Part 12
--Quel ami?--Mme Demblot n’en avait laissé aucun à son mari.
--Je veux dire... ce soldat... c’est le fils d’un ami.
--Le fils de qui?
--De... de... Lumoy... Tu sais bien. Lumoy... mon ancien collègue de l’administration... Je t’en ai parlé... Alors, ce soldat... c’est le fils de Lumoy...
Il pâlissait et rougissait; il aurait pu faire pitié à quelqu’un d’autre qu’à Mme Demblot, mais elle ne détournait pas son regard fixe. Il se troubla davantage, s’affola, crut qu’elle savait peut-être et, en tous cas, préférant tout à cet interrogatoire, dit brusquement la vérité:
--C’est mon fils, à moi...
Mme Demblot bondit dans son fauteuil.
--Vous... vous dites? balbutia-t-elle avec stupeur.
--Oui, dit M. Demblot, mon fils à moi. Je n’aurais pas voulu que tu saches jamais... Mais puisque tu nous a rencontrés... Tant pis... Fais ce que tu voudras... C’est mon fils. Je l’ai eu avant notre mariage. Il a vingt-six ans. Sa mère était une ouvrière, elle est morte quand il est né... Trois ans après, je t’ai rencontrée. Quand nous avons été fiancés, j’ai voulu te prévenir, mais je n’ai pas osé, craignant une rupture, j’ai été lâche. Après notre mariage, de jour en jour, j’ai remis... Tu es si vertueuse, n’est-ce pas, si rigide, si inaccessible aux faiblesses. J’étais déjà si inférieur à toi... Si tu savais quelles angoisses j’ai eues!... Enfin, je l’ai fait élever en province. Je le voyais très rarement. J’ai eu l’argent en faisant des travaux supplémentaires... Je ne t’ai causé aucun tort. Il est établi en province. C’est un garçon instruit... J’ai inventé une histoire pour expliquer les choses. Il sait que je suis marié avec toi, mais que, pour des raisons de famille... Si tu savais comme c’est un garçon intelligent, et brave, et énergique!... Tout le contraire de moi...
Mme Demblot était en proie à des sentiments violents, que dominait l’intolérable outrage de ce mensonge prolongé, et où il y avait peut-être un peu de respect étonné pour M. Demblot, qui en avait été capable. Elle allait parler. Il l’interrompit:
--Non, je t’en prie... Je sais combien j’ai été coupable... Mais maintenant... Enfin, il a été blessé, il est venu ici pour quelques jours... Et je ne pouvais pas le laisser seul, quoi qu’il arrivât... J’espérais que tu ne saurais pas, du reste... J’ai loué un petit appartement meublé, pour lui et moi. Il sait qu’il ne peut pas venir chez moi... Il accepte tout ce que je lui dis... Il est si respectueux, si affectueux... Mais, tu comprends, il faut que je reste avec lui jusqu’à ce qu’il reparte. Il va repartir bientôt... C’est mon fils. Et je ne le reverrai peut-être jamais, acheva tout bas M. Demblot.
--Votre conduite est indigne!--Mme Demblot s’était levée pour plus de majesté,--indigne à tous les points de vue! Quel rôle me faites-vous jouer! De quoi ai-je l’air aux yeux de ce jeune homme, aux yeux du monde, qui apprendra peut-être?... Je ne suis pas une mégère, Monsieur, je le prouverai... J’entends que, pendant les jours qui lui restent à passer ici, votre... (elle se reprit, tout au monde se rapportait à elle), mon beau-fils habite avec nous... Il verra que je ne suis pas le monstre odieux que vous lui avez dépeint...
--Tu veux bien... tu veux bien?... Comme tu es bonne!... Je cours le chercher, il m’attend dans un café.
M. Demblot sortit, mais remit aussitôt la tête à la porte.
«Devant lui, n’est-ce pas, ne me dis rien...» pria-t-il.
Elle fit un geste, il s’enfuit.
Mme Demblot resta seule, frémissante d’indignation, bouleversée par des émotions qu’elle essayait en vain de définir.
Après un quart d’heure, M. Demblot revint. Le soldat l’accompagnait. C’était un beau garçon au visage franc et intelligent. Il s’inclina devant Mme Demblot.
--Madame, dit-il avec émotion, je suis très heureux d’être chez vous... Mon père m’a dit votre bonté...
Et comme elle avait un petit mouvement:
«Oui, oui, je sais combien vous le rendez heureux...»
