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CHAPITRE XV

LES PRÉJUGÉS NÉCESSAIRES

Les préjugés, ou ce qu’on est convenu d’appeler ainsi, paraissent tellement nécessaires à la vie humaine et conditions de cette vie, et d’autre part tellement contredits ou mis en doute par la raison, que l’on s’est demandé souvent s’il n’y avait pas antinomie entre la raison et la vie, si l’homme ne vivait pas de mensonges ou d’illusions et s’il ne mourait pas de raison et de vérité. Nous avons déjà vu que les mythes d’Ève et du serpent, de Prométhée, de Psyché et toute la doctrine du _Ama nescire_ sont dans le sens d’une réponse affirmative à cette question.

Même «aux siècles des lumières» il y a eu beaucoup de «réflexions» au sens précis du mot, dans cette direction. C’est Duclos qui écrit: «On déclame depuis un temps contre les préjugés; peut-être en a-t-on trop détruit. _Le préjugé est la loi du commun des hommes._ La discussion en cette matière exige des principes sûrs et des lumières rares. La plupart, étant incapables d’un tel examen, doivent consulter le sentiment intérieur [qui est inspiré par le préjugé lui-même]. Les plus éclairés pourraient encore en morale le préférer souvent à leurs lumières.»

Fontenelle, si admiré avec raison par Nietzsche, écrit de son côté: «Ce qui maintient ce misérable monde, c’est que l’ordre que la nature a voulu établir dans l’Univers va toujours son train; ce que la nature n’aurait pas pu obtenir de notre raison, elle l’obtient de notre folie»; ce qui veut dire que nous obéissons, soit naturellement, soit socialement, la socialisation étant une seconde nature, à des suggestions que notre raison repousserait, encore que salutaires, et que notre déraison accepte, ce qui nous sauve.

Il disait encore: «On perdrait courage si l’on n’était soutenu par des idées fausses.»

Joubert revenait souvent sur cette idée: «Il y a souvent plus d’esprit et plus de _perspicacité_ dans une erreur que dans une découverte.»--«Mes découvertes m’ont ramené aux préjugés.»

Pascal disait: «Lorsqu’on ne sait pas la vérité d’une chose, il est bon qu’il y ait une erreur commune qui fixe l’esprit des hommes, comme par exemple la lune, à qui l’on attribue le changement des saisons; car la maladie principale de l’homme est la curiosité inquiète des choses qu’il ne peut pas savoir, et il ne lui est pas si mauvais d’être dans l’erreur que dans cette curiosité inutile.»

J’ai fait remarquer au cours de cet essai que Schopenhauer, avec son invention du Grand Trompeur, n’avait fait que transposer le rôle de la société à l’égard de l’individu. Le grand trompeur, c’est le préjugé social qui nous joue salutairement en vue de ses fins, qui assure la perpétuité de la race et de la cité en sacrifiant l’individu à la cité et à la race et qui nous persuade que c’est notre fin que nous poursuivons alors que nous poursuivons celle de l’espèce;--et il est possible que la nature agisse de même, mais c’est moins net.

