Chapter 9 of 14 · 3979 words · ~20 min read

Part 9

--Monsieur, vous êtes mille fois aimable et je suis confuse... Mais j’attends ma petite-fille qui paye le cocher. Je viens de la chercher à la gare. Elle était en province chez une de ses tantes, la pauvre enfant est orpheline... Elle va maintenant habiter avec moi, et j’en suis bien heureuse.

Un pas léger sonnait sur le pavé de la cour.

--Grand’mère, tu es là? demanda une voix fraîche. On n’y voit rien...

Une jeune fille parut, jolie, svelte et légère, dans un grand manteau à carreaux. Elle riait de la pluie qui lui mouillait la figure et piquait de gouttes brillantes son chapeau sombre et la mousse dorée de ses cheveux.

M. Lanche s’élança pour prendre le sac de cuir qu’elle portait. M. Vovelle, son parapluie d’une main, la valise de l’autre, s’inclina.

--Ma petite Alice, dit la vieille dame avec un sourire de tendresse, ces messieurs sont nos voisins et ils ont la bonté...

--Madame, je vous en prie... interrompit M. Lanche.

--Ce n’est rien, compléta M. Vovelle.

En haut de l’escalier, ils reçurent à nouveau les remerciements des deux femmes. Cinq minutes après ils étaient installés devant le jacquet. Ils jouèrent quelques instants, mais sans y apporter leur acharnement habituel. M. Vovelle oublia de boucher le jeu de M. Lanche, qui lui-même négligea de tirer parti de cette faute.

--Elle est vraiment jolie, dit soudain M. Vovelle.

--Tu as trouvé ça tout seul? répondit M. Lanche avec une ironie presque hostile.

Au cours des semaines qui suivirent, un étrange bouleversement, et qui n’avait pas de raison avouée, s’opéra peu à peu dans l’existence mitoyenne des deux hommes. Simultanément, chacun d’eux s’aperçut que l’autre était un vieux garçon grotesque, encombrant et ignare, odieusement indiscret, en outre, et plein de prétentions inouïes. En conséquence, sans se brouiller ouvertement, ils cessèrent de se fréquenter avec assiduité. D’abord, ils ne se retrouvèrent plus au café. Puis, à la stupeur du garçon de restaurant, ils dînèrent à des tables séparées. Le jacquet résista plus longtemps à cause du puissant attrait qu’il exerçait sur eux, mais une passion plus forte sans doute en eut raison, et ce jeu leur apparut fastidieux, banal et bien gênant pour les voisins; ils y renoncèrent.

Malgré qu’ils eussent ainsi rompu entre eux toute intimité, ils se voyaient cependant une fois par semaine environ, et c’était chez leurs voisines. Après la rencontre dans l’escalier, ils avaient, avec celles-ci, noué des relations. La jeune fille cherchant une place de dactylographe. M. Vovelle et M. Lanche avaient rivalisé de zèle. La vieille dame, reconnaissante, bien qu’Alice eût sans eux réussi à trouver une situation, les avait priés de prendre une tasse de thé chez elle, après dîner, et cette petite soirée familiale s’était renouvelée bientôt régulièrement. M. Vovelle et M. Lanche y déployaient l’un envers l’autre une malveillance affligeante pour l’affable vieille dame qui les croyait amis intimes. Ils ne cessaient de se décocher d’acerbes traits que pour faire chacun son propre éloge et tous deux, du reste, apportaient maintenant à leurs affaires une activité et une énergie qui promettaient d’heureux résultats. Autant que leur caractère, leur aspect physique s’était d’ailleurs modifié et, si M. Lanche fixait un œil de dérision sur la perruque qui dissimulait à présent la calvitie de M. Vovelle, celui-ci avait des reniflements sardoniques pour les parfums dont s’arrosait son ex-ami, dont les cravates étaient devenues luxueuses.

Un soir, ils arrivèrent presque ensemble chez leurs voisines; chacun d’eux semblait contenir une allégresse vive.

--J’ai une nouvelle à vous annoncer, Mesdames, dit le premier M. Vovelle. J’ai la promesse formelle d’être chef de bureau à la prochaine promotion... Cela améliorera beaucoup ma situation, et...

--Je suis directeur de laboratoire d’aujourd’hui, interrompit M. Lanche, ce n’est pas une promesse, c’est un fait...

Il eut un coup d’œil oblique vers M. Vovelle et se rapprocha de la vieille dame.

--Je voudrais, chère Madame...

