Chapter 4 of 14 · 3886 words · ~19 min read

Part 4

Au seuil, une jeune fille avait paru, suivie d’un grand chien qui grondait et qu’elle fit taire. Elle semblait avoir seize ou dix-sept ans; dans sa robe de toile grise elle était grande et élancée, son visage clair avait encore des contours enfantins, mais ses yeux bleus étaient sérieux et doux. De la main elle écartait de son front les boucles de ses cheveux châtains.

--C’est à M. Duray que j’aurais voulu parler d’abord, balbutia le soldat.

Il avait eu, en la voyant, un mouvement de recul, et elle le considéra avec étonnement, tant il semblait dans un embarras pénible et qui n’allait guère à sa haute stature, à ses traits décidés, à son regard jeune et franc.

--Si je pouvais revenir... murmura-t-il, mais c’est impossible, je dois reprendre le train ce soir même... Du reste, c’est à vous... c’est à vous que je dois dire...

La jeune fille avait à peine entendu ces derniers mots, tant la pluie ruisselait avec bruit. Elle lui dit d’entrer, repoussa la porte et tous deux restèrent debout dans la grande pièce à demi-obscure.

«Je vois que vous ne savez pas, dit-il, cherchant ses mots. Je pensais que peut-être vous auriez déjà appris... J’aurais voulu prévenir votre père, mais je dois repartir tout à l’heure, et il faut que je tienne une promesse que j’ai faite... Je viens du front, n’est-ce pas... Je m’appelle Jean Vautier, et j’ai été le camarade de quelqu’un que vous connaissez... Oui... Paul Tullier... Et il a été blessé... gravement... très gravement...

--Mon Dieu, cria-t-elle, est-ce que?... Dites la vérité!

Il ne répondit rien, sentant bien qu’elle comprenait. Il était consterné d’avoir annoncé si vite la nouvelle tragique alors qu’il aurait voulu employer tant de précautions. Levant les yeux sur la jeune fille, il la vit pâle, les joues mouillées de larmes, mais il fut surpris: ce n’était pas le désespoir effrayant qu’il redoutait. Il reprit très bas:

«Alors je lui avais promis d’apporter ici, s’il lui arrivait malheur, certaines de ses affaires, comme souvenir... Les voici...»

Sur la table, entre eux, il posa un petit paquet noir.

--Mon Dieu, mon Dieu! ma pauvre Berthe, quel malheur! murmura la jeune fille.

--Berthe?... Mais ce n’est donc pas vous? Vous n’êtes donc pas la fiancée de Paul?

--Non, non, dit-elle en frissonnant d’une angoisse confuse. Berthe, c’est ma sœur... Elle a vingt ans. Ils s’étaient fiancés avant la guerre... Moi, j’avais quatorze ans à ce moment-là... Ma pauvre Berthe... elle l’aimait tant!... Ces derniers jours, elle était inquiète, elle n’avait pas de lettres depuis longtemps... Aujourd’hui elle a été à la ville avec papa essayer d’apprendre quelque chose...

--C’est vous qui êtes Émilie? murmura le soldat. Il m’a parlé de vous... mais comme d’une enfant...

--Oui, c’est moi Émilie.

Après un moment de silence, il reprit, avec un geste vers le paquet noir:

--Cela, c’est à votre sœur. Il m’avait dit ce qu’il fallait que je prenne pour l’apporter ici, en cas de malheur. Et il est tombé tout à côté de moi, tué sur le coup... Aussitôt que j’ai pu, j’ai tenu ma parole... C’était mon meilleur camarade, Tullier; depuis des mois on était ensemble... Quand il m’a fait jurer de venir ici il m’a offert la même chose si c’était moi qui tombais... Seulement, moi, c’était pas la peine...

--Pourquoi? demanda Émilie en levant les yeux.

--Pourquoi? (Il eut un rire un peu forcé). Mais parce que moi je suis tout seul, voilà! Je n’ai ni parents, ni fiancée, ni... personne qui tienne à moi. Bref, je suis tout seul... Et même, voyez-vous, là-bas, il y a des moments où c’est dur, n’est-ce pas, de se dire ça... Mais je vous raconte là des choses qui ne vous intéressent pas...

Elle dit doucement que cela l’intéressait, et alors le soldat, après avoir hésité, ne put retenir une question.

