Part 1
FRÉDÉRIC BOUTET
Douze aventures sentimentales suivies d’autres histoires d’à présent
PARIS ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR 26, RUE RACINE, 26
1918 Droits de traduction, d’adaptation et de reproduction réservés pour tous les pays, y compris la Suède et la Norvège.
Il a été tiré de cet ouvrage dix exemplaires sur papier de Hollande tous numérotés.
DU MÊME AUTEUR
CHEZ LE MÊME ÉDITEUR
Victor et ses Amis, _suivi d’autres récits du temps de la Guerre_.
Celles qui les Attendent.
CHEZ D’AUTRES ÉDITEURS
Contes dans la Nuit.
Drames Baroques et Mélancoliques.
Les Victimes grimacent.
L’Homme Sauvage et Julius Pingouin.
Histoires Vraisemblables.
La Lanterne Rouge.
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays.
Copyright 1918 by ERNEST FLAMMARION
DOUZE AVENTURES SENTIMENTALES
LE MESSAGER
La devanture étroite était peinte en vert, l’intérieur tout rempli de plantes en pots et de fleurs tassées sans apprêt dans les vases. Comme le soleil, qui était clair ce jour-là, donnait de ce côté, la petite boutique semblait un coin de printemps prématuré et charmant.
Un soldat qui venait de la direction de Montparnasse s’était arrêté et contemplait une grosse touffe d’anémones.
--Eh bien, militaire, il faut un bouquet?
Le soldat leva les yeux. C’était la fleuriste; une jeune femme aux cheveux bruns, aux yeux gris, francs et assurés.
--Un bouquet, non, répondit-il d’une voix posée et un peu traînante. Mais, de mon métier, je suis horticulteur. Alors les fleurs, j’aime ça... Est-ce que c’est vous qui êtes madame Francine Maret? ajouta-t-il en regardant le nom écrit en travers de la porte vitrée.
--Oui, c’est moi, mais pourquoi?...
--Moi je m’appelle Antoine Lavaud, et faut vous dire que j’ai eu, l’année dernière, un camarade de section qui s’appelait Maret.
--Ah!... Voulez-vous entrer un peu? dit la jeune femme qui avait tressailli.
Il la suivit dans la petite boutique sombre et fraîche, qui sentait la terre et les fleurs. Il ôta son képi et resta debout. Il était court de taille, trapu, avec une tête ronde sur ses épaules rondes et un visage extraordinairement grêlé. Ses petits yeux envoyaient de travers un regard avisé, paisible et bon.
--Quel était le prénom de votre camarade? demanda brusquement la jeune femme.
--Adrien, je crois bien... Oui, c’est ça: Adrien Maret; un grand brun, beau garçon... Est-ce que vous connaissez?
--Il y a longtemps que vous l’avez vu? fit-elle sans répondre à sa question.
--Oh! des mois. J’ai été blessé...
Après un silence elle déclara:
--Je ne connais pas du tout celui dont vous parlez. Si c’est ça que vous voulez savoir vous le savez...
Elle se détourna pour arranger du mimosa; ses doigts tremblaient un peu sur les tiges fragiles. Le soldat s’en alla.
Elle le revit quelques jours plus tard. Paisible, il entra dans la petite boutique.
--Excusez si je vous dérange, dit-il à la jeune femme, mais l’autre jour, quand je vous ai parlé d’Adrien Maret, je crois que je vous ai fâchée. C’était pas mon intention. Faut pas m’en vouloir.
Elle leva sur lui ses yeux gris. Il avait vraiment l’air d’un très brave garçon, et puis elle ne pouvait pas s’empêcher, malgré tout, de désirer des renseignements.
--C’est moi qui ai été vive, dit-elle. Mais, voyez-vous, Adrien Maret... eh bien! il a été mon mari... et, pendant cinq ans, il m’a rendue très malheureuse... J’ai tout enduré... tout, entendez-vous!... Quand il m’a quittée, il y a maintenant quatre ans et demi, j’ai eu l’impression que j’étais une vieille femme tant j’avais souffert. Il était parti trois fois, et trois fois je lui avais pardonné... Nous avions une belle installation et un commerce qui allait bien... Il a mangé tout ce que j’avais et il m’a laissée à la rue avec trois enfants, et le dernier avait deux mois... Depuis, rien, plus un mot... L’argent, ça m’était égal, mais c’était le reste... Je crois que ça l’amusait de me tourmenter... Il faisait exprès que je sache tout à mesure. Alors, quand j’ai été délivrée de lui pour de bon, j’ai réussi à l’oublier, et maintenant ça y est, c’est fini... C’est pour ça que je vous ai dit, l’autre jour, que je ne le connaissais pas...
