Part 11
Un soir, comme M. Peluche, pour mettre les volets de la devanture, ouvrait la porte de la rue, dont un rideau d’images cachait les vitres, il s’arrêta, étonné. Au seuil, dans le retrait formé par la porte, était posé un vaste panier ovale, à anse, et tout rempli par un paquet enveloppé de sombre.
--Qu’est-ce que c’est que ça? se dit M. Peluche, qui, dans l’ombre, distinguait mal.
Il poussa du pied le panier. Un vagissement s’éleva. M. Peluche sauta en arrière, resta un moment ahuri, puis se tourna vers le fond de la boutique, où était Mme Peluche.
--Amélie! Amélie! viens voir! Il y a un panier à la porte. Ça crie!
Mme Peluche accourut, regarda le panier, le saisit, l’entra dans la boutique et en retira le paquet, qu’elle défit. Sous une toile noire, il y avait, roulé dans une couverture grise, un tout petit enfant qui criait.
--Mon Dieu, qu’est-ce que c’est que ça? dit M. Peluche.
--Un enfant, tu le vois bien! Un enfant qu’on a abandonné à notre porte... Et pas depuis longtemps, puisqu’une cliente est venue il y a dix minutes à peine.
--Par exemple!... En voilà une histoire... Qu’est-ce qu’on va faire?...
--Commence par fermer la devanture. Ce n’est pas une raison pour laisser tout ouvert.
M. Peluche obéit, mais l’événement l’avait ému et il faillit casser une vitre.
Quand il rentra, Mme Peluche avait posé sur un comptoir, en l’étayant avec deux coussins, l’enfant qui ne criait plus, et, la mine grave, les sourcils froncés, elle tenait les yeux fixés sur lui. Elle tourna la tête vers son mari lorsqu’elle l’entendit.
--J’ai regardé ses langes, déclara-t-elle, il n’y a aucune marque, aucun papier comme on en trouve souvent sur les enfants abandonnés: «Prenez soin de lui», ou bien: «Je le confie à la Providence» ou quelque chose de ce genre... C’est bien singulier qu’on ait choisi notre porte pour y laisser cet enfant... Tu trouves pas ça singulier, toi?
--Si... Non... C’est le hasard...
--Le hasard, c’est bientôt dit...
Elle eut un rire sec et, brusquement, éclata en sanglots.
«Oh! misérable, misérable! Et tu fais semblant de m’aimer!... Oui, oui, ne prends pas l’air ahuri! Tu ne me donneras pas le change! Je sais à quoi m’en tenir! Je ne suis pas idiote! Tu veux que je te le dise pourquoi on a apporté ici cet enfant? C’est parce qu’il est à toi! Oui, à toi! Oui, à toi! Tu m’as trompée! Tu m’as trompée depuis longtemps, puisque l’enfant a près d’un an! Tu m’as trompée depuis tout le temps, probablement! Non, non, ne nie pas, ce n’est pas la peine! Je sais ce que je dis! Pourquoi l’aurait-on apporté ici, cet enfant, s’il n’était pas à toi? Sans doute tu viens de quitter la mère pour une autre, alors, elle se venge! Oh! quelle honte! quelle honte! Du reste, tu t’es trahi toi-même, j’ai bien vu ton émotion quand tu as trouvé le panier! Et, après, tu tremblais tellement que tu as failli enfoncer la devanture avec le volet!... Oh! Julien, Julien, moi qui t’aimais tant!...»
Les larmes la suffoquèrent un moment. M. Peluche, béant, offrait l’image de la stupidité. L’enfant n’était pas de lui. Il ignorait entièrement qui l’avait apporté à son seuil. Il n’avait jamais trompé sa femme et n’avait jamais eu l’idée, même lointaine, qu’il pût jamais la tromper. Il était complètement innocent, mais cette innocence, c’est en vain qu’il cherchait un moyen de la prouver, à l’instant même, d’une façon éclatante. Il ne trouvait pas et s’affolait.
--Tu as raison de ne rien dire, reprit Mme Peluche. Je ne croirais pas à tes mensonges...
--Mais c’est de la démence! Amélie, je te jure!...
Un vagissement désespéré de l’enfant interrompit M. Peluche.
--On ne peut pas le laisser mourir, prononça Mme Peluche. Je vais lui donner le lait que j’avais acheté pour toi, parce que tu es enrhumé.
Tragiquement, elle s’éloigna vers la cuisine. M. Peluche demeura accablé.