--Et vous, demanda-t-il, à demi-voix, est-ce que vous avez un fiancé, là-bas?

Elle fit un mouvement de tête négatif en devenant très rouge. Ils gardèrent le silence, dans un sentiment doux et imprécis, auquel se mêlait la douleur du deuil qu’évoquaient les pauvres souvenirs qui étaient là, sur la table. Le soldat pensa confusément à la mort tant frôlée et il eut un grand désir de vivre et d’aimer, dont l’image fut cette enfant svelte, aux cheveux châtains. Mais il n’osa le lui exprimer, et dit seulement:

--Je vais m’en aller. Je voudrais vous faire une demande. Voulez-vous me permettre de dire à un camarade, si quelque chose m’arrive, de vous envoyer quelques-uns des objets que je laisserai?... Ça ne vous ennuie pas?...

Elle attacha sur lui ses yeux bleus pleins d’émotion et, un peu tremblante, répondit:

--Vous reviendrez... je suis sûre que vous reviendrez...

Hésitant à comprendre son regard et sa voix, il dit tout bas:

--Je reviendrai... ici?

Elle fit oui de la tête. Il lui prit la main et, par-dessus la table où était posé le petit paquet noir, il se pencha vers elle et l’embrassa gauchement au front. Puis, il s’éloigna le long de la route, dans le crépuscule tout plein de l’odeur fraîche de la forêt mouillée.

AUTRES HISTOIRES D’A PRÉSENT

LE VIEUX MONSIEUR

Comme la nuit tombait, Chottar, le patron du _Lion d’Or_,--une petite auberge pauvre sur la place du bourg,--attela sa carriole.

Quand il eut achevé il se tourna vers sa maison, et, assez fort pour être entendu des voisins, cria à sa femme:

--Virginie!... A tout à l’heure! Je vais voir arriver ces pauvres réfugiés!

De la salle déserte sa femme accourut pour le rappeler.

--Rentre un peu que je te dise un mot.

Et lorsqu’il l’eut rejointe dans le couloir.

«Alors c’est décidé?

--Bien sûr! c’est une occasion à ne pas perdre, les affaires vont assez mal... dit-il à voix plus basse.

--C’est justement. Vois-tu qu’on se colle une charge pour rien? C’est-il bien sûr ce que ton frère t’a raconté?

--C’est sûr. Dans sa commune il y a des réfugiés du même pays que ceux qu’on envoie ici. Tous ils connaissent le vieux. C’est M. Marthosse qu’il s’appelle et il est très riche. Il a des terres, des fermes, un château...

--Mais ça doit être détruit, tout ça...

--Il est riche tout de même. Et il a été évacué comme les autres et il va arriver ici avec eux... Alors moi, à la gare, je lui offre de venir chez nous. Tu penses, il aimera mieux ça que d’aller coucher sur la paille dans l’école. Mais faut pas que nous ayons l’air de le connaître, de savoir qu’il est riche. Ça, c’est le point important, fais-y bien attention... C’est une histoire à nous tirer d’ennui, je te dis! Un vieux richard tout seul, en voilà un client! On l’installe, on le soigne, on le dorlote... Alors, dame, il sera reconnaissant... et comme c’est un Crésus...

--Il n’y a que toi pour avoir des idées comme ça, dit la femme avec admiration. Mais comment que tu le reconnaîtras? Et vois-tu qu’on sache?...

--Qu’on sache quoi? On ne fait de mal à personne, bien au contraire! On lui rend service à ce vieux. Ça se trouve que c’est un richard, tant mieux pour nous. C’est pas défendu d’être malin. Et quant à le reconnaître, sois calme. Tu penses que je ne lui demanderai pas son nom, mais j’ai son signalement: un grand tout courbé, avec une barbe blanche... J’aurai l’air de le choisir par hasard et comme ici personne que toi n’est au courant... Allons, je file, c’est l’heure...

Chottar sauta dans la carriole et s’éloigna sur la route sombre. La femme ferma les volets.

Il était près de minuit quand elle entendit le bruit de la carriole qui revenait. Elle courut au seuil, une lanterne à la main.

--Je t’en ramène deux, de ces pauvres réfugiés! cria très haut la voix de Chottar. Éclaire-nous, Virginie, qu’on descende!

