Part 6
--Oui, dit Fréneuse, condescendant, c’est Milage que j’ai ainsi surnommé, à cause de l’état de sa toilette. Et, à ce propos, je dois dire qu’il exagère... C’est une honte pour nous que d’avoir un surveillant à ce point négligé. Son chapeau, surtout, est une infamie. Je frémis en songeant à l’âge de ce couvre-chef innommable... J’espérais vraiment qu’il aurait la délicatesse de comprendre qu’il nous doit quelques égards et qu’il reparaîtrait, à cette rentrée, coiffé avec décence. Il n’en est rien, et je vous déclare que j’ai pris la décision d’intervenir...
--Ne lui fais pas de sales blagues, objecta faiblement un ancien, c’est un brave type. Tu sais bien qu’il nous laisse faire tout ce qu’on veut en étude. Il ne se fâche jamais...
--Je voudrais voir ça, qu’il se fâche! interrompit Fréneuse. Il n’est pas là pour ça et nous ne sommes pas des gamins qu’on embête... Du reste, c’est un service que je veux lui rendre en le débarrassant de la guenille qu’il a sur la tête... Il est si myope qu’il ne voit pas combien cette chose est dégoûtante, j’en suis sûr... Mais moi je vois, et ça m’écœure. Alors voilà le plan...
Rapidement il leur donna ses instructions, et il avait à peine terminé que la cloche sonna pour la rentrée en étude. Sortant du préau, où il se promenait solitaire, parut M. Milage. Il était jeune, sans doute, mais cela ne paraissait point. Mal vêtu de noir râpé, débile et déjà courbé, il avait une face blême, qu’entourait un poil pauvre, et on ne voyait pas ses yeux à travers les verres épais de ses lunettes pareilles à des hublots.
--Allons, Messieurs; allons, Messieurs, répétait-il patiemment en attendant que ses élèves consentissent à se diriger vers l’étude.
Il y entra le dernier et prit place dans sa chaire, sur le coin de laquelle il posa son chapeau, qui était, en effet, misérable. Puis il ouvrit un livre vers lequel il pencha ses lunettes. Mais un tel tumulte emplissait la salle que M. Milage, s’oubliant, releva un moment la tête. Au même instant une grosse boulette de papier l’atteignit, puis une autre. Les élèves, séparés en deux camps, échangeaient des injures et des projectiles dont quelques-uns prenaient la direction de la chaire. M. Milage ne dit pas un mot, il n’eut pas le plus léger mouvement de colère; comme si de rien n’était, il se remit à lire ou plutôt à feindre de lire. Une longue habitude l’avait plié à la résignation, parce qu’il savait bien qu’entre un élève et un surveillant, M. Nestor Bance n’hésiterait pas et renverrait le surveillant. Et M. Milage songeait à un logement indigent où une vieille femme, qui était sa grand’mère, et deux jeunes filles sans beauté, qui étaient ses sœurs et qui étudiaient pour être institutrices, avaient besoin de ses appointements pour ne pas mourir de faim. Et ce jour-là, particulièrement, une grave préoccupation l’absorbait, car sa chaussure était percée et il faisait des calculs pour savoir si, à la fin du mois, il serait en mesure de la faire réparer.
Une recrudescence de vacarme força de nouveau son attention, et ce qu’il entrevit confusément à travers ses lunettes le fit descendre précipitamment de sa chaire. Deux élèves, l’adolescent barbu et un autre à cheveux roux, luttaient sauvagement en se roulant sur le sol.
--Allons, Messieurs; allons, Messieurs... voyons, vous allez vous blesser, dit M. Milage, qui se pencha vers eux et s’efforça de les séparer, non sans recevoir quelques bourrades.
--Ça y est, il l’a! cria tout à coup une voix.
Les deux combattants, cessant de lutter, éclatèrent de rire. M. Milage, étonné, se redressa. Il vit Gaston Fréneuse qui s’éloignait de sa chaire en brandissant d’une main un objet noir et de l’autre un canif.
«Mon chapeau!» s’exclama M. Milage.
Des rires et des huées lui répondirent, Fréneuse avait gagné le fond de la salle, mais M. Milage bondit à sa suite.