Le ménage ne dîna pas et la nuit fut dramatique. Après une période de silence lugubre et de désespoir contenu, Mme Peluche, soudainement, vers onze heures, eut une crise effrayante. Elle sanglota, cria, trépigna, se tordit les bras, se roula, réclama le divorce et la mort. M. Peluche, qui d’abord s’était répandu en protestations éperdues, dut lutter avec elle pour lui arracher un flacon de pharmacie qu’elle avait saisi au hasard, afin de s’empoisonner. Enfin, à trois heures du matin, elle s’apaisa et, toute vêtue, se jeta sur son lit, non pour dormir, dit-elle, mais pour réfléchir.
M. Peluche, dans un fauteuil, ne goûta qu’un assoupissement précaire, coupé d’affreux cauchemars.
Au matin, emporté par l’habitude commerciale, il alla ouvrir la boutique, et, tout grelottant, la tête dans ses mains, s’assit à la caisse.
Mme Peluche parut devant lui. Son visage était pâle, mais empreint d’une résolution énergique.
--J’ai réfléchi, Julien, dit-elle d’une voix grave. Je te connais maintenant: tu es de ces hommes qui font souffrir celle qui les aime... Hélas! je souffrirai donc... Mais l’innocent ne doit pas être frappé. Une victime suffit... Nous garderons ton fils. Je l’élèverai moi-même...
--Mais c’est fou! gémit M. Peluche atterré, puisque je te jure...
--Ne mens plus, Julien. Avoue la vérité et je te pardonnerai... Mais tu me ferais horreur si, à ton tour, tu songeais à abandonner...
La porte de la boutique, ouverte violemment, lui coupa la parole.
--Mon enfant! mon enfant! cria une jeune femme nu-tête, qui fit irruption, le visage bouleversé. Je l’ai laissé à votre porte, hier!... J’étais folle!... Ah! le voilà!
Elle s’élança sur l’enfant qui, au fond, dormait encore sur des coussins, et le serra contre elle avec emportement.
--Je n’ai plus que lui! Le père m’a quittée hier, après une scène affreuse... J’étais folle, désespérée!... J’ai abandonné le petit... Mon Dieu, mon Dieu, comment ai-je pu faire ça?... Je voulais me noyer!... Je ne sais plus... Et puis, je me suis calmée... Je suis revenue en courant pour le reprendre... mais toutes les boutiques étaient fermées et je n’ai pas reconnu la porte! Toute la nuit je suis restée dans la rue en attendant que vous ouvriez... Je n’ai plus que lui, maintenant... Je reviendrai, monsieur et madame. Je reviendrai vous remercier... Je n’oublierai jamais!...
Elle s’enfuit, son enfant dans les bras. Le ménage Peluche resta abasourdi.
--Eh bien, Amélie, tu vois?... dit enfin M. Peluche.
--C’est vrai... Mon pauvre ami... Comment ai-je pu croire ça de toi?... lui répondit-elle doucement.
Et il y avait dans sa voix un mépris si évident que M. Peluche en resta saisi.
MATHILDE
Mme Aubil avait été attendre son mari à la gare et, pendant les premiers moments, elle fut tout à la joie de le revoir. Ils regagnèrent en voiture leur confortable appartement des Ternes et le déjeuner fut gai et sans nuages.
M. Aubil parla de ses affaires. La maison de commerce où il était associé fonctionnait à souhait et le poste qu’il occupait depuis la guerre, dans l’administration militaire d’une grande ville du centre, lui laissait assez de loisirs pour qu’il puisse surveiller ses intérêts. Il manifesta l’intention d’expédier, dès l’après-midi même, quelques courses urgentes, afin de pouvoir, le lendemain, sortir librement avec sa femme.
--A propos, dit soudain Mme Aubil, tu sais que je me suis brouillée avec les cousins Dertal...
M. Aubil eut un léger mouvement.
--Non, dit-il, je ne savais pas...
--Ah! je croyais te l’avoir écrit. C’est à propos de mon œuvre. La cousine Dertal s’est fait nommer vice-présidente sans m’en parler, acheva-t-elle, les yeux étincelants de courroux.
M. Aubil, quadragénaire placide, d’esprit fin et de tempérament nonchalant, ne put s’empêcher de sourire tant il la trouvait jolie et tant, après six années de mariage, il était encore émerveillé de l’extraordinaire désaccord qui existait entre la beauté délicate, frêle et vaporeusement blonde de Mme Aubil et son caractère irascible dont l’agressive susceptibilité était sans bornes.
