Chapter 5 of 14 · 3956 words · ~20 min read

Part 5

«... Et puis, cousin, on voulait vous voir... On espérait... Enfin, quoi, ça n’y fait rien, je peux bien vous le dire: on ne pensait pas vous trouver comme ça. Dame, un savant comme vous, professeur à Paris... Bref, on se disait toujours: si ça va trop mal, il y a le cousin de Paris. Et mon mari il me l’écrivait... Alors, quand je me suis trouvée ici avec les petits, j’ai commencé, comme de juste, par me débrouiller. On s’est installé dans deux petites chambres, mais ce que les loyers sont chers! Et la vie, donc! Enfin, j’ai pas à me plaindre, j’ai trouvé à faire un ménage; pendant ce temps-là, Louise, mon aînée, garde les enfants. Après, j’ai pensé à vous chercher. «Je me rappelais bien l’adresse d’une pension où vous avez été, il y a des années. A cette pension-là, on m’en a indiqué une autre, et de fil en aiguille je suis venue ici...»

Il y eut un silence. Elle reprit:

«Ça m’ennuie bien de vous voir comme ça. Vous avez de la misère... Vous êtes malade...

--Je ne peux plus travailler, grogna Paponel. Je suis vieux...

Elle secoua la tête.

--Si j’avais su, je serais venue plus tôt... Maintenant, faut que je m’en aille. Je reviendrai demain pour nettoyer votre chambre, vous ne pouvez pas rester comme ça dans la crasse...

Elle se leva, rassembla les enfants, les poussa sur le palier, revint, et à demi-voix:

«Dites donc, cousin, entre parents faut pas de façons. Justement j’ai touché mon ménage hier... Ça ne me gêne pas... Vous me rendrez ça plus tard.»

Rapidement elle fourra quelque chose sous l’oreiller de Paponel, dit «A demain!» et se sauva.

Paponel jeta la main sous l’oreiller. Il y trouva un billet de cinq francs. Sa face pâle devint livide. Il se dressa, frémissant d’horreur. Les rêves de trente-six ans d’efforts, à peine réalisés, s’écroulaient sous quelque chose de plus fort que tout égoïsme. Et comme M. Bellancourt, toujours essoufflé, entrait pour chercher sa réponse, Paponel, en chemise et furibond, se jeta sur lui.

--J’accepte! cria-t-il à cet homme ahuri, j’accepte, vous dis-je! Je redeviens esclave! Il me faut de l’argent, puisque je n’en ai que pour moi! Elle m’a donné cent sous! Elle n’a rien! Il faut que je l’aide, avec ses sales mioches! Je suis le cousin de Paris!

LA PETITE LOUISE

La petite, le bébé dans les bras, était venue à pied, se hâtant involontairement tant elle avait peur d’être en retard. Lorsqu’elle fut à la gare, elle vit qu’elle était en avance d’une heure. Elle se renseigna sur l’endroit où elle devrait se poster quand arriverait le train et elle alla s’asseoir dans un coin de l’immense salle. Elle semblait avoir quatorze ans, elle était nu-tête, mince dans sa robe simple; une émotion assombrissait ses yeux. Le bébé, sur ses genoux, regardait d’un air grave passer le monde.

Quand il fut cinq heures moins le quart, elle se leva et s’avança vers la sortie, où des groupes attendaient déjà. Bientôt le train arriva et les soldats commencèrent à sortir. Alors la petite s’affola, car ils étaient si nombreux et ils lui semblaient si pareils qu’elle craignait de ne pas reconnaître celui qu’elle cherchait et elle courut de l’un à l’autre pour mieux les voir. Le bébé, amusé par ce mouvement, riait sur son bras.

Enfin, elle se précipita. C’était lui; elle reconnaissait sa stature svelte, son visage brun, ses yeux clairs et sa moustache courte. Il l’avait déjà dépassée, mais il marchait lentement, regardant autour de lui comme s’il cherchait quelqu’un.

Il s’arrêta. La petite lui avait touché le bras. Il tourna les yeux vers elle et tout d’abord ne sut pas où il l’avait déjà vue.

--Monsieur Rouve? balbutia-t-elle, la voix étranglée par l’angoisse qui la ressaisissait plus aiguë maintenant qu’elle devait lui parler.

--Oui, c’est moi, dit-il, surpris.