«Mon chapeau! Vous voulez couper mon chapeau, misérable! Rendez-le-moi! A l’instant! Je vous ordonne!»
Sa voix était tragique; il tremblait violemment; ses yeux, à travers les lunettes, lançaient des éclairs troubles. D’une main il saisit Fréneuse au collet, de l’autre il lui arracha son chapeau.
Le tumulte avait cessé. Une stupeur régnait dans l’étude. Un respect naissant environnait M. Milage, grandi par le courroux et qui, de sa manche, brossait le feutre sordide. Fréneuse, ahuri et mortifié, restait immobile.
--Monsieur Fréneuse, reprit sévèrement M. Milage, encore frémissant de l’affreux péril couru, j’ai toujours déployé ici beaucoup d’indulgence et je ne me suis jamais fâché pour des plaisanteries sans conséquence. Mais vous saurez qu’il y a des choses avec lesquelles il ne faut pas jouer.
Il ne s’expliqua pas davantage, et les élèves ne comprirent pas bien que cette chose avec laquelle il ne fallait pas jouer c’était sa misère.
LES INTRUS
Dans le petit pied-à-terre qu’ils avaient gardé à Paris et où ils passaient un mois chaque année, M. et Mme Mailley achevaient de s’habiller. M. Mailley semblait préoccupé, un souci ridait son front chauve. Quand il fut prêt, il se retourna vers sa femme qui lissait ses bandeaux gris:
--Voici dix heures, dit-il. La mère Pacifique va venir. Une dernière fois, ma chère amie, as-tu bien réfléchi? C’est très sérieux. Résumons la situation comme s’il s’agissait d’étrangers: M. et Mme Mailley après fortune faite dans le commerce, se sont retirés dans une petite ville de province, où ils vivent heureux. Ils ont gardé un pied-à-terre à Paris; une femme de ménage est à leur service pendant les séjours qu’ils y font. Cette femme de ménage, cette fois-ci, est malade: Elle leur en envoie une autre. C’est une vieille qu’accompagne sa petite-fille, une enfant de trois ans. Mme Mailley s’intéresse à cette petite et forme le projet de la prendre avec elle, de l’emmener, de l’élever, de l’instruire, en un mot de l’adopter... Voyons maintenant les objections...
Mme Mailley arrêta son mari:
--Non, je t’en prie, tu me les as énumérées cent fois, et cent fois je t’ai répondu: Un bébé ne peut pas avoir de mauvais instincts. La grand’mère est travailleuse et honnête, depuis un mois je l’ai bien vu. Du reste, si tu veux, prends des renseignements, ils seront bons, j’en suis sûre. Elle est taciturne et revêche, mais ça nous est égal. Ce n’est qu’une femme de ménage, mais si elle était millionnaire, je n’aurais pas de projets sur sa petite-fille. Moi, je veux arracher cette enfant, qui est charmante, à la misère, aux privations, à la maladie peut-être, qui la guettent à Paris. Elle sera pour moi une société et une distraction. Tu sais quel chagrin ç’a été pour moi de ne pas avoir d’enfants... Je les aime tant!... Là-bas, je suis désœuvrée, je m’ennuie... Toi, tu as ton café, ton bridge, tes amis. Tu t’intéresses aux affaires du pays... Et réfléchis: cela fera le meilleur effet que nous ramenions cette petite. On dira: les Mailley sont de braves gens, ils font une bonne œuvre. On trouve que nous vivons comme deux égoïstes, j’en suis sûre... Voyons, mon ami, tu ne vas pas revenir sur ta décision maintenant?
--Mais non, puisque tu y tiens tant que ça...
Mme Mailley, joyeuse, embrassa son mari. Il y eut un coup de sonnette. Entra une vieille à tête de chouette; dans ses bras était une jolie enfant blonde et frêle qui, posée sur une chaise dans l’antichambre, y resta souriante et sage.
Mme Mailley emmena la vieille en présence de M. Mailley et lui exposa ses intentions. En l’écoutant, les yeux de la vieille s’arrondirent encore; un étonnement désapprobateur se répandit sur sa face ravinée.
--Me prendre Berthe, ah! ben non! déclara-t-elle. Non, ça ne se peut pas!...