--Ah! oui, je comprends, dit Antoine Lavaud, toujours placide. Quand nous étions ensemble, il m’avait dit, sans s’expliquer plus, qu’il avait eu des torts dans son ménage. Probable qu’il avait des regrets. Là-bas, on réfléchit... on change, voyez-vous...
--Allons donc! (Elle haussait les épaules). Pourquoi aurait-il changé? Oui, quand ça a commencé, la guerre, je croyais qu’il viendrait me voir avant de partir, qu’il m’écrirait un mot au moins. Rien. Et quand il est venu en permission, il a été retrouver celle pour qui il m’a quittée la dernière fois... Ça, je le sais... Mais ça m’est égal. C’est fini. J’ai mes enfants à élever et mon métier est dur. Il y a des moments, comme quand c’est le muguet, où, avec les Halles, je reste des trois, quatre nuits sans me coucher...
Elle alla servir un client et revint.
--Dites-moi un peu, demanda-t-elle brusquement, auriez-vous fait ça, vous, de lâcher votre femme et vos enfants?
--Pour sûr que non... Mais, voyez-vous, moi, j’ai personne... dit-il doucement.
A dater de ce jour, il reparut avec régularité. Ses séjours dans la boutique semblaient lui plaire extrêmement. Il insistait pour balayer le carreau; il renouvelait l’eau des fleurs; le plus souvent, il s’asseyait pour causer avec la jeune femme. Ils parlaient horticulture, ou bien échangeaient des considérations d’ordre général, et ils s’entendaient parfaitement. De temps à autre, Lavaud proférait des phrases manifestement étudiées d’avance sur le repentir et le pardon, et il y mêlait le nom d’Adrien Maret.
Un jour, il arriva au commencement de l’après-midi, s’assit en face de la jeune femme qui préparait une gerbe, et dit avec le plus grand calme:
--Je suis un menteur...
Ahurie, elle leva les yeux. Il continua:
«Écoutez bien: Maret a été blessé le même jour que moi, et amené ici au même hôpital. Seulement, lui, il a été bien plus blessé, et il est...
--Mort! Il est mort! Et je ne l’ai pas revu! Et je ne l’ai pas soigné!...
Elle s’était dressée, très pâle.
--Non, non, il n’est pas mort, il va bien... On voit que vous l’aimez, dit Antoine Lavaud en l’observant. Ce que j’ai dit, c’était d’accord avec lui. On est amis intimes et il m’a tout raconté. Il pensait que vous ne lui pardonneriez jamais et il m’a envoyé pour essayer d’arranger les choses petit à petit. Il se repent et il a été très abîmé, vous savez...
--Où est-il? cria-t-elle. Conduisez-moi...
--Il est à la porte, qui attend. C’est la première fois qu’il peut sortir...
Elle n’écoutait plus; elle s’était précipitée vers la porte et, maintenant, elle sanglotait en étreignant un homme qui venait d’entrer et qu’elle était heureuse, au fond d’elle-même, sans pouvoir s’en empêcher de trouver si vieilli et si changé, en pensant qu’ainsi il serait peut-être tout à elle.
Antoine Lavaud, sans qu’on y prît garde, s’en alla.
«J’ai réussi, je suis content», se dit-il dans la rue. Mais, soudain, il éprouva une âpre détresse et il comprit que dans cette petite boutique fraîche et sombre, sentant la terre et les fleurs, il avait passé des heures plus douces qu’aucune autre de sa vie, auprès de cette femme aux yeux gris qu’il ne pourrait jamais oublier et qui en aimait un autre qu’il lui avait ramené.
UNE RENCONTRE
Le train sortait de Paris. Agnès, dans son coin, regardait obstinément, à travers la vitre, la banlieue sous le crépuscule. Ses yeux en larmes ne voyaient rien. Elle avait pris cependant la ferme résolution de ne plus se permettre le moindre manque de courage, mais quand, après l’ahurissement du départ, elle s’était trouvée tranquille dans le wagon, elle avait éprouvé plus durement que jamais combien elle était seule au monde et elle avait eu un accès d’insurmontable détresse en pensant à la vie dépendante et mercenaire qui, au bout de son voyage, commencerait pour elle chez des inconnus.