Mme Demblot regarda le pauvre homme qui lui faisait de timides signes d’intelligence et se tortillait, gêné et souriant, derrière le dos du soldat, et elle ne trouva rien à répondre.
LE CAHIER VERT
M. Bermide, à 7 h. 1/2 précises, rentra chez lui avec les deux amis qu’il avait invités. Sa coutume était d’être en retard, et le dîner ne se trouvait pas tout à fait prêt. M. Bermide, impétueux et despotique, fut courroucé et le dit fortement. C’était inimaginable! Y pensait-on vraiment? On savait bien cependant que lui, si large d’esprit en toutes choses, était, à l’égard de l’exactitude qu’il exigeait, inflexible!... Redressant sa taille qu’un embonpoint naissant rendait plus majestueuse, rejetant de la main, en arrière de son front, sa chevelure trop noire et qui se clairsemait, il allait et venait dans le salon. Les deux invités, M. Valochon, professeur sans élèves, et M. de Bivar, acteur sans théâtre, ne soufflaient mot, sachant bien qu’on dînerait. Mme Bermide, pleine de contrition, essayait faiblement d’apaiser son mari.
--Voyons, mon cher Adolphe... On va servir, je t’assure... Voyons, mon cher Adolphe... répétait-elle d’une voix aussi douce que son visage aux traits effacés, que le regard de ses yeux gris, que la nuance de ses cheveux blonds cendrés.
Et comme la servante annonçait le dîner, M. Bermide consentit à s’apaiser.
A table ces messieurs mangèrent bien et parlèrent beaucoup. D’abord, M. Valochon et M. de Bivar, l’un jaune, chauve et fielleux, l’autre blême, glabre et véhément, tous deux râpés et tous deux incompris, se donnèrent la réplique, célébrant chacun son génie. Mais M. Bermide ne les avait pas invités pour cela. Il éleva la voix et parla de lui-même avec autorité, en phrases mesurées et hautaines qui devinrent bientôt enthousiastes, et, comme il les nourrissait, tous deux l’écoutèrent. Mme Bermide, discrètement, surveillait le service, découpait et versait à boire, tout en restant comme suspendue aux lèvres de son mari, qui d’ailleurs de temps à autre requérait son témoignage: «Du reste, Marceline le sait...» Et elle répondait fidèlement: «Oui, mon cher Adolphe.»
Vers onze heures les deux invités se retirèrent. Mme Bermide passa dans sa chambre et M. Bermide resta au salon pour achever son cigare.
Il fumait avec béatitude quand ses yeux se portèrent sur un petit secrétaire placé en face de lui et dont se servait Mme Bermide, qui n’avait permission d’entrer dans le bureau de son mari que pour le ranger.
Sur le meuble, M. Bermide fut surpris de voir un cahier. Il se leva et alla l’examiner. C’était un cahier de classe assez gros, vert et avec un dos noir. Il l’ouvrit et reconnut l’écriture de sa femme. Intrigué, il revint à sa place sous la lampe, lut quelques lignes, ne comprit pas nettement, et se reporta au commencement du cahier, dont un tiers à peine était écrit.
Sur la première page se trouvait cette mention: _14e cahier de mon Journal_.
--Ah! par exemple!... Ah! par exemple!... Elle tient un journal!... C’est inimaginable!... murmura M. Bermide.
Il se demanda où pouvaient bien être dissimulés les autres cahiers, mais le plus pressé était de prendre connaissance de celui qu’il tenait. Il tourna la page et lut:
_12 avril._--C’est l’anniversaire de notre mariage. Il ne m’en a rien dit et je ne lui en ai rien dit parce que maintenant ça m’est égal. Il m’a fait une scène à déjeuner à cause de l’omelette qu’il aurait voulu au fromage... L’année dernière il était en voyage et l’année d’avant je lui avais apporté des fleurs et il m’a dit que c’était ridicule, je l’ai vu dans mon cahier de cette année-là, et que ce n’était plus de notre âge. C’est vrai que cela fait quatorze ans que nous sommes mariés... J’ai trente-six ans. Il en a quarante-sept. Il se teint les cheveux et il croit que personne ne s’en aperçoit, sauf moi. Moi, je ne compte pas. Je l’ai tant aimé, je l’ai tant admiré, et il en a tant abusé! Il a toujours été si sûr que jamais je ne me révolterai, que je lui serai fidèle toute ma vie... Maintenant je ne pleure plus quand il me fait des scènes... J’y suis habituée...