--Vous ne me reconnaissez pas? reprit-elle, se troublant de plus en plus. Et sans rien retrouver, dans le désarroi de son émotion, des phrases prudentes qu’elle avait préparées, confusément elle expliqua:

«Je suis Louise Gardot, la fille du contre-maître mécanicien... Nous sommes vos voisins de palier... Vous savez bien?... Avant, vous me montriez les choses que vous graviez... Vous ne me reconnaissez pas?...

--Mais si! s’écria Rouve.

Et comme il était de caractère gai, qu’il était heureux d’être en permission et que cette petite l’amusait avec son air grave, il prit un ton cérémonieux pour s’excuser:

«Mademoiselle Louise Gardot, je vous demande mille fois pardon de ma distraction, mais quand on se retrouve comme cela à Paris, on n’a plus la tête à soi... Mais dites-moi donc, Berthe, ma femme, doit m’attendre par ici. Est-ce que vous ne l’avez pas vue?

--Non, dit la petite en pâlissant tellement, et avec une voix si sourde, que l’homme tressaillit. Non, elle n’est pas là...

--Comment elle n’est pas là! Pourquoi? Qu’y a-t-il? Il y a quelque chose! cria Rouve, brusquement saisi d’angoisse.

La petite tremblait au point que le bébé, secoué, se cramponnait à son cou.

--Je suis venue... pour vous dire...

--Quoi?... Qu’est-ce qui est arrivé?... Berthe est malade?...

La petite, éperdue, ne dit rien. Il lui avait saisi le bras qu’il serrait à le lui briser.

«Parlez!... Qu’est-ce qui est arrivé?... Berthe?... Mais parlez!»

Dans les yeux de la petite il lut la vérité. Il chancela, recula, le visage décomposé.

«Quand?... quand?... râla-t-il. Mais c’est impossible! Qu’est-ce qui est arrivé?...

--Il y a cinq jours, dit Louise tout bas. Le matin, je suis sortie sur le palier en entendant un cri étouffé et le bruit d’une chute. La porte de chez vous était entre-bâillée et, derrière la porte... elle était sur le plancher... Elle avait dû vouloir sortir pour appeler au secours, se sentant malade... le médecin a dit que c’était une embolie...

--Il y a cinq jours, bégaya Rouve. Mais alors on l’a déjà...

--Oui, avant-hier...

Le silence tomba entre eux. L’homme semblait égaré. Il n’arrivait pas à comprendre et il était si troublé que la douleur ne l’envahissait que lentement. Machinalement tous deux avaient fait quelques pas pour s’éloigner de gens qui s’étaient arrêtés et les regardaient.

Louise reprit, refoulant ses larmes:

--On n’a pas pu vous prévenir. On ne savait pas où vous étiez... Chez vous, on a trouvé, sur la table, votre dernière lettre qui venait d’arriver... Il n’y avait pas d’adresse... Du reste, ça n’aurait servi à rien puisque vous disiez que vous partiez le même jour pour une mission et que vous seriez ici aujourd’hui seulement... Mais on ne pouvait pas vous laisser arriver comme ça...

Elle s’interrompit pour s’essuyer les yeux. Elle n’était pas sûre qu’il l’écoutât, mais elle pensait qu’en lui parlant elle l’empêchait de s’enfoncer autant dans son désespoir.

«Alors, continua-t-elle, je ne savais pas quoi faire. On ne pouvait pas vous laisser arriver comme ça... Alors on en a parlé avec l’autre voisine du palier et avec ma grand’mère. Papa, justement, est en province pour l’installation d’une usine... Alors ma grand’mère ne peut plus marcher et la voisine travaille toute la journée... Alors, moi, je suis venue... Je vous ai apporté votre enfant... ajouta-t-elle tout à coup en lui tendant le bébé qui dormait sur son épaule.

--Hein? Mon enfant?... Ah! oui...

L’homme eut un geste vague; il ne pouvait pas penser à son enfant.

«Je savais bien qu’elle n’était pas forte, murmura-t-il, absorbé, et se parlant à lui-même... Mais qui aurait pu croire ça?... Elle était si jeune!... Et, à ma dernière permission, elle allait si bien... Et c’est fini... Quand je reviendrai... après... si je reviens... personne ne m’attendra... Je n’aurai rien à retrouver...»

Il s’arrêta, regarda l’enfant et dit à Louise:

--Donnez-moi le petit, il est trop lourd pour vous...