Nietzsche a cent fois opposé ces deux idées, ces deux forces et, pour ainsi parler, ces deux déités: vérité, vie; et les a montrées en parfaite antinomie, la vie s’alimentant d’illusions, la vérité menant à la mort. «_Préjugé des préjugés_ [c’est-à-dire: on a un préjugé contre les préjugés; on a tort]. Il serait possible, au fond, que la conformation véritable des choses fût dangereuse et opposée aux conditions premières de la vie, si bien que l’apparence serait précisément nécessaire pour permettre de vivre. Notre monde empirique serait ainsi limité dans les bornes de la connaissance par les instincts de la conservation de soi: nous tenons pour vrai ce qui est bon, ce qui est précieux, ce qui sert à la conservation de l’espèce. En admettant que le monde-vérité existe, il se pourrait qu’il fût encore de _valeur moindre_ pour nous; car la dose d’illusion pourrait être d’un ordre supérieur pour nous à cause de sa valeur de conservation--à moins que son caractère d’apparence suffise par lui-même pour qu’on rejette une chose.»--«Critique _du saint mensonge_.--Pour des fins pieuses le mensonge est permis, c’est une des théories de tous les sacerdoces... Les philosophes, eux aussi, dès qu’ils ont eu l’intention de prendre en mains la direction des hommes avec des arrière-pensées sacerdotales, se sont immédiatement réservé le droit de mentir; Platon avant tous.»--«Nécessité des _valeurs fausses_. On peut réfuter un raisonnement en démontrant qu’il est conditionné; mais par là n’est pas supprimée _la nécessité de l’émettre_. Les valeurs erronées ne peuvent être exterminées par le raisonnement; il faut comprendre la nécessité de leur présence: elles sont les conséquences de causes qui n’ont rien à voir avec les raisons.»--«Qu’est-ce, en dernière analyse, que _les vérités de l’homme_? Ce sont ses erreurs irréfutables.»--«Pendant d’énormes espaces de temps l’intellect n’a engendré que des erreurs. _Quelques-unes_ de ces erreurs _se trouvèrent_ être utiles, conservatrices de l’espèce; celui qui tomba sur elles accomplit la lutte pour lui et ses descendants avec plus de bonheur. Il y a eu beaucoup de ces articles de foi erronés, qui, transmis par héritage, ont fini par devenir une sorte de masse et de fonds humains... Ce n’est que fort tardivement que se présentèrent ceux qui niaient ou mettaient en doute de pareilles propositions; ce n’est que fort tardivement que surgit _la vérité, cette forme la moins efficace de la connaissance_. Il semble que l’on ne puisse pas _vivre avec elle_, notre organisme étant accommodé pour l’opposé de la vérité... La _force_ de la connaissance ne réside pas dans son degré de vérité, mais dans son ancienneté, son degré d’assimilation, son caractère en tant que condition de vie. Dans tous les cas où ces deux choses, vivre et connaître, semblaient entrer en contradiction, il n’y a jamais eu de lutte sérieuse; sur ce domaine, la négation et le doute étaient de la folie... Jusqu’à quel point la vérité supporte-t-elle l’assimilation [pour n’être pas contraire à la vie]? Voilà [désormais] la question, voilà l’expérience [à faire]».

Il y a beaucoup de vrai dans tout ce que je viens de rapporter des penseurs des deux derniers siècles; mais il me semble que la question est toujours par eux à demi mal posée, posée _à côté_, très près du vrai point, surtout par Nietzsche, mais encore à côté.

La vérité n’est pas opposée à la vie, contraire à la vie, funeste à la vie; elle est opposée, contraire et funeste _à la vie sociale_. Si la vérité est opposée à la vie humaine, c’est que les hommes se sont mis en société, ce que du reste il s’est trouvé nécessaire qu’ils fissent, par où tous mes penseurs ont encore raison, et je dis qu’ils ont seulement posé la question avec une précision insuffisante.

Les vérités ne contrarient que la vie sociale. Les préjugés sont l’instinct de conservation des sociétés sous différentes formes. Les préjugés sont l’instinct social humain; les hommes les ont comme les animaux ont l’instinct animal, chacun selon son espèce. L’homme est religieux (a une religion socialisée) et il est persuadé de son libre arbitre, aristocrate, propriétiste, etc.; comme l’abeille fait sa ruche, la fourmi sa fourmilière et l’hirondelle ses migrations.

Mais qu’est-ce que c’est que l’instinct? C’est de la raison fixée, c’est de la raison figée, c’est de la raison cristallisée. Il est parfaitement à croire, et les naturalistes nous l’enseignent maintenant, que l’animal a appris son instinct; qu’il a cherché longtemps,--la peine de mort étant décrétée pour ceux qui ne les trouvaient pas, la survie étant décrétée par ceux qui les trouvaient un peu, au quart, à demi,--les conditions de vie, les procédés et méthodes à suivre pour se conserver et se perpétuer.

