Part 8
--Oui, évidemment, dit le docteur Imberger, nous devons essayer d’intervenir. Belleuse n’a pas d’autres amis que nous deux. Notre démarche est nécessaire... Mais est-il vraiment aussi circonvenu que cela? Ce Justin, qui est venu te prévenir, n’a-t-il pas exagéré?
M. Merray, le compagnon du docteur Imberger, allumait une cigarette. La flamme éclaira sa face barbue.
--Non, non, répondit-il, Justin est au service de Belleuse depuis longtemps, et c’est un homme sûr. Ce qu’il m’a raconté c’est la vérité. Du reste, tu sais bien que Belleuse a été comme fou quand son fils Édouard a été tué dans l’Est, il y aura bientôt un an. Il n’avait que lui au monde et il l’adorait. Tu te souviens qu’il n’a plus voulu voir personne, pas même nous deux qui le connaissons depuis le collège, c’est-à-dire depuis plus de quarante ans. Il a voyagé, puis il est rentré à Paris, et soudain il a changé, semblant être mieux. C’est à ce moment-là, dit Justin, que cet homme a commencé à venir chez lui. D’abord de temps à autre, et maintenant tous les soirs. Justin ne sait pas son nom, il l’appelle le médium, et il en a une peur affreuse, surtout depuis qu’il a cru comprendre, en écoutant aux portes sans doute, que Belleuse, grâce à cet homme, s’imagine revoir son fils...
--C’est cela, dit Imberger. Après un tel malheur, Belleuse, moralement, était en état de moindre résistance, comme nous disons... Il a été pris par un charlatan sans scrupules, et si cela continue il perdra la raison... Et, naturellement, cela lui coûte cher.
--Très cher. Justin parle de billets de mille francs. Je crois qu’il est jaloux; en tout cas il a peur, et comme il ne veut pas quitter sa place, qui est excellente, il est venu me prévenir, par intérêt pour son maître, m’a-t-il dit. Il nous attend ce soir, et nous fera entrer. Nous n’aurons sans doute pas grand mal à démasquer le fripon.
--Si Belleuse nous reçoit, dit Imberger... Du reste, nous voilà arrivés.
C’était, au fond d’une rue muette, un petit hôtel entouré d’un jardin. Neuf heures sonnaient quand ils entrèrent.
--Monsieur est au salon avec le médium, souffla Justin qui les attendait. Ils commencent leurs manigances... J’entends ça à travers la porte et je n’ai plus un fil de sec... Alors, si ces messieurs veulent aller tout droit au salon, c’est ce qu’il y a de mieux.
Dans un grand salon solennel, à peine éclairé par une lampe rouge, ils trouvèrent M. de Belleuse. Du fond de la pièce celui-ci vint à eux. Dans sa robe de chambre sombre il était plus maigre et plus pâle qu’ils ne l’avaient jamais vu; ses longs cheveux étaient tout blancs et ses yeux semblaient un peu égarés. Il accueillit ses visiteurs comme s’il les avait vus la veille.
--Vous voilà tous deux... C’est gentil de ne pas m’oublier... Ce soir j’ai séance... Vous savez, n’est pas?... Et vous venez pour _le_ voir?... Je vais demander si c’est possible.
M. de Belleuse alla parler à un personnage vêtu de noir qui se tenait assis, immobile et les yeux baissés, au bout du salon où sa face blanche et glabre mettait une tache pâle. Après une courte discussion chuchotée, M. de Belleuse revint aux visiteurs.
--Il veut bien que vous assistiez. Il connaît les travaux d’Imberger; du reste, il connaît tout... Mais une condition formelle est que vous n’approchiez pas.
Ils acquiescèrent. La lampe rouge placée derrière un voile sombre, le médium s’assit dans un angle que barrait un double rideau noir. Devant lui il y avait une petite table de bois blanc sur laquelle erraient ses mains. M. de Belleuse s’assit tout près et se crispa dans une attente fébrile. A l’autre bout de la pièce, Imberger et Merray regardaient à travers la pénombre. Le silence pesa.
Des craquements éclatèrent, forts, répétés, venant de la table, des murs, du plancher. La table remua, s’éleva, retomba. Les rideaux noirs palpitèrent, comme gonflés par du vent, ensevelirent le médium qui maintenant, renversé en arrière, rigide, les yeux clos, haletait faiblement. Et une apparence pâle et nébuleuse naquit, se précisa, prit forme humaine.