Elle le lui passa, mais le bébé cria et elle dut le reprendre.

Maintenant, ils étaient sortis de la gare et ils marchaient sur le trottoir encombré.

--Il faut que vous rentriez chez vous, dit Louise doucement. Si vous ne rentrez pas maintenant, après ce sera plus dur... C’est ce qu’on a dit à papa quand maman est morte, il y a huit ans. Je m’en souviens bien... Et on nous a mis près de lui, moi et ma petite sœur... Alors ça m’a donné l’idée de vous apporter votre petit Julien. On l’a pris chez nous ces jours-ci... Il est gentil...

Rouve la regarda. Dans les yeux de la petite fille, il vit tant d’émotion et tant de pitié que ce fut pour sa détresse affolée comme un soulagement fugitif.

Mais ils atteignaient leur rue et leur maison. L’homme monta vite. Il ouvrit sa porte et entra. Dans le logement vide où chaque chose était maintenant devenue un souvenir qui l’assaillait, sa douleur éclata, et il tomba sur une chaise en sanglotant, la tête entre ses mains. Mais il savait que la petite Louise l’avait suivi, qu’elle pleurait à côté de lui, et il était moins malheureux que seul.

SÉPARATION

Du livre qu’elle lisait distraitement, Hélène Valgan avait levé les yeux.

--Madame Mayville... murmura-t-elle, cherchant à rappeler des souvenirs imprécis, ah! c’est probablement pour une œuvre... Faites entrer cette dame, dit-elle à sa vieille bonne.

Dans le petit salon silencieux, dont les fenêtres donnaient sur un vieux jardin de Passy, que le printemps rajeunissait, entra une jeune femme en deuil.

--Madame?... commença Hélène.

--Je suis votre cousine, interrompit la visiteuse. Yvonne Mayville... Vous ne vous rappelez pas?... C’est vrai que nous ne nous connaissons pas du tout... Pourtant, nous nous sommes vues une fois, je crois, quand nous étions enfants... Maintenant, je viens... parce que je suis trop malheureuse... Mon mari... Pierre... il a été...

Elle ne put prononcer le dernier mot et tomba sur un siège, secouée de sanglots et la tête dans ses mains.

Sous ses cheveux châtains, où il y avait des cheveux blancs, le fin visage d’Hélène avait pâli. Cette douleur ravivait sa douleur à elle, sa douleur pareille, son désespoir que les mois qui passaient ne pouvaient engourdir. Avec un grand effort elle se domina, réussit à ne pas éclater en sanglots elle aussi et, pour la consoler, s’approcha de sa cousine.

Celle-ci releva enfin son visage mouillé de larmes.

--Je ne peux pas... je ne peux pas me calmer, bégaya-t-elle. Je suis trop malheureuse... Pensez, quand j’ai appris la nouvelle!... Il avait été transporté dans un hôpital après sa blessure... Lorsque je suis arrivée, il vivait encore et il m’a reconnue, et puis...

Elle s’interrompit de nouveau, pleurant plus fort et, après un moment, reprit en phrases entrecoupées:

«Nous nous aimions tant!... Nous avons été si heureux!... Et maintenant me voilà seule... c’est affreux... Si vous saviez...

--Je sais, dit à voix basse Hélène.

--Oui, oui, en effet... J’ai appris... Et c’est aussi cela qui m’a poussée à venir... Je suis comme folle... Pensez, il y a quelques jours à peine... Quand je suis revenue, je n’ai pu rentrer dans notre appartement... Non, non, ç’aurait été trop horrible...

J’aurais eu trop peur... Alors, comme je n’ai plus mes parents, j’ai été chez notre vieille tante... Vous savez bien, Mme Breuil!... J’habite chez elle pour le moment... Mais elle est vieille, elle est maniaque, elle est égoïste... Je sens bien que je la gêne, et elle me glace... C’est elle qui m’a rappelé que j’avais une cousine de mon âge--vous. Mais elle m’a dit qu’elle ne vous voyait jamais...

--Je ne vois personne, expliqua doucement Hélène Valgan. Depuis un an et demi, je vis seule ici, avec mes souvenirs... C’est ici que j’ai vécu avec mon mari et je sais que n’importe où ailleurs je serais plus malheureuse encore, je vous assure...

--Oh non, non! moi je ne pourrai pas! murmura Yvonne avec un frisson. Je ne pourrai pas maintenant...

