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Part 10

Du temps que les escargots étaient inconnus dans l’Afrique australe (il y a bien sept ans de cela, comme chacun sait), un Marseillais vivait à la ville du Cap. Commerçant toute la semaine, il s’était fait bâtir, pour y passer ses dimanches, sur les flancs de la montagne de la Table, à l’endroit le plus sec et le plus rocheux, un petit cabanon horriblement blanc qui lui rappelait son cher Marseille. Là, une fois tous les huit jours, grillé du soleil, mais heureux, il se confectionnait un bel aïoli et le mangeait tout seul en regardant la mer. L’aïoli mangé dans ces conditions le consolait un peu de la patrie absente. Hélas! le cœur de l’homme est insatiable. Que signifie d’ailleurs un aïoli sans son accompagnement d’escargots? Et le bon Marseillais, redevenu mélancolique, s’attendrissait obstinément au souvenir des escargots mangés sur place après qu’on les avait dénichés dans les éboulis des murs en pierre sèche qui soutiennent les jardins de Menpenti et du Roucas-Blanc. Un jour, le Marseillais n’y tint plus; il écrivit à un compatriote resté là-bas, fait pour le comprendre, et deux mois plus tard, par le retour du courrier, arrivait à la douane de Cape-Town une caisse carrée, percée de mille trous, et répandant une odeur étrange. Cette caisse renfermait dix mille escargots, de ces fins petits escargots gris qui, selon la prétention des Provençaux, sont aux escargots de Bourgogne ce qu’est au lapin de garenne un maigre lièvre montagnard nourri de lavande et de thym. Quatre mille escargots étaient malheureusement morts en route. Sur les six mille survivants, notre Marseillais en choisit trois mille qu’il réserva pour être mangés, et plaça les autres dans un petit parc abondamment pourvu de légumes frais et de tout ce qui peut, en général, rendre aux escargots la vie douce. Le Marseillais avait son idée; et quand ces derniers lui parurent remis des fatigues de la traversée et suffisamment restaurés, chaque soir il en prenait quelques-uns des plus gaillards et, se perdant dans les milles sentiers entourés de jardins et de villas qui serpentent autour de la montagne, il les déposait dans un trou de mur ou sur la plate-bande d’un potager, à travers les barreaux d’une grille:--«Nous avons ici un climat béni, se disait-t-il, tous les légumes d’Europe y prospèrent; c’est bien le diable si mes escargots ne multiplient pas!»

En effet, les escargots multiplièrent, et, dès lors, par les belles nuits australes, sous les reflets de diamant de la Croix du Sud, l’heureux Marseillais, un panier au bras, put faire mystérieusement d’abondantes et savoureuses récoltes.

Pendant quelque temps, tout alla bien. Par malheur, les escargots, à qui le sol convenait, multipliant, multipliant toujours, finirent par déborder les jardins, contournèrent stratégiquement les murs de la ville et, peu à peu, se trouvèrent occuper toute la riche et grasse presqu’île: les aristocratiques cottages de Rosebank, ombragés de chênes, et les coteaux cuits du soleil où mûrit le vin de Constance.

La chose ne se passa point cette fois sans attirer l’attention publique: un beau jour, les bons vignerons hottentots au service des propriétaires hollandais arrivèrent tout effarés à la ville racontant que des animaux étranges, sans pattes, quatre fois cornus, et tels que les anciens ne se rappelaient pas en avoir jamais vu les pareils dans le pays, dévastaient les vignes, hachaient les pampres et les grappes, et revenaient plus affamés et plus nombreux à mesure qu’on les détruisait.

Le directeur du Muséum, à qui un spécimen fut apporté, reconnut avec stupéfaction dans le monstre tous les caractères de l’_Helix Cochlearia_, du vulgaire escargot d’Europe.

L’importateur ne soufflait mot; mais on apprit son nom par les registres de la douane. Grande émotion, fureur des journaux! Pendant quelques jours la vie du Marseillais fut menacée.