Mais la vieille dame l’interrompit.

--Moi aussi, j’ai une nouvelle, dit-elle, une nouvelle bienheureuse pour nous. Le fiancé d’Alice arrive demain en permission... Il a fait la Champagne et Verdun, il vient maintenant de Salonique et le mariage va avoir lieu pendant sa permission. Excusez mon émotion, Messieurs, je suis si heureuse...

M. Vovelle apoplectique et M. Lanche blêmissant regardèrent Alice dont les yeux étincelaient de bonheur. Ils balbutièrent des félicitations et se retirèrent bientôt.

Par un accord tacite, le lendemain ils se retrouvèrent à leur ancien café, ils dînèrent ensemble comme par le passé et, à neuf heures, chez M. Vovelle, s’installèrent devant le jacquet.

--Enfin, dit avec un soupir M. Vovelle, je suis tout de même chef de bureau.

--Et moi directeur de laboratoire, répondit M. Lanche.

Ses yeux tombèrent sur une chose chevelue et brune qui coiffait la pendule. Il reconnut la perruque de M. Vovelle et eut un petit rire intérieur, mais il se rappela ses propres cravates et ses parfums.

--Nous avons été bien ridicules, dit-il, résigné.

--C’est à toi de jouer, dit M. Vovelle, en désignant le jacquet.

PAREILLE...

Dans le quartier Saint-Sulpice, depuis plus de vingt ans, Mlle Anaïs Jubin tenait une très petite boutique où elle vendait, à des clientes aussi effacées qu’elle-même, de la mercerie et de la papeterie, des chapelets et du chocolat, des gants de fil et des livres de messe. On ne pouvait, en la voyant, préciser si elle avait quarante-cinq ans ou soixante ans. Elle était anguleuse et sans sexe dans ses robes ternes, jamais neuves et jamais usées, et les traits de son long visage jaune, ses joues flétries, sa bouche circonspecte, ses yeux lents, ses cheveux incolores et pauvres, n’avaient jamais changé.

Elle vivait seule et très heureuse d’être seule, de n’avoir à s’inquiéter que d’elle-même, de ses économies, des petits plats qu’elle se préparait avec une gourmandise assidue et discrète, de ses meubles dont elle prenait grand soin dans l’étroit logement confortable qu’elle occupait derrière la boutique, de toutes les satisfactions quotidiennes et calculées qui absorbaient ses pensées et qui, depuis longtemps, l’avaient parfaitement consolée de son isolement, si jamais Mlle Anaïs avait été accessible à ce dernier sentiment, chose improbable.

Un tantôt, vers quatre heures, Mlle Anaïs venait de vendre un petit paquet de thé à une vieille dame et elle se préparait à allumer le gaz, lorsqu’elle vit, planté au bord du trottoir, de l’autre côté de la rue paisible, un soldat qui regardait obstinément la boutique. Intriguée, Mlle Anaïs, son rat-de-cave à la main, l’observa. Au même instant, à son étonnement, le soldat traversa la rue et poussa la porte du petit magasin. Il entra, cligna des yeux dans la pénombre qui sentait l’encens et la confiserie, regarda fixement, une demi-minute, Mlle Anaïs, laquelle n’y comprenait rien, dit:

--Bonjour, ma tante!

Et, ouvrant de longs bras, saisit la vieille fille et l’embrassa sur les deux joues.

Mlle Anaïs resta pétrifiée. C’était la première fois, depuis le temps où elle avait été petite fille, qu’un homme l’embrassait. Le «Bonjour, ma tante!» l’ahurissait.

Le soldat ôta son casque et le posa sur le petit comptoir. Elle vit mieux un visage rond, au teint cuit, au nez pointu, aux yeux clairs et placides, tout éclairés, pour le moment, d’une satisfaction vive.

--Comment que ça va, ma tante? reprit-il. Éteignez vot’ chose, là, ça va vous brûler!

Mlle Anaïs sursauta et éteignit le rat-de-cave.

«Je suis Joseph Jubin, continuait le soldat. Vous savez, le fils de vot’ frère Firmin. J’étais petit quand il est mort, papa. Y a dix-huit ans, quoi! Vous m’avez vu alors, en Vendée, où vous êtes venue dans not’ bourg... Vous vous rappelez bien? Vous m’avez donné une boîte de réglisse et j’ai pas voulu vous embrasser pour. Depuis, on s’est pas vu, pas écrit, et, sans la guerre, probable qu’on aurait continué. Mais, dame, en ces temps-ci, faut se rapprocher entre ceux de la famille, pas?... surtout quand y a jamais rien eu... Et, pour not’ famille à nous, on est plus que nous deux, puisque maman elle est morte y a sept ans... Faut vous dire que je suis pas marié. C’est pas dans mon genre, de me marier... Alors, comment que ça va, ma tante?»