Et, après un silence, elle ajouta:

«Pour vous, il y a un an et demi?...

--Oui, dit Hélène dont les lèvres tremblaient, oui, il y a un an et demi... Et moi je n’ai pas pu voir mon mari une dernière fois... Il est tombé pendant une reconnaissance qu’il commandait. Ses hommes ont voulu le rapporter, mais le terrain, qui était miné, a sauté...

Les larmes étouffèrent sa voix. Yvonne se jeta dans ses bras, et elles restèrent à pleurer ensemble, chacune goûtant un peu d’apaisement à ne plus pleurer seule.

* * * * *

Trois jours après, Yvonne Mayville revint chez Hélène Valgan et y resta plusieurs heures. Le surlendemain, elle lui fit une troisième visite et, désormais, vint quotidiennement. Une amitié grave et douce unit bientôt les deux jeunes femmes, et leur douleur semblable tissa entre elles des liens très forts et chaque jour accrus.

Enfin, comme Yvonne persistait à se plaindre amèrement de la vieille dame atrabilaire et égoïste chez qui elle s’était réfugiée, et qui n’avait pas assez pitié d’elle, Hélène lui offrit de prendre la moitié de son appartement de Passy, très vaste et dont plusieurs pièces étaient vides. Dès lors elles vécurent côte à côte, souffrant moins de souffrir à deux et pour le même motif, et elles éprouvaient l’une pour l’autre une profonde gratitude de cette consolation.

Des mois passèrent ainsi.

Un matin d’hiver, comme Yvonne Mayville, dans sa chambre, achevait sa toilette, elle entendit un coup de sonnette. Puis, peu après, il y eut un cri, un grand cri d’émotion ardente, déchirante, éperdue. Elle reconnut la voix d’Hélène et couru.

Hélène, livide, suffoquait, appuyée au mur de sa chambre. Une carte postale couverte d’écriture était dans sa main crispée.

Yvonne, épouvantée, se précipita.

--Hélène!...

Hélène tourna vers elle des yeux de folle.

--Il est vivant! jeta-t-elle d’une voix rauque. Oui, André, mon mari!... Il est vivant! Il est prisonnier! Il a été, des mois, malade de ses blessures et puis il n’a pas pu écrire! Il n’explique pas... Il est vivant! Il est prisonnier mais il est vivant! Il reviendra! Je le reverrai!... Tu entends: il est prisonnier mais il est vivant! Sur cette carte, c’est son écriture! C’est lui qui a écrit ça!... C’est lui!...»

Elle éclata en un rire sanglotant, dans le délire d’un bonheur si soudain et si poignant qu’il la transfigurait et paraissait faire vaciller sa raison.

«Tu vois, bégaya-t-elle encore, en tendant la carte à Yvonne, tu vois, c’est lui qui a écrit ça! C’est lui! Il est vivant! Il reviendra!»

Mais Yvonne Mayville, tout d’abord stupéfaite, brusquement avait reculé. Blême, les yeux dilatés, le visage convulsé par une souffrance affreuse, elle restait immobile. Il y eut un lourd silence et, tout à coup:

--Et moi! cria-t-elle. Et moi!... Oh! mon Dieu, mon Dieu, et moi! Pierre ne reviendra pas, lui! Il ne reviendra pas! Oh! je veux m’en aller! je veux m’en aller!...»

Et, laissant là Hélène qui, absorbée dans sa joie affolée, ne l’avait qu’à peine entendue, Yvonne se précipita vers sa chambre. Elle était si tremblante qu’elle se cognait aux meubles et, tout en préparant sa fuite avec une hâte fébrile, elle répétait:

«Je veux m’en aller... Je veux m’en aller...»

SUR GAGES

Obscure, malgré le soleil du dehors, délabrée et sentant le moisi, la boutique, derrière sa devanture masquée de poussière, était toute encombrée d’un confus amas d’objets de toute sorte, et de loques de toute nature, difficiles à identifier pour la plupart tant étaient grandes leur usure et leur crasse. Vers le centre, dans un espace vide, une enfant de treize à quatorze ans, maigre dans une robe trouée et tenant sur son bras une toute petite fille maladive, harcelait de supplications ardentes un vieillard noueux, jaune et chauve, aussi sordide que son commerce.

