Chapter 2 of 14 · 3997 words · ~20 min read

Part 2

Il l’interrompit violemment. Ce qu’il disait c’étaient ses pensées qui continuaient tout haut et sa voix haletait d’émotion.

--Non, non, je ne veux pas vous entendre! je ne veux pas vous voir! Je souffre assez, je vous aime assez déjà! Laissez-moi! Je vous ai aimée toute ma vie. Jamais je ne pourrai aimer une autre femme. Vous le savez! Vous m’avez appris la souffrance! J’étais un enfant quand vous me l’avez apprise, enfant aussi vous-même, mais déjà sans pitié! Maintenant vous êtes à un autre...

Elle eut un mouvement d’étonnement.

--Vous ne savez donc pas?...

--Je ne suis jamais revenu ici avant aujourd’hui. Je ne suis revenu en France que pour la guerre... Maintenant j’espérais vous avoir oubliée, après tant de temps... après tant de choses... Mais non, je ne vous ai pas oubliée! Au milieu du danger, des épreuves, des fatigues, ma vraie souffrance c’était vous... Vous n’étiez pas obligée de m’aimer... Mais j’ai cru... Vous m’avez laissé croire... Et c’est un autre...

Sa voix s’étrangla. Elle dit lentement:

--Je suis veuve depuis trois ans. Mon mari est mort dans un accident. Il était violent et emporté... J’ai été malheureuse... très malheureuse... Et j’ai changé...

Oui, elle avait changé. Il le comprenait à l’entendre et à la voir. Dans l’ombre du soir qui tombait il la regardait ardemment. Elle n’était plus celle de jadis, l’enfant éclatante, capricieuse, dédaigneuse. Elle était peut-être moins belle, mais il se demanda si elle n’était pas d’une séduction plus émouvante, maintenant que la vie l’avait assouplie et meurtrie.

«Je suis revenue seule dans cette vieille maison, reprit-elle. Je voulais y retrouver les souvenirs de tout ce que j’ai dédaigné, de tout ce que j’ai gâché, de tout ce que j’ai perdu... Il faut me pardonner, Georges... Depuis longtemps je sais... je sais...»

Ses yeux étaient baissés et elle tordait une branche mince de la haie entre ses doigts fins. Il se pencha vers son visage, n’osant encore comprendre, tant la détresse du passé l’opprimait toujours, mais elle releva les yeux et alors, suffoquant, il dut rester silencieux avant de pouvoir lui dire ce qu’elle était pour lui et quel bonheur il emporterait quand il repartirait.

--Partir... Oh, c’est vrai... c’est vrai... vous allez partir, retourner au péril...

Elle avait pâli. Une émotion cruelle crispait son visage passionné. D’une voix basse, où tremblait la peur d’une angoisse qui venait de naître pour elle avec son amour, elle ajouta:

«Eh bien, vous voyez, c’est à mon tour... C’est moi maintenant qui vais souffrir à cause de vous...»

CE SOIR-LA...

Ce soir-là, dans un angle du petit salon, terrain neutre, Charlotte Civreuze, assise devant un secrétaire, écrivait. Établi au coin de la cheminée, Georges Civreuze lisait, tout en fumant un cigare. Ayant manqué un rendez-vous, il était rentré dîner chez lui et, après dîner, par convenance et habitude de politesse, il s’était, pour une heure, astreint à rester dans la même pièce que sa femme avant de rentrer chez lui, c’est-à-dire dans l’aile droite du petit hôtel--Charlotte habitant l’aile gauche avec sa mère, qui, impotente, ne sortait jamais de sa chambre.

* * * * *

M. et Mme Civreuze étaient mariés depuis douze ans. Dans ce temps-là, Charlotte avait vingt-quatre ans et Georges Civreuze,--le beau Civreuze,--trente-sept ans. Il était ambitieux et elle était riche. La mésintelligence avait éclaté entre eux dès les premiers jours à cause de questions d’argent, Charlotte ayant, sans en comprendre nettement la portée, redit à son mari, comme venant d’elle, des propos qu’avaient tenus ses parents, bourgeois prudents qui se défiaient de leur gendre. Georges Civreuze, cruellement offensé par les paroles de sa femme, et satisfait peut-être du prétexte, s’était éloigné d’elle avec une détermination inflexible et avait recommencé à vivre comme avant son mariage, apportant cependant une ardeur au travail et une audace aux affaires qui lui avaient édifié rapidement une fortune considérable. Charlotte, si elle avait souffert, ne l’avait pas dit; elle s’était résignée en tout cas, et, sans bien comprendre pourquoi son mari la délaissait ainsi, elle n’avait jamais cherché ni à se rapprocher de lui, ni à trouver ailleurs une autre affection.