Cependant, tandis que la colonie ne parlait que d’eux et que les _Magazines_ publiaient leur portrait avec des cornes intentionnellement exagérées, les escargots marchaient toujours. Un obstacle les arrêta, à l’entrée de l’isthme: les _Flats_, vaste étendue de marécages et de sable, fleurie d’orchidées multicolores, de bruyères lilas et roses, domaine familier des serpents et des canards sauvages, mais que les escargots ne pouvaient traverser sans se noyer ou s’enliser. Patients et têtus, ils attendirent; puis, un chemin de fer ayant été construit pour relier la ville avec l’intérieur, ils se glissèrent prudemment, silencieusement le long des rails et envahirent les riches exploitations du _Coin français_ et les vignobles de _la Perle_.

Les escargots iront plus loin encore, poussés au Nord par un vague instinct, on dirait presque par un désir de se rapprocher de la patrie. Ils seront demain aux Champs de diamants; les voies ferrées aidant, ils atteindront un jour le Zambèze...--«Qui sait? dit en terminant le voyageur qui faisait ce récit, dans vingt ans, dans trente ans peut-être, un Caillié ou un Livingstone, arrivant dans le dernier coin inexploré du continent africain, éprouvera la douloureuse surprise de voir qu’il a été précédé par les escargots partis du Cap.»

--Et le Marseillais?

--Les habitants, pour toute vengeance, ont donné son nom (Lavertpilière ou Cazenavette) au gastéropode qu’il importa. Nom maudit aujourd’hui par toute la colonie, mais qui sera béni demain s’il est vrai, comme le _Cape-Times_ l’annonce, que la seule présence de l’escargot suffit à détruire le fléau des terres australes, plus terrible que notre phylloxera: la punaise blanche d’Australie! Ce qui prouve qu’on peut devenir bienfaiteur de l’humanité sans le savoir et par pure gourmandise, et qu’il suffit parfois de laisser les choses aller pour que tout s’arrange et soit pour le mieux dans le meilleur des mondes.

LES SAULES DE M. SÉNEZ.

M. Sénez aime la nature.

Vers la fin de l’hiver dernier, ayant appris que j’habitais, au pied des Alpes, une bourgade perdue, dans les torrents, les rochers et la lavande, M. Sénez débarqua chez moi un beau matin en costume pastoral, par le petit coupé à deux places qui fait le service d’Avignon.

Avec son chapeau rustique et son sac de nuit, M. Sénez apportait, réglé d’avance, un idéal de campagne. Il voulait simplement, me dit-il, une maisonnette au regard du soleil couchant, précédée d’un bassin où tremperaient deux saules pleureurs et où chanterait une grenouille.

M. Sénez ne chercha pas longtemps son idéal; il l’avait trouvé le soir même.

Figurez-vous une de ces petites maisons cubiques, blanchies à la chaux et entourées d’un mur de pierres sèches, où les bons Provençaux, qui sont de la nature des cigales, vont par bandes, le dimanche, se réjouir à l’ombre d’un pin ou d’un olivier, ombre aussi claire, d’aussi fine trame et aussi percée de trous ensoleillés que le manteau du philosophe Antisthène. Tout semblait nu et froid encore à cause de la saison; mais grâce à ma double vue de Provençal et de poète, je vis le bastidon tel qu’il serait un mois plus tard, et je sentis passer dans l’air comme un parfum de vin muscat, d’aïoli et d’escargots de vigne.

Autres étaient les impressions de M. Sénez.

Ce qui du premier coup l’avait séduit là-dedans, ce que sa vive imagination se représentait par avance, ce n’étaient pas le mur blanc, les cigales, l’herbe brûlée, l’ombre noire des artichauts projetant en ligne sur le sol leurs fruits de forme classique pareils au thyrse de Bacchus et leurs larges et belles feuilles contournées comme des acanthes, rien enfin de cet assoupissant poëme de la chaleur et de l’été, avec les ortolans qui chantent, les blés trop mûrs qui se froissent bruyamment et les grands chemins qui poudroient; ce que voyait M. Sénez, ce qui seul le faisait rêver, c’était une chose si ridiculement attendrissante en pareil endroit, que d’abord je ne l’avais pas aperçue: le bassin! un bassin rond grand comme la main, bordé de buis, épais de mousse, égayé d’un mince jet d’eau qui sautait de côté à un pied en l’air avec de petits mouvements asthmatiques, et ombragé en espérance par deux saules, manches à balai jaunes pour le quart d’heure, mais qui promettaient d’être, la saison aidant, de magnifiques saules pleureurs.