--Mais si, monsieur Barbinet, je sais bien que vous prêtez sur gages... Tout le monde le sait dans le quartier... Papa vous a engagé des choses dans le temps où maman est morte... Ça, c’est son alliance, à maman... Elle m’avait dit de la garder toujours, et je l’ai gardée tant que j’ai pu... Mais on n’a plus rien... Il y a si longtemps que je n’ai pas envoyé de paquets à papa... Ça me fait tant de peine... Et puis, ma petite sœur Louisa est malade, regardez-la comme elle est pâle... et tout est si cher... Alors je voudrais quinze francs... Ça m’aiderait bien, et sans ça... Je vous en prie, monsieur Barbinet... Je vous rendrai petit à petit... Et, puisque j’ai un gage... C’est de l’or, vous savez...

Elle lui tendait un anneau mince, et, comme il ne le prenait pas et qu’il faisait «non» de la tête, sans la regarder, elle commençait à pleurer et sa voix devenait plus tremblante.

Soudain, M. Barbinet l’interrompit:

--Tiens, le voilà ton argent! Et garde l’alliance! Tu ne penses pas que je vais la prendre pour me faire de sales histoires! Je m’arrangerai avec ton père quand il viendra en permission. On ne me met pas dedans, moi! Maintenant, file!...

La petite, frémissante de joie, remercia éperdument, mais le vieux semblait furibond; du geste, il la chassa.

M. Barbinet, avec un grommellement irrité, s’en revint vers le fond de sa boutique. Là, derrière une portière en loques, était installé, fumant sa pipe avec gravité, un autre vieillard noueux, jaune et chauve, trop semblable à M. Barbinet pour ne pas être son frère.

M. Barbinet, dans ce qui avait été une bergère Empire, s’assit en face de lui.

--Alors, Octave, comment ça va-t-il, depuis trois mois qu’on ne s’est vu? lui demanda-t-il après quelques moments de silence.

--La santé, ça va, à part les rhumatismes. Le commerce, c’est comme ci comme ça. Les bouquins, ça se vend toujours un peu, mais je me fais vieux pour rester de planton sur le quai. Enfin, j’aurai toujours de quoi t’offrir à dîner quand tu viendras.

Il lâcha une forte bouffée de fumée et reprit d’un air sarcastique:

--Toi, je vois que c’est brillant, tes affaires.

--Comment ça?

--Oui, mes compliments. Tu as une façon de traiter tes clients... Fichtre, ça doit rapporter gros des opérations comme celle que tu viens de faire... Quinze francs à la première gamine venue... Tu es devenu millionnaire, c’est pas possible...

M. Barbinet, qui semblait gêné, ne dit rien.

--Ça ne me regarde pas, bien sûr, reprit l’autre. Tes affaires sont tes affaires, les miennes sont les miennes... C’est le meilleur moyen que nous restions toujours d’accord comme nous l’avons toujours été. Le métier que tu as pris, moi je ne l’aurais pas choisi. De la brocante, et, surtout, du prêt sur gage, ça ne me dit rien. D’abord, on se fait mal voir et on a des ennuis... Toi, ça t’est égal, très bien. Je comprends ça. Mais ce que je ne comprends pas, c’est l’histoire de tout à l’heure. Vrai, j’en suis bleu. Pourquoi n’as-tu pas pris le gage? Oui, la bague...

--C’est pas de l’or, dit M. Barbinet avec un haussement d’épaules. La vraie alliance je l’ai achetée au père de la petite, il y a quatre ans, à un moment où il était sans travail. Et il m’a demandé de lui céder un anneau en cuivre doré pour que la petite n’en sache rien. Tu comprends?

--Oui, je comprends, mais les quinze francs, je ne comprends plus. Pourquoi les as-tu donnés?

M. Barbinet resta un moment sans répondre, puis, d’une voix basse et où il y avait de l’angoisse:

--Parce que je n’ai pas pu faire autrement.

--Pourquoi donc? Qu’est-ce que c’est que cette petite?

--Je ne la connais pas plus que ça. C’est pour elle comme pour les autres. Voilà ce qu’il y a... (M. Barbinet hésita et, sourdement.) Il y a que ça me fait pitié. Oui. Je ne peux plus... J’ai changé. C’est idiot. C’est plus fort que moi. C’est venu d’abord à cause d’une histoire de médaillon que j’ai rendu à une jeune femme; elle ne voulait pas que son mari qui venait en permission sache qu’elle était dans la misère. Alors, j’ai eu pitié d’elle et ç’a été ma première bêtise. Et puis ç’a été une vieille, à propos d’envois à son fils prisonnier. Et j’ai eu pitié d’elle. Et puis d’autres... Je ne peux plus refuser...

