheur individuel et du bonheur social,--naît cette troisième idée: la science est la première des valeurs; non seulement la première des valeurs sociales, mais la première des valeurs, absolument, et il n’y a d’important que la vérité.

C’est l’idée peut-être de Socrate; c’est l’idée certainement de Platon et d’Aristote, malgré les différences qu’il y a entre eux c’est _l’idée hellénique_ par excellence; c’est l’idée qui, après avoir traversé, plus ou moins triomphante, toute l’antiquité, est le fond même de la civilisation moderne.

Mais ici la société, l’instinct social hésite, et il faut convenir qu’il a quelque raison d’hésiter. Il se demande, lui toujours utilitaire, d’abord si la recherche de toute vérité, de toute la vérité, lui est bien utile, et il ne voit pas trop ce que l’explication de la nature et l’explication du surnaturel pourrait bien lui apporter. La connaissance est pour lui un divertissement extrasocial, une curiosité de méditatifs qui ne l’intéresse en quoi que ce soit.

Il se demande ensuite, ce qui est plus grave, si la recherche de la vérité n’irait pas contre lui-même. Il se demande si la société ne repose pas sur des conventions faisant office de vérité que la recherche de la vérité pourrait mettre en discussion, en doute et _désautoriser_. Intimement associée comme nous l’avons vu, à la religion qu’elle a rectifiée à son usage, qu’elle a socialisée; à la morale qu’elle a rectifiée à son usage, qu’elle a socialisée; à des opinions générales, de différentes sortes, qui sont nées d’elle et du besoin qu’elle avait qu’elles fussent et qui ne sont rien moins que prouvées; la Société a peur que la recherche de la vérité ne batte en ruine la religion, la morale et les opinions générales nées de la société et pour son service.

Cela en tous les temps. A telle époque la société a peur pour le principe aristocratique sur lequel elle repose et que la science menace de ramener à l’état de conception fausse; à telle époque elle a peur pour le principe démocratique que la science menace de ramener à l’état de conception contre nature et absolument artificielle.

Elle a peur pour la morale qu’elle a tellement faite sienne que de démontrer qu’elle est individuelle et qu’elle a pour but le bonheur personnel ou la perfection et la sainteté personnelle, serait ôter à la société son rôle de créatrice et édificatrice de la morale et, par conséquent, son autorité mystique, ne lui laissant que son caractère de nécessité matérielle.

Elle a peur pour elle-même enfin, pour elle-même en soi, si je puis dire, sentant bien que, née d’une nécessité historique, née d’une circonstance, née d’un accident, à la vérité cent fois séculaire et qui fait mine d’être séculaire encore longtemps, mais enfin d’une nécessité historique, d’une circonstance et d’un accident; elle n’a pas en elle une vérité essentielle, une vérité éternelle et éternellement inébranlable et qu’elle peut être, par la recherche du vrai, démontrée comme fausse, ou tout au moins, par le vrai absolu, démontrée comme relative.

Pour ces raisons, personne n’a peur de la vérité, personne n’a peur de la connaissance comme la société. Elle l’aime pour soi; elle l’aime en choses administratives, en choses géographiques, en choses de statistique, en choses historiques. En choses générales, elle ne l’aime pas.

Cédant à l’opinion générale qui s’est faite,--quand elle s’est faite,--que la vérité est toujours bonne, bonne en toutes choses, et que la recherche de la vérité est toujours bonne, bonne en toutes choses, la société feint de favoriser la recherche de la vérité; elle institue des chaires, des laboratoires de science absolument libre; mais elle s’arrange toujours de manière à codifier et à imposer à très peu près une science officielle, c’est-à-dire une vérité officielle qui est celle qui est accommodée à la société telle qu’elle est à un moment donné, qui est celle qui, à ce moment, démontrera la société telle qu’elle est comme étant bonne. Il y aura une science aristocratique dans les pays d’aristocratie, une science monarchique dans les pays de monarchie et une science démocratique dans les pays de démocratie. «On nous parle aujourd’hui d’un Dieu républicain», disait spirituellement Alfred de Musset.

Ainsi la société combat plus ou moins ouvertement le préjugé qui est né d’elle-même, l’opinion que la science est la méthode de salut et que la vérité est le salut même. Elle combat cette opinion en tout ce qui ne la regarde pas personnellement et directement, continuant à s’y ranger en ce qu’elle voit distinctement qui la regarde; et, au fond et en général, elle en revient au préjugé de l’ignorance, au _Ama nescire_.

La religion dit: «Ne vous occupez pas de tant de choses qui vous dépassent; je suis la vraie science, la science de vie, la seule nécessaire.» La société, cette religion temporelle, dit tout de même: «Ne vous occupez pas de tant de choses qui probablement vous dépasseront toujours; je suis la vraie science, la seule nécessaire, la science de vie sociale. Ce que je veux qu’on sache, c’est ce qui peut avoir importance pour que je vive; ce que je veux qu’on recherche, c’est ce qui peut importer pour que je me développe et m’agrandisse; pour tout le reste, aimez une discrétion salutaire et une abstention très prudente; aimez ce qui ne vous écartera ni de moi ni des conventions utiles sur lesquelles je repose ou avec lesquelles j’ai fait un accommodement qui a ajouté à ma force. Aimez à ignorer ce qui est en dehors de moi. Ce qui n’est pas avec moi peut être contre moi;--et contre vous, puisque vous ne vivez qu’en moi et par moi.»