«Et je me suis brouillée aussi, continua-t-elle, avec la tante Blaise parce qu’elle n’a pas rompu avec eux en même temps que moi. Elle voulait les ménager parce qu’elle y dîne le dimanche... Alors, tu comprends, il a fallu qu’elle choisisse: eux ou moi. Ce serait trop commode d’être bien avec tout le monde.
--Avec la tante Blaise aussi... répéta M. Aubil.--Mais alors il ne reste que l’oncle Armand?...
--Oui, il ne reste que l’oncle Armand... Pourquoi hausses-tu les épaules d’un air malheureux? Pourquoi fouilles-tu dans ta poche?...
--Pour prendre des notes, dit M. Aubil, résigné. Je m’y perds... Notre famille est très nombreuse et tes rapports avec ses divers membres sont un peu variables.
--Ce n’est pas de ma faute si j’ai le sentiment de de la famille très développé, interrompit Mme Aubil frémissante. Je ressens très vivement ce qu’on me fait... Certes, si c’étaient des indifférents je ne m’en inquiéterais guère...
--Sans doute, sans doute, dit M. Aubil, qui consultait son carnet.
Il reprit:
«Ma petite Mathilde, au moment où la guerre a commencé tu t’es réconciliée avec tous ceux de nos parents qui étaient mal avec toi. Quelque temps après, exactement au mois de janvier 1915, tu m’as écrit de ne plus envoyer de cartes postales à ta belle-sœur Madeleine parce que tu ne la voyais plus...
--Je m’en souviens très bien, elle avait dit, dans son salon, que je passais mes journées dans les magasins ou dans des thés, au lieu de tricoter, ce qui était un mensonge.
--Peu après, poursuivit M. Aubil, première brouille avec la tante Blaise...
--Elle avait dit, selon ce qu’on m’avait raconté, que tu occupais un poste où tu n’étais pas exposé...
--Mais c’est vrai que mon poste n’est pas exposé, et il est vrai aussi que j’y suis à ma place...
--Du reste, la tante Blaise ne l’avait pas dit. C’était une invention de cette petite peste de Germaine...
--Avec qui tu te brouilles aussitôt, sans pour cela te réconcilier avec la tante Blaise. Puis tu m’interdis une première fois d’écrire aux Dertal. Puis, à ma première permission, tu t’es remise avec Madeleine et tu as rompu avec sa sœur. Puis je reviens à Paris, tu vois de nouveau les Dertal... Puis...
--Assez! interrompit Mme Aubil. Assez! tu t’amuses à m’exaspérer, moi qui étais si heureuse de te revoir! Tu sais aussi bien que moi que tout ce qui est arrivé c’est par la faute des autres! Tu ne vas pas leur donner raison contre moi, je présume!...
Elle avait rougi, ses grands yeux bleus flambaient. M. Aubil l’admira et tenta de l’apaiser.
--Tu as des délicatesses que tout le monde ne comprend pas, ma chérie, explique-t-il avec douceur, et on te blesse parfois sans le vouloir. Mais je vais les voir et en s’expliquant...
--Les voir! Aller les voir! Tu n’y penses pas! Des insolents que je ne salue plus, des pintades hypocrites et envieuses! Je te le défends bien, par exemple!
--C’est que je n’étais pas au courant, n’est-ce pas! Je leur ai écrit pour annoncer mon arrivée; alors ce sera une grossièreté qui aggravera la brouille... remarqua M. Aubil ennuyé.
Mathilde eut un rire sec.
--Justement, comme cela ils comprendront mieux. J’en ai assez d’être leur victime... Va voir l’oncle Armand. C’est un brave homme, lui. Il ne fait pas de cancans, et il est fidèle à ses affections. Il est le seul de tous qui nous ait toujours aimés et qui n’ait jamais dit de mal de nous... Va le voir dès aujourd’hui... C’est le seul parent qui nous reste, acheva-t-elle gravement.
--En effet, en effet, constata M. Aubil, un peu ahuri de cette brusque abolition de toute une famille qui était abondante.
Afin d’en conserver au moins le dernier vestige, et pour obéir à sa femme, il alla le même jour rendre visite à l’oncle Armand.
Dans une rue triste, à l’entresol d’une maison sombre, une servante très âgée précéda M. Aubil à travers des pièces délabrées et poussiéreuses. Au coin d’un maigre feu, un petit vieillard, aux jambes enveloppées dans une couverture, était établi. Reconnaissant son neveu, il parut effaré.