Il répéta les derniers mots en ouvrant les bras d’un geste effaré et continua:

«Si tu savais ce que peut vous dire une femme qui a besoin d’un peu d’argent pour envoyer des choses à son soldat ou pour soigner son enfant... Il y en a plus qu’on ne croit qui viennent me voir en cachette... Ce qu’elles m’apportent ne vaut pas souvent grand’chose. Dame, le meilleur est parti d’abord. C’est des petits bijoux, de la pacotille, des souvenirs qui les font pleurer quand elles me les laissent, et elles croient que ça a de la valeur parce qu’elles y tiennent. C’est moi qu’elles viennent trouver en dernière ressource, et, petit à petit, j’ai été pris... J’ai changé. Je m’en moquais pas mal avant, n’est-ce pas... Ça m’était bien égal que par derrière on me traite d’usurier... «Vous voulez tant? Tant d’intérêt. Voilà!» Je ne connaissais que ça... Dame, l’argent, pourquoi est-ce que ça ne se vendrait pas comme le reste? Il y a des moments où cent francs, ça en vaut mille. Bref, je raisonnais... Maintenant... je ne me reconnais plus... Je ne sais plus dire non. Et l’argent s’en va, s’en va... J’en deviens enragé.»

Son vieux visage bouleversé par des émotions diverses, M. Barbinet se tut.

--Alors, qu’est-ce que tu vas faire? demanda son frère après un silence.

--Tout bazarder, et rondement, dit M. Barbinet, désignant d’un geste la boutique autour d’eux. J’ai attendu pour voir si ça passerait, mais ça ne passe pas. Je donne des sous aux enfants dans la rue. Je prête sans gage. Je rends les gages sans être payé... C’est fou!... Faut que je file d’ici, sans ça je suis fichu. Elles me mettront sur la paille...

PENDANT L’ÉTUDE

Dans la cour plantée d’arbres étiolés que M. Nestor Bance appelait, dans ses prospectus, le «Parc de récréation» de son institution, les grands, dédaigneux de jeux puérils, s’étaient, en sortant du réfectoire, groupés autour de leur camarade Gaston Fréneuse, rentré de la veille seulement.

Les «grands» de l’institution Bance étaient une douzaine d’adolescents que M. Nestor Bance, habile homme soucieux de ses intérêts, ne contrariait que le moins possible et affectait de considérer bien plutôt comme des relations mondaines que comme des élèves qui devaient, sous son autorité, terminer leurs études. Le prix de la pension était considérable et ils étaient nourris et logés confortablement. Ils pouvaient même, lorsqu’ils désiraient le faire, travailler avec d’excellents professeurs attachés à l’institution, mais M. Bance, dans sa majestueuse bienveillance, ignorait avec résolution la paresse la plus assidue et l’indiscipline la plus incurable. M. Milage, le surveillant chargé de maintenir un semblant d’ordre, avait défense formelle de soulever, pour de tels motifs, le moindre incident. En conséquence, la vie de M. Nestor Bance était paisible et prospère, celle des élèves agréable, et celle de M. Milage le contraire.

Gaston Fréneuse, arbitre des élégances de l’institution Bance, et à qui ses camarades de l’année précédente venaient de présenter quatre nouveaux, discourait avec nonchalance tout en fumant, sans prendre la peine de s’en cacher, une mince cigarette égyptienne.

--Oui, chers amis, je n’ai pas voulu revenir avant la fin d’octobre. J’étais chez mon oncle, dans son château du Poitou, et vous savez que j’adore l’automne à la campagne... Du reste il y avait là un essaim de jolies femmes qui ne voulaient pas me laisser partir... Enfin me voici de nouveau, pour une année encore,--la dernière, Dieu merci!--dans cette vieille boîte... Et je constate que rien n’y a changé, ni les murs sales, ni les arbres moribonds, ni le père Bance à la mine fleurie, ni l’Essuie-Plume...

--L’Essuie-Plume, c’est notre pion? interrompit un nouveau, haut gaillard efflanqué, auquel une barbe hâtive, qui croissait parmi des boutons rouges, donnait de la fierté.