* * * * *

Peu après neuf heures, dans le petit salon, un domestique entra.

--La mère de Madame demande Madame, dit-il.

Charlotte, laissant inachevée la lettre qu’elle écrivait, releva la tablette de son secrétaire et, après un regard vers son mari qui lisait toujours, elle sortit.

Civreuze éprouva un petit soulagement, bien que la présence de sa femme ne l’agaçât même plus. Pendant longtemps, elle avait été pour lui l’image de l’égoïsme inaltérable, de l’étroitesse d’esprit et de la sécheresse de cœur. Il détestait sa figure aux traits un peu effacés sous la chevelure châtaine. Il détestait ses coiffures austères, son manque d’élégance, ses préoccupations assidues d’économie domestique. S’il ne s’était pas séparé d’elle, c’est parce que ses affaires, au début, en auraient souffert et parce qu’il trouvait nécessaire d’avoir un intérieur pour recevoir. Avec le temps, son hostilité et sa rancune s’étaient atténuées et Charlotte n’avait plus eu pour lui la moindre importance.

Il venait d’achever son cigare et quittait son siège pour rentrer chez lui, lorsque, soudain, la tablette du secrétaire, mal fermée, retomba avec violence sur ses charnières. Deux ou trois paquets de lettres se répandirent sur le tapis; d’autres lettres, également en liasses, restaient à l’intérieur du meuble.

Civreuze, d’un mouvement instinctif, se dirigea vers le secrétaire pour ramasser les lettres. Mais il hésita un moment; l’idée de se mêler des affaires de sa femme lui était désagréable. Tout à coup, un sentiment le saisit, que, deux minutes auparavant, il n’eût pas cru possible pour un tel objet: un sentiment de curiosité, vague d’abord, ensuite précis et ardent.

Il eut encore une hésitation, puis se pencha, ramassa les lettres et y jeta les yeux. Chaque paquet était d’une écriture différente, mais toutes les lettres étaient adressées à sa femme. Il commença à lire, restant debout; ensuite, il s’assit et, lorsqu’il eut parcouru les lettres qui étaient tombées, il prit celles qui étaient restées dans le secrétaire. Il paraissait profondément intéressé et de plus en plus stupéfait. Deux fois il s’arrêta, songeur, les sourcils froncés, puis se remit à lire.

Tout à coup, il y eut un bruit léger derrière lui.

--Oh! mes lettres!... s’écria Charlotte qui venait de rentrer.

Civreuze se retourna vers sa femme. Frémissante, les joues rouges, les yeux animés, elle lui parut plus vivante qu’il ne l’avait jamais vue.

--Vous les avez lues? continua-t-elle, étonnée davantage encore de l’intérêt que cela témoignait à son égard qu’indignée de l’indiscrétion.

--Oui, je les ai lues, dit simplement Civreuze, sans chercher à expliquer sa conduite. Combien avez-vous donc de filleuls? ajouta-t-il après une pause.

Elle ne répondit pas.

«Et qu’est-ce que vous leur écrivez donc pour qu’ils vous répondent de semblables lettres?»

C’était cela qui l’avait ahuri. C’était le ton de ces lettres de soldats. Il y avait des lettres très correctes et bien écrites; il y avait des lettres d’ouvriers qui cherchent à faire de belles phrases; il y avait des lettres de paysans presque illettrés, mais toutes se ressemblaient par l’intimité, par l’émotion, par l’affection respectueuse et reconnaissante qui éclataient à toutes les lignes. Il était évident que, pour tous ces hommes qui étaient des isolés dans la vie, les lettres que leur écrivait Charlotte Civreuze étaient ce qu’ils avaient de plus cher. Et ils lui répondaient comme à une amie, comme à une sœur, lui racontant discrètement ou naïvement ce qui leur arrivait et ce qu’ils pensaient, leurs épreuves, leurs tristesses et leurs espoirs. Il était évident que, pour chacun d’eux, elle savait choisir, quand elle-même écrivait, la note juste qui devait le toucher, le réconforter, le distraire.