--Pourquoi? Pourquoi cela? s’écria Mme Mailley avec ahurissement, car elle s’attendait à une reconnaissance enthousiaste.
--Parce que je l’aime, tiens donc, dit la vieille, et que c’est ma petite-fille, et que je ne sais pas ce que je deviendrais si je l’avais plus. Ses père et mère sont morts, alors elle est à moi. C’est pas la peine d’en dire plus long. Ma petite Berthe, m’en séparer!...
--Voyons, ma brave femme, il ne faut pas être égoïste, il faut voir l’intérêt de l’enfant, intervint M. Mailley. Vous seriez coupable de refuser. Du reste, pensez-y à loisir; nous en reparlerons demain.
La vieille, sans répondre, se mit au ménage, qu’elle fit tout de travers, tant elle était absorbée. Puis elle reprit la petite Berthe et partit.
--A demain! Réfléchissez! lui cria M. Mailley.
Il était indigné de l’égoïsme de la vieille; sa femme en était désolée. Et tous deux, maintenant, tenaient d’autant plus à l’enfant qu’ils n’avaient pas la certitude de l’avoir. Ainsi préoccupés, ils oublièrent les renseignements qu’ils voulaient prendre et qui, du reste, seraient peut-être sans objet.
La mère Pacifique reparut le lendemain. Elle assit la petite Berthe et vint rejoindre M. et Mme Mailley qui frémissaient d’impatience. Ils virent qu’elle était blême comme après une nuit d’insomnie.
--J’ai réfléchi, prononça-t-elle durement. Alors, je dis oui dans l’intérêt de Berthe. Mais je ne trouve pas que ça soit bien parce qu’on est riche d’arracher une petite fille à sa grand’mère...
Mme Mailley, ravie, saisit l’enfant et la couvrit de caresses, après s’être assurée qu’elle était bien débarbouillée. La vieille regardait de côté et Mme Mailley vit des larmes dans ses rides.
--Elle me fait pitié, chuchota-t-elle à son mari... Si on pouvait l’emmener!...
--Tu es folle, protesta-t-il, suffoqué.
Le surlendemain était le jour fixé pour le départ. La vieille devait, à midi, amener la petite fille, mais elle parut seule.
--Je ne peux pas, déclara-t-elle d’un air morne. Je garde Berthe. Je périrai, sans elle.
Ce fut un effondrement. Les Mailley s’efforcèrent en vain de raisonner la vieille, qui resta inflexible. Alors, ils se concertèrent. Mme Mailley, les larmes aux yeux, suppliait son mari, qui enfin céda, et elle revint auprès de la mère Pacifique.
--Ma brave femme, dit-elle, nous ne voulons pas permettre que votre petite-fille soit victime de votre affection mal comprise. Venez chez nous avec elle. Il y a, au fond du jardin de notre villa, un pavillon que vous occuperez, et vous ferez de votre mieux, nous y comptons, pour vous rendre utile et reconnaître ainsi notre extrême bonté.
--Ça va! Comme ça, je veux bien! dit la vieille, dont le visage s’était éclairé. C’était mon désir de finir à la campagne.
Elle ne voulut pas consentir à laisser les Mailley emmener l’enfant le jour même. Elle viendrait avec Berthe à la fin de la semaine. On lui donna l’adresse et l’argent du voyage et elle s’en alla. Les Mailley prirent le train deux heures après. Ils retrouvèrent avec joie leur calme petite ville et leur confortable maison. Ils racontèrent négligemment à leurs amis leur beau trait de philanthropie, et firent débarrasser le pavillon.
Trois jours plus tard, ils déjeunaient, quand, après un coup de sonnette à leur porte, leur servante survint, effarée.
--Monsieur, Madame, c’est une pauvresse avec une trolée de gosses. Elle dit comme ça qu’on l’attend.
Les Mailley se précipitèrent vers le vestibule. La mère Pacifique, la petite Berthe dans ses bras, s’y tenait. Trois gamins de cinq à neuf ans, débiles et qui se ressemblaient, l’accompagnaient.
--Qu’est-ce que c’est? dit Mme Mailley, affolée.
--Ben quoi, c’est la mère Pacifique, comme de convenu. Et puis v’là Berthe et ça c’est ses trois frères: Julot, Louis et Émile...