--Alors vous voilà, mon pauvre garçon! Je vous plains bien... je vous plains bien... gémit-il.
--De quoi, mon oncle? demanda M. Aubil étonné.
--De Mathilde, reprit le vieux, de sa voix aigre et d’un air peureux.--De Mathilde... Elle est terrible, hein?... Ils sont venus tous me raconter... Elle leur en a fait... elle leur en a fait... Tous ont peur... tous... Et moi aussi... Alors, hein, allez-vous-en, Aubil, allez-vous-en, voulez-vous?... Elle pourrait venir vous chercher ici... Je vous plains bien, mais allez-vous-en tout de suite...
«C’est un vieux fou», se dit M. Aubil lorsqu’il se retrouva dans la rue. Mais il était extrêmement mortifié et, le soir, en retrouvant Mathilde, il lui expliqua, avec quelques atténuations, que l’oncle Armand, qui n’avait plus sa tête à lui, l’avait mis à la porte.
Mathilde bondit, elle jeta sur son mari un regard d’indicible reproche.
--Tu t’es brouillé avec l’oncle Armand, articula-t-elle lentement, tu t’es brouillé avec l’oncle Armand... Et tu viendras encore dire, n’est-ce pas, que c’est moi qui ai mauvais caractère!...
LE VIEIL AMI
M. et Mme Pougues, après avoir amassé une modeste fortune dans le commerce de la papeterie au détail, avaient réalisé le rêve caressé pendant trente années de travail acharné et de privations farouches: ils s’étaient retirés dans un petit pavillon entouré d’un petit jardin au fond de Vaugirard. Satisfaits, ils y vivaient dans un égoïsme vigilant, préoccupés seulement de profiter au mieux de leurs rentes et d’économiser tout le long de l’année pour le séjour qu’ils faisaient chaque été, depuis six ans qu’ils étaient libres, dans la même plage tranquille et peu fréquentée des côtes de l’Océan.
Là, ils déployaient quelque faste. Mme Pougues, encore jeune d’allures, arborait des mousselines à rayures éclatantes et des bérets crânement enfoncés; affable et hautaine, elle jouait à la dame riche auprès de sa propriétaire et auprès des fournisseurs, chez lesquels elle causait complaisamment, tout en marchandant avec âpreté. M. Pougues brillait au Café de la Place. Les habitués, qui se recrutaient parmi les personnages importants de la ville, l’avaient en haute estime. Lorsque, vers cinq heures, majestueux, malgré sa petite stature étriquée, il venait s’installer à sa table préférée, un cercle se formait autour de lui. Il avait de l’éloquence et parlait de tout avec l’autorité d’un homme qui a brassé de grosses affaires et qui fréquente intimement, à Paris, les plus hautes personnalités. Ses opinions sur la guerre faisaient loi et ses vues sur l’avenir du commerce français émerveillaient ses auditeurs. En outre, il jouait parfaitement aux dominos, ce qui augmentait son prestige.
Un soir, au moment où M. Pougues franchissait la porte principale du café, par une porte adjacente un autre personnage entra. C’était un vieux monsieur de haute taille et de belle prestance, coiffé d’un canotier et élégamment vêtu de blanc, de la tête aux pieds. Sa belle barbe grise descendait avec noblesse sur sa large poitrine et sa face colorée exprimait la joie de vivre. Il vit Pougues et fit un mouvement de surprise:
--Me trompé-je?... Suis-je le jouet d’une ressemblance?... M. Pougues, n’est-ce pas? C’est à M. Pougues, ancien négociant, que j’ai l’honneur?... Vous me reconnaissez, j’espère: Buvat, Arsène Buvat... Heureuse rencontre! Je suis ravi!...
Sa voix de basse taille emplissait le café. Il avait pris les mains de M. Pougues et les serrait. M. Pougues, un peu effaré, n’arrivait pas à le reconnaître, malgré une vague impression lointaine qu’il l’avait déjà vu. Ce nom: Buvat, ne lui disait rien. Toutefois, la tenue élégante de son interlocuteur, l’aisance de ses manières, le terme de négociant dont il s’était servi à son égard avaient séduit M. Pougues. Il répondit avec cordialité aux effusions de M. Buvat, l’invita à s’asseoir et lui présenta les habitués, qui avaient assisté à la scène avec beaucoup d’intérêt.