Elle obéit et, dans la clarté dansante, vit son mari qui aidait à descendre de la carriole un vieillard maigre, à barbe blanche, incroyablement poussiéreux, enveloppé dans un vaste pardessus. Il semblait épuisé de fatigue et dormait debout, de même qu’un gamin de treize à quatorze ans qui descendit à son tour.

--Par ici, mon vieux monsieur, disait Chottar guidant le vieillard. C’est pas luxueux mais c’est offert de bon cœur. Tu as du bouillon chaud, ma femme?

Mais le vieillard ne voulait que se coucher et Chottar, avec sollicitude, le mena à la plus belle chambre, pendant que sa femme faisait rentrer la carriole. Le gamin la suivit, et, sans un mot, dans un coin de l’écurie, se jeta sur de la paille où il s’endormit aussitôt.

Les Chottar se retrouvèrent dans leur chambre quelques minutes plus tard.

--Il dort, annonça Chottar à demi-voix. Il a juste pris le temps d’ôter son paletot et il est tombé comme un plomb sur le lit.

--Et tu ne t’es pas trompé? C’est bien le bon que tu as ramené? Et le gamin, qui c’est? Raconte donc!

--A la gare il y avait le maire, les adjoints et du monde. Moi j’ai attendu de reconnaître mon type. Je ne voulais pas m’emballer sur un autre, dame... Il est descendu un des derniers. Alors j’ai crié que je voulais en prendre un chez moi, celui-là parce qu’il était vieux. Ça en a fait un effet! Ça nous pose, tu sais; on ne dira plus que nous faisons de mauvaises affaires. Alors le vieux est venu avec moi et le gamin aussi qui l’aidait à marcher. Ça doit être son petit domestique. Et je n’ai pas pu me tromper. Il n’y avait que lui qui répondait au signalement... Du reste, attends un peu, j’ai son paletot... Tiens, regarde dans la poche. Il y a le nom: Marthosse... C’est lui. Notre fortune est faite...

--Et si ça ne lui plaît pas de rester ici?

--Ça ne se peut pas. Faudrait qu’il soit un monstre d’ingratitude, affirma Chottar gravement.

Le lendemain matin, vers huit heures, Chottar, tout radieux, parut au seuil du _Lion d’Or_.

Sur la place s’avançait un groupe important en tête duquel marchait le maire, homme solennel, qui aborda l’aubergiste avec une cordialité inhabituelle et chaleureuse.

--Eh bien, monsieur Chottar, comment va notre brave réfugié? lui dit-il. Nous venons de faire une visite aux autres... Tous n’ont pas eu la même chance que celui que vous avez choisi, mais nos concitoyens rivalisent d’empressement auprès d’eux... Le bel exemple que vous avez donné n’a pas été perdu...

--Ça m’a fait plaisir, dit, à voix élevée, Chottar qui voyait, à la fenêtre du premier, apparaître le visage du vieillard. Ce vieux monsieur, il me faisait peine. Maintenant il restera ici tant qu’il voudra... Des mois, si ça lui plaît! Ce qui est à moi est à lui! Je m’y engage! Canaille qui s’en dédit!

--Et ce qui est noble, continua le maire avec une émotion contenue, ce qui rend plus significatif encore votre geste généreux, c’est que vous avez volontairement, je le sais, choisi, parmi ces pauvres gens, le plus pauvre, le plus abandonné... C’est bien, cela, monsieur Chottar, c’est généreux, c’est délicat. Je suis heureux de vous serrer la main...

Il s’éloigna. Chottar, effaré, s’élança dans son auberge. Le gamin, tout hérissé de paille, sortait de l’écurie.

--Ton patron, qui est-ce? lui cria Chottar. Le vieux monsieur qu’est là-haut, c’est bien Marthosse qu’il s’appelle, pas vrai?...

--M. Marthosse? dit d’un ton traînant le gamin qui s’étirait,--il est descendu à la station d’avant ici où il avait de la famille. Pensez-vous que ce vieux qu’est ici c’est mon patron? Je l’ai aidé par pitié, oui. C’est le patron de personne... Il a même pas un vêtement à lui sur le dos, tout le monde s’y est mis pour l’habiller... C’est le mendiant qui était devant notre église...