Il les a trouvés; ceux du moins qui les ont trouvés ont subsisté. Mille espèces contre une, ne les ayant pas trouvés ont disparu. Ayant trouvé ses conditions de vie, l’animal s’est arrêté; car il ne tient qu’à vivre, et c’est la différence principale entre lui et nous. Il s’est arrêté, et sa raison, si inventive, qui a été forcée d’être si inventive pendant des siècles, s’est fixée, n’a plus fait que les mêmes gestes, les gestes nécessaires et suffisants. C’est alors qu’on a pu la nommer instinct, l’animal ne paraissant plus qu’automatique et ayant l’air d’une mécanique réglée de toute éternité pour toute l’éternité.

Seulement, pour l’observateur attentif, l’animal devant une nouveauté qui le gêne, un obstacle nouveau qui l’arrête, sachant très bien inventer quelque chose qui n’était nullement inscrit dans l’instinct, on est bien forcé de convenir qu’il est doué de raison et que son instinct n’est qu’une raison ancestrale fixée _ne varietur, nisi necessitate intercedente_. L’animal est un animal raisonnable et raisonnant qui, seulement, arrivé à un certain point, ne sent plus la nécessité de ce que nous appelons le progrès, c’est-à-dire le changement, et s’arrête à un degré de civilisation qui lui paraît être suffisant. Les animaux sont des Chinois.

Il en est de même de nous, avec cette différence que nous avons toujours besoin de changement et que nous croyons toujours que tout changement est un progrès. Les préjugés sociaux sont notre instinct animal, et c’est-à-dire qu’ils sont notre raison séculaire fixée, relativement, dans des procédés, et des méthodes de conservation sociale.

Ces préjugés, pénétrés de raison sociale, saturés de raison sociale, à mesure qu’ils se fixent, s’arrêtent et se convertissent en instinct; et deviennent plus forts et plus inintelligibles.

Ils deviennent plus forts, par la puissance, d’abord, de l’habitude et de l’hérédité, par la force, ensuite, de leur inintelligibilité même. Ce sont des idées vagues qui gouvernent le monde en raison même de leur vague et de l’impossibilité ou de la difficulté de les analyser et de les affaiblir par l’analyse. L’homme n’est bien convaincu que des choses auxquelles il croit sans savoir pourquoi. Et c’est ainsi qu’il croit longtemps, très longtemps, aux préjugés que la société a faits et qui l’ont faite, elle les créant pour ses besoins, ses besoins même les créant pour elle.

Mais, en même temps qu’ils deviennent plus forts, ils deviennent plus inintelligibles, les raisons s’éloignant dans le passé pour lesquelles ils étaient adoptés et qui faisaient qu’ils étaient compris. Alors la raison intervient qui les démontre faux ou qui les démontre non prouvés, parce qu’elle n’en voit plus les raisons d’être.

Quelle raison? Non plus la raison sociale et socialisante, qui n’est plus là, qui s’est enkystée dans l’instinct; mais la raison proprement dite, la raison abstraite, la raison raisonnante, qui cherche non la vérité sociale, mais la vérité en soi. Quelle raison? La raison de l’être primitif, affiné du reste par l’instruction et l’hérédité, mais la raison de l’être primitif, individuel, qui peut faire et qui doit faire, tout naturellement, quand il recherche le fond des choses, abstraction de la société, abstraction de l’accident social.

Si nous étions nés en société, comme je crois que quelques-uns le croient, nous n’aurions pas d’autre raison que la raison sociale et il n’y aurait pas plus d’anarchistes et d’antipatriotes chez nous que chez les fourmis.

Si nous avions pu vivre à l’état individuel ou familial il n’y aurait pas chez nous de raison sociale, il n’y aurait chez nous que de la raison raisonnante, peut-être peu affinée, mais allant tout droit au vrai en soi sans s’inquiéter d’un vrai ajusté à des conditions spéciales.

