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CHAPITRE II

L’AMOUR DE LA VIE

L’amour de la vie est une forme du vouloir vivre, s’il n’est le vouloir vivre lui-même, et je néglige les distinctions subtiles quand elles n’ont pas d’utilité, et l’on peut assurer sans crainte qu’il existait avant l’invention sociale; mais l’invention sociale en a fait une chose sienne et très différente de ce que probablement il était. L’amour de la vie chez le primitif est le désir d’action; car on ne se sent vivre que dans l’action; et le désir de vivre longtemps. Ces deux désirs se contredisent; car à se jeter dans l’action on risque d’abréger sa vie, et à vouloir prolonger sa vie on la traîne dans une timidité déprimante. L’homme primitif est partagé entre ces deux sentiments et tantôt se jette dans l’acte périlleux avec ivresse, tantôt se ramène à la vie calme et circonspecte.

Mais «le grand trompeur», pour parler la langue de Schopenhauer, de Hartmann et de Renan, «le grand trompeur qui nous pipe en vue d’une fin transcendantale qui nous dépasse infiniment», lui conseille plutôt la seconde de ces deux existences. L’impulsion serait plutôt de mener la vie «courte et bonne», c’est-à-dire de la mener en toute ardeur et en toute expansion tant qu’elle vaut, et ceci même, quoique impulsif, serait assez raisonnable; car travailler pour sa vieillesse, c’est-à-dire pour un temps qui probablement ne viendra pas, c’est «travailler pour l’incertain», comme dit Pascal. Travailler pour l’incertain, sacrifier le présent qui est sûr à l’avenir qui n’est qu’une hypothèse, c’est précisément à quoi le grand trompeur nous convie.

En langage moins mythologique, l’instinct d’épargne l’emporte tellement--souvent du moins--sur l’instinct de dépense qu’il fait qu’on joue; puisque travailler pour l’incertain n’est pas autre chose que jouer; qu’il fait qu’on joue pour soi-même contre soi-même.

Dans les deux cas du reste, dans celui de vie intense et dans celui de vie d’épargne, il y a amour de la vie, et probablement, amour égal de la vie.

Or l’amour de la vie consistant, en tant qu’idée, à croire que la vie est belle, est très vraisemblablement une illusion. Il y a une duperie à nous faire croire que la vie est belle, si quelqu’un nous y fait croire; il y a auto-suggestion séductrice si nous y croyons de nous-mêmes, et dans ce cas c’est de nous-mêmes que nous sommes dupes. Quelque chose en nous, comme chez les animaux et les végétaux, veut que nous vivions, et à cause de cela nous nous persuadons que la vie est belle. Jean Paul a bien dit cela: Nous aimons la vie, non parce qu’elle est belle, mais parce qu’il faut que nous l’aimions, et puis nous faisons ce raisonnement: nous aimons la vie, donc elle est belle.» Tout être animé peut dire de la vie ce que Musset a dit de la Muse:

La vie est toujours belle Même pour l’insensé, même pour l’impuissant; Car sa beauté pour nous, c’est notre amour pour elle.

L’amour de la vie, sous ses deux formes, est donc un de ces préjugés que j’appelle préjugés nécessaires naturels et dont la société s’empare pour en faire des préjugés nécessaires sociaux. Voyons ce qu’elle en fait.

Elle le prend sous ses deux formes et elle l’altère sous ses deux formes. Elle dit à l’homme: «Tu veux vivre et tu as raison. Tu veux vivre d’une façon intense, tu es dans le vrai; tu veux vivre d’épargne, tu es dans une autre catégorie du vrai. Seulement c’est collectivement que tu vivras d’une façon intense et c’est collectivement aussi que tu vivras d’une vie d’épargne. La cité a besoin de vivre longtemps, très longtemps, éternellement. Pour cela elle a besoin de travailleurs patients, tenaces, économes, parcimonieux, qui «vivent d’épargne et de travail», comme dit Bossuet. Vous serez ces hommes-là. Elle a besoin aussi d’êtres énergiques qui se jettent dans le danger sans hésitation et sans calcul du risque, quand elle est en péril. Vous serez aussi ces hommes-là. Ayez l’amour de la vie, sous ses deux formes, _dans la patrie_. Aimez à vivre longtemps, si vous voulez, mais surtout aimez que la patrie vive longtemps; aimez-vous vivant longtemps dans la patrie vivant toujours; transposez votre amour de la vie longue.»

«Et vous aimez la vie intense; vivez intensément dans les limites, assez restreintes, il est vrai, où je le permets; mais comptez sur les occasions que je vous donnerai ou qui viendront, de vivre intensément pour la patrie en danger; transposez votre amour de la vie violente; réservez, en somme, cet amour et les forces qu’il vous donne pour les moments où la patrie vivra précisément de cette vie-là.»