Mais elle se gourmanda de cette faiblesse. Après avoir attendu quelques instants que ses yeux fussent secs, elle retourna la tête vers l’intérieur du wagon et resta immobile et droite, enveloppée dans son manteau et sa voilette tirée sur son visage qu’elle s’étudiait à rendre grave comme elle s’était étudiée à supprimer toute grâce de sa toilette et de sa coiffure. Elle était très jeune et assez jolie et la directrice du cours austère qui l’avait placée lui avait dit que cela convenait peu à une institutrice.
Tout à coup, Agnès s’aperçut que son voisin l’observait. C’était un soldat qui, peu avant le départ, avait pris, auprès de la jeune fille, la dernière place libre. Agnès, d’un coup d’œil de côté, vit qu’il avait un visage juvénile et fin, des cheveux blonds et de beaux yeux. Il semblait timide et ne l’observait qu’à la dérobée, mais fugitivement leurs regards se croisèrent; tous deux rougirent.
Ils découvrirent à ce moment qu’une grosse dame qui leur faisait vis-à-vis fixait sur eux des yeux réprobateurs. Cela amena entre eux l’échange instinctif d’un autre coup d’œil et une sourde sympathie s’établit. Après le premier arrêt du train, la grosse dame s’endormit et ce fut elle encore qui acheva entre eux de briser la glace, car elle dormait d’un air colère et prononçait dans son sommeil des propos sans suite d’intérêt domestique. Agnès et son voisin se regardèrent avec des yeux pétillants d’une gaieté complice et, cinq minutes plus tard, ils causaient ensemble, à demi-voix, échangeant des phrases banales sur le temps, sur le train, sur la nuit froide, sur n’importe quoi.
Le train s’arrêta de nouveau. Cette fois la halte était de dix minutes et le jeune homme proposa à Agnès de venir avec lui prendre au buffet quelque chose de chaud. Offusquée, la jeune fille refusa avec dignité; mais il parut tellement malheureux de l’avoir fâchée qu’elle accepta à l’instant même sa proposition qui, du reste, à cause de son air d’aventure, la tentait extrêmement. Il descendit le premier, Agnès s’appuya sur son bras pour sauter du marche-pied et, à travers les quais et les voies, ils partirent en courant, ravis et, comme deux enfants, se tenant par la main. Ils revinrent de même, en grande hâte, après s’être joyeusement ébouillantés avec des cafés. Ils escaladèrent le marchepied de leur wagon et tombèrent haletants sur leur banquette. Ils se sentaient plus camarades que s’ils s’étaient connus depuis l’enfance. Agnès remarqua gaiement qu’ils avaient failli laisser le train repartir sans eux, mais son compagnon lui dit, avec un effarement rétrospectif qu’il essaya de dissimuler, que c’eût été pour lui une chose grave; et il expliqua qu’il rentrait à son dépôt après un congé de convalescence et qu’il avait attendu jusqu’au dernier moment, en sorte que le moindre retard lui ferait dépasser les limites de sa permission. Agnès fut très impressionnée par l’idée qu’il avait risqué quelque chose pour elle et elle le lui laissa entendre.
Le train roulait à travers la nuit noire et des flocons de neige volaient le long des vitres. Les quatre voyageurs qui restaient dans le wagon dormaient. Agnès et son compagnon, assis côte à côte dans leur coin, se taisaient à présent, mais une intimité très douce, plus encore peut-être que lorsqu’ils se parlaient, grandissait entre eux.
Après quelques minutes, le jeune homme se pencha et dit à voix basse:
--Vous étiez triste en quittant Paris... Pourquoi?
Elle tressaillit et ne répondit pas.
«Oh! je vous demande pardon, reprit-il d’un ton réservé. Je suis très indiscret, cela ne me regarde nullement...»