Mais parce que nous sommes à la fois des animaux qui ne sont pas nés nécessairement pour la société et des animaux qui n’ont pas trouvé le moyen de vivre autrement qu’en société--la voilà, notre double nature--nous sommes à la fois sous la tyrannie de la raison socialisante et sous la domination de la raison abstraite; sous la domination de la raison abstraite qui considère comme irrationnels les produits de la raison socialisante et sous la tyrannie de la raison socialisante qui considère comme destructrices toutes les conceptions de la raison abstraite; et nous sommes victimes des combats en nous de ces deux raisons représentatives de nos deux natures.

A mesure que la société devient plus sûre, plus assise, et qu’elle craint moins la guerre, car tout est là, la guerre étrangère ou la guerre intérieure, l’homme s’éloigne de ses préjugés, de tous ses préjugés et s’étonne de les avoir eus, s’étonne que des êtres de son espèce aient pu les avoir.

Et de ce même sang se peut-il que je sois?

et il revient à sa nature primitive.

Quelqu’un a dit--c’est peut-être moi--que la Révolution française a été un retour à l’animalité. C’est une erreur: la Révolution française a été un retour, inspiré par Rousseau et caressé d’avance par lui, à l’humanité primitive, une gageure faite pour se passer de tout ce qui avait été le résultat nécessaire, la condition nécessaire et le soutien nécessaire de l’institution sociale.

Elle a été une sorte de _moyenne_ prise entre ces deux solutions de Rousseau, s’interrogeant lui-même sur ce qu’il y aurait de pratique à faire en partant de ses propres théories: «Quoi donc? Faut-il détruire les cités, anéantir le tien et le mien et retourner vivre dans les forêts avec les ours? Conséquence à la manière de mes adversaires que j’aime autant prévenir que de leur laisser la honte de la tirer.--(1º) O vous, à qui la voix céleste ne s’est point fait entendre et qui ne reconnaissez pour votre espèce d’autre destination que d’achever en paix cette courte vie; vous qui pouvez laisser au milieu des villes vos funestes acquisitions, vos esprits inquiets, vos cœurs corrompus et vos désirs effrénés, reprenez, puisqu’il dépend de vous, votre antique et première innocence; allez dans les bois perdre la vue et la mémoire des crimes de vos contemporains et ne craignez pas d’avilir votre espèce en renonçant à ses lumières pour renoncer à ses vices.--(2º) Quant aux hommes semblables à moi dont les passions ont détruit pour toujours l’originelle simplicité, qui ne peuvent plus se nourrir d’herbes et de glands, ni se passer de lois et de chefs..., ceux qui sont convaincus que la voix divine appela tout le genre humain aux lumières et aux bonheurs des célestes intelligences, tous ceux-là tâcheront, par l’exercice des vertus qu’ils s’obligent à pratiquer en apprenant à les connaître, de mériter le prix éternel qu’ils en doivent attendre; ils respecteront les sacrés liens des sociétés dont ils sont les membres; ils aimeront leurs semblables et les serviront de tout leur pouvoir; ils obéiront scrupuleusement aux lois et aux hommes qui en sont les auteurs et les ministres; ils honoreront surtout les bons et sages princes qui sauront prévenir, guérir ou pallier cette foule de maux toujours prêts à nous accabler; ils animeront le zèle de ces dignes chefs, en leur montrant, sans crainte et sans flatterie, la grandeur de leur tâche et la rigueur de leur devoir; mais ils n’en mépriseront pas moins une constitution qui ne peut se maintenir qu’à l’aide de tant de gens respectables qu’on désire plus souvent qu’on ne les obtient et de laquelle, malgré tous leurs soins, naissent toujours plus de calamités réelles que d’avantages apparents.»

Résumé: que les innocents et les purs fuient la société et reviennent à la vie sauvage, c’est-à-dire à la vie individuelle. Que les corrompus _et les religieux_ restent dans la société en la servant, en la méprisant, en n’en attendant rien de bon.