--Heureuse rencontre, reprit Buvat, quand il eut vidé son verre d’un seul trait. Mon cher Pougues, je suis ravi... Et vous êtes ici depuis une semaine? Bizarre qu’on ne se soit pas encore vus... Enfin, nous nous rattraperons, puisque vous restez toute la saison et que moi je reste toute l’année. Toute l’année, parfaitement! Ça vous étonne d’un vieux Parisien comme moi... Que voulez-vous, au fond, moi, je suis l’homme de la nature. Ah! la mer... la mer!... Alors, quand j’ai hérité... Oui, un héritage qui m’est tombé du ciel, récemment. Un vieux cousin de Poitiers que je n’avais jamais vu... Ça m’a décidé... Il y avait deux maisons. J’ai vendu celle de Poitiers, j’ai gardé celle d’ici, où je me suis installé. Cottage _Tout mon Rêve_, à l’entrée de la forêt. Vous viendrez m’y voir.
--Charmante habitation, constata le patron du café.
--Logeable, logeable... Et vous, Pougues, Paris vous tient toujours? Toujours des affaires, sans doute, d’importantes entreprises dont vous vous occupez encore, malgré votre retraite... Ah! quand on a été lancé pendant trente ans dans le tourbillon... Mais vous avez tort... Ménagez-vous, mon cher! Vous devriez faire comme moi... Vous fixer ici... Mais nos verres sont vides... Messieurs, que prenez-vous?... Permettez-moi... ce sera à la santé de notre ami...
Un soleil de vanité avait incendié le petit visage bilieux de M. Pougues, que l’on considérait avec un respect accru. M. Buvat continuait ses discours qu’il émaillait de bons mots. Quand on apporta les dominos, il accepta d’y jouer et se révéla un maître étourdissant. Une admiration s’élevait autour de lui et rejaillissait sur M. Pougues. Lorsque celui-ci, surexcité par trop de consommations, qu’il avait bues sans s’en apercevoir, sortit fièrement du café au bras de cet homme décoratif, il était persuadé de l’avoir toujours eu pour plus intime ami, et il insista pour l’emmener dîner chez lui le soir même. Buvat accepta sans façons.
Mme Pougues, soucieuse d’être la maîtresse de maison accomplie, et que rien ne désarçonne, accueillit ces messieurs avec beaucoup d’affabilité. Cependant, bien que M. Buvat se soit précipité vers elle avec l’effusion d’une vieille connaissance, elle ne réussit, pas plus que M. Pougues, à se rappeler nettement de lui.
Le dîner fut bon et le vin excellent, car M. Pougues se piquait d’être amateur. M. Buvat enchantait ses hôtes par une verve croissante. Au dessert, il s’attendrit. Après le café, quand il eut avalé négligemment deux ou trois verres de cognac et allumé un cigare, il s’accouda carrément sur la table. Alors, tournant vers M. Pougues ses gros yeux un peu troublés, il dit soudain avec affection:
--J’ai été gentil, ce tantôt, pas vrai, mon vieux Pougues? Je vous ai fait un peu mousser... Pour une fois, c’était drôle de les faire marcher, ces braves gens... M. Pougues, grand négociant!... Non, la bonne blague!... Vous vous rappelez, il y a vingt-cinq ans, quand on s’est connu aux Ternes?... Eh bien! il me semble que c’était d’hier. Ma petite maman Pougues, je vous revois, accroupie par terre, à laver votre boutique... Pendant ce temps-là, Pougues faisait les livraisons dans sa petite poussette... Quand il y avait trop à faire, je vous donnais un coup de main... Ah! sapristi, c’est loin!...
Il se reversa un verre de cognac.
--Mon Dieu, c’est le père Buvard, souffla à son mari Mme Pougues affolée. M. Pougues tressaillit douloureusement et blêmit.
--Lui-même, dit l’invité, avec un sourire agréable, Octave Buvat, dit Buvard... Comment, mon vieux Pougues, vous ne m’aviez vraiment pas reconnu? Vous ne vous rappeliez pas mon vrai nom?... Allons, maintenant, vous me revoyez bien, hein! dans ma petite échoppe d’écrivain public?... J’ai été un des derniers, mais c’était déjà un métier qui se perdait, alors je vendais des chansons, je louais des feuilletons en livraisons et, quand je n’avais pas de clients, je lisais mon fonds... Et puis, j’ai changé de quartier, je suis entré chez un bouquiniste; mais ça n’a pas été brillant jusqu’à mon héritage. La veine m’est venue tard, mais ça vaut mieux que jamais. Vous, ce n’est pas la veine. C’est à force de trimer que vous êtes sorti de la mistoufle. Hein! on s’en donnait du mal pour manger à sa faim? Entendons-nous bien: Je ne veux pas dire que j’en ai honte, d’avoir été pauvre... Je m’en vanterai plutôt... Quand je suis de bonne humeur, j’ai envie de le crier sur les toits... Allons, à la santé de la petite papeterie des Ternes!