M. de Belleuse eut un cri qui ressemblait à un sanglot, mais où vibrait une joie éperdue.
--Édouard!
L’apparence sembla s’incliner vers lui. Il y eut un chuchotement sans qu’on sache qui parlait, et M. de Belleuse dit encore: «Édouard!» d’un accent si poignant que Merray et Imberger tressaillirent. Mais Imberger se leva et se glissa le long du mur jusqu’au réduit formé par les rideaux noirs.
Merray resta à sa place, attendant le coup de théâtre qu’ils avaient concerté, la lumière jaillissant de la lampe électrique pour éclairer la fraude, mais rien ne se produisit, et il ne vit que l’apparence blême, à qui M. de Belleuse parlait à demi-voix, tendrement, tantôt comme à un petit enfant qu’on gâte, tantôt comme à un homme trop hardi à qui on recommande de ne pas s’exposer. Puis l’apparence recula et peu à peu s’évapora.
--Comme tu pars vite, ce soir, gémit M. de Belleuse. Mais à demain, n’est-ce pas?... à demain soir...
--Veuillez venir, j’ai un mot à vous dire, souffla le docteur Imberger au médium, quand celui-ci se redressa.
L’autre, aussitôt, l’accompagna au bout du salon, où était Merray.
--Monsieur, dit durement Imberger, vous allez sortir d’ici ce soir, pour n’y plus revenir. Sans quoi je vous dénonce, non seulement à mon ami M. de Belleuse, mais encore à la police.
Aucune impression ne fut visible sur la face pâle et fermée de l’homme.
--Vous dénoncez quoi? dit-il d’une voix calme.
--Je vous dénonce, vous et vos trucs misérables: cette gaze phosphorescente que j’ai touchée et à l’aide de quoi vous vous jouez odieusement de la douleur de notre ami, afin de lui soustraire des sommes importantes...
--Pourquoi ne m’avez-vous pas démasqué au moment même? dit l’homme. C’est pour cela que vous êtes venu... Mais vous n’avez pas osé lui arracher le fils qu’il a perdu et que je lui fais revoir... Il me paye? Et puis? Il est riche et je suis pauvre. Mais, maintenant que je sais ce qu’était sa douleur avant de me connaître, je continuerai, même pour rien...
--Mais vous le trompez! Ce sont des fraudes abominables! protesta Merray.
--Je ne le trompe pas! (La voix de l’homme, toujours sourde, s’animait un peu.) Ce que je lui donne,--ce que je lui vends, si vous voulez,--ce n’est pas une fraude, c’est une réalité.
--Comment cela? demanda Merray, ahuri. Qu’est-ce que c’est?
--C’est la consolation, dit le médium. Allez donc lui dire que je mens...
Il désignait M. de Belleuse, qui, absorbé, transfiguré, loin deux, loin de la vie, parlait encore d’une voix basse et tendre à l’apparence évanouie et qu’il voyait encore.
Imberger et Merray regardèrent le vieillard, ils se regardèrent et, sans parler, sortirent.
LA VOCATION
Vers la fin de l’après-midi, le père Goulard, après son habituelle tournée à travers ses champs et ses prés, revint à la ferme. Dans la vaste cuisine, étincelante de propreté, à un coin de la longue table, sa femme était assise, faisant des comptes. Comme Goulard entrait, une servante qui mettait le couvert laissa tomber une assiette.
Au bruit, Mme Goulard se retourna.
--Voyons, Céline, faites donc moins de train. M. Jean travaille à côté.
Aux derniers mots il y avait eu de l’emphase dans sa voix, comme chaque fois qu’elle parlait de son fils. Elle ajouta:
--Allez dans la cour donner à manger aux bêtes, vous finirez le couvert après.
--Alors, il travaille? Il est toujours dans ses livres? demanda Goulard à demi-voix avec une intonation respectueuse.
--Tu sais bien qu’il n’aime que ça, dit la mère.
L’homme secoua gravement la tête.
--Oui, on a de la satisfaction. On ne regrette pas ce qu’on a fait... Il travaille à force. On peut le dire: il a du courage... Même pendant ses vacances rester enfermé toute la sainte journée...