Or, prenant une moyenne entre ces deux solutions, la Révolution a maintenu la société en y introduisant le plus de vie individuelle possible, en détruisant le plus de hiérarchie possible, en supprimant le plus possible l’homme corrompu et l’homme religieux, en rapprochant le plus possible la société de l’insociété, et c’est cette régression, gauche du reste et à pas d’aveugle, vers l’état primitif, qui sera au fond de toutes les révolutions plébéiennes dirigées par la raison pure se passant de la raison historique.

Quand les préjugés sont ainsi oubliés, méconnus, «méprisés», quand la raison socialisante a perdu ses titres, on ne croit plus, on ne veut plus croire qu’à la raison abstraite et à la science et, ce qui est divertissant et très naturel, la raison abstraite et la science deviennent _à leur tour_ des objets d’admiration irraisonnée et ignorante, des divinités et, en un mot, _des préjugés_.

De même qu’à la fin de la vie naît une dernière illusion, consolante encore, qui est de croire que tout ce qu’on a aimé est illusion, de même au déclin des sociétés s’élèvent deux préjugés, la raison et la science, qui ont comme pour mission de détruire et pulvériser tous les préjugés anciens.

A telle époque l’ignorant le plus ignorant est persuadé, aussi fort que l’était le sauvage ancestral de la vertu de son fétiche, que la raison, non seulement expliquera tout, mais a tout expliqué et que la science fait du bonheur. Nietzsche a bien exprimé cela. Il est arrivé un moment où «la connaissance, la recherche du vrai, l’aspiration au vrai _prirent place enfin comme un besoin_ au milieu des autres besoins. Depuis lors, non plus seulement la conviction et la foi, mais encore l’examen, la négation, la méfiance, la contradiction, tout cela ensemble devint une puissance... La connaissance devint un morceau de la vie même et, en tant que vie, une puissance toujours grandissante.»

Toujours grandissante, jusque-là qu’elle dissout tout ce qui n’est pas elle, ou plutôt tout ce qui fut elle et qu’elle ne reconnaît plus, parce qu’il est ancien et qu’il est sorti d’elle dans des conditions autres que les conditions présentes. Elle dissout tout ce qui est sorti d’elle, alors qu’elle était en contact avec les réalités contraignantes et inéluctables et qu’elle ne reconnaît pas parce qu’elle est plus loin de ces réalités, qui du reste existent toujours et de temps en temps se rapprochent. Elle est comme un Saturne qui pulvériserait ses enfants, mais surtout ceux qui, étant presque aussi vieux que lui, seraient méconnus par l’œil de leur père.

Elle dissout tout ce qu’elle croit qui n’est plus elle et du reste elle ne crée plus rien, je veux dire rien qui, comme les anciens préjugés, soutienne les sociétés et leur donne la cohésion et la force. Elle apprend à tout désapprendre et n’enseigne rien. Elle est comme un Saturne qui dévorerait ses enfants mais qui n’aurait pas l’excuse d’être encore fécond.

Salut au dernier préjugé, exterminateur de tous les autres! Il se peut que lui aussi soit utile; il se peut que lui aussi soit nécessaire, il se peut qu’il soit _dans le plan_. Proudhon a entrevu cela: «Je conçois que l’humanité, soumise aux conditions d’infertilité du sol... [c’est là, ce me semble, qu’il s’égare] finisse pour ainsi dire volontairement, non dans la décrépitude, mais au contraire dans la haute spiritualité. Arrivé à la perfection, l’homme doit finir. Parvenu au plus haut degré de conscience, d’intelligence, de dignité, devenu Dieu, l’homme doit se mettre à l’unisson de la nécessité et léguer son âme à un monde plus jeune.»

Ce n’est pas tout à fait cela; mais il y a quelque chose. Ce n’est pas par haute spiritualité que les sociétés périssent; c’est par raison pure, ce qui n’est pas exactement la même chose, c’est par raison désocialisante, succédant, de loin, à la raison socialisatrice. Cela sans doute est dans l’ordre. Supposons, une fois de plus, le Grand Trompeur de Schopenhauer. Il nous donne, pour que nous vivions en société, toutes les illusions qui sont nécessaires pour cet objet; mais il nous donne aussi quelque chose qui, très faible au commencement, croîtra peu à peu, qui est capable de détruire toutes ces illusions et qui, à un moment donné, arrivera en effet à les détruire.