M. Mailley leva les bras au ciel.
--Mais c’est fou! C’est monstrueux! Ma maison n’est pas un asile! Vous ne nous aviez pas dit...
--Je vous ai pas dit que Berthe avait pas de frères, hein? riposta la vieille, qui semblait sincèrement indignée de l’accueil. Vous auriez pas voulu que je les laisse, ces petits?... Qu’est-ce qu’ils seraient devenus sans moi? J’ai vendu tout mon petit fourbi pour payer leur voyage...
--Allez-vous-en, vous êtes une vieille intrigante! hurla M. Mailley, hors de lui.
--Où ça que je m’en aille? Mendier par les rues, hein! maintenant que j’ai plus rien à cause de vous!... Eh bien! oui, je vas y aller! mais soyez tranquilles, je raconterai à tout le monde ce que vous me faites, à moi, une pauvre vieille qui ne vous ai pas cherché, pas vrai?... Et si on nous trouve tous morts de faim, on saura qui en est cause...
Les Mailley échangèrent un regard d’angoisse. Mille misères leur apparurent et peut-être de pitoyables drames dont ils seraient responsables. Et que dirait-on d’eux? Ils eurent peur.
--C’est un malentendu regrettable, dit Mme Mailley avec effort. Mais, pour le moment... restez... Le pavillon est prêt...
La servante, furieuse, y guida les intrus. Entre M. et Mme Mailley, restés seuls, il y eut un silence tragique.
--C’est du joli... C’est du joli... gémit, enfin, M. Mailley, si atterré qu’il ne trouvait plus la force de se fâcher.
Mme Mailley ne répondit rien. Elle écoutait: Du jardin s’élevait le bruit de petits pieds qui couraient dans les allées, de petites voix qui s’émerveillaient de la terre, de l’herbe, des arbres, des bêtes...
L’ONCLE MORIN
Le soir tombait sur la campagne du Sud-Ouest quand le jeune garçon, sous la pluie battante qui ne cessait pas depuis le matin, arriva au bourg. Il semblait avoir quatorze ans, il était simplement vêtu, en veston et casquette, trempé d’eau, couvert de boue, et si fatigué qu’il ne pouvait plus avancer et changeait d’épaule, tous les vingt pas, la petite valise en toile grise qu’il portait.
Sur la place il hésita et, voyant la devanture éclairée d’un café, il s’y dirigea.
Il entra et cligna des yeux, un peu étourdi par la lumière du gaz, la chaleur d’un poêle, l’odeur du tabac dans la salle étroite. Une dame sèche brodait au comptoir, où dormait un chat gris. Quatre vieux habitués, installés dans un coin, jouaient à la manille avec passion, deux autres étaient penchés sur un jacquet et le patron, petit homme rond, en manches de chemise quadrillée, faisait, en expliquant chaque coup, une partie de billard avec un vieux à barbe grise, coiffé d’une calotte noire et qui fumait sa pipe sans rien dire. Tous regardèrent qui entrait.
--Mande pardon, dit le gamin, en portant la main à sa casquette, c’est pour un renseignement.
Le patron interrompit ses carambolages.
--Quel renseignement?... T’es pas du pays, je te connais pas... D’où donc que tu viens pour être trempé comme ça?
--De la ville, à pied, et ça pleut un peu.
Il s’essuya la figure avec son mouchoir et continua:
--Je voudrais savoir où habite M. Morin. A la ville, on m’a dit que c’était ici, au bourg. Est-ce que vous connaissez?
--Oui, je connais.
Le patron avait réprimé un geste. Il ajouta avec défiance:
--Qu’est-ce que tu lui veux, à M. Morin?
--Je veux lui parler.
--Bon... Lui parler, c’est bientôt dit. Est-ce que tu crois que je vas donner l’adresse de mes clients comme ça, sans savoir à qui seulement... au premier mendiant venu...
--Je ne suis pas un mendiant, c’est pas vrai! Et c’est vrai que j’ai à lui parler!...
Le gamin, indigné, était devenu très rouge. Il reprit après une hésitation:
«Et puis, quoi, je peux bien vous le dire, ça m’est égal: je suis son neveu, à M. Morin.
--Hein? quoi? qu’est-ce qu’il dit? Mon neveu?