--Il n’aime que ses livres, répéta la mère.
--Il n’aura pas les mains noires de terre, il ne s’échinera pas du matin au soir en plein soleil ou sous la pluie...
--Il ne sera pas comme nous, ça vaut bien tous les sacrifices qu’on a faits...
--Au bourg où je suis passé ce tantôt, reprit Goulard, le maire m’a parlé de lui. Il m’a dit que ça devait nous coûter bon, son éducation, et il m’a demandé ce que nous voulions faire de lui. J’ai dit: «Ça coûte ce que ça coûte: c’est pas la question... Et quant à sa carrière, il choisira... Il est libre. Je sais qu’il nous fera honneur, voilà tout...»
Tous deux échangèrent un regard d’orgueil. Ils restèrent un moment silencieux, rêvant au brillant avenir de leur fils, et plus ils l’imaginaient différent de ce qu’ils étaient eux-mêmes, plus ils éprouvaient de joie vaniteuse.
--Je me demande ce que j’aimerais mieux qu’il soit, murmura la mère... Enfin, d’abord, il doit se faire recevoir à ce baccalauréat, puisqu’on l’a refusé en juillet par injustice... Tiens, mais ça me fait penser que j’ai reçu une lettre de Paris. C’est le cousin Armand qui m’écrit que Jean doit retourner là-bas la semaine prochaine, pour qu’il lui fasse suivre des cours...
--Tu lui as dit ça, à Jean?
--Non. Je n’ai pas voulu le déranger. On va lui dire maintenant. Du reste, il a assez travaillé, voilà la nuit qui tombe.
Ils se dirigèrent vers le fond de la salle et montèrent quelques marches. La mère ouvrit une porte et entra, suivie du père.
A une table, devant une fenêtre ouverte, un garçon en veste de flanelle était assis, la tête entre ses poings et un livre sous les yeux.
--Tu travailles encore, mon Jean? dit Mme Goulard.
Il se dressa. C’était un fort garçon qui semblait au moins dix-sept ans. Une barbe naissante frisottait sur ses joues, et ses cheveux drus coiffaient comme d’une calotte blonde sa tête ronde. Debout, il chancela comme étourdi et ouvrit sur ses parents de gros yeux troubles.
--Oui, je travaille... balbutia-t-il.
--Eh bien! il y en a assez pour aujourd’hui et pour ces jours-ci, mon gars, dit le père Goulard. Donne-toi un peu de répit, tu l’as bien gagné... Et comme, la semaine prochaine, tu vas retourner à Paris...
--Oui, le cousin Armand a écrit, intervint la mère.
Jean tressaillit; ses joues rouges devinrent pâles. Et soudain, d’une voix rauque:
--Je ne veux pas!
Les parents, surpris, le regardaient.
--Tu ne veux pas... quoi?
Il fit deux pas vers eux, les mains serrées et les lèvres tremblantes.
--Je ne veux pas m’en aller! Je veux rester ici! Je ne veux plus étudier! Je ne veux plus! Je ne peux plus! Je ne comprends pas la moitié des choses! J’apprends par cœur et j’oublie! C’est trop difficile pour moi, je n’y arrive pas! Je travaille tout le temps, tout le temps, et ça ne sert à rien. Depuis six ans que vous m’avez envoyé au lycée c’est comme ça! On me dit que j’ai une tête de bois et on a raison et j’ai toujours de mauvaises notes. Le cousin Armand ne vous dit rien parce que vous lui donnez de l’argent pour être mon correspondant, et moi je ne vous dis rien non plus pour ne pas vous faire de la peine... Mais maintenant c’est cet examen, et puis une autre année à recommencer, et puis d’autres études. Ça n’est plus possible! Je veux rester ici, chez nous, comme vous!
Il avait parlé en phrases entrecoupées et haletantes, avec parfois des intonations d’homme indigné, parfois des intonations plaintives d’enfant qui va pleurer. Et brusquement il se mit à sangloter. Ses parents, sans nettement comprendre ce qui arrivait, étaient plongés dans une stupeur que Mme Goulard secoua la première.