Civreuze trouvait la preuve de tout cela dans la lettre que sa femme avait laissée inachevée et qu’il venait de parcourir. Était-ce bien cette Charlotte sèche, rigide et en même temps puérile, qui avait écrit ces phrases de gaieté affectueuse, d’encouragement cordial, franc et charmant? Et Georges Civreuze restait stupéfait de la somme de joie, de confiance, de sympathie qui pouvait émaner de Charlotte. C’était, pour lui, une révélation qui lui causait une surprise, une émotion, une irritation, aussi, au fond de laquelle il y avait une jalousie inavouée et confuse, et la sensation amère qu’il s’était grossièrement trompé sur celle qui, depuis douze ans, vivait à ses côtés sans qu’il l’eût jamais connue.

--Pourquoi celui-ci ne vous écrit-il plus? demande-t-il tout à coup en montrant un paquet dont la dernière lettre datait de quatre mois.

--Il a été tué, dit-elle à demi-voix.

Elle désigna cinq autres lettres d’une grosse écriture maladroite et ajouta:

«Celui-là aussi...»

Elle était émue. Elle prit les lettres des mains de son mari et les rangea dans les tiroirs du secrétaire.

Entre eux deux il y eut du silence, mais ce n’était pas leur habituel silence d’étrangers en défiance.

Et, tout à coup, Georges Civreuze dit comme pour lui-même, assez bas;

--Il est trop tard...

Charlotte avait achevé de fermer le secrétaire. Elle ne répondit rien. Ses lèvres tremblaient. Mais elle tourna vers son mari un regard qui voulait dire, que, peut-être, ce n’était pas trop tard si vraiment il comprenait, que ce n’était pas une raison parce qu’ils avaient perdu douze ans pour perdre le reste de leur vie, et qu’ils avaient, jusqu’au bout de leur vieillesse côte à côte, encore le temps d’être heureux.

DENISE

Pendant tout le voyage, dans le train de permissionnaires qui l’amenait vers Paris, André Farel se répéta la même question obsédante: Pourquoi Denise, depuis une quinzaine de jours, ne lui avait-elle écrit que deux fois, alors que, de coutume, elle lui envoyait trois ou quatre lettres au moins par semaine,--et pourquoi ces deux lettres étaient-elles si brèves, quelques lignes à peine, disant qu’elle allait bien et qu’elle avait beaucoup de travail dans les bureaux où elle était dactylographe, au lieu des pages écrites en tous sens, pleines de détails et surtout pleines de tendresse, qu’il recevait habituellement et qu’il passait des heures à lire et à relire?

Sans qu’il pût s’en défendre il avait de mauvaises pensées. Elle était si jeune et si jolie, et c’était si long cette séparation que coupaient, de loin en loin seulement, ses brèves permissions! Puis, il rejetait ses soupçons. Il la connaissait bien; il savait bien qu’elle l’aimait autant qu’il l’aimait. Mais les soupçons revenaient, le torturaient.

Il n’avait pas prévenu qu’il venait. Elle ne pouvait donc l’attendre à la gare. Pourtant il eut un serrement de cœur. Cette arrivée, sans qu’elle fût là, était si différente des autres! Il se hâta vers chez lui, monta rapidement ses étages, frappa à la porte de leur logement. Rien ne répondit. C’était dimanche, il était une heure à peine. Pourquoi était-elle sortie? Une jalousie atroce le fit pâlir.

Sur le palier une porte s’ouvrit. Une grosse femme simplement mise, leur voisine depuis quatre ans qu’ils étaient venus habiter là, après s’être mariés, parut.

--Monsieur Farel! Comment! c’est vous? Ah! bien, on ne pensait pas vous voir avant quinze jours!

--Bonjour, madame Henry. Oui, j’ai changé de permission avec un camarade. Savez-vous où est Denise?

Mme Henry parut embarrassée.

--Je vais vous expliquer...

--Où est-elle? cria-t-il avec une violence soudaine.

La grosse femme lui mit doucement la main sur le bras.

--Votre femme a été malade et on la soigne.

--Malade? Elle est malade?... Gravement?... Mais dites?...

--Ne vous faites pas des idées... Elle va bien, maintenant... Elle est presque guérie... Puisque je vous le jure, voyons, monsieur Farel. Faut pas vous mettre dans des états comme ça. Venez avec moi. Nous allons la voir. C’est tout près.

Ils partirent en hâte. Le long des rues Mme Henry répondit aux questions d’André.

