Chapter 3 of 14 · 3939 words · ~20 min read

Part 3

--Oh! tu rougis. Comme tu rougis! s’écria Simone... Oh! la cachottière!... Raconte tout de suite!...

Un coup de cloche l’interrompit, mais, tandis que la surveillante, Mlle Honoré, une personne sèche et effacée, les faisait rentrer, Simone, persuadée que la nouvelle avait un secret passionnant, continua inlassablement ses instances auxquelles les autres «grandes», mises au courant, joignirent les leurs.

Thérèse, pendant toute une semaine, résista. De temps à autre, elle semblait vouloir parler, mais ne s’y décidait pas. Enfin, un soir, excédée de questions, elle commença quelques confidences qui plongèrent ses compagnes dans l’admiration, tant le secret que Thérèse avait si longtemps défendu était romanesque, d’un romanesque complet, irréel et puéril, tellement conforme à leur idéal à toutes, qu’elles en furent émerveillées et jalouses. Thérèse, les jours qui suivirent, ajouta de nouveaux détails et, mystérieusement, montra des preuves. Dès lors, la curiosité et la sympathie qui l’entouraient allèrent en grandissant, à l’étonnement de la surveillante, qui ne s’expliquait pas la popularité de la nouvelle.

Mlle Honoré ayant fait une petite enquête, fut horrifiée, et la directrice, prévenue, le fut davantage encore. Thérèse, appelée sur-le-champ, comparut devant elle.

La majesté habituelle de Mme Bayle était troublée par une agitation vive.

--Mademoiselle Ferrière, dit-elle avec sévérité, l’on m’a appris sur vous des choses graves. Je représente ici votre tuteur, qui remplace les parents que vous n’avez plus. J’ai besoin de savoir la vérité, toute la vérité... Ne niez pas, je suis au courant... Malheureuse enfant!... Par l’entremise de cette vieille bonne que j’ai eu la faiblesse de vous autoriser à voir parfois au parloir, vous êtes en correspondance avec un officier de marine actuellement aviateur au front. Vous l’avez rencontré une fois en province, par je ne sais quel hasard romanesque, et vous avez dit à vos compagnes que vous étiez fiancée avec lui... C’est insensé! Vous lui écrivez et il vous écrit! Et cela se passe chez moi... dans la maison que j’ai créée... que jamais n’a effleuré... De la part de ce jeune homme, il n’y a, j’en suis persuadée, que de l’enfantillage... Mais, avant tout, ses lettres! Donnez-moi ses lettres!... Non, ne répliquez pas! A l’instant même! Je sais que vous les gardez sur vous! Je les veux!

Thérèse tremblait; elle fouilla dans sa robe et tendit un paquet de lettres que Mme Bayle se mit à parcourir avidement. Mais elle n’en lut que deux ou trois et releva les yeux, non plus avec indignation, mais avec ahurissement, sur Thérèse.

--Voyons, voyons, Thérèse, que signifie cette histoire? Qui a écrit ces lettres? demanda-t-elle.

--C’est moi, Madame, avoua Thérèse, très rouge et la tête basse.

Mme Bayle eut un mouvement, mais Thérèse, qui faisait de grands efforts pour ne pas pleurer, continua:

«Oui, c’est moi. J’ai déguisé mon écriture... Je vais vous en écrire d’autres pareilles si vous voulez. J’ai mis des phrases que j’ai lues dans de vieux livres, chez grand’mère, et que j’ai arrangées de mon mieux... Et la boucle de cheveux, c’est une boucle à moi, Madame...

--Mais alors, toute l’histoire? L’officier aviateur? dit Mme Bayle, qui éprouvait un soulagement si intense qu’elle pouvait à peine s’empêcher de sourire.

--J’ai tout inventé, gémit Thérèse. C’est elles toutes ici qui m’ont forcée... Toutes, elles me racontaient leurs histoires. Et elles me demandaient de raconter aussi... Et qu’est-ce que je pouvais dire?... Je suis toujours restée enfermée, en Vendée, dans le château de grand’mère, et depuis qu’elle est morte, je suis toute seule. Et toutes ici, elles ont quelqu’un à la guerre, pour qui elles s’inquiètent, leur père, ou bien leur frère, ou bien leur cousin... Alors j’ai inventé ce que je trouvais le mieux parce que moi je n’ai personne et que j’avais trop honte!...