Il recommença l’embrassade. Mlle Anaïs la subit, sans y prendre garde. Elle ne savait plus où elle en était. Depuis des années, l’égoïsme l’avait tellement absorbée en elle-même qu’elle avait perdu tout souvenir d’avoir jamais eu un frère, d’avoir encore un neveu, là-bas, en province.

--Alors, vous êtes mon neveu? dit-elle machinalement.

--V’là mes papiers, dit le soldat, qui crut à un doute. Si, si, regardez-les. Ça serait trop commode, n’est-ce pas, de venir dire aux personnes qu’on est leur neveu... Alors, vous voyez, ma tante, je suis bien vot’ neveu. Depuis le commencement je voulais vous écrire, mais c’était long à expliquer, et j’ai jamais aimé beaucoup ça, écrire. Alors, j’ai arrangé de venir pendant ma permission. Faut savoir que j’ai jamais vu Paris et que c’est une occasion en même temps...

Une petite servante, qui vint acheter une carte postale, l’interrompit.

«Je vois que ça va, vos affaires, constata-t-il, quand elle fut partie. C’est tant mieux! Moi, j’ai pas à me plaindre. J’ai un petit élevage là-bas, chez nous, et j’ai eu la veine de trouver quelqu’un pour le faire un peu marcher pendant que je suis pas là. C’est un vieux, qui se mangeait les sangs d’être à rien faire depuis deux ans qu’il s’était retiré. Ça va pas comme quand j’y étais, bien sûr, mais c’est mieux que rien, et y en a tant qui ont tout perdu... Ça aurait pu m’arriver et j’aurais pas à me plaindre! C’est la guerre, hein! Mais c’est pour dire que j’ai eu de la veine!»

Il s’arrêta. Mlle Anaïs fit un effort sur elle-même.

--Vous... vous voulez bien dîner avec moi? mon neveu, proposa-t-elle, en essayant de sourire.

--Bien sûr!

Le soldat semblait surpris qu’il pût y avoir un doute à ce sujet.

«Où donc que je dînerais? Pas au restaurant, bien sûr! Jamais je vous ferais ça, ma tante! Ma permission, c’est pour vous, comme ça se doit!»

Mlle Anaïs pâlit.

--Et... pour coucher?... Il y a un petit hôtel bien respectable... commença-t-elle.

Mais il lui coupa la parole:

--Je coucherai ici, par terre, vous inquiétez pas, ma tante! Je suis pas difficile, et on peut pas faire trop d’économies en ces temps-ci, pas vrai?

Mlle Anaïs ne trouva pas la force de répondre. Il lui semblait qu’un cataclysme bouleversait sa vie si bien organisée. Elle avait tellement pris l’habitude de songer exclusivement à elle-même, que la seule idée de faire à autrui le plus petit sacrifice lui paraissait monstrueuse. En même temps, au fond d’elle, naissait confusément un sentiment contraire et qui surprenait son cœur sec, un attendrissement vague encore et lointain, en présence de ce garçon qui venait ainsi, confiant en de faibles liens si longtemps oubliés.

Au dîner, pourtant, dans la microscopique salle à manger où ils s’attablèrent face à face, une fois la boutique fermée par le soldat, qui avait absolument voulu s’en charger, une détresse cruelle envahit Mlle Anaïs, à voir son neveu engloutir. Il y avait justement un bœuf à la mode qui devait, comptait-elle, la nourrir pendant trois jours. Il n’en laissa rien, non plus que d’une omelette que la vieille fille, en voyant son appétit, lui offrit presque malgré elle.

Quand il eut son café, il bourra sa pipe, s’accouda sur la table, très à l’aise, et recommença ses explications, avec l’abandon parfait de quelqu’un qui se sent chez lui.

--Alors, en Vendée, pour ma permission, cette fois-ci, j’ai pas voulu y retourner. Fallait que je vous voie, ma tante; ça, c’était décidé! Et puis, aussi, vous me ferez voir Paris. Je sais bien que c’est pas pareil qu’avant la guerre, mais, tout de même, c’est Paris...

--Vous n’avez pas été blessé? demanda tout-à-coup Mlle Anaïs.