UN RENSEIGNEMENT

--D’abord la conférence et le concert, puis le lunch et enfin le tirage de la tombola... Ah! notre matinée promet d’être réussie! Il le faut, d’ailleurs! Il nous faut un grand succès, et beaucoup d’argent! Notre œuvre en réclame! Il y a tant de misères, tant de souffrances à soulager! Il y a tant de gens qui ont faim! Oui, qui ont faim!... Et on ne les connaît pas tous... l’indigence souvent se cache... cherchons-la! visitons sans relâche les quartiers populeux, entrons dans les plus misérables taudis, interrogeons les pauvres que nous croisons dans la rue!... Secondez-moi, Mesdames, redoublons nos efforts! Nous sommes des favorisées de la fortune, consacrons à ceux qui n’ont rien une part de notre superflu; payons la dîme de notre richesse!...

Mme Pavois avait parlé avec tant d’animation qu’elle dut s’arrêter un peu haletante. Elle avait toujours été enthousiaste, et l’œuvre de charité qu’elle avait fondée et qu’elle présidait la passionnait.

Les cinq dames du comité, réunies dans l’élégant salon de son petit hôtel du quartier de l’Étoile, l’approuvèrent chaleureusement. Elle leur redit ensuite, pour la cinquantième fois, tous les détails de la fête, en leur répétant avec force qu’il restait encore des billets à placer; elle ahurit de recommandations Mme Eudine et Mme Loisy, qui s’étaient chargées des courses, remit des fonds à Mme de Neugle, qui était trésorière, et rappela à Mme Tracy qu’elle chantait dans le concert. Après quoi ces dames prirent le thé et s’en allèrent laissant Mme Pavois avec Mme Heurtel, qui était sa vice-présidente et sa confidente intime.

Mme Pavois but une tasse de thé et mangea une tartine de confitures. Son front était soucieux.

--Je ne suis pas contente de Mme Eudine ni de Valentine Tracy, déclara-t-elle.

Mme Heurtel eut un regard interrogateur.

«Elles sont sans zèle ni ardeur, continua Mme Pavois. Elles ne font pas, pour notre œuvre, le quart de ce qu’elles devraient faire. Mme Eudine est d’une santé délicate, il est vrai, et elle s’inquiète sans trêve pour son mari, mais je suis sûre qu’un peu plus d’activité lui ferait grand bien et la distrairait de ses angoisses... Quant à Valentine...

--C’est une fort belle personne, mais un peu singulière, remarqua Mme Heurtel.

--Singulière,--Mme Pavois eut un haussement d’épaules agacé,--ne m’en parlez pas, ma chère amie... elle en est crispante à force d’originalité voulue et de prétentions! Oui, elle est bien, c’est entendu, mais ces coiffures, ces bonnets de velours, ces cheveux nattés sur les oreilles! Et ces robes, ces tuniques, ces je ne sais quoi!... Cette fausse simplicité, cette obstination à ne jamais suivre la mode, à se donner du genre... Elle est persuadée qu’elle est hiératique, oui, hiératique, et elle étudie ses attitudes... Vous pensez comme elle peut se consacrer à notre œuvre... Et si vous saviez le mal que j’ai eu pour la décider à en faire partie... Elle m’objectait ses enfants, sa musique, toutes sortes de défaites, mais j’ai tenu bon et elle ne pouvait pas me refuser... Son mari est un de nos cousins éloignés, il est architecte et, avant la guerre, M. Pavois lui a fait gagner beaucoup d’argent en lui procurant des travaux... Maintenant, il est auxiliaire je ne sais plus où. Un poste sans danger, ça, j’en suis sûre. Donc sa femme n’a pas l’excuse de Mme Eudine. Et, quant à ses enfants,--vous verrez l’aîné, qui a cinq ans, et qui est gentil à croquer du reste, elle l’amènera à la fête,--quant à ses enfants, c’est sa mère qui les garde pendant que Valentine court pour sa musique...

--Elle donne des leçons, n’est-ce pas? dit Mme Heurtel.

--Donner des leçons? Pour quoi faire? Non, elle en prend, elle suit des cours, elle chante... Oh! elle a du talent, c’est pourquoi je lui ai donné place dans notre concert... Et je dois dire que ça, elle l’a accepté immédiatement... Pensez, c’est une excellente réclame... Elle va paraître à côté de vrais artistes... Enfin, que notre fête soit réussie, c’est tout ce que je demande... Il nous faut beaucoup d’argent...