C’était l’habitué qui jouait au billard avec le patron. Dans sa stupeur, il avait laissé tomber sa pipe et il regardait le gamin avec effarement.
--Eh ben! le voilà, M. Morin! dit, ahuri, le patron en le désignant.
Il y avait eu un mouvement dans le café. L’événement était passionnant. Les joueurs, laissant leurs cartes, et la dame du comptoir elle-même, s’étaient approchés.
--Alors... alors c’est vous monsieur Morin? dit le gamin... Alors, moi je suis votre neveu, Louis Langlois...
--Mais qu’est-ce qu’il raconte? Mais qu’est-ce qu’il raconte? balbutia M. Morin, qui semblait affolé.
--Louis Langlois, poursuivit le garçon... Vous savez bien, le fils de votre sœur Pauline... Et... et maman est morte...
Il eut un sanglot qu’il réprima et continua très vite, la voix tremblante:
«Alors, je suis venu... Je viens de là-bas... Ben oui, de l’Est où nous habitions... Faut vous dire que papa est mort il y a cinq ans, et maman et moi nous sommes restés parce que la maison était à nous... Mais maman était malade, et il y a eu la guerre. Et maman voulait toujours s’en aller avec moi pour venir par ici... Et puis, elle attendait toujours. Ça l’ennuyait de quitter de chez nous... Et puis, ces temps-ci, on nous a évacués. Faut voir le bombardement et tout... Alors maman... elle était si malade qu’elle a dû s’arrêter avant qu’on soit à Paris... et puis elle est morte... Alors, avant, elle m’avait dit de venir vous trouver, mon oncle, puisque je n’ai plus que vous. Je sais bien que vous avez été brouillé avec papa et maman depuis si longtemps que c’était d’avant que je sois né, mais tout de même maman elle m’a dit de venir... Mais elle savait plus votre adresse. Elle savait seulement que c’était par ici. Alors, quand elle a été enterrée, j’ai été à Paris, et puis de Paris je suis venu par ici... Mais l’argent ça file vite, n’est-ce pas, et puis, pour vous trouver, mon oncle, ça n’a pas été commode! Enfin, à la ville, à la mairie, on m’a dit que vous habitiez le bourg, ici... Et je suis venu à pied par cette sale pluie.»
Il se tut. Il avait raconté son histoire avec simplicité, s’efforçant d’être bref et de rester calme. Tous l’avaient écouté, étreints peu à peu par un sentiment confus, qu’ils n’auraient pu nommer exactement, mais qui les dominait. Tous, en silence, regardaient cet enfant debout, mouillé, fatigué et tranquille, et qui venait de si loin, d’un là-bas si tragique, et qui avait eu tant de malheurs et tant d’épreuves. Il leur apportait toute la guerre.
--Ah! mais, j’oubliais, dit-il, tout à coup, voilà mes papiers, mon oncle, pour que vous voyiez bien que je dis vrai.
Il fouilla dans sa poche. M. Morin prit les papiers.
--Écoute donc, mon garçon, commença-t-il d’un air embarrassé, faut tout de même que je t’explique...
Le gamin le regardait en face et haussa les épaules avec un air d’homme.
--Je crois que je comprends, dit-il. Je vois bien que je vous gêne et que vous ne voulez pas me garder. Du reste, je ne suis venu que parce que maman me l’avait dit, et je m’en vais... Je me tirerai bien d’affaire tout seul, vous savez... acheva-t-il en reprenant la petite valise grise qu’il avait posée à terre.
--Non, non, attends que j’explique... recommença le vieux.
Mais une explosion d’indignation de la part de tous les assistants l’interrompit.
--C’est une honte! un pauvre gamin tout seul, le recevoir comme ça, quand on a de quoi! Reste ici, mon garçon, on te garde, nous! On te trouvera de l’ouvrage, et pas au rabais, tu verras ça... Ça serait honteux de te renvoyer! T’inquiète pas de lui, va, c’est un égoïste, il a jamais aimé que lui-même! Tu vas dîner, et avant faut te changer, trempé comme tu es, tu prendrais mal...
Ils s’empressaient autour du gamin, et la dame maigre, qui avait été lui chercher une tasse de bouillon, se retourna vers M. Morin et résuma l’impression générale.