Elle éclata en sanglots et répéta:

«J’avais trop honte!...»

LE SOUPÇON

Après avoir acheté les journaux de Paris qui venaient d’arriver, il fit quelques pas sur le quai de la gare. Des voyageurs, se dirigeant vers la sortie, le croisaient et, parmi eux, des soldats et des officiers. Sur l’un de ces derniers, ses regards s’arrêtèrent. Il tressaillit, hésita une seconde, et s’avança:

--Pradil!

L’autre leva les yeux et, voyant un officier d’un grade supérieur, ébaucha un geste de salut. Mais au même moment il le reconnut. Il devint rouge, puis pâle.

--Bernage... bégaya-t-il.

--Oui, c’est moi. Voyons, voyons, calme-toi... Moi aussi, je suis heureux de te revoir, dit Bernage en lui mettant affectueusement la main sur l’épaule.

--Je m’attendais si peu... Il y a si longtemps...

--Quatre ans! A qui la faute? Pourquoi ne m’as-tu jamais écrit, depuis ton départ pour ce voyage aux Indes? Nous étions camarades depuis le collège, il y avait toujours eu entre nous la meilleure amitié, et parce que tu pars pour un long voyage, tu m’oublies... plus un mot, rien...

--Oui, oui, murmura Pradil. Tu as raison et, je t’assure, tu ne me feras jamais autant de reproches que je m’en suis fait. J’étais parti pour travailler là-bas, pour peindre... Mais j’ai été malade, paresseux... Je voulais te donner de mes nouvelles, et de jour en jour je différais... Avec toi qui as toujours été pour moi un ami si sûr, si bon, si sincère, c’est sans excuse... Et les mois ont passé... Tu m’en veux?

--Mais non. Je suis trop heureux de te revoir...

Ils marchaient côte à côte le long du quai. Bernage, avec sa figure grave et maigre, son visage sévère et ses tempes grises, semblait plus âgé de dix ans que Pradil, dont le visage fin était sans rides, la moustache blonde et les yeux bleus très jeunes.

Pradil reprit:

--Comme je revenais, la guerre a éclaté. J’ai été sous-lieutenant assez vite... Maintenant, je suis en convalescence d’une blessure au bras... Oh! rien de grave... Toi, je ne te demande pas ce que tu as fait... Je le sais... On m’a parlé de toi bien souvent... Oui, des camarades qui avaient été sous tes ordres ou dans le même secteur que toi... et qui t’admiraient... Du reste, tes décorations, ton grade, à ton âge, c’est épatant... Et quand on me parlait de toi, chaque fois j’avais des remords... J’en ai eu surtout l’année dernière, quand j’ai appris que tu avais été grièvement blessé... Tu es tout à fait rétabli maintenant?

--Oui, tout à fait...

Ils firent quelques pas en silence, et Pradil, comme pour renouer la conversation, demanda:

--Qu’est-ce que tu fais ici?

--Je descends d’un train et je vais, dans dix minutes, en reprendre un autre. J’ai été envoyé en mission. Je dois repasser à Paris et, de là, je retournerai au front... Et toi, est-ce que tu as des parents par ici? Cela me paraît un pays charmant, tous ces bois, ces jardins, ces villas qu’on voit là-bas enfouies dans la verdure...

--Oui, en effet, cela semble un coin délicieux, répondit Pradil avec indifférence.

Ils traversèrent les voies pour gagner le quai où devait s’arrêter le train pour Paris, et soudain Bernage dit à son compagnon:

--Je vois que tu es au courant de ce qui m’est arrivé.

Pradil eut l’air surpris.

--Au courant de quoi?

--Tu le sais bien, voyons... Rien que ta figure indique que tu es renseigné... Du reste, si tu ne savais rien, tu m’aurais demandé des nouvelles de ma femme, et tu ne l’as pas fait...

--Mais, je te jure...

--Bon... De toutes façons, écoute-moi. Je veux que tu saches ce qui est arrivé, puisque tu es à peu près mon seul ami... Jacqueline m’a quitté...

Pradil eut un mouvement, mais Bernage ne lui laissa pas le temps de parler.