Le vœu de Mme Pavois fut exaucé et ses efforts récompensés, car la fête réussit parfaitement. La conférence, brève et pittoresque, donna satisfaction; l’excellence du lunch disposa les assistants à la philanthropie. La tombola ainsi que le concert eurent un grand succès. De ce succès, Valentine Tracy eut une large part. Brune, élancée, très belle, drapée dans des plis blancs, sans grimacer ni gesticuler, non plus que se raidir comme un morceau de bois, elle chanta de telle sorte que les spectateurs l’acclamèrent. Mme Pavois jeta sur elle un regard favorable et vint la féliciter après la matinée dans le petit salon qui servait de coulisses et où la jeune femme, toujours calme et observant une altitude noble, était très entourée.

A ce moment entrèrent quelques enfants qu’une gouvernante, qui les avait surveillés pendant la fête, ramenait à leurs parents. Le petit garçon de Valentine était du nombre. Il se précipita vers sa mère, mais Mme Pavois l’arrêta au passage.

--Eh bien, mon petit Paul, lui demanda-t-elle en l’embrassant, t’es-tu bien amusé? C’était beau, n’est-ce pas, la représentation?... Tu as vu ta maman, comme on l’a applaudie!... C’était beau?...

--Oh! oui! oh! oui! cria le petit dont les joues étaient animées et les yeux brillants. Oh! oui! madame, c’était beau!...

Il se dégagea et se jeta dans les bras de sa mère.

«Oh! oui, maman, c’était beau! Le goûter, si tu savais comme c’était bon! On a eu du jambon et de la viande froide tant qu’on a voulu! et des gâteaux, et tout! Ce que j’ai mangé! Tu avais bien raison, c’était pas la peine qu’on déjeune!...»

La petite voix enthousiaste avait sonné dans la pièce. Il y eut un silence. Valentine Tracy était devenue très rouge et avait perdu toute attitude hiératique. Autour d’elle s’écroulait brusquement, à la révélation naïve, tout le décor de dignité fière et de convenances mondaines maintenu depuis des mois avec tant de courage quotidien, d’efforts assidus, de privations habilement cachées. Des larmes montèrent aux yeux de la jeune femme; elle se leva pour partir.

Mme Pavois, qui n’osait trop la regarder, se souvint alors que Tracy non plus que Valentine n’avaient aucune fortune, que l’argent gagné jadis n’avait pu toujours durer, surtout avec trois enfants à nourrir, et que la prétention aux toilettes simples peut masquer l’impossibilité d’en acheter de chères. Et Mme Pavois se dit aussi qu’aucune des enquêtes qu’elle faisait pour son œuvre ne lui avait jamais fourni un renseignement aussi sûr et aussi précieux que celui qu’elle venait de recueillir par la petite voix de l’enfant.

LE COUSIN DE PARIS

Dans sa mansarde d’aspect indigent, M. Célestin Paponel, encore au lit, fumait une cigarette en songeant, volupté non encore émoussée, qu’il avait conquis le droit de se lever quand bon lui semblait.

Neuf heures venaient de sonner au Val-de-Grâce voisin, lorsqu’on frappa. Paponel écarta de son grand front ridé ses longs cheveux gris et boutonna sa chemise sur sa poitrine maigre. Il tira une corde qui, courant dans des anneaux le long du mur, rejoignait ingénieusement le loquet de la porte.

--Entrez! cria-t-il en même temps.

Parut un gros homme essoufflé, vêtu de noir râpé et porteur d’une serviette.

--Bonjour, monsieur Bellancourt, dit Paponel, affable, en s’accoudant.

--Bonjour, monsieur Paponel... Sapristi, c’est une échelle, votre escalier!... Non, je ne m’asseois pas, je suis pressé, mais j’ai quelque chose de bon pour vous. L’institution Labre cherche un répétiteur de lettres. Cent vingt-cinq par mois et le déjeuner. Je sais que vous êtes libre et j’ai parlé de vous. Faut sauter là-dessus. Je vous présente ce soir, et c’est fait!

--Je refuse!--Paponel s’était redressé dans son petit lit de fer aux draps troués.--Monsieur Bellancourt, ma gratitude est vive, mais je refuse! Aucune boîte à bachot n’aura plus Célestin Paponel! Vous parlez à un homme libre! J’ai désormais des rentes!