Elle crut discerner une jalousie dans sa voix, elle leva les yeux sur lui et simplement lui raconta pourquoi elle était malheureuse: Elle était orpheline, une vieille parente l’avait élevée, qui la gâtait beaucoup et qui était morte quatre mois avant, la laissant seule au monde et sans un sou. Alors il lui avait fallu gagner sa vie et, après un séjour dans un cours où on logeait les institutrices sans place, elle avait été très heureuse de trouver une situation dans une famille de province. Elle y allait. Et elle avait pleuré parce que tout cela était cruel et qu’elle n’avait pas encore eu le temps de s’y résigner; mais dorénavant elle serait forte...
Elle s’arrêta, prête à pleurer de nouveau. Son compagnon ne répondit pas tout d’abord. Il était bouleversé de pitié et de tendresse pour cette enfant délicate et courageuse, seule à travers la vie hostile.
--Moi aussi, croiriez-vous, dit-il enfin, moi aussi je suis seul au monde... ou presque seul... Enfin, je n’ai plus qu’un vieil oncle... Il est fantasque et je le vois peu. Moi aussi, comme vous, je suis seul... sans affection. Mais non, non, ne pleurez plus...
Il lui avait pris la main et, incliné vers elle, il murmurait des mots de consolation qui devenaient des mots d’amour et Agnès, tremblante, oubliait comme lui qu’ils ne se connaissaient pas quelques heures auparavant et comme lui trouvait que sa vie maintenant prenait un sens nouveau.
Soudain, un voyageur qui s’éveilla demanda où on était. Le jeune homme lâcha la main d’Agnès et regarda par la portière. Dans son émotion, il ne s’était pas rendu compte que le train, depuis deux minutes, était arrêté dans une gare. Et, tout à coup, ses yeux tombèrent sur le nom de la station écrit sur la vitre d’un réverbère. Il bondit, c’était là l’embranchement où il devait descendre et le train sifflait déjà pour repartir. Effaré, il arracha ses bagages du filet, se jeta sur la portière et sauta du train qui se mettait en marche. Il trébucha, se redressa et, à cet instant, s’aperçut qu’il ne savait pas plus le nom et l’adresse de celle qu’il venait de quitter ainsi, qu’elle ne savait son nom et son adresse à lui. Il s’élança en criant, mais le wagon, à la portière duquel il crut voir un visage se pencher, était là-bas, trop loin, et il resta sur le quai, ahuri et désespéré, comprenant qu’aucune chance n’existait pour qu’il la retrouvât jamais et qu’elle ne serait pour lui qu’un souvenir que le train, en s’éloignant, emportait déjà vers le passé.
DANS LE PARC
En sortant de la petite gare de banlieue, Pierre s’éloigna sur la route, d’un pas pressé.
Il était très ému et très heureux: il allait la revoir. Il escomptait la surprise et la joie de la jeune femme et, maintenant, il n’avait plus ces doutes qui, après qu’il eut été séparé d’elle, l’avaient d’abord tourmenté. A force d’évoquer les incidents du passé, il s’était de plus en plus persuadé qu’il ne s’exagérait pas leur signification et son espérance était devenue une certitude.
Quand il vit de loin la longue grille du parc et la maison au milieu des arbres, il eut un tressaillement: il avait connu là, si peu de mois avant, tant d’heures atroces de souffrances et d’angoisse, puis tant d’heures de joie fervente en revenant à la vie auprès d’elle... Mais il fut saisi d’une inquiétude: si elle n’était plus là? Il se hâta vers la grille, et, quand on lui eut dit qu’elle était venue comme chaque jour et qu’elle se trouvait dans le parc, il eut un frémissement de joie profonde.
Il s’enfonça dans les allées mal tenues, sauvages et charmantes avec leurs herbes folles et leur ombre fraîche où le soleil d’après midi, à travers les arbres, jetait des taches vivantes.
Brusquement, Pierre s’arrêta. Il voyait là-bas celle qu’il cherchait. Il avait tressailli et restait immobile. Elle se trouvait à l’endroit même où ils venaient ensemble, à l’automne dernier: elle était assise sur le banc où tant de fois ils s’étaient assis côte à côte; mais elle n’était pas seule, un blessé était auprès d’elle... comme auparavant il y était, lui.
Avec précaution, en étouffant ses pas et en se glissant entre les buissons, il s’approcha et, caché dans le massif contre lequel s’adossait le banc, il les observa et les écouta, et il était si bouleversé qu’il craignait que le battement de son cœur ne décelât sa présence.