--Vieux sans cœur, va!
Mais M. Morin semblait en colère, malgré sa timidité.
--Attendez donc que j’explique, à la fin! cria-t-il, en élevant autant qu’il pouvait sa voix faible. Depuis le commencement je ne peux pas placer un mot! C’est pas mon neveu, là! Je n’ai jamais eu ni frère ni sœur, alors, je n’ai pas de neveu! Du reste, regardez ses papiers: le nom de sa mère, c’est Morin par M, o, tandis que moi, c’est Maurin par M, a, u. Quand il a demandé Morin, à la ville, comme on me connaît, on l’a envoyé ici. Son oncle, c’est un Morin qui aura habité dans le pays, sans doute...
--Ah, oui! dit le patron. Je me rappelle maintenant. Au village plus loin, il y a eu un vieux qui s’appelait Morin et qui est mort à l’hospice il y a quatre ans...
Ils se regardèrent tous, ahuris et embarrassés. M. Maurin mit sa main sur la tête du gamin.
--Bien entendu, on lui a dit qu’on le gardait, et on le garde! Et comme c’est moi qu’il est venu trouver, comme je suis son oncle en quelque sorte, puisqu’il le croyait, eh bien! c’est moi qui le garde... Et il sera bien... C’est ça que je voulais expliquer, mais vous criiez tous à la fois...
Il y eut une petite gêne, mais le patron prit un air dégagé:
--C’est vrai, ça, on était tous là à se chamailler sans rien comprendre de ce qu’on disait...
--Oh! si, moi, j’ai bien compris, dit seulement M. Maurin, en s’en allant avec le gamin.
UNE FIN
Devant le morceau de miroir pendu à la fenêtre il refit la raie qui séparait ses cheveux longs et à peine gris. Il resserra sa haute cravate romantique, endossa son veston et coiffa son feutre.
--Prosper, tâche de trouver quelques sous, ce tantôt. Il reste à peine de quoi pour dîner, et demain on n’aura rien du tout, gémit sa femme.
Assise à côté d’une fillette maigre, d’une douzaine d’années, qui comme elle reprisait des bas, elle était informe et sans âge dans son vieux peignoir élimé. Levant vers son mari un visage flétri, elle reprit:
--Ah! mais c’est vrai, tu vas faire tes visites aujourd’hui, tu as mis ton vêtement propre.
Il ne répondit pas et sortit. Sur le palier, ses deux plus jeunes enfants se roulaient par terre avec d’autres galopins. Une voix l’interpella comme il passait devant la porte entre-bâillée d’un taudis où un savetier hirsute martelait une semelle.
--M’sieur Vougne, eh ben, et mon ressemelage? M’ faut mon argent, dites donc! V’là assez longtemps que j’attends! Si c’est pas un malheur de voir ça!
--J’y pense, comptez sur moi... jeta, d’un ton qui voulait être dégagé, M. Vougne.
Il fila en hâte, poursuivi par les invectives du savetier et, en bas, passa comme un trait devant la loge de la concierge pour éviter une nouvelle algarade qu’il prévoyait.
Dans la rue, il respira. Chaque pas qu’il faisait, en l’éloignant de chez lui, allégeait le fardeau de sa misère. Quand il atteignit un autre quartier, il redressa son torse maigre, il frappa le trottoir d’un talon assuré et, cessant d’être Prosper Vougne, pour devenir Gaston de Cormalis, il se dirigea vers son atelier.
Sa vie était faite de deux parts distinctes, et l’une le consolait de l’autre. Il était Prosper Vougne (son vrai nom qu’il abhorrait) dans la maison populeuse et indigente de la Glacière où il logeait avec sa femme et ses cinq enfants. Là, il se débattait contre la misère quotidienne sans cesse aggravée, avec ses humiliations et ses besognes odieuses. Il y souffrait sans trêve pour lui, pour ceux qui l’entouraient et par eux, car il croyait avoir manqué sa vie à cause de son mariage, ayant épousé très jeune, et par coup de tête, une petite provinciale extrêmement jolie, mais sans fortune et sans éducation, qu’il avait, par la suite, tenue soigneusement à l’écart de toutes ses relations.