--Faut me tutoyer, ma tante! Moi je vous dis vous, rapport au respect, mais faut me tutoyer. Non, j’ai pas été blessé. J’ai eu de la veine! J’ai eu un pied un peu gelé l’hiver dernier, mais c’était rien. Et j’ai été enterré par une marmite qu’a éclaté près de moi au mois de juin, mais c’était rien non plus. J’ai eu de la veine! Dame! dire qu’on est comme chez soi, ça non! Mais faut ce qui faut, n’est-ce pas?...

Il continuait, décrivant avec simplicité ce qu’il avait vu et ce qu’il avait fait. Mlle Anaïs l’écoutait; elle commençait à l’admirer, le sentant si simplement brave, si modestement prêt à tous les sacrifices; et chacune des paroles qu’il disait l’arrachait un peu à son égoïsme.

Il coucha sur un lit pliant, dans la salle à manger. Le lendemain était un dimanche. Il se leva de bonne heure et, malgré les protestations de Mlle Anaïs, passa la matinée à laver de fond en comble le petit magasin. Après le déjeuner, dès une heure, ils sortirent tous les deux. Mlle Anaïs, qui n’avait pas quitté la rive gauche depuis des mois, fit des kilomètres sans s’en apercevoir. Il lui donnait le bras et elle en était fière. Il voulut voir des monuments, les Champs-Élysées, les Boulevards. Il entraîna Mlle Anaïs au cinéma et au café, où elle allait pour la première fois de sa vie.

Elle avait fait, pour le dîner, des provisions qui stupéfièrent ses fournisseurs. Elle déboucha une bouteille d’un vin vieux qu’elle avait en dépôt et elle en but elle-même un plein verre, tout en écoutant, avec un intérêt beaucoup plus grand que la veille, les récits que lui faisait son neveu. Mais il avait été ahuri par le mouvement des rues, et bientôt, laissant sa pipe inachevée, il s’endormit sur la table. Mlle Anaïs resta à le regarder, sans oser bouger.

Tant que dura la permission, ils s’entendirent tous deux parfaitement. Mlle Anaïs se sentait une autre; chaque jour elle s’intéressait davantage à lui. Il restait paisible et confiant, et ce «ma tante», qu’il employait à chaque phrase, faisait maintenant plaisir à la vieille fille, après l’avoir d’abord tant agacée.

Quand il dut repartir, elle le conduisit à la gare. Il fumait sa pipe avec son habituelle placidité, mais, dans la salle d’attente, il fut silencieux, pour la première fois depuis son arrivée, et, quand vint le moment du départ, sans se cacher, il pleura. Il embrassa la vieille fille avec effusion, promit d’écrire, promit de revenir et s’engouffra sur le quai.

Le soir tombait. Mlle Anaïs regagna son petit magasin. Elle remercia la voisine qui l’avait gardé. Elle entra dans la chambre du fond, s’assit sur le lit pliant, respira l’odeur, qui persistait, du tabac. Il lui était impossible de s’intéresser à elle-même. Elle songeait à un paquet qu’elle voulait préparer. Elle se demandait quand elle aurait une lettre. Elle pensait aux périls de la guerre. Ses épaules maigres frissonnèrent... Brusquement, avec orgueil et avec souffrance, elle se rendit compte qu’elle n’était plus retranchée du monde et que, maintenant, comme les autres, elle avait sa part d’angoisse et sa part d’espérance.

L’OTAGE

Mme de Beauchamp, avant de sortir, renouvela ses instructions à la nouvelle bonne de sa fille.

--Vous avez bien compris, Clémence? C’est une surveillance de tous les instants que j’exige. Vos excellents certificats et la chaleureuse recommandation de Mme de Breuve me permettent d’être assurée que vous êtes, bien que jeune, une personne sérieuse à qui l’on peut, en toute tranquillité, confier une enfant. Mais, je vous le répète, vous devez veiller sur Mlle Solange avec la plus grande attention. Aux Champs-Elysées elle pourra jouer avec ses cousines et avec les petites filles dont je vous ai donné les noms par écrit, mais ayez soin qu’elle ne se fatigue point; elle est fort délicate. Du reste, mademoiselle est fort sage et fort docile; elle vous obéira ainsi que je lui ai recommandé... Je puis compter sur vous?

--Madame peut compter sur moi...

Clémence, jeune personne correcte, de vingt-quatre à vingt-cinq ans, avait écouté dans une attitude de respect attentif et réservé qui satisfit pleinement Mme de Beauchamp.