Bientôt la jeune femme se leva et reconduisit le blessé jusqu’à la maison où elle le confia à une infirmière. Pierre, par une autre allée, la rejoignit, et, quand elle fut seule, il s’approcha d’elle.
--Madame... commença-t-il, d’une voix que l’émotion étranglait.
Elle tourna la tête vers lui. Il pensa qu’elle était plus jolie que jamais, mais, dans les grands yeux sérieux et doux qui le regardaient, il ne vit que de l’indifférence.
--Monsieur?... répondit-elle d’un ton interrogateur.
Pâlissant, il eut un cri désespéré.
--Vous ne me reconnaissez pas?
Surprise, elle hésita quelques secondes, puis son visage s’éclaira:
--Ah! mais oui, oui!... Pierre Marsier... Je me souviens très bien... Vous avez été soigné ici, il y a six mois... Votre bras va-t-il mieux? Vous avez été gravement blessé à la poitrine et au bras, n’est-ce pas?
--Oui, mon bras va mieux. Il est encore très faible et ne se rétablira jamais complètement, mais je n’en souffre plus...
Il s’arrêta court. Ce n’était pas pour lui parler de ses blessures qu’il était venu. Après un instant, le visage crispé, il répéta:
--Vous ne m’avez pas reconnu!...
--Je ne m’attendais pas du tout à vous voir... et, dans vos vêtements civils... Alors, maintenant que vous n’êtes plus soldat, vous avez repris vos occupations?... Vous étiez dans une banque, je crois? demanda-t-elle avec un ton d’intérêt cordial.
--Non. Je m’occupe d’industrie, murmura-t-il.
Côte à côte, ils firent quelques pas dans une allée, et la jeune femme reprit, aimablement.
--Et vous avez pensé à revenir voir votre maison de santé... C’est gentil, cela!
Pierre s’arrêta et la regarda en face.
--Je suis revenu vous voir, vous...
Elle eut un petit mouvement; il continua:
--Oui. Et je pensais presque que vous m’attendiez... Vous avez été si dévouée, si douce, si bonne, si tendre pour moi... Vous ne vous souvenez donc pas?... Et les heures que nous passions ensemble... et nos conversations... Alors, je croyais... Quand je suis parti d’ici, je n’ai pas pu vous parler parce que vous étiez souffrante et que vous n’êtes pas venue pendant quelque temps... J’ai été dans le Midi et je ne pouvais pas écrire... Du reste, je préférais revenir... Et vous ne m’avez pas reconnu... Et, en arrivant, je vous ai vue assise sur le banc, sur _notre_ banc, avec un blessé...
--Eh bien? fit-elle, étonnée.
Il hésita, mais ne put se contenir.
--Je me suis approché, je me suis caché pour vous voir et vous entendre. Vous lui avez dit les mêmes mots que vous me disiez à moi. Vous avez eu les mêmes manières affectueuses et douces, les mêmes sourires que pour moi... Il vous tenait la main comme je vous la tenais...
--Eh bien? dit-elle encore, très calme.
--Eh bien... eh bien... Vous ne comprenez donc pas? Je m’étais figuré... J’avais espéré... Je ne pensais pas être pour vous un indifférent... Je savais que vous étiez libre, seule... comme moi-même... Et je revenais pour vous demander... Et je vous trouve avec les autres comme vous étiez avec moi...
La jeune femme avait légèrement rougi et ses yeux étaient devenus sévères.
--Monsieur Marsier, dit-elle, je m’efforce de consoler un peu ceux qui n’ont personne et qui ont besoin de douceur et d’affection en revenant à la vie...
Il ne répondit rien. Il comprenait toute l’injustice de ses reproches égoïstes. Il comprenait qu’il s’était leurré lui-même en se figurant qu’elle l’aimait parce qu’il l’aimait, et en prenant sa pitié pour de la tendresse. Mais il comprenait surtout qu’il souffrait âprement.
«Voyons, reprit-elle plus doucement, vous savez bien que jamais rien, ni dans mes paroles ni dans mes actes, n’a pu vous laisser croire... Je vous ai soigné de mon mieux, avec sympathie... Vous étiez un blessé...
--Oui, un blessé... comme les autres, dit-il avec amertume.
--Mais maintenant vous n’avez plus besoin de moi... Vous êtes guéri...
Elle lui tendit la main gentiment et rentra dans la maison.