--Hein? des rentes? depuis quand?

Le gros homme étonné regardait la misère qui l’entourait.

--Depuis un mois. C’est le fruit de mon labeur. C’est le but que je visais en entrant dans l’enseignement il y a trente-six ans... Songez-y: trente-six ans de travail avec cette idée fixe: ne rien faire! J’ai été plus qu’économe: sordide, plus que vertueux: ascétique! J’en goûte la récompense. J’ai des rentes. C’est du viager. Aucune folie soudaine ne peut me mettre en péril, le capital ne m’appartient plus. Je suis protégé contre moi-même. Jusqu’à ma mort, cent francs par mois me sont assurés. C’est peu, dites-vous? Non, c’est juste! C’est ce qu’il me faut pour exister enfin en homme indépendant. Aucun joug ne pèse plus sur moi, comprenez-vous bien? Il me semble naître! Je respire! Je vais me mettre, dès que sera dissipée la première fièvre de la liberté, à mon grand ouvrage sur l’histoire de la ponctuation... Monsieur Bellancourt, admirez un homme heureux!

--C’est embêtant! J’ai parlé de vous. Ça n’a pas le sens commun de refuser ça! Réfléchissez encore. Je repasserai à midi.

--Le forçat évadé ne reprend pas ses fers! cria Paponel. Et, seul, il se renfonça dans son lit et alluma une autre cigarette.

Il somnolait, quand, au delà de la porte, s’entendirent des pas et des voix.

--C’est là, maman, y a le nom écrit...

--Qu’est-ce que c’est que ça? murmura Paponel étonné.

On avait frappé. Il tira sur sa corde.

Une femme inconnue, un enfant dans les bras, d’autres autour d’elle, entra.

Elle vit Paponel couché et dit:

--Bonjour, cousin Paponel!

Paponel, pétrifié, la regardait. Elle semblait trente-cinq ans; elle était mince, pas jolie, vêtue pauvrement et proprement, ainsi que les enfants. Elle passa celui qu’elle tenait dans les bras à une petite fille d’une douzaine d’années, s’avança vers le lit et à demi-voix:

«Dites donc, ça ne s’attrape pas ce que vous avez?... Oui, votre maladie... C’est à cause des enfants, vous comprenez...

--Je ne suis pas malade, balbutia Paponel.

--Vous dites ça... mais puisque vous êtes couché... Et puis, il n’y a qu’à voir votre mine...

Elle secoua la tête d’un air de pitié, et sans transition:

«Vous me reconnaissez, au moins?»

Paponel ne répondit pas. A l’esprit, de confus souvenirs lui revenaient, en effet, d’une famille éloignée qu’il avait, dans l’Est, d’où il était. Mais il était ahuri et irrité. Que lui voulait cette intrusion?

«Berthe, voyons, continua-t-elle, vous savez bien: celle qui a épousé François... Moi, je vous reconnais, allez, malgré qu’on ne s’est pas vu depuis... dame, pas loin de vingt ans, quand vous êtes venu chez nous, à la mort du grand-père... J’étais encore presque gamine. Quatre ans après j’ai épousé François... Il est là-bas depuis le commencement, dans les artilleurs...»

Une voix aiguë l’interrompit.

--Ma tante, pourquoi donc que tu disais qu’il était riche, le cousin de Paris?

C’était un des enfants. Tous du reste semblaient déconcertés par l’aspect de la mansarde et du vieux cousin dans son grabat.

--Justin! veux-tu bien te taire!

--Ce n’est donc pas votre enfant! dit Paponel.

--Non. J’en ai quatre seulement. Les deux autres sont à mon beau frère. Il est veuf, et, comme de juste, j’ai pris les deux petits pour qu’il n’ait pas de souci pendant qu’il est à se battre, cet homme. Alors je suis restée chez nous avec les enfants tant qu’il y a eu moyen. On avait la maison et le jardin, ça aidait à vivre... Et puis, quand ça a commencé en février, on nous a évacués... Et nous sommes venus à Paris.

--Pourquoi? demanda Paponel.

--Parce qu’on ne savait pas où aller. Et puis, je pensais qu’ici je trouverais du travail... puis...

Elle hésita et se mit à rire.