--C’est la fatigue qui lui tourne la tête, déclara-t-elle. Jean, mon Jean, voyons, calme-toi, reviens à toi... Pense à ton avenir. Tu vas passer ton examen. Tu te choisiras une carrière. Tu seras étudiant. Tu auras des succès... Tu réussiras... Nous serons si fiers de toi!
--Je ne réussirai jamais! cria-t-il à travers ses larmes. Je ne peux pas réussir et je ne veux pas réussir! Tout ça, ça m’embête! C’est pas fait pour moi! Je veux rester ici et travailler comme vous. Il n’y a que les choses d’ici qui m’intéressent!
--C’est donc ça que l’autre jour, à dîner chez M. Tillois, il ne s’est occupé que du prix des bœufs et des cochons, au lieu de parler de son lycée et de ses camarades, comme j’aurais voulu, murmura le père Goulard.
--C’est pas de ma faute! Je n’aime que ça, la terre, et la culture, et le bétail... Ça me fait de la peine à cause de la peine que ça vous fait, mais tu te rappelles bien, papa, quand j’étais petit, tu n’étais pas d’avis, toi, de me mettre au collège! Il a fallu que maman insiste... Je sais bien que c’était pour mon bien, mais ça n’a pas réussi. C’est pas de ma faute, je vous assure... Mais je veux vivre ici! Si vous saviez comment il vit, à Paris, le cousin Armand! Au cinquième, sans meubles, sur une cour sale, et ses créanciers viennent faire du train, et toute la journée il est à galoper pour trouver de quoi manger!... Je ne dis pas que je deviendrai comme lui, mais je veux rester ici!... Je veux rester ici!...
Il se laissa tomber sur la chaise, près de la table, et enfouit sa tête dans ses bras. Des sanglots secouaient ses grosses épaules. Ses parents le regardaient, se regardaient, atterrés et confondus, concevant à peine encore l’écroulement de leurs rêves d’orgueil.
--Mon Dieu! Mon Dieu! gémit la mère, c’était bien la peine de se saigner aux quatre veines pour le rendre heureux.
--Voyons, voyons, il y a peut-être quelque chose là-dessous, faut savoir, dit pour lui-même le père Goulard.
Il se pencha vers son fils, lui mit la main sur l’épaule et à voix basse:
--Voyons, mon garçon, c’est bien la vérité que tu nous dis? Ça ne serait pas parce que tu aurais le cœur pris que tu voudrais rester ici?... Dame! Il y a des fillettes qui sont gentilles... C’est peut-être bien pour les yeux bleus de ta cousine Claire, ou pour la petite Madeleine avec qui tu t’es promené l’autre dimanche... Hein! j’ai touché juste, tu es amoureux?...
Jean leva la tête de ses bras. Il était un peu apaisé. Il regarda en face le père Goulard et lui répondit simplement:
--Non, père. C’est ça que j’aime!...
Et, d’un geste, il montrait, à travers la fenêtre ouverte, les prés, les champs, les bois, s’endormant sous le ciel obscurci où tremblaient les premières étoiles.
L’ÉTOILE
--M. Noirtier? Pour sûr qu’il est là, il ne sort jamais, et encore bien moins maintenant qu’il est malade. Si vous voulez, Madame, je vais vous conduire; faut justement que je lui monte son pain et son lait.
C’était un gamin qui, de la loge de la concierge, avait répondu à la visiteuse. Celle-ci, une jeune femme blonde et très jolie, le suivit jusqu’en haut d’un escalier mal tenu. Arrivés au cinquième étage, ils franchirent un dédale de couloirs obscurs. A l’aide d’une clef qu’il prit dans une crevasse du mur, le gamin ouvrit une porte.
--M’sieur Noirtier, v’là une visite pour vous, et v’là vos provisions, dit-il en posant sur une table la petite boîte au lait et le morceau de pain qu’il avait apportés.
--Une visite? Comment ça? demanda, avec un accent de surprise, une voix faible, un peu haletante.
Dans un grand fauteuil de crin, un vieillard était assis. Il devait être de haute taille, il était décharné et très vieux. Sa tête, au crâne jaune, aux joues creuses, aux yeux enfoncés, était penchée sur sa poitrine, que couvrait sa grande barbe blanche.
La pièce était vaste et délabrée; il y avait un lit de fer dans un coin, une table, des chaises, un poêle éteint. A travers la fenêtre sans rideaux, on voyait un horizon de toits, et le ciel, clair encore au couchant. Dans la chambre, il faisait déjà sombre.