Il s’en alla à travers le parc, regrettant la souffrance ancienne...
RETOUR
Il arriva l’après-midi. A travers la calme ville, une voiture de la gare le cahota jusqu’à sa maison. Il passa le seuil qu’il n’avait pas passé depuis sept ans. La vieille servante qui était gardienne s’empressa.
--Monsieur Georges, c’est pas Dieu possible que vous voilà enfin! C’est que ça en fait du temps que vous n’êtes pas revenu... Quand je pense que maintenant, de toute la famille, il ne reste plus que vous!... Dire que je vous ai vu tout enfant!... Ça vous va bien l’uniforme... Et vos blessures, ça ne vous fait plus souffrir?... Vous allez voir comme je vais bien vous soigner, monsieur Georges... Parce que vous êtes ici pour un bon bout de temps, n’est-ce pas?
Il dit qu’il était guéri et qu’il ne resterait que trois jours, et la vieille s’exclama de nouveau. Il la laissa qui défaisait sa valise et il se mit à parcourir la vieille maison familiale où il était né, où il avait grandi, où, à chaque pas, dans les corridors sombres, dans les pièces muettes, se levaient pour lui tous ses souvenirs d’enfance et de jeunesse.
D’une chambre du premier, qui avait été sa chambre, il ouvrit avec peine les persiennes aux gonds rouillés. Devant lui, sous un soleil pâle dans un brouillard léger, s’étendait le jardin inculte avec ses allées effacées par l’herbe, son bassin tari, ses statues grimées par l’injure du temps et, au fond, la haie. Et dans la haie haute et touffue il put reconnaître, à demi bouchée par les pousses des buissons, la brèche qui communiquait avec l’autre jardin, là-bas...
Et, brusquement, son amour et sa souffrance surgirent du passé, aussi ardents, aussi cruels, aussi éperdus que dans le passé même.
«Je ne l’ai pas oubliée, je ne l’ai pas oubliée... murmura-t-il. Comment ai-je pu croire que je l’avais oubliée?...»
Elle avait habité, avec une vieille parente, la maison qui était là-bas, au bout du jardin, de l’autre côté de la haie. Il l’avait aimée, enfant lui-même, quand elle était une enfant moqueuse et impérieuse qui le pliait à tous ses caprices et le récompensait parfois en lui permettant d’embrasser sa joue. Il l’avait aimée tout le long de leur adolescence, qu’il fût près d’elle ou loin d’elle, qu’elle fût dédaigneuse ou bonne, selon la fantaisie de sa coquetterie. Il l’avait aimée plus encore, à mesure que le temps passait, qu’elle devenait une femme. Et il avait cru qu’elle l’aimait elle aussi, qu’elle consentait à l’épouser, quand, un soir de juin, à travers la brèche de la haie, elle l’avait écouté, semblant émue, et sans lui répondre par des railleries. Mais il avait, peu de temps après, compris à quel point il s’était trompé lorsqu’il avait appris qu’elle allait épouser un homme qui avait une fortune très considérable et de hautes ambitions. Il avait éprouvé alors une douleur si affreuse, une jalousie si torturante qu’il s’était enfui pour ne pas la voir auprès d’un autre, pour ne plus entendre prononcer son nom. Il avait passé des années à l’étranger et, brusquement, était revenu pour la guerre. Maintenant, dans cette maison où il osait rentrer pour la première fois, les souvenirs et les images de jadis renaissaient plus despotiquement. Il descendit vers le jardin. Sous ses pas, des feuilles mortes, montait une odeur humide et flétrie.
Il s’arrêta auprès de la brèche dans la haie. Il essayait en vain de dominer son émotion et il était irrité en songeant qu’il porterait toute sa vie le fardeau de cet amour dont les rêves et les souffrances ne voulaient pas se laisser oublier.
Derrière la haie, soudain, glissa un pas léger. Il vit une forme svelte dans un grand manteau sombre. Bouleversé, il recula. C’était elle. Elle était là... avec son mari, sans doute... Il allait les voir côte à côte...
«Pourquoi suis-je revenu?» se dit-il avec angoisse.
Elle s’approcha de la brèche. Il voulut s’enfuir et n’eut pas la force de détourner les yeux de son visage.
--Restez, chuchota-t-elle, je savais que vous deviez venir et j’ai voulu...