La première note s’arrêtait là. M. Bermide, trop ahuri pour se rendre nettement compte de ce qui lui arrivait, tourna la page. Les pages suivantes ne contenaient que de brèves indications, courses faites ou scènes subies pour motifs variés. La constatation: «Je m’ennuie» revenait assez souvent sans autres commentaires. Mme Bermide ne tenait son Journal que très irrégulièrement et souvent laissait passer plusieurs jours sans rien noter.
M. Bermide qui éprouvait une stupeur indicible, constata que jamais sa femme ne le nommait. Elle l’appelait _il_ ou bien _lui_.
Et il lisait:
_7 mai._--Partie de campagne à Garches, chez sa sœur. Elle me déteste et m’a lancé des insolences toute la journée. Les garçons sont insupportables et ont, exprès, déchiré ma robe. Au retour, il m’a reproché de ne pas aimer sa famille.
_2 juin._--A déjeuner, il m’a parlé avec solennité d’économie politique. Il veut maintenant s’y consacrer. Cela durera quelques semaines, quelques mois au plus. Comme toujours, j’ai eu l’air de m’intéresser à ce qu’il me disait. Ce n’est pas de l’hypocrisie de ma part. C’est une habitude qui a été sincère très longtemps et que je ne peux plus perdre. Il n’y a que quatre ou cinq ans que j’ai vraiment cessé tout à fait de le croire un homme supérieur. Je sais, maintenant. Il ne fera rien. Jamais. Il a essayé de tout depuis des années, et c’est au point que je ne me rappelle même plus ce qu’il faisait quand nous nous sommes mariés... Mon Dieu, l’admiration que j’avais pour lui, à ce moment-là!... Il m’avait dit que je participerais à son œuvre et j’en étais si fière! Son œuvre!... Jamais il ne fera rien, et si nous n’avions pas nos petites rentes... Mais heureusement il est avare et, s’il gâche sa vie et la mienne, il sait garder notre argent.
Le Journal continuait semblable, monotone et mélancolique. La dernière note était du jour même.
_26 septembre._--Il a invité à dîner Valochon, qui est sale, et de Bivar (qui s’appelle Pufin), qui hurle et me broie les doigts. Il ne peut plus supporter que les ratés; il jalouse trop les autres. Il les amènera, à moitié gris, du café. S’il est en avance, il me fera une scène parce que le dîner ne sera pas prêt. S’il est en retard, il me fera une scène parce que le rôti sera trop cuit. Dans les deux cas ce sera «inimaginable»! Et il parlera de lui sans interruption, avec enthousiasme et en me prenant à témoin: «Marceline le sait!»--«Oui, mon cher Adolphe...»
--Mon Dieu! cria une voix pleine d’angoisse.
Mme Bermide, en peignoir et les cheveux défaits, entrait. Dans son lit elle s’était soudain souvenue avec affolement qu’elle avait oublié, appelée par la servante, d’enfermer son Journal dans le tiroir secret du secrétaire qu’elle seule connaissait.
Immobile, elle regardait le cahier vert aux mains de son mari. Elle était saisie de terreur et de remords; elle souffrait de la détresse cruelle qu’il devait éprouver à être ainsi éclairé sur lui-même; elle espérait aussi, confusément, que maintenant peut-être il changerait.
M. Bermide, au cri jeté par sa femme, avait levé la tête. Une indignation douloureuse et noble était sur son visage. Il dit seulement:
--Alors... par toi aussi je suis méconnu?
LE RIVAL
De bonne heure, M. Arthur Langlacy quitta son hôtel pour aller se promener dans le parc de la station thermale. La douceur vaporeuse et ensoleillée du matin calma son agacement. Il avait été chassé de chez lui par les échos, mal atténués par les cloisons minces, d’une scène qui venait d’éclater chez ses voisins. De ceux-ci, M. Langlacy savait seulement le nom: de Ferlan, et que c’était un vieux ménage qui devait être riche puisque l’hôtel était cher. Il avait à peine entrevu un homme d’allure timide, à barbe grise, aux yeux résignés derrière un lorgnon d’or,--une dame bien mise, de considérable prestance. C’était elle qui faisait les scènes et elle les renouvelait souvent: des scènes longues, âpres, implacables, faites par une personne bien élevée qui contient sa voix et mesure ses injures. Parfois, protestait faiblement une voix masculine aussitôt submergée par un redoublement de reproches acerbes.