--Oui, elle est à l’hôpital. Dame, vous pensez, pour une opération... Ça l’a prise un soir. Depuis un bout de temps elle n’était pas bien, elle ne mangeait plus. Et puis, à la fin du mois dernier, ça s’est déclaré tout d’un coup. Dans le côté droit, une douleur qui la faisait crier que ça me fendait le cœur. Il a fallu de la morphine pour la calmer un peu. Et puis il a fallu l’opérer tout de suite. C’était chanceux, paraît-il, mais on ne pouvait pas faire autrement et ça a réussi on ne peut mieux...

--Et je ne savais rien, dit André.

--Ses patrons ont été très bien, continuait la grosse femme. Ils se sont occupés d’elle et lui ont fait avoir une petite chambre... Allons un peu moins vite, voulez-vous, monsieur Farel? Je n’ai plus mes jambes de vingt ans... Du reste nous y voilà. Je vais aller en avant pour la préparer à votre arrivée. Faut pas encore trop d’émotions, vous comprenez...

Dans le lit étroit, Denise, amaigrie, pâlie sous ses épais cheveux blonds en désordre, avait l’air d’une enfant plaintive et, à la voir ainsi, André Farel suffoquait d’émotion. Il comprenait mieux encore qu’il ne l’avait jamais compris combien elle était tout au monde pour lui. La pensée de ce qui aurait pu arriver le remplissait d’une angoisse si aiguë qu’il se raidissait pour ne pas sangloter tandis que Denise, immobile, mais les joues et les yeux animés par la joie, parlait d’une faible voix heureuse:

--Oui, je t’assure. Je vais tout à fait bien... Je recommence à avoir faim... Tout le monde a été gentil pour moi, mais surtout Mme Henry... Crois-tu, elle est venue ici tous les jours... Tu la rappelleras tout à l’heure puisqu’elle a voulu nous laisser seuls... Comme je suis contente de te voir!...

--Et je ne savais rien, balbutia-t-il. Pourquoi ne m’as-tu pas fait prévenir?...

--Te prévenir? Non, par exemple! Tu n’aurais pas pu arriver à temps, même si tu avais pu partir tout de suite. Et si tu n’avais pas pu partir? Tu vois ça, n’est-ce pas? J’aurais été t’écrire: «On m’opère.» Pour que tu te tortures d’inquiétude, de chagrin... Non, non, je sais trop ce que c’est, vois-tu, que d’avoir peur pour qui on aime... Et toi, là-bas, au milieu du danger... Ça t’aurait fait perdre la tête de me savoir malade. Qui sait ce qui serait arrivé? Tu aurais fait une imprudence. Tu n’aurais plus pensé qu’à moi. Tu te serais fait tuer... Et alors, moi... Non, non, je pouvais bien être un peu courageuse, tu l’es assez. Je pouvais bien t’épargner ça... Et puis, du reste, moi, je n’étais pas en danger. Ce n’est rien du tout, cette opération-là...

Un peu lasse d’avoir tant parlé, elle s’arrêta. André Farel la regardait... Il se l’imaginait à la veille de l’opération, seule avec ses souffrances, seule avec la peur qu’elle avait dû éprouver et dont elle ne parlait pas. Mais une pensée subite lui traversa l’esprit.

--Les lettres! Les deux lettres que j’ai reçues ces temps derniers! Tu n’as pas pu les écrire étant opérée. Comment se fait-il?...

--Oh! je les ai écrites avant, dit-elle simplement. Je ne pouvais pas te laisser sans nouvelles pendant si longtemps. Tu n’aurais plus su quoi penser. Alors, quand on m’a dit que je devais être opérée tout de suite, j’ai profité de ce que j’avais moins mal pendant la morphine et je t’ai écrit trois lettres d’avance... Mme Henry les a mises à la poste. Elle a dû t’envoyer la dernière ce matin. Je comptais pouvoir te récrire d’ici deux ou trois jours et comme je ne t’attendais qu’à la fin du mois tu m’aurais trouvée chez nous et rétablie. Ce n’était pas beaucoup, trois lettres, et elles n’étaient pas longues, mais je n’ai pas eu la force d’en écrire plus...

Il s’était assis, la tête dans ses mains. Denise en profita pour atteindre, sous son oreiller, une enveloppe qu’elle déchira en petits morceaux. C’était une quatrième lettre, dont elle ne lui avait pas parlé, qu’elle avait écrite pour lui, et qui aurait remplacé les autres au cas où l’opération n’aurait pas réussi.