«Oui, elle m’a quitté... Elle s’est enfuie. Cela s’est passé environ six mois après ton départ pour les Indes. Oui, tu es parti vers la fin de l’été 1913, n’est-ce pas? Eh bien, c’est le 12 février 1914 que Jacqueline s’est enfuie... Où? Comment? Avec qui? Je n’en sais rien. Il y avait quatre ans que nous étions mariés, tu le sais, et notre vie me semblait très heureuse. Nous n’avions pas d’enfants, mais si moi je le regrettais un peu, je suis sûr que Jacqueline n’y pensait pas du tout. Je l’aimais, je croyais qu’elle m’aimait, et il n’y avait jamais eu de dissentiment entre nous. Elle semblait heureuse, n’est-ce pas? Un jour, ce 12 février, en rentrant chez moi, je n’ai pas trouvé Jacqueline. Elle m’avait laissé une lettre où elle me disait qu’elle aimait un autre homme et qu’elle ne voulait pas plus longtemps se partager entre lui et moi. Et elle ajoutait qu’elle disparaissait ainsi parce qu’elle avait peur de ma colère, non pas tant pour elle que pour lui... J’ai cherché, cherché, cherché... en vain... J’étais fou, et c’est alors que j’aurais eu besoin d’un ami à qui me confier, mais tu étais au bout du monde... Voilà ce qui m’est arrivé... L’été d’après il y a eu la guerre. J’avais été officier d’artillerie en sortant de Polytechnique et j’avais donné ma démission pour me marier. J’ai repris mon grade... et j’ai eu d’autres préoccupations... Voilà exactement mon histoire... Non, ne me dis rien à ce sujet-là...»

Le cri d’un employé annonçant le train interrompit Bernage. Il monta en wagon et, penché à la portière, serra la main de Pradil, à qui il allait demander son adresse afin qu’ils continuassent à se revoir, quand, sur le quai, survint un gros monsieur d’aspect affable.

Partageant son salut entre Bernage et Pradil, il aborda celui-ci:

--Monsieur Pradil, je vous salue bien. Si vous le permettez, je vous déposerai à votre villa. J’ai ma voiture. Et comment se porte Mme Pradil?

Pradil était devenu pourpre. Bernage, penché à la portière du train qui s’ébranlait, avait pâli, assailli par un monde de soupçons. Pradil marié? Avec qui? Pourquoi n’en avait-il pas parlé? Pourquoi n’avait-il pas dit qu’il habitait ce pays? Pourquoi avait-il montré, par moments, tant de gêne? Et son silence pendant son voyage? Mais était-il même parti pour les Indes? N’avait-il pas, au lieu de cela, préparé la retraite sûre et douce où Jacqueline était venue le rejoindre?

Bernage eut un mouvement de folle rage. Il retrouva les souffrances de jadis... Il ne pouvait descendre du train qui filait; il ne pouvait s’arrêter avant d’achever sa mission... Mais il voulait savoir. Il reviendrait plus tard... Plus tard?... Brusquement calmé, il eut un haussement d’épaules. Vivrait-il plus tard? Combien de jours d’avenir aurait-il à lui? Le présent, auquel il s’était donné tout entier, le ressaisissait. Ce passé, qui l’avait torturé, lui sembla factice, futile, vain; en tout cas chimériquement lointain par delà les trois années de guerre. Et il se rendit compte qu’il était, pour le moment du moins, un autre homme que ce passé ne concernait plus.

PRÈS DE L’EAU

L’usine était aux portes de la ville, mais Étienne Lalier, le nouveau contremaître, quand il en sortit le soir, s’en alla à travers la campagne.

Il marchait lentement, courbant un peu sa haute taille robuste; une expression de gravité vieillissait légèrement son visage énergique, aux yeux clairs, aux traits réguliers; absorbé dans ses pensées, il suivait le canal, regardant, sans y prendre garde, l’eau glauque qui reflétait le ciel brouillé d’avril.

Il arriva près d’une écluse. L’éclusier, un vieux à l’air renfrogné, manœuvrait, pour des péniches, les hautes portes sombres.

--Prenez garde! Ça glisse, l’herbe, au bord, dit une voix presque enfantine.

Lalier se retourna. Une enfant mince et brune, vêtue d’une robe de laine trouée, un châle rouge sur ses boucles sauvages, fixait sur lui ses grands yeux noirs.

«Vous êtes de l’usine? reprit-elle. Vous êtes nouveau, n’est-ce pas? Je ne vous ai pas encore vu... Les ouvriers viennent souvent se promener par ici, le dimanche... Mais je ne les aime pas... ils font du bruit... ils se moquent de moi...»

Elle était très grave. Il sourit.