--Il y a une grenouille! me disait M. Sénez ravi.

--Elle doit se trouver bien malheureuse.

--Ne plaisantons pas. Et les saules? Savez-vous seulement combien c’est joli les saules qui poussent? les saules pleureurs, bien entendu! D’abord, tout autour des rameaux, commence à flotter une verdure tendre, un nuage, un brouillard, une fumée de verdure, comme si on les avait très légèrement poudrés d’or vert. Ils vous ont un parfum de miel, avec cela! Puis la verdure croît, les longues feuilles déroulées retombent au bout des longues branches, descendant un peu chaque jour, jusqu’à ce que leur bout fin trempe dans l’eau et se soude à son propre reflet. Inextricable labyrinthe où se confondent le bleu du ciel et les éclairs de l’eau, les mousses et les rayons, les vrais saules et leurs images.

M. Sénez était fou de ses saules.

Pendant quinze jours il ne les quitta pas, perdant le boire et le manger, épiant l’apparition du premier bourgeon avec une joyeuse inquiétude.

--Mes saules poussent! mes saules poussent! disait-il tous les soirs quand il rentrait. Il se couchait de bonne heure pour rêver d’eux.

Puis un jour, subitement, M. Sénez devint sombre; il ne parlait plus des saules, il ne voulait plus qu’on lui en parlât.

Et cependant, en plein mois de mars, devaient-ils avoir assez de feuilles!

Je flairais un drame dans ces saules! Je voulus les voir de mes yeux; sans avertir M. Sénez, je me rendis à la maisonnette.

Pauvre ami! Pauvre M. Sénez! Alors je compris ses tristesses. Le paysage idéal était là; le soleil couchant se couchait; la grenouille chantait sous le jet d’eau; mais les saules, les fameux saules, qu’il avait rêvés échevelés et blonds comme une jeune fille d’Allemagne, les saules pleureurs, hélas! ne pleuraient pas: horribles, hérissés, ils portaient fièrement la chevelure en broussaille du _salix vulgaris_, des simples saules, ces écoliers mal peignés de la végétation.

Ce fut navrant.

On m’a volé, disait M. Sénez; la campagne n’a plus de charme pour moi! Je partirai demain.

M. Sénez faisait déjà ses paquets.

Pourtant le lendemain M. Sénez ne partit pas, le surlendemain non plus, ni les jours suivants. Peu à peu sa joie lui revint; il retourna au bastidon.

Une après-midi, plus joyeux encore qu’à l’ordinaire, mais joyeux de cette joie discrète des inventeurs qui ont trouvé:

--Venez avec moi, me dit-il mystérieusement, je veux vous montrer quelque chose.

Ce qu’il me montra, jamais je ne l’oublierai.

Au dessus du petit bassin, les deux saules, liés par la tête et rappelant dans cette attitude contrainte les combats de boucs et d’ægipans debout sur leurs pieds de derrière et se heurtant du front qui servent de culs-de-lampe aux belles éditions du dix-septième siècle, les deux saules, courbés, tordus, garrottés, dessinaient l’arc rêvé par M. Sénez, tandis que des ficelles supplémentaires tiraient en bas les maîtresses branches et les faisaient tremper dans l’eau.

O puissance de l’invention! les saules mal peignés étaient devenus, par force, de superbes saules pleureurs, et M. Sénez, en possession de son idéal, pleurait de joie en regardant pleurer ses saules.

LE MOULIN DE FUSTON.

Tout le monde l’enviait, Fuston!

Il possédait, non loin de la ville, le plus joli moulin du monde: un de ces moulins qu’on rêve, aux heures de mélancolie, pour y élever des canards et vivre heureux.

L’écluse n’en était pas large, mais ombragée d’arbres si beaux et peuplée de tant de grenouilles! Sa grande roue ne tournait guère, mais de si vertes mousses y pendaient!