M. Langlacy faisait sans hâte le tour du parc. Il se trouvait en bonne santé, ce matin-là, et il marchait d’un pas ferme, très jeune d’aspect avec sa taille svelte dans son vêtement correct et son visage à peine marqué, resté fin sous les cheveux blancs.
Il reprenait le chemin de la ville lorsque, débouchant d’une allée latérale, il vit venir au-devant de lui Mme de Ferlan. Imposante et élégante, les cheveux acajou, le visage fardé avec discrétion, de loin elle était encore belle. Comme, en la croisant, M. Langlacy ébauchait un geste de salut, elle laissa volontairement tomber son ombrelle. Il la lui rendit, elle le remercia et se livra à quelques considérations sur la ville et sur le temps. Elle les coupait de silences qui paraissaient attendre. M. Langlacy n’y prenait point garde, mais, comme Mme de Ferlan éveillait en lui un souvenir confus, il se demandait s’il l’avait déjà rencontrée en réalité ou si, seulement, elle lui en donnait l’impression, à cause de la banalité apprêtée de son aspect qui l’apparentait à tant d’autres fortes dames bien mises. Soudain, elle fit un pas vers M. Langlacy et, d’une voix basse et pathétique, prononça ces mots:
--Oh! Arthur, Arthur, votre cœur est donc toujours le même pour moi!...
M. Langlacy, malgré la maîtrise qu’il avait de lui-même, eut un sursaut de stupeur et recula. Comme dans un éclair, il l’avait reconnue. Il avait retrouvé la voix et les traits de jadis sous la voix et les traits d’à présent qui en étaient comme la caricature. Henriette! C’était Henriette! Un frisson soudain d’émotion et de souffrance le reporta trente ans en arrière. Il l’avait aimée de telle sorte qu’aucun autre amour n’avait jamais, pour lui, remplacé celui-là. Il avait failli l’épouser. Il avait tenté de se tuer, lorsque, sans raisons, sinon qu’un autre était venu, beaucoup plus riche et muni de hautes relations, elle lui avait repris sa parole, devenant soudain impitoyable, dure, presque cynique, en parlant d’argent et de position. Et, ensuite, pendant combien d’années n’avait-il pas été torturé par son souvenir, ne l’avait-il pas adorée malgré tout?...
Pâle, dominant un frémissement, M. Langlacy écoutait sans bien comprendre les mots, et, surtout, regardait Mme de Ferlan qui lui parlait de la même voix sourde, vibrante, où elle mettait une émotion qui se contient.
--Arthur, pourquoi m’avoir suivie et depuis si longtemps? L’année dernière déjà, au bord de la mer, votre présence, je l’ai devinée... Oh! ne niez pas, j’en suis sûre... Et, maintenant, vous venez à moi ouvertement... Quand j’ai appris à l’hôtel le nom du voyageur qui devenait notre voisin, j’ai compris...
Elle eut pour lui un regard profond.
M. Langlacy s’était ressaisi, était revenu au temps présent. Très calme, il essaya de dire la simple vérité:
--Mais non, Madame, je vous assure... c’est le hasard... j’ignorais...
Elle rit, incrédule et, comme jadis, sûre d’elle.
--Arthur, ne vous défendez pas... J’ai compris... Vous saviez qui était Mme de Ferlan... Et elle ajouta: Ferlan est le nom d’une terre qu’il (le mot, entre ses lèvres, siffla avec mépris et dérision) possède dans le Poitou et que je l’ai contraint de prendre. Pouvais-je m’appeler Beaupuy, comme il s’appelait quand je l’ai épousé?...
Elle prit un temps, et, plus bas:
«Oh! Arthur, quelle démence... Comment vous ai-je sacrifié, vous... vous! à cet homme?... Mais n’étais-je pas une enfant mal conseillée, une petite fille trop gâtée, qui laisse le bonheur pour le plaisir?...»
Elle s’arrêta encore et, soudain, la voix changée, dure, amère, elle se mit à parler de son mari. Il était sans énergie, sans courage, sans esprit et sans capacité. Il avait menti à toutes les ambitions dont il lui avait promis la réalisation. Il avait échoué dans tout ce qu’il avait entrepris. Il avait failli se ruiner en voulant augmenter sa fortune. Il l’avait blessée dans ses aspirations, son orgueil et sa délicatesse...