--Par exemple! ils se moquent de toi?

--Oui. Ils blaguent toujours. Ils m’appellent la gosse... Ils disent que je n’ai pas des idées comme tout le monde... Ils me taquinent... Moi, ça me fâche et je me cache... Vous êtes de l’usine, n’est-ce pas?

--Je suis le nouveau contremaître. On m’a appelé ici. Le métal, c’est mon métier depuis toujours... Te voilà renseignée. Est-ce que tu poses des questions comme ça à tous les passants, ma petite?

Elle devint rouge et tapa du pied.

--Là, vous aussi... Je ne suis pas une enfant du tout! J’ai quinze ans et demi. Il y a cinq ans que je suis ici avec papa. C’est moi qui tiens la maison depuis que maman est morte. Je n’ai ni frère, ni sœur... papa ne parle jamais... Alors, je m’ennuie... Vous reviendrez, hein? on causera... Maintenant, il faut que je rentre pour la soupe.

Elle s’enfuit vers une petite maison basse dont un lierre touffu cachait la misère, mais, au bout de trois pas, elle tourna la tête et jeta par-dessus son épaule:

«Je m’appelle Cécile! Vous reviendrez?»

Ce fut le début de leur amitié. Lalier, quelques jours après, revint à l’écluse. La petite parut satisfaite de le voir; le vieux accepta une pipe de tabac et prononça quelques paroles à propos du temps qu’il ferait. Une averse étant survenue, ils s’abritèrent tous les trois dans l’étroit logis qui était extraordinairement en désordre. La fois suivante, Lalier apporta des bonbons à la petite mais elle n’en sembla pas satisfaite. Ce qu’elle voulait, c’était qu’il vienne bavarder avec elle, ou plutôt écouter ses bavardages et répondre aux innombrables questions qu’elle lui posait comme s’il avait dû tout savoir. Lui, fumant une cigarette, regardait l’écluse et la campagne et, quand il paraissait trop distrait, Cécile se taisait et l’observait, son visage mince tout à coup assombri.

Des semaines passèrent, et maintenant Lalier, sans bien s’en rendre compte lui-même, ne se trouvait jamais mieux que quand il était à l’écluse. Le vieux était ours, la petite était bizarre, mais il trouvait là une sorte d’intimité qui lui était douce. Au cours de son labeur quotidien il pensait parfois à la voix puérile, aux yeux noirs, aux cheveux en boucles emmêlées de sa sauvage petite amie. Elle n’était qu’une enfant pour lui. Il ne remarquait pas qu’elle changeait, qu’elle parlait moins, qu’elle avait essayé de discipliner sa chevelure, de recoudre sa robe, de ranger un peu le ménage à l’abandon.

Un soir d’été il arriva en hâte sous les premières gouttes d’un orage.

--Papa est absent pour une demi-heure, lui dit Cécile qui l’attendait, debout sous le lierre de la porte,--moi je suis restée. C’est samedi et j’étais sûre que vous viendriez...

Ils s’assirent sur un banc vermoulu, sous l’auvent de la petite maison et regardèrent l’eau du canal et le vert des bois qui frissonnaient sous l’averse lourde.

Après un silence, la petite, sans tourner les yeux vers son compagnon, lui dit soudain:

«Pourquoi êtes-vous toujours triste?»

Il tressaillit.

«Si, si, continua-t-elle. J’ai bien vu. Vous êtes triste... Je n’ai jamais osé vous en parler... C’est parce que vous êtes seul que vous êtes triste, n’est-ce pas? Moi aussi, avant, j’étais triste et je m’ennuyais...»

Elle s’arrêta, très rouge et essaya de rire, mais ses lèvres tremblaient.

«Moi, je ne veux pas que vous soyez triste... Vous êtes mon ami... Les autres, je ne peux pas les souffrir... Mais vous... J’ai bien vu qu’ici vous étiez content de venir... Alors plus tard... Moi, pour vous, j’attendrai... Je sais bien... je suis trop jeune, maintenant... Mais, dans un an ou deux, si vous voulez, nous nous marierons... on sera très heureux... On aura une maison, des bêtes...»

Elle continuait, expliquant naïvement son rêve de sa voix puérile. Lalier, paternellement, lui tapota la joue.