Pourquoi? Pour que nous mourions. Il a voulu notre mort autant que notre vie et il a pourvu à l’une avec autant de sollicitude qu’à l’autre. Il nous a donné les forces de vie et une force meurtrière. Il a voulu notre existence et aussi notre suicide. Minutieusement il nous a garnis de tous les viatiques et aussi d’un poison et il a tracé la courbe selon laquelle, par tous les viatiques, nous croîtrions et nous élèverions vers la puissance et la grandeur; et, par l’effet du poison lent, nous éliminerions peu à peu tous les viatiques et tomberions dans la dissolution définitive. Il a voulu que les raisons de vivre eussent leur temps et la raison de mourir la sienne.

Pourquoi? Pour s’amuser? Peut-être; je n’en sais rien; car je ne suis pas dans son conseil. Peut-être aussi, et il serait très sage s’il en était ainsi, parce qu’il faut s’en aller quand on a fini son rôle; parce que chaque peuple a dans son tempérament quelque chose à apprendre et à faire admirer à l’humanité, qu’il l’exprime en effet et le met en lumière; puis ne pourrait que le répéter plus faiblement; et qu’il doit se résigner à ce qu’un autre s’avance au _proscenium_.--Du moins la représentation semble ainsi réglée et, si elle l’est ainsi, il faut bien que quelque chose, interprète sans doute de quelqu’un, dise au vieux comédien: «_Solve senescentem..._»

Devant les nations qui meurent, comme devant les hommes qui se sentent mourir, la Nature se dresse et dit de sa voix sévère: «Trêve de larmes, vieux sépulcre, et assez de gémissements, et cède la place à d’autres plus dignes ou simplement plus jeunes. Combien d’autres t’ont précédée qui valaient mieux que toi ou tout autant et qui sont mortes parce qu’elles avaient en elles ce précieux principe de mort qui permet au monde de ne pas voir toujours les mêmes visages. La vie n’est donnée à personne en propriété, chacun n’en a que l’usufruit.»

«Tu te révolterais contre la mort, toi dont la vie à cette heure même n’est qu’une mort anticipée, toi qui dors tout éveillée et dont l’esprit est tout hanté de visions et de cauchemars? Sors de ce monde comme tu y es entrée. Le même passage que tu fis de la mort à la vie sans passion et sans frayeur, refais-le de la vie à la mort. Ta mort est une des pièces de l’ordre de l’univers; c’est une pièce de la vie du monde. Fais place aux autres comme d’autres te l’ont faite. C’est justice, puisque c’est égalité. L’égalité est la première pièce de l’équité.

«Tu avais des principes de vie autant qu’une autre, plus que plusieurs autres; tu avais un principe de mort comme toutes. Il y a des privilégiés, ce sont ceux qui vivent plus longtemps que d’autres, parce qu’ils ont des principes de vie plus actifs et plus persistants, peut-être parce qu’ils les ménagent et les respectent plus et plus longtemps que d’autres. Mais il n’y a personne qui ait le privilège de l’éternité.

«Tu es partie d’un rien, d’un état très faible, languissant et précaire. Tu t’es élevée peu à peu par le sentiment de volonté de puissance collective, par le sentiment de hiérarchie, par le sentiment de discipline. Tu as été très forte et en admiration aux yeux du monde; tu as eu un énergique amour de la vie collective sous forme d’absolu mépris de la vie individuelle; tu t’es fait une aristocratie fière, puissante et intelligente qui a été gardienne des traditions, c’est-à-dire des procédés éprouvés de vivre et de vaincre; tu t’es fait une religion, ou tu as pénétré de ton esprit et de ton âme la religion qu’on t’avait apportée et tu y as trouvé de nouvelles raisons de te maintenir saine et forte; tu t’es fait un art selon ton esprit et selon ton cœur pour te reposer aux moments de trêves, sans te douter que tu te créais ainsi de nouvelles raisons de te reconnaître, de prendre conscience de toi dans toute ta suite, de t’admirer, de t’aimer, de te préférer à d’autres et, par conséquent, que tu créais pour toi une nouvelle force de vie; mais tu t’en es bien aperçue plus tard et ton patriotisme s’est fait, plus fort et plus profond, de l’histoire de ta pensée autant que de l’histoire de tes gestes.