Il s’était levé, son verre à la main. Sa voix formidable ébranlait la maison et devait aller troubler le repos de la propriétaire. Avec une expansion de tendresse il prit congé de ses hôtes, annonça qu’il allait faire un tour au café de la Place, dit: «A demain!» et sortit.
Entre M. et Mme Pougues, il y eut un silence atterré.
--C’est malheureux, dit enfin Mme Pougues, les larmes aux yeux, on était si bien ici...
Et, par le premier train du lendemain, ils s’enfuirent.
LE MENSONGE
Mme Demblot venait de son œuvre pour les réfugiés et allait à son œuvre pour les enfants. Il faisait beau temps; elle marchait sans lenteur ni hâte; vêtue de sombre, un chapeau noir sur ses cheveux grisonnants, la taille roide, le visage impassible, les yeux sévères, elle paraissait, comme de coutume, aussi revêche, aussi autoritaire que possible.
Soudain, comme Mme Demblot traversait le boulevard, elle sursauta et réprima à peine une exclamation de stupeur.
Devant elle, son mari, M. Hector Demblot, passait, donnant le bras à un soldat inconnu, jeune, de bonne mine, et dont l’autre bras était en écharpe.
Mme Demblot, après son premier mouvement de surprise, ne manifesta par nul signe qu’elle eût reconnu son mari. Elle passa auprès de lui comme auprès d’un étranger, mais en le regardant fixement. M. Demblot leva les yeux, la vit, tressaillit; son visage, qui était riant, devint gris de cendre.
Déjà Mme Demblot s’était éloignée d’un pas rapide. Une fièvre de stupeur et de fureur l’animait. Elle essayait en vain de comprendre. Trois jours avant, M. Demblot, comme il faisait de temps à autre, était parti avec sa valise, disant qu’il était chargé d’une mission en province. Pourquoi avait-il menti? Pourquoi était-il à Paris? Qui était ce soldat?
Il y avait vingt-deux ans qu’elle avait épousé M. Demblot et qu’il était son esclave. Il n’avait jamais bien compris, lui-même, d’abord comment il avait osé aimer et demander en mariage la redoutable jeune fille qui devait devenir sa femme, ensuite pour quelles raisons elle l’avait agréé. Il n’était pas beau, aucune gloire ne lui était promise et enfin elle était assez riche, alors que lui ne l’était pas du tout. Il avait fini par se convaincre que Mme Demblot l’avait épousé par amour,--non pour lui, mais pour la tyrannie. Il avait vécu et vieilli avec les impressions d’un petit garçon qui, sous la contrainte de parents sévères, tremble dans la perpétuelle crainte des châtiments. Pour M. Demblot, les châtiments c’étaient les scènes, des scènes d’une sorte presque muette, de l’invention de Mme Demblot, et que le pauvre homme redoutait tellement, qu’il restait béant et terrifié, frémissant d’appréhension, lorsqu’il croyait avoir mal fait. Tout tombait sur lui, le ménage étant sans enfants.
Mme Demblot n’alla pas à son œuvre et rentra chez elle. Elle connaissait trop son mari pour ne pas être sûre que, l’ayant vue, il allait, lui aussi, rentrer. Elle s’établit, raide, dans un fauteuil droit, au milieu du salon hostile.
Un quart d’heure après, M. Demblot arriva. C’était un petit homme de cinquante-cinq ans, aux joues roses et ridées, aux yeux clairs, à la chevelure grise toujours un peu hérissée, et qui semblait à la fois plus jeune et plus vieux que son âge. Sous le regard fixe qu’attachait sur lui sa femme assise, rigide comme un juge, il crut défaillir, avança en se tortillant, voulut parler, avala sa salive avec un gloussement rauque et ne dit rien. Ces signes prouvèrent à Mme Demblot qu’il était plus en faute encore qu’elle ne l’avait pensé.
--J’attends vos explications, dit-elle après un cruel silence.
--Tu... tu m’as vu... chère amie, commença-t-il. Je n’étais pas seul... Je suis revenu subitement. Ma valise est à la gare... J’ai rencontré un ami...