--Ma pauvre petite, je suis un peu vieux pour toi... Et puis, vois-tu, je suis marié déjà... Oui, j’ai ma femme, là-bas, dans le Nord... avec nos deux enfants... Elle n’a pas pu revenir à temps... Moi, j’étais en voyage... Depuis, je n’ai pas pu avoir de nouvelles... Je ne sais rien... Je ne sais rien...

Il se tut. Il resta absorbé, le visage contracté, les yeux fixés sur le sol. La petite, haletante, pâle sous ses cheveux défaits, le regardait.

--Je comprends bien, murmura-t-elle d’une voix sourde, c’est pour cela que vous êtes triste...

Suffoquant, elle se précipita dans la maison et ferma la porte.

L’éclusier revenait. Lalier lui dit bonsoir et s’en alla, s’efforçant, en vain, de se rendre compte des sentiments qu’il éprouvait.

* * * * *

Après avoir hésité, quatre jours après il reparut à l’écluse. Le vieux était là.

--La petite--grommela-t-il en réponse aux questions de Lalier,--elle s’ennuyait, faut croire... Elle a toujours été lunatique. Alors, comme son oncle est passé dans sa péniche où qu’il a sa femme avec lui, elle a voulu partir avec eux... Les voilà, là-bas...

Sur une péniche qui, au loin, sur l’eau miroitante, s’en allait vers le couchant rouge, Lalier crut voir une mince silhouette qui faisait un geste d’adieu.

Il eut un moment de stupeur et la sensation que quelque chose s’arrachait de lui. Mais il essaya de se dire que les choses étaient mieux ainsi et retourna vers la ville... seul.

LE TOIT BRUN

A la lisière du petit bois, non loin du village dont on apercevait là-bas, sous l’éclatant soleil d’après-midi, les toits à travers les branches, les enfants,--ils étaient une dizaine, garçons et filles,--avec des rires et des cris aigus, jouaient au milieu des arbres et des piles de bois.

--Fanny, Fanny, c’est toi qui y es avec Émile! Attendez qu’on se cache! crièrent des voix claires.

Fanny, une petite de sept ans, blonde, vive et fraîche, resta seule, près du but, avec Émile qu’un bâton de réglisse qu’il suçait rendait muet.

--Va par là, lui ordonna-t-elle après quelques instants, et elle s’élança dans une autre direction.

--Fanny! appela doucement une voix d’homme.

L’enfant tourna la tête. Elle vit un soldat dissimulé à demi derrière un buisson. C’était un homme jeune encore; une lourde moustache barrait son visage hâlé; sous le casque enfoncé on voyait à peine ses yeux noirs.

Depuis un moment il était là, et, sans que les enfants y prissent garde, il les observait.

--Bonjour, Monsieur, dit la petite.

--Viens ici. N’aie pas peur...

--Je n’ai pas peur, mais il faut que j’aille chercher les autres qui sont cachés.

--Tu iras tout à l’heure. Viens d’abord.

L’enfant s’approcha, levant son petit visage vers le soldat.

--Vous venez de la ville, pas? demanda-t-elle. C’est gentil, la route dans le bois. C’est tout frais...

L’homme s’assit sur un tas de bois, il attira la petite fille, posa la main sur sa tête bouclée et la regarda longuement.

«Comme elle est jolie!... Je l’aurais reconnue rien qu’en me rappelant sa sœur; c’est son portrait», pensa-t-il.

--Vous êtes pas malade que votre main tremble? dit la petite. Vous savez, il y a le village tout près. Tenez, c’est les toits là-bas...

Elle étendit son petit doigt et ajouta:

«Notre maison, c’est le toit brun.

--Ah! Eh bien, elle me paraît très jolie, ta maison, dit le soldat d’un ton gai... Alors voyons, raconte: tu habites là avec ta maman probablement?...

--Oui, et puis avec grand’mère à qui elle est, la maison. Et puis il y a Berthe; je suis sa sœur, pas, elle est plus grande que moi et aujourd’hui elle est à l’école.

--Et ta maman, elle va bien? Qu’est-ce qu’elle fait? Comment s’appelle-t-elle?

--Elle va bien ces temps-ci, mais elle a été malade maman, elle avait travaillé trop, qu’on a dit. Elle travaille à l’usine qu’est de l’autre côté... C’est Mme Valin, maman.

Et soudain, faisant pour se dégager des mains qui tenaient doucement ses poignets fragiles un mouvement de tout son petit corps souple:

«J’en ai assez, dites, Monsieur, est-ce que je peux m’en aller?