«Tout cela a disparu ou a décliné, comme les forces d’un homme sur qui l’âge a appesanti sa main. Tout cela a disparu ou a décliné, parce que tu n’y as plus tenu, parce que tu n’y as plus attaché d’importance, parce que tout cela t’a ennuyé; parce que tu as dit comme cet empereur: «_Omnia fui, nil expedit_»; et si tu as dit cela, c’est que déclinaient en toi, se développaient chez d’autres, les ferments de vie qui ne sont déposés, par moi, chez chacun, que pour un temps; et il n’y a rien là qui doive te contrister, puisque c’est la loi commune à laquelle tu cèdes aujourd’hui, à qui d’autres ont cédé jadis, à qui ceux qui, avec une très grande satisfaction, te regardent disparaître, céderont demain.

«Tu vas maintenant revenir plus ou moins lentement au point de départ. Ce qui fait les peuples, c’est-à-dire l’abnégation de l’individu, s’étant retiré de toi, tu redeviendras, simplement, un certain nombre d’individus.

«Ces individus, comme ceux qui vivaient avant l’invention des sociétés, ne se connaîtront plus les uns les autres et n’auront aucun désir de se servir les uns les autres, de s’enchaîner par des services réciproques et de vivre de cette vie, singulière à la vérité, qui consiste à se sentir exister beaucoup plus dans la personne des autres que dans la sienne.

«Ils seront une manière de poussière dispersée et fuyante, comme ont été les plus anciens de leurs premiers ancêtres; car souviens-toi que tu as été poussière, que tu as cessé d’être poussière et que tu retourneras en poussière.

«Des peuplades étrangères viendront, de tous les points de l’horizon, et s’empareront de leur sol, comme il est juste; car ce qui est constitué en nation s’installe où il se trouve le mieux pour se développer et s’accroître; et, eux, ils ne s’en apercevront pas très distinctement, puisque chacun ne tiendra qu’à vivre sa vie personnelle, avec un certain étonnement que d’autres tiennent à vivre d’une vie collective.

«Toi, tu auras disparu: la mort est une dispersion. Il ne restera de toi qu’un nom, glorieux du reste et dont s’entretiendront longtemps les hommes, peut-être une langue qu’ils épèleront pendant des siècles avec vénération, avec ennui et avec quelque profit intellectuel. Tes membres se fondront peu à peu dans le complexus physiologique des peuples qui habiteront où tu as si longtemps habité, comme les restes d’un homme se fondent et se disséminent dans le suc des plantes et par les plantes dans les animaux et par les animaux dans les hommes.

«Mais toi-même n’existeras plus, tout de même que n’existe plus le chêne séculaire chez qui la sève a fini par se tarir et qui n’est plus que poudre blanche que la terre attire à soi et élabore pour la production de nouveaux êtres. Peut-être même, car moi-même ne connais pas tous les secrets; peut-être même tous les peuples, sans qu’il en reste un, finiront-ils comme tu fais en ce moment, par perdre l’instinct social, et je crois bien, en effet, que l’instinct social n’est qu’un accident, un peu long pour des yeux humains, mais un accident insignifiant au regard de l’Éternel, de la vie de certains êtres; et alors l’humanité reprendra sa forme primitive qu’il est parfaitement possible qu’elle ait eu tort de quitter. Et alors tous les peuples du monde, un peu plus tôt un peu plus tard, seront arrivés au même point, ne seront plus même des souvenirs et seront confondus dans le néant, ce que tu peux prendre pour une considérable consolation.»

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Voylà les bons advertissements de nostre mère Nature.

TABLE DES MATIÈRES

Poitiers.--Société Française d’Imprimerie