DANS LE PASSÉ

--Mon mari, mon mari!... Claude Erlande?... haleta Claire, quand elle entra à l’hôpital. Et elle était si égarée par son angoisse qu’elle ne savait pas qui lui avait ouvert ni à qui elle parlait.

--Il est blessé gravement, mais n’est pas en danger, lui répondit-on. Et on dut la soutenir et l’asseoir sur une chaise, car elle défaillait maintenant en sanglotant.

Lorsqu’elle fut un peu remise, au bout de quelques minutes, on lui permit de monter auprès du blessé. Une infirmière la guida le long des grands couloirs nus jusqu’à la petite chambre qu’il occupait seul.

--Oui, je vous assure, il est déjà mieux, répondit l’infirmière aux questions de la jeune femme... Mais, pourtant, vous comprenez, il ne faut pas vous attendre à le trouver rétabli... Il a une forte fièvre et il délire presque tout le temps... Il vous parle, il se croit avec vous... Voyons, voyons, ne vous émotionnez pas comme cela, continua-t-elle, en voyant combien avait pâli le joli visage de Mme Erlande. Je vous jure qu’on répond de lui. C’est grave, bien sûr, mais maintenant on ne peut presque plus dire que c’est dangereux.

Claire ne répondit pas, elle se hâtait. Elle arriva enfin à la chambre de son mari. Elle entra et dut faire un suprême effort pour ne pas éclater en sanglots en le voyant allongé, enveloppé de pansements, la face tirée, livide, rouge aux pommettes, les yeux clos. Sa respiration était rapide, mais il était assez calme.

--Je vous laisse, chuchota l’infirmière. Ne vous inquiétez pas s’il a encore le délire. Ce n’est rien, soyez-en sûre. Si vous avez besoin de moi, appelez.

Claire s’assit silencieusement à côté du lit, afin que le premier regard de son mari fût pour elle s’il ouvrait les yeux.

Mais Claude Erlande n’ouvrit pas les yeux; une agitation légère le gagnait et ses lèvres commencèrent à remuer. Claire se pencha pour saisir les mots qu’il balbutiait.

--Oui, ma chérie, nous allons sortir, maintenant qu’il fait moins chaud... Alors tu ne regrettes pas d’être venue ici? La plage te plaît, n’est-ce pas? Mais n’oublie pas de prendre un manteau. Si nous rentrons tard, tu pourrais avoir froid.

Claire écoutait, les joues inondées de larmes. Son mari parlait avec cet accent caressant et doux qu’il avait toujours en lui parlant. Elle reconnaissait des mots qu’il lui avait dits du temps de leur bonheur, c’est-à-dire pendant les trois années qui s’étaient écoulées entre leur mariage et la guerre. Elle reconnaissait, esquissé comme une ombre de sourire sur ses traits tirés, ce sourire tendre et gai qu’il n’avait que pour elle et qui donnait tant de charme et de bonté à son visage régulier, énergique, habituellement un peu grave. A le voir ainsi, faible, blessé, inconscient, et avec une seule pensée--elle--veillant au fond de lui, Claire suffoquait d’amour et de douleur. Sans oser le toucher lui-même, elle mit sa main doucement sur le drap comme si c’était un peu de lui.

Elle écouta de nouveau, car il parlait encore, plus vite et plus distinctement.

«Eh bien, ma chérie, tu es contente d’être ici?... Cela te plaît, Dieppe, n’est-ce pas? C’est une plage où je venais lorsque j’étais enfant et j’ai voulu te la montrer... Mais fais attention au froid, ce soir... Tu as toussé ces derniers jours... Si nous allons voir la cousine Clotilde nous prendrons une voiture fermée... Je ne veux pas que tu fasses d’imprudence. Je suis trop tourmenté quand tu n’es pas bien...»

La voix de Claude Erlande se fondit en un murmure confus.

Claire, très pâle, les yeux dilatés, le visage crispé, s’était rejetée en arrière et, sur sa chaise, demeurait rigide et muette. Une indicible et insolite souffrance lui tordait le cœur. Ce n’était pas à elle que parlait son mari égaré par le délire, et il ne se croyait pas avec elle. A Dieppe, elle n’était jamais allée avec lui, et la cousine Clotilde, dont elle avait entendu parler, était morte sans qu’elle l’ait connue. Mais Claire comprenait, elle savait, elle n’eut pas besoin de ce nom, Geneviève, que murmurait maintenant le blessé, pour apprendre que Claude Erlande était avec sa première femme, qu’il avait épousée quand tous deux étaient très jeunes, et qui était morte après quelques mois de mariage.