--Tout à l’heure. Reste un peu avec moi. Est-ce que je t’ennuie? Dis-moi: Ton père, qu’est-ce qu’il fait?

L’enfant prit un air grave:

--Papa? Il n’est pas là. Déjà avant que ça soit la guerre il n’était jamais là. Il était loin, disait maman. Maintenant il est à la guerre. On le voit jamais. Tous les autres ont des papas qui viennent en permission. Moi, il vient jamais...

--Alors, tu ne te rappelles pas de lui? demanda le soldat en se penchant vers les yeux clairs de la petite fille.

Elle secoua la tête pour dire non.

«C’est vrai, se dit-il, comment se rappellerait-elle? Elle avait quoi?... Douze ou quinze mois... Et ça fait six ans bientôt depuis que...»

--Et ta maman, reprit-il tout haut, qu’est-ce qu’elle dit de ça?...

--Elle dit rien. Elle travaille, et puis elle soigne grand’mère qui peut presque plus marcher, et puis elle soigne Berthe, et puis moi... Et voilà...

L’homme resta silencieux. Dans les traits de l’enfant il essayait de retrouver l’image de la mère. Le souvenir de celle-ci et de leur passé,--ce souvenir qui, depuis des mois, au milieu du péril, de la souffrance et de la fatigue, s’imposait à lui toujours plus impérieusement, et qui, enfin, l’avait amené là pour savoir, sans intention précise,--le soulevait, maintenant, d’émotion. Il revit la jeune fille, timide et tendre, qui était devenue sa femme et qu’il avait tant, et si injustement, fait souffrir. Il songea à tout l’amour qu’elle lui avait donné et qu’il avait gâché. Il voyait là-bas la maison où pourrait être son foyer. Cette enfant fraîche et vive était sa fille. Il eut un désir éperdu de retrouver ce qu’il avait rejeté six ans auparavant.

Il se leva brusquement et dit à l’enfant:

--Écoute, tu vas me mener...

Mais il s’arrêta, hésitant. Il se souvenait maintenant des dernières querelles, de sa dureté à lui, de sa révolte à elle. Il se demanda s’il n’était pas devenu un étranger pour la mère comme il était un étranger pour l’enfant et il se tourna vers celle-ci:

--Dis-moi, ta maman, est-ce qu’elle est triste quelquefois?

--Oh! non. Elle dit qu’elle est contente, puisqu’elle nous a, nous deux Berthe. Et grand’mère lui dit comme ça que maintenant elle est bien tranquille.

--Ah! Et qu’est-ce qu’elle répond, ta mère?

--Elle dit oui... Où c’est qu’il faut que je vous mène, Monsieur?

--Elle dit oui... Elle dit oui...»

L’homme, un peu pâle et la figure crispée, avait baissé la tête.

«Elle est tranquille, il faut que je la laisse tranquille... Je lui en ai assez fait endurer dans le temps... Plus tard, puisqu’elle est restée libre, quand ça sera fini, si j’en reviens, on verra...»

--Où c’est qu’il faut que je vous mène, Monsieur? répéta, en le tirant par la main, la petite fille, qui avait hâte de retourner jouer.

Il eut encore une brève hésitation, puis dit simplement:

--Montre-moi le chemin qui conduit au bourg, il faut que je reprenne mon train.

De sa petite main elle lui indiqua la route. Il jeta un regard là-bas, du côté du toit brun. Il s’inclina vers l’enfant et l’embrassa de toutes ses forces. Elle s’échappa de ses bras et courut reprendre sa partie de cache-cache pendant qu’il s’en allait.

LA PROMESSE

L’après-midi s’achevait et les ombres d’un orage menaçant assombrissaient l’ombre verte de la forêt, quand le soldat qui suivait la route déboucha dans la grande clairière. Il la reconnut tout de suite, se souvenant bien de la description qu’on lui en avait faite et il reconnut aussi, au lierre de son toit, la maison qu’il cherchait. En hâte, pour ne plus se laisser aller à hésiter devant la démarche qu’il faisait, il traversa la clairière et, comme les premières gouttes de pluie étoilaient lourdement la poussière de la route, il vint frapper à la porte qui bientôt s’ouvrit.

--M. Duray? demanda-t-il.

--Papa est absent, il est à la ville, répondit une voix fraîche, mais si vous voulez voir le garde adjoint, sa maison est à deux pas...