Mme de Ferlan ne s’observait plus. M. Langlacy reconnaissait les phrases des scènes dont, sans le vouloir, il avait entendu des lambeaux à travers les cloisons. Il la regardait et voyait se peindre sur son visage fardé toute la somme d’injuste rancune dont elle était capable, toute l’oppressive et mesquine méchanceté qui pouvait l’animer.
Soudain, elle lui mit la main sur le bras.
«Le voici!... Regardez-le! Non, mais regardez-le!»
Promenant le petit chien de Mme de Ferlan dans une allée voisine, dont les séparaient des buissons peu épais, le mari s’avançait.
Jadis, M. Langlacy avait failli provoquer, en un duel à mort, M. Beaupuy. Il avait eu pour lui une haine folle, et la seule idée de cet homme le torturait de rage et de jalousie. Maintenant, à voir ce vieillard à l’air humble et peureux, un peu courbé, comme sous un fardeau trop lourd pour sa faiblesse, et qui, avec un visible respect, trottait ou s’arrêtait selon le bon plaisir du chien, il se demandait seulement ce que lui-même, Arthur Langlacy, serait, à la minute présente, si, trente ans avant, il avait, triomphant de son rival, réussi à épouser Henriette. Il se posa la question et frissonna un peu en songeant à l’immense amour qu’il avait eu pour elle et à tout ce qu’elle aurait pu faire de lui au gré de son caprice.
Mais Mme de Ferlan disait à son oreille:
«Et c’est à cet homme que je vous ai sacrifié, Arthur. Comme je comprends maintenant que vous l’ayez haï...
--C’est vrai, je le haïssais... murmura M. Langlacy.
Il suivit d’un regard presque reconnaissant le mari qui s’éloignait et ajouta d’un ton pénétré:
«Comme on peut être injuste, n’est-ce pas?...
UN OUBLI
Après le déjeuner, M. Vadège constata qu’il avait quarante minutes avant de retourner à son bureau, et il se versa avec attention sa camomille.
Mme Vadège était assise de l’autre côté de la table et elle était si jolie, si fraîche et si gracieuse qu’autour d’elle le décor de la petite salle à manger paraissait plus banal et plus mesquin encore.
M. Vadège leva les yeux sur elle et sourit du seul plaisir de la voir. Comme chaque jour, il lui demanda ce qu’elle ferait l’après-midi, et elle le lui dit en détail. Il l’écoutait ravi. Depuis six ans qu’elle était sa femme, il n’avait pas encore pu s’habituer à son bonheur, et il n’avait pas encore pu comprendre comment Marcelle avait bien voulu l’épouser, lui qui n’était ni beau, ni jeune, ni riche et qui n’avait aucune chance d’être jamais autre chose qu’un fonctionnaire modeste. Comme elle était dévouée, intelligente, adroite et active! Malgré leurs modestes ressources, elle était toujours élégante, avec des parures qui semblaient chères et ne l’étaient pas, des robes neuves qui étaient de vieilles robes si bien transformées qu’il ne les reconnaissait jamais. Il avait retrouvé auprès d’elle une sentimentalité d’adolescent. Pendant les heures de son travail, la pensée de Marcelle ne le quittait pas. Il l’imaginait dans leur intérieur, ou bien en courses par les rues, traversant Paris pour acheter à meilleur marché dans tel magasin qu’elle connaissait... Elle était si économe et si sérieuse!...
Soudain, M. Vadège tressaillit si violemment que son lorgnon tomba.
--Marcelle, c’est aujourd’hui samedi! s’écria-t-il d’une voix étranglée.
--Oui. Eh bien? dit-elle étonnée.
--Le dîner de la cousine Armande... hier, vendredi!
--Nous l’avons oublié! cria Marcelle en se dressant bouleversée.
C’était une catastrophe. La cousine Armande, dont ils étaient les seuls parents, était une vieille personne très riche, très fantasque et très susceptible. Elle avait coutume, selon qu’elle était bien ou mal avec les Vadège, de leur promettre son héritage, ou de leur jurer qu’ils n’auraient jamais un sou d’elle. Les Vadège, malgré tout leur zèle, n’avaient jamais su au juste ce qu’il fallait faire pour être bien avec la cousine Armande: par contre, ils savaient à merveille que la moindre négligence, le plus léger manque d’égards les fâchait avec elle pour des mois et risquait de les frustrer de cette fortune qui était le seul espoir de leur médiocrité.