Jamais, de mémoire d’homme, le moulin de Fuston n’avait marché; on rencontre, comme cela, pas mal de moulins en haute Provence. L’écluse, la grande roue, dormaient inutiles; inutiles aussi dormaient les pièces de l’aménagement intérieur: meules frais taillées, blutoirs à la soie jaune, toute neuve, poche de toile tombant du plafond par où le blé descend comme une averse de grains d’or, tiroirs énormes au fond desquels s’amasse la fine farine tamisée.

Bâti sur le versant nord d’une colline, en plein courant d’air d’un étroit vallon, ce moulin plaisant et paradoxal était censé alimenter sa chute d’eau par le moyen d’un important barrage.

Soyez tranquilles! le barrage existait à un demi kilomètre au-dessus du moulin: barrage d’ailleurs pittoresque, fait de pieux plantés dans le gravier, de pousses d’osier noir entrelacées au travers des pieux, et qui tenait superbement toute la largeur de la rivière.

Par malheur, en été, aux mois où la rivière baisse, le peu d’eau qui restait préférait passer par dessous le barrage et se frayer un frais chemin, loin du soleil et loin des hommes, dans l’épaisseur du lit de galet. L’hiver, c’était une autre histoire: coulant claire, vive, à pleine rives, la rivière d’abord emplissait le canal modeste et l’écluse. Mais aussitôt l’écluse emplie et quand la roue allait s’émouvoir, toujours un vent âpre arrivait qui, dans cet entre-deux de montagnes, pour plus de trois mois sans soleil, glaçait le canal et l’écluse, et figeait la bruyante chute d’eau en immobiles stalactites.

Fuston pendant plus de vingt années, n’avait pas moulu la valeur d’un sac.

Cela ne l’empêchait pas d’être meunier, et de s’habiller en meunier, et de mener la vie de meunier. Tout en drap gris, avec l’indispensable chapeau gris, d’un gris presque blanc et comme poudré de farine, il remplissait de son importance les marchés et foires de la contrée, parlant grains, raisonnant d’«issues.»

Aimé de tous, même des meuniers ses confrères qu’une concurrence aussi platonique n’effrayait point, les bons déjeuners, chez lui dans ce moulin silencieux, autour duquel les infiltrations de l’écluse faisaient régner, aux mois les plus chauds, une sorte de verdure relative!

Faute de pêche, on avait la chasse; et pour arroser les perdrix et les lièvres courtauds de la côte, un petit vin sec, à parfum de cailloux, que le bon Fuston, de ses propres mains, mettait _fraîchir_ sous la grand’roue.

Je l’entends encore, ce Fuston! j’entends l’éloge de son moulin:--«Vous pouvez aller de Gap à Marseille avant de rencontrer pareilles meules. C’est franc, solide, bien établi. Ça tourne rond et ça broie net, sans s’échauffer ni rien brûler. Ça vous avale un sac, deux sacs, comme je vous avale ce verre.» Et il s’exaltait au dessert, croyant entendre son moulin revivre, souriant au bruit, flairant la farine, voyant de la grand’roue en mouvement mille perles jaillir sur le gazon des berges, tandis que de longs fils d’argent coulent au bout de ses mousses reverdies.

Et que manquait-il à Fuston pour réaliser son rêve? Peu de chose, en somme: un été qui ne fût pas sec, un hiver qui ne fût pas froid.

Fuston, au courant de sa vie, ne rencontra jamais ni cet été ni cet hiver. Tranquille en un moulin muet, la chose d’ailleurs le chagrinait peu. Tout même porte à croire que Fuston n’aurait pas vu sans déplaisir un caprice indiscret des saisons déranger son bonheur et secouer l’aimable paresse de ses meules.

Vrai logis de poète ce moulin:

_Le moulin de Fuston, à sec l’été, gelé l’hiver, qui ne fait jamais de farine!_

DANS UNE PETITE VILLE

I

LA VIEILLE MAISON.

Il était presque nuit quand j’arrivai.

Sur les grandes _lices_ silencieuses qui font le tour des remparts, quelques bourgeois se promenaient encore. De temps en temps ils s’arrêtaient, consultaient anxieusement leur montre à breloques et disparaissaient, l’un après l’autre, sous le beau portail à machicoulis de grès rouge, qu’un dernier rayon de soleil éclairait.