Dix minutes après, celle-ci s’éloignait en auto vers ses œuvres et ses visites, tandis que la bonne et la petite fille, à pied, s’en allaient vers les Champs-Elysées.

Solange, élégante et fine, grande pour ses neuf ans, marchait posément avec un air suprêmement distingué. Clémence la regardait du coin de l’œil et semblait hésitante. Soudain elle se décida.

--Mademoiselle Solange, on va prendre le métro, dit-elle.

Solange parut étonnée.

«Oui, continua très vite Clémence, qui affectait l’aisance, il faut que nous fassions une course avant d’aller aux Champs-Elysées...»

Solange avait coutume d’obéir à sa mère, qui lui avait dit d’obéir à Clémence. Elle ne protesta pas. Le trajet, compliqué de plusieurs changements, fut long. Enfin elles se retrouvèrent à la surface du sol, mais dans une région de Paris dont l’aspect surprit Solange. Jamais encore elle n’avait vu des rues si sales, des maisons si sordides, ni tant de terrains vagues. Elle se tournait les pieds sur les pavés ravinés, des odeurs la suffoquaient et elle remarqua que tous les gens qu’elle voyait avaient l’air pauvres.

--C’est chez ma sœur que nous allons, dit tout à coup Clémence.

La sœur de Clémence habitait au rez-de-chaussée au fond d’une cour étroite. Un ruisseau azuré indiquait qu’on faisait là de la teinturerie.

Dans une vaste pièce nue, qui sentait la lessive et le graillon, Clémence, suivie de Solange, entra. Une femme en camisole repassait.

Clémence tomba dans ses bras en l’appelant Fernande, puis demanda anxieusement:

--Et Léon, il est là?

--Pas encore, dit Fernande. Il va arriver. Alors tu as tout de même pu venir?

--Oui! tant pis! Tu penses que j’ai pas vu Léon depuis des mois... je ne pouvais pas manquer sa permission...

--Et ta patronne a bien voulu?...

--Avec la petite? Tu es folle! J’espère bien qu’elle n’en saura rien... Ça en ferait une histoire, j’en ai froid dans le dos... Dame, des places comme ça, on n’en trouve pas, et faut que j’aie des économies pour quand nous nous marierons nous deux Léon... Alors, en revenant, je demanderai à la petite de ne rien dire. Elle n’est pas méchante, autant que j’aie pu juger, seulement un peu pimbêche comme sa mère, mais c’est son éducation qui veut ça.

Appelant Solange elle la fit asseoir.

A ce moment un soldat entra dans la cour.

--Léon! cria Clémence en se précipitant.

Sa sœur la suivit et, après les premières effusions, les deux femmes conduisirent le soldat dans une pièce voisine; elles servirent du vin et des biscuits et tous trois se mirent à bavarder.

Dans la grande chambre, Solange, seule, restait immobile sur sa chaise, droite et se tenant bien. Tout d’abord elle ne prit pas garde à de petites têtes ébouriffées paraissant à une porte qui s’entre-bâillait. La porte s’ouvrit tout à fait sur un enclos hideux, tout parsemé de débris sans nom, et que bordaient des masures disjointes. Dépenaillés, des gamins et des gamines, un à un, se glissèrent dans la pièce et entourèrent Solange avec une curiosité qui s’enhardissait.

--Mince de chic! prononça tout à coup un gamin roux qui était en face d’elle.--C’est-y qu’elle est empaillée? ajouta-t-il, en portant la main sur l’épaule de la petite fille.

* * * * *

Quand le soldat dut partir, les deux femmes le conduisirent jusque dans la rue, puis Clémence revint vers le rez-de-chaussée afin de chercher Solange qu’elle avait, depuis un temps assez long, parfaitement oubliée.

La grande pièce était vide.

--Où est-elle! Mon Dieu, mon Dieu, où est-elle? cria Clémence.

Elle ouvrit la porte du fond. Des rafales de hurlements, un tumulte de bataille, emplissaient l’enclos sordide. Clémence jeta un cri et s’élança. Elle avait vu Solange.

Solange, ligotée des pieds à la tête dans les débris d’un sac à charbon, son chapeau de travers et aplati, ses beaux cheveux pendants, tout souillés de fange et tout pleins de brindilles, était à mi-hauteur d’une échelle chancelante, aux mains de six garnements qui la montaient sur le toit vermoulu d’une des masures, pendant qu’une autre bande, s’élançant à l’assaut, tentait de s’emparer d’elle. La petite fille avait la bouche ouverte et sans doute criait, mais sa clameur se perdait dans l’ensemble des hurlements.