Claire, lorsqu’elle avait aimé Claude, avait tout d’abord été cruellement jalouse de son premier mariage, mais cela datait déjà de plusieurs années et Claude l’avait tant aimée, elle, qu’elle avait fini par oublier.

Maintenant, cette jalousie revenait, atroce. Claire éperdue, frémissante, écoutait son mari parler à cette femme qui était morte, qui était celle qu’il avait épousée la première, qui était celle dont le souvenir, si bref et si lointain pourtant, le captivait à présent.

Soudain, Claude Erlande se tut; il respira profondément, remua un peu et ouvrit les yeux. Il avait repris connaissance. Un instant, son regard se posa, lucide, sur sa femme. Et dans ses yeux passa une joie intense. Claire y vit resplendir tout son amour pour elle. Il fit un faible petit mouvement pour lui prendre la main et murmura avec un accent de profonde tendresse:

--Ma chérie... Claire chérie... tu es là?...

Puis, de nouveau, ses yeux se fermèrent, sa tête roula un peu sur l’oreiller, le délire le reprit, et il retourna mystérieusement vers les heures du passé et vers celle qu’il avait aimée tout d’abord quand il était très jeune, car, de sa voix faible, un peu haletante, un peu rauque, mais pleine de tendresse, il recommença:

«Prends bien garde au froid, Geneviève chérie, tu sais que tu es fragile... Si tu veux, dès l’hiver, nous partirons pour le Midi... Tu verras comme nous nous installerons bien...»

Il continua, détaillant, en petites phrases familières et caressantes, cette vie de jadis, cette vie qui était en lui un domaine fermé que Claire avait cru aboli, mais qui n’était qu’enseveli.

Et Claire, penchée sur lui, écoutait, pantelante et crispée, et se demandait si c’était pour elle ou pour l’autre qu’il avait eu le plus d’amour.

THÉRÈSE

Dans le beau jardin du pensionnat de Mme Bayle, à Auteuil, les «grandes», une quinzaine de toutes jeunes filles, se promenaient par groupes.

Simone Presles, une petite blonde vive et rieuse, s’était emparée de la «nouvelle» que la directrice venait de présenter.

--Alors, vous vous appelez Thérèse Ferrière? C’est un joli nom. Est-ce que vous avez déjà été en pension? Mais je suis bête, il faut nous tutoyer!... Comme c’est drôle, qu’on t’ait mise ici à Pâques!...

La nouvelle restait silencieuse et comme effarouchée. C’était une enfant vêtue de deuil, mince et brune, aux grands yeux sombres et aux lourds cheveux indisciplinés. Elle finit par dire quelques mots d’elle-même: elle avait perdu ses parents quand elle était toute petite, et elle avait été élevée au fond de la Vendée, dans un vieux château solitaire, par une grand’mère fantasque qui venait de mourir, la laissant aux soins d’un tuteur qui habitait Paris et qu’elle connaissait à peine.

--Et qui as-tu à la guerre? interrompit Simone. Moi, mon père est colonel. Il commande un régiment dans les Vosges. Et j’ai un cousin qui est lieutenant; il a été blessé... Dis donc, Madeleine, s’écria-t-elle en arrêtant une des pensionnaires, tu ne m’as pas donné de nouvelles de ton frère!

--Oh! il va bien, maintenant, dit Madeleine. Mais Germaine n’a pas de nouvelles de son père depuis quinze jours, ajouta-t-elle en baissant la voix, et le beau-frère de Lucie est prisonnier...

D’autres jeunes filles s’étaient jointes à elles et elles parlaient de ceux qu’elles avaient là-bas, pères où frères, cousins ou amis. Et toutes avaient tant de hâte à raconter qu’elles ne s’écoutaient pas mutuellement.

Cependant, Thérèse ne disant rien, Simone la prit à part, afin d’avoir une auditrice.

--Mon cousin s’appelle Robert Tréman. Je voudrais bien que tu le voies... Il m’écrit... oh! pas très souvent, parce qu’il n’a pas le temps... Il est venu une fois me voir au parloir... Toutes étaient jalouses... Mais tu penses si je suis tourmentée!... J’ai mon père, j’ai Robert, et puis j’ai aussi un autre cousin et un oncle... Et toi, qui as-tu? Raconte aussi.

--Je n’ai rien à raconter, murmura Thérèse.