La visiteuse s’était avancée jusqu’au fauteuil du vieillard.
--Monsieur Noirtier, je viens de la part de votre petit-fils. Il sait que vous êtes malade...
--Comment le sait-il? dit le vieux.
--Ben, c’est moi, intervint le gamin. A sa dernière permission, il m’avait fait promettre de lui dire vraiment comment vous alliez, dans les lettres que vous me dictez pour lui... Alors j’ai mis: «Il est malade», parce que c’était la vérité. Maintenant, je file, j’ai affaire en bas, termina-t-il en se sauvant.
--C’est ridicule, grommela le vieillard, je ne suis pas si malade que ça...
Il eut une crise de suffocation. La jeune femme s’empressa auprès de lui.
--Vous voyez bien que vous êtes malade, dit-elle. Pourquoi ne voulez-vous pas que Paul le sache? (Elle rougit un peu et continua): Je dis Paul comme cela, parce que...
--Vous êtes Suzanne Bertal? interrompit le vieux.
--Oui... Alors, vous savez?... (Elle était plus rouge encore). Eh bien! Paul m’a écrit de venir quand il a su que vous étiez malade... Il est très tourmenté que vous soyez seul ainsi... Alors, si vous voulez bien que je vienne une heure le soir, comme aujourd’hui, quand j’ai fini mon travail...
--Il n’est rien arrivé à Paul? C’est sûr? cria presque le vieux, frappé d’une angoisse soudaine et qui, dans un brusque effort, avait relevé la tête.
--Non! Non! Quelle idée! protesta vivement la jeune femme qui, toute bouleversée, était devenue pâle et tremblante.
--Comme vous l’aimez! murmura tout à coup le vieux, en la regardant... Il est plus brave encore que je ne croyais, ajouta-t-il à voix basse. Oui, plus brave... Ceux qui sont heureux risquent plus que ceux qui sont malheureux... Et vous êtes si jolie, et il vous aime tant... Il m’a raconté, voyez-vous...
--Oui, murmura-t-elle, il m’a dit qu’il vous parlerait de moi... Avant, il n’avait pas cru devoir le faire... Mais maintenant que nous devons nous marier... Il y a trois ans que nous nous connaissons... Avant la guerre, j’avais déjà bien peur... Il a tant d’audace, tant de confiance en lui... Mais maintenant...
Elle s’arrêta, frémissante.
--Il ne faut pas parler de cela, protesta le vieux d’une voix étranglée. On y pense trop déjà!... Songez que moi je suis ici toujours, toujours, sans bouger, cloué dans ce fauteuil... Je n’ai plus rien d’autre à faire qu’à penser... Je pense à lui... au temps où il était un petit enfant. Ses parents--mon fils et ma belle-fille--sont morts quand il avait trois ans. J’étais seul et je l’ai pris...
--Je sais, interrompit doucement la jeune femme.
Le vieux secoua la tête.
--Non, non, vous ne savez pas... Il n’y a que moi qui sais ce qu’il est pour moi... Et pensez aux journées que je passe ainsi... seul, et en sachant qu’il est en danger... et quel danger!... Et je lis ce qu’il a fait... ses citations... ses combats... Mais je suis vieux, voyez-vous. Je n’ai plus grand courage. Et je n’ai que lui...
La jeune femme pleurait tout bas.
--Moi aussi je n’ai que lui, dit-elle simplement... Moi aussi j’ai peur... Quand je le vois, je voudrais lui dire...
--Non, non, interrompit le vieux. Il ne faut rien lui dire. Il sait bien, vous pensez... Il sait bien... Il fait ce qu’il veut... ce qu’il doit... Et certainement... Oui, je suis sûr qu’il est prudent... à sa manière... Mais quand je pense qu’en ce moment-ci même il est peut-être là-haut... plus haut que les nuages et que le vent, et qu’il se bat... qu’il court tous les périls... Mais pourquoi me faites-vous parler de cela?...