Ce qu’il faut remarquer, c’est que la société tient ce double langage _à tous_; elle ne dit pas aux économes de la vie: vivez d’épargne; et aux prodigues de la vie: vivez prodigalement. Elle dit à tous: selon les circonstances et selon mes besoins, vivez intensément ou vivez d’épargne. Elle contrarie donc tout le monde, les uns qu’elle retient et réprime dans les temps de paix, et les autres qu’elle aiguillonne dans les temps de guerre; elle force toujours, en somme, chacun à aimer la vie de la façon qu’il ne l’aime pas.

--Alors, tout compte fait, elle détruit l’amour de la vie.

--Non tout à fait, mais un peu, et c’est précisément ce qu’elle veut. Elle prétend transposer l’amour de la vie de l’individu à la cité, transformer l’amour de la vie personnelle en amour de la vie collective; pour cela, il faut que l’individu aime beaucoup moins la vie personnelle, sous quelque forme que ce soit; il faut que l’amoureux de vie dangereuse «vive en bon citoyen dans le sein de sa ville» pendant les temps de tranquillité et que le paisible bourgeois devienne un héros dans les temps de crise.

Elle y réussit du reste assez bien, parce que l’animal humain est assez souple pour se métamorphoser ainsi et pour vivre collectivement avec d’éternels regrets de ne pouvoir vivre personnellement et des retours furtifs, à peu près quotidiens du reste, vers la vie personnelle.

Elle fait plus: elle transforme l’amour de la vie en amour de la mort pour la vie; elle transforme l’amour de la vie personnelle en amour de la mort personnelle pour la vie collective. Le sentiment au fond est resté le même, c’est toujours le vouloir vivre. Seulement c’est le vouloir vivre social substitué au vouloir vivre personnel. Le héros qui meurt pour sa cité dit ceci: «Je veux vivre; j’aime la vie; mais je vis si socialement que c’est dans la mort de la cité que je mourrais et qu’assurant la vie de la cité par ma mort, je vis, je vis immensément; je satisfais immensément mon vouloir vivre.»

Pour bien voir que c’est bien le sentiment primitif très transformé, mais encore le sentiment primitif, songez au suicide à motif personnel. C’est par amour de la vie qu’on se tue; c’est par un désir de soulagement qui n’est pas autre chose que désir de bonheur, et désir de bonheur et amour de la vie se confondent parfaitement. L’homme qui se tue _ou_ espère _obscurément_ une autre vie où il sera débarrassé des maux de celle-ci--ce que j’ai toujours eu tendance à croire, parce que l’homme ne peut guère se figurer le néant, se figurer lui-même anéanti--_ou_ veut éprouver dans l’instant qui le délivre un bonheur intense, incomparable, d’être délivré. C’est toujours l’essence même de l’amour de la vie, à savoir l’amour du bonheur:

Et sæpe usque adeo mortis formidine, vitæ Percipit humanos odium lucisque videndæ, Ut sibi consciscant mœrenti pectore letum, Obliti fontem curarum hunc esse timorem.

«Tous les hommes, dit Pascal, recherchent d’être heureux..., jusques à ceux qui vont se pendre.»

Or l’acte du héros qui meurt pour sa patrie est un suicide à raison collective. Sa mort, c’est vivre intensément, une minute, pour la vie collective et dans la vie collective de la cité.

Voilà ce que la société fait d’un instinct personnel et comment elle l’altère, le transforme et le transfigure. Voilà l’histoire d’un préjugé nécessaire naturel devenant, puis devenu préjugé nécessaire social. L’amour de la vie personnelle devient amour de la vie sociale, par une suite d’abdications: s’il était amour de la vie d’épargne, devenant, plus ou moins, mais forcé de devenir et devenant amour de la vie intense; s’il était amour de la vie intense, devenant, plus ou moins, mais forcé de devenir et devenant amour de la vie d’épargne; enfin, dernière abdication, allant jusqu’à se renoncer et devenant, à force d’amour de la vie sociale, l’amour de la mort personnelle.

La société disloque l’homme et le retourne du _recto_ au _verso_; elle force les hommes différents de caractères à échanger partiellement leurs caractères entre eux, de manière à former un caractère commun de la cité; elle les force enfin _à se préférer quelque chose_ et quelque chose qui n’est ni une épouse ni un enfant; et à se préférer cela jusqu’à y sacrifier la vie, ce dont on n’avait pas même l’idée dans la vie familiale et ce qui est une _révolution_ radicale; si radicale, quand on y songe, qu’on rit de l’argument toujours opposé aux révolutionnaires radicaux: «mais il faudrait pour cela changer la nature humaine!»--Mon Dieu, ce ne serait pas la première fois qu’elle aurait été changée.