Justement, après une brouille prolongée, ils venaient de l’apaiser et elle les avait invités à dîner, faveur rare!... Et ce dîner, ils l’avaient oublié! Ils l’avaient oublié sans raison, stupidement. Ils n’y avaient plus pensé, voilà! C’était fou!
Ils s’imaginaient la cousine Armande chez elle, la veille au soir, les attendant, s’irritant, plus furieuse à toutes les minutes, regrettant ses préparatifs, car elle se piquait de bien recevoir et se plaisait à les éblouir malgré qu’elle fût avare. Jamais elle ne leur pardonnerait un tel affront...
Atterrés, ils se regardaient et, soudain, Marcelle éclata en reproches violents. C’était de la faute de son mari! Il ne pensait jamais à rien! Qu’avait-il dans l’esprit? Elle se le demandait. Ce n’était pas cependant sa besogne de scribe qui pouvait le préoccuper... Par sa faute, ils perdaient leur seul espoir d’avenir!...
Elle s’animait, l’injuriait, se lançait dans une scène comme elle lui en avait déjà fait quelques-unes, bien qu’elle fût en général d’humeur égale. Lui, la tête basse, très malheureux, ne répondait pas. Elle avait raison; il avait tous les torts; il eût seulement voulu qu’elle criât moins fort.
Brusquement, elle s’arrêta. Elle regardait dans la rue à travers la fenêtre.
--La voilà! s’exclama-t-elle. La cousine Armande! Elle vient ici! Je l’ai vue traverser!
--Mon Dieu! qu’est-ce qu’on va lui dire? gémit Vadège.
--Laisse-moi faire, ordonna Marcelle éclairée par une idée subite. Viens par ici!
Elle le poussa dans la chambre à coucher.
«Ote ta jaquette! Ote ton faux col! Dépêche-toi donc! Mets ce foulard, couche-toi sur le canapé...»
Elle étendit sur lui un couvre-pied, plaça un oreiller sous sa tête, posa sur une table, au chevet du canapé, deux vieilles fioles de potion et la tasse de camomille. Puis, en un instant, elle eut ôté sa robe, passé un peignoir, défait ses cheveux.
«Tu comprends, tu as été très malade hier, souffla-t-elle à son mari. Heureusement, tu as mauvaise mine ces jours-ci...»
On sonnait, elle alla ouvrir.
«Chut!... Ma cousine, je vous en supplie, ne faites pas de bruit... Il a été bien mal, mais il repose... dit-elle à la cousine Armande, qui arrivait avide de vengeance et qui, ahurie, demanda des explications.»
Elle les eut longues et pathétiques. Vadège, la veille, avait failli mourir. Le médecin était venu. Marcelle pleura. Quelle peur elle avait eue!... Après quelques minutes, les deux femmes, à pas furtifs, entrèrent dans la chambre à coucher. La cousine Armande s’approcha du canapé; son visage, habituellement revêche, exprimait la compassion.
--Eh bien! mon cousin, voyons, ça ne va donc pas?
Vadège eut un vague grognement. Il avait si peur de la maladie que le rôle qu’il jouait l’inquiétait malgré tout.
--Ça va un peu mieux, intervint Marcelle, mais il doit prendre des précautions... Il se tue de travail...
--Il faut qu’il se soigne, dit la vieille dame émue. Voyons, vous savez que je vous aime bien, tous les deux. Il faudra venir chez moi, à la campagne, cet été... Plus tard, ce sera chez vous, vous savez. Allons, je ne veux pas fatiguer le malade. Je m’en vais...
--Et vous ne m’en voulez pas pour hier soir, ma cousine? demanda Marcelle en la reconduisant. J’ai tout oublié. J’étais folle d’inquiétude...
--Mais non, mais non, je ne t’en veux pas, ma pauvre petite, dit la cousine Armande.
Elle s’en alla et, quand la porte se fut refermée sur elle, Marcelle revint dans la chambre à coucher et se mit à rire.
--Ça y est, dit-elle. Eh bien! je crois que tu peux me féliciter!...
--Sans doute, sans doute, répondit Vadège.
Mais lui ne riait pas. Assis sur le divan, en manches de chemise, son cou maigre à nu, ses mèches rares et longues dans les yeux, il réfléchissait, perplexe et soupçonneux.
--Comme elle sait bien mentir... se disait-il avec angoisse.
AU BALCON