Clémence s’élança et arriva à temps pour soutenir dans ses bras Solange que ses ravisseurs laissaient échapper. Elle l’emporta dans la maison.

Après trois quarts d’heure de soins diligents, Clémence et sa sœur eurent rendu à la petite fille un aspect suffisamment présentable.

--La voilà tout de même à peu près propre, dit Fernande en regardant Solange qui s’était laissé faire sans mot dire.

Clémence secoua la tête et, à demi-voix:

--Oui, mais j’y perds ma place. Comment veux-tu que je l’empêche de se plaindre à sa mère?... Elle a été battue comme plâtre, cette petite... Et elle n’est pas habituée à ça...

Une demi-heure plus tard, à la nuit tombante, la bonne et la petite fille arrivaient à l’hôtel de Mme de Bauchamp. Clémence observait l’enfant silencieuse et n’osait même lui recommander la discrétion.

Soudain, Solange la tira par le bras.

--Dites, Clémence, supplia-t-elle d’une voix pleine d’ardeur, si je suis sage vous m’emmènerez encore chez votre sœur? C’était si amusant! J’étais l’otage. Tout le monde se battait pour m’avoir...

UN PARENT

Sept ou huit dames, importantes personnalités de la petite ville, se trouvaient dans le salon de Mme Delaporte, lorsque parut Mme Dupré, suivie de ses deux filles, jeunes personnes fraîches de dix-huit et vingt ans. Mme Dupré qui se souvenait du temps, peu lointain encore, où elle n’entrait dans ce salon qu’avec humilité, goûta le plaisir vaniteux, non encore émoussé, d’être accueillie avec considération et de voir l’imposante Mme Delaporte elle-même, dont l’influence mondaine était prépondérante, s’empresser à sa rencontre. Cette dame, à l’inverse de ses habitudes, était animée.

--Eh bien! s’écria-t-elle, il est ici! Il est arrivé ce matin!... Et vous ne nous avez pas prévenues!...

Mme Dupré parut ahurie.

--Prévenues de quoi? Qui est arrivé?

--Votre cousin! le lieutenant Maximilien Dupré! l’aviateur fameux!... Il vient pour soigner sa blessure à la station thermale voisine... Comme si vous ne le saviez pas, cachottière!... L’avez-vous déjà vu?...

--Mais non, je vous assure... protesta Mme Dupré qui semblait troublée et qu’entouraient toutes les dames parlant à la fois.

Mme Delaporte intervint.

--Nous comprenons votre discrétion, chère amie... Mais c’est pour notre ville un grand honneur que de posséder un semblable héros et, nous toutes, nous serions très fières et très heureuses de le connaître... Alors, n’est-ce pas, quand il aura pris quelque repos, vous nous le présenterez?... Chez moi, j’y compte! acheva-t-elle à l’oreille de Mme Dupré en lui serrant la main.

Cette intimité avec Mme Delaporte avait quelque chose de si flatteur que Mme Dupré en fut un peu enivrée.

--C’est entendu, chère amie, promit-elle, émue de se permettre tant de familiarité.

Et, harcelée de questions sur l’officier, elle répondit de son mieux, bien que, de temps à un autre, une préoccupation pénible embarrassât son discours. Quand, avec ses filles, elle se retrouva dans la rue, l’excitation de son succès tomba à l’instant et un grave souci obscurcit son front.

--Nous allons passer prendre votre père, déclara-t-elle.

C’était l’heure où M. Dupré sortait de son bureau. Il vit de loin sa femme et ses filles, et, en brave homme affectueux, s’empressa à leur rencontre.

--Marchez devant, mes enfants, dit Mme Dupré.

Elle prit le bras de son mari et lui raconta ce qui s’était passé chez Mme Delaporte. M. Dupré frémit. Une détresse figea la joie sur son visage débonnaire, barbu de gris; ses yeux, derrière le lorgnon, s’effarèrent.

--Qu’allons-nous faire? termina sa femme angoissée.

Il réfléchit et dit:

--Je ne sais pas... C’est épouvantable...

Il était si abattu que Mme Dupré retrouva de l’énergie.

--Voyons, voyons, Adolphe, ne nous affolons pas... Il n’y a qu’une chose à faire: aller le trouver. Oui. Nous allons y aller tous les deux, et tout de suite.

--Tout de suite? gémit M. Dupré.