Il s’arrêta, l’air égaré, puis reprit:
«Vous vous souvenez, quand il était près d’ici, au camp?... Vous vous souvenez?... C’était à ce moment-là où, le soir, on voyait souvent passer leurs petites lumières qui, d’en haut, veillaient sur la ville... Et il m’avait dit qu’il volait comme cela au-dessus de nous, lui-même... Et je le guettais... Je le guettais au fond du ciel quand j’entendais le bourdonnement... Je ne savais pas, n’est-ce pas... Il y avait des étoiles qui vous trompaient... Maintenant il est au loin et on ne peut plus le voir par ici... On ne peut plus le voir?... C’est sûr?...»
D’un effort violent il tourna à demi son fauteuil vers la fenêtre. Dans le ciel pur, les points brillants des étoiles scintillaient jusqu’à l’horizon au-dessus des toits noirs. Le silence était tombé dans l’ombre de la pièce délabrée.
--Il faut que je parte, il est tard, murmura enfin la jeune femme. Je reviendrai demain soir... Je m’occuperai de vous... Tout est en désordre ici... Je suis heureuse qu’il m’ait dit de venir... A demain...
Le vieillard ne répondit pas. Dans son fauteuil, il restait si parfaitement immobile que la jeune femme eut peur. Elle se pencha pour le voir en face, mais il ne dormait pas et il n’était pas mort. Ses yeux grands ouverts regardaient la nuit ardemment.
--Voyez, voyez, dit-il tout à coup, d’une voix sourde. Là-bas... une lumière qui avance... Vous la voyez?...
La jeune femme suivit son regard, mais ce soir-là il n’y avait pas d’autre étoile que les étoiles immobiles.
DEUX AMIS
Depuis vingt-cinq ans et plus, M. Vovelle et M. Lanche étaient amis intimes. Ils s’étaient liés au Quartier Latin où, étudiants pauvres et rangés, ils poursuivaient, l’un des études de droit, l’autre des études de science; ils étaient restés en relations épistolaires suivies lorsqu’ils avaient été séparés, M. Vovelle étant entré dans une grande administration tandis que M. Lanche trouvait une place en province dans un laboratoire industriel; ils s’étaient réunis quand M. Lanche était revenu à Paris et dès lors s’étaient liés étroitement.
Chacun d’eux était le seul ami de l’autre. Ils se convenaient parfaitement, tous deux ennemis de l’aventure, de l’ambition et du changement, et tous deux ayant un goût vif pour le jacquet, jeu où ils étaient de première force. Une des grandes satisfactions, la plus grande peut-être, de leur existence nivelée avait été de pouvoir habiter la même maison, une vieille maison de la rive gauche où, au fond de la cour, M. Vovelle depuis des années, occupait un logement au troisième étage qui était le dernier. Sur le palier se trouvaient deux autres logements, l’un occupé par une vieille dame paisible et affable, l’autre par un ménage de province qui s’en servait comme pied-à-terre et qui enfin avait donné congé. M. Lanche avait loué aussitôt. De ce jour, la vie des deux amis avait été parfaitement réglée. Au sortir de leurs occupations quotidiennes, ils se retrouvaient dans un café tranquille; ils allaient ensuite dîner à la même table dans un petit restaurant confortable; puis ils rentraient chez eux, et, installés dans l’appartement de M. Vovelle qui était le plus grand, ils jouaient au jacquet passionnément tout en buvant de la camomille. A onze heures, satisfaits de n’avoir pas l’obligation de faire un trajet dans les rues noires, ils se quittaient.
Ainsi, dans un accord jamais troublé, que leur âge mûr et une longue habitude rendaient de plus en plus étroit, ils vivaient très heureux, si accoutumés l’un à l’autre qu’ils avaient les mêmes façons de penser, les mêmes mots, les mêmes gestes, et pour ainsi dire un air de famille, bien que M. Vovelle, toujours correctement vêtu, fût corpulent et très chauve, tandis que M. Lanche, volontiers négligé, était fort maigre et chevelu sans modération.
Tous deux, un soir d’automne où il pleuvait, rentraient en hâte quand, en arrivant au pied de leur escalier, ils virent, à la faible lueur du bec de gaz, une vieille dame qui attendait auprès d’une valise posée à terre. Ils reconnurent leur voisine de palier avec qui ils entretenaient des relations de politesse. M. Vovelle s’empressa obligeamment.
--Madame, cette valise est trop lourde pour vous. Permettez-moi de la monter jusqu’à notre étage.