Comme à la fin des beaux jours, d’innombrables moineaux (moineau veut dire petit moine) s’égosillaient au milieu des feuilles à réciter leur office du soir.

Je franchis la voûte du portail, et je me mis à marcher à travers les rues de la ville.

Personne...

C’était l’heure du dîner!

Sur une petite place, deux servantes cousaient dans un coin obscur; on entendait le tintement régulier de la fontaine et le bruit d’une cruche oubliée qui _dégoulait_ l’eau en se balançant.

* * * * *

Le lendemain matin, dès huit heures, je sautais à bas de mon lit d’auberge, et je m’inquiétais de trouver un logement. L’hôtesse m’indiqua tout au bout de la ville, dans un quartier tranquille, «à la porte de la campagne», une maison où, disait-elle, il devait y avoir des chambres à louer.

Imaginez une longue rue déserte, en pente, à côté de l’église, dont les cloches carillonnaient. Çà et là, des murs de jardins avec des lilas et des pêchers qui regardaient par dessus. Un grand perron barrait à moitié la rue. C’était là.

Je ne pus m’empêcher de sourire en voyant la solide rampe de pierre massive, polie comme le marbre par la culotte des gamins... humble et touchant détail qui me rappelait des glissades lointaines!

Point de sonnette; il me fallut frapper, selon l’ancienne mode, avec le lourd marteau en fer forgé. Une petite vieille vint ouvrir.

--«Monsieur est le voyageur?» me dit-elle.

On lui avait apparemment déjà parlé de moi.

La petite vieille devant, moi derrière, nous traversâmes un long corridor frais et silencieux, sonore, éclairé d’un peu de jour qui venait de je ne sais où. Sur les murs, blanchis à la chaux, s’étalaient cinq ou six portraits de famille dont je ne distinguais les traits que vaguement.

J’éprouvais une bizarre sensation: les lices, les remparts, cette vieille maison, toutes ces choses que je n’avais jamais vues, me touchaient comme des choses familières. J’aurais voulu rester là toujours. Il me semblait être revenu dans ma ville natale, mais une ville natale où personne ne me reconnaîtrait.

* * * * *

La petite vieille s’arrêta devant une porte:

--«Entrez, monsieur.»

Je ne voyais rien dans la chambre, car les volets clos ne laissaient passer qu’un mince rayon de soleil par un trou. Seulement je sentais ce léger parfum d’ambre et cette bonne odeur de choses anciennes qui sont comme l’haleine des vieilles maisons.

Je me heurtai, par mégarde, contre un meuble; un son plaintif s’en échappa, très perceptible au milieu du silence, et les petites paillettes d’or qui montaient et descendaient dans le rayon de soleil se mirent à danser follement.

--«Monsieur, monsieur, cria la vieille, prenez garde à l’épinette!» Tout en parlant, elle avait poussé les volets. Par la grande croisée, haute comme une porte, un flot de lumière blanche et de soleil se répandit dans toute la chambre, inondant les lourds rideaux drapés, le large lit, le bahut de noyer noir, la cheminée en chêne luisant, les tapisseries à personnages, les fauteuils sans housse, tout un paradis du bon vieux temps où l’on cherchait, oubliés sur un coin de console, la canne à pomme d’argent de monsieur le marquis ou l’éventail pailleté de la petite présidente. De belles dames, le chignon poudré, un bouton de rose à leur fin corsage, me souriaient du haut de leurs cadres ovales; et, au-dessus de la porte, de petits amours nus, moulés en plâtre, gambadaient parmi des roses, des flûtes et des violons. J’aperçus encore une grande glace à trumeau, et, sous la glace, un clavecin fermé, celui que j’avais heurté en entrant.

--«Monsieur, me disait la petite vieille, vous trouverez peut-être le mobilier un peu fané; c’est très vieux, mais bien convenable encore. Autrefois, quand nous logions des officiers, mon fils avait voulu tout faire remettre à la mode. Par malheur, à cette époque, un ordre venu de Paris nous enleva la garnison.»

* * * * *

Il en est, paraît-il, des choses comme des femmes. J’ai vu des vieilles comédiennes tout à fait imposantes sous leurs tours de cheveux blancs, et cela m’a aidé à comprendre pourquoi les ameublements au temps de Louis XV, si coquets, si féminins, si frivoles, finissent par prendre après cent ans je ne sais quel air de sainteté vénérable.

Le fait est que je suis ici le plus tranquillement du monde, oubliant Paris et fort à l’abri des tentations.

Le soir, je me joue sur le clavecin un air de menuet ou de brunette, et je feuillette cinq ou six livres bruns, à tranches rouges, que j’ai découverts dans la poussière et les araignées, entre le dessus du bahut et les solives du plafond.

Aussitôt éveillé, je cours sur ma terrasse fumer une cigarette et voir venir le matin; car j’ai une terrasse, une large terrasse avec des piliers de pierre à l’italienne et une énorme vigne d’au moins cent ans, qui prend racine quinze pieds plus bas, au milieu des figuiers, dans le jardin, et monte faire treille au-dessus de ma tête en se tortillant le long du mur où la retiennent de gros crampons de fer.

Je vois à mes pieds des ruelles étroites, jonchées de buis et de lavande, puis des toits, des remparts, des jardins et, par delà, la Durance dans son lit de cailloux blancs.

Quelquefois, entre les tuiles humides, un chat s’accroupit en guettant des pigeons... Un radeau descend la rivière... ou bien une ronde de petites filles que je ne vois pas chante la chanson naïve:

Garde les abeilles, Jeannette! Garde les abeilles au pré.

Je me fais l’effet de vivre il y a cent ans.

II

LE CRUCIFIX DE SŒUR NANON.

Il reste encore, hélas! pas pour longtemps, il reste de ces bourgades provinciales, éloignées des chemins de fer, immobiles et comme endormies derrière leur ceinture de remparts croulants, où, dans l’atmosphère des vieilles choses, les vieilles idées s’éternisent.

C’est dans une bourgade pareille que, tout petit,--peu soucieux de théologie, j’aurais alors donné Jansénius et Molina et saint Augustin par-dessus pour une pochée de noix vertes,--j’eus l’honneur de connaître une bonne demoiselle du temps passé, fort experte en ces difficiles questions de prédestination et de grâce, et qui, malgré pape et Sorbonne, tenait obstinément pour les cinq propositions.

On l’appelait la sœur Nanon; elle est morte voici longtemps, mais tout le monde dans le pays se souvient d’elle: petite et leste, trottant le long des murs sur ses souliers bronzés à semelles craquantes, vêtue l’été comme l’hiver de la même robe de serge sombre, les yeux bleus et vifs et le visage qui paraissait tout blanc dans l’ombre d’une coiffe à canons.

Sœur Nanon habitait seule rue de la Poterne, ancien ghetto des juifs devenu quartier paysan, fermé à ses deux bouts par des voûtes. Des pans de mur en pierres noircies, tant bien que mal utilisés dans les plâtras de constructions plus récentes, attestaient les persécutions d’autrefois, des pillages, des incendies. Le soleil ne pénétrait guère dans cette rue de la Poterne; mais, en revanche, du clocher roman de l’église qui, tout voisin, la dominait, les offices et les angelus, les enterrements et les messes y tombaient d’aplomb, bruyamment, en belles notes rondes et lourdes. Pas un ronflement ne s’en perdait.

Affiliée sans doute à quelque vague tiers-ordre, sœur Nanon était fort dévote; seulement elle l’était à sa façon. Ni congréganiste, ni zélatrice, jamais on ne la voyait prendre part à ces édifiantes parties de campagne où le troupeau sacré des vieilles filles, qui se consolent du mariage par l’amour divin, va, sous la direction d’un jeune vicaire, faire la dînette au printemps et s’attendrir sur les bienfaits du Créateur, en cueillant les cerises nouvelles. Une fois, sœur Nanon, pour une œuvre de charité, avait réuni chez elle quelques artisanes, des ouvrières, des apprenties. Mais le curé s’offusqua de ces conciliabules et finalement les interdit. Le bruit se répandit dès lors que sœur Nanon et les curés ne comprenaient pas la religion de la même manière.

A l’église, sœur Nanon, de temps immémorial, avait choisi sa place dans le coin le plus sombre, loin de l’autel à la mode sur lequel une vierge poupine, neuve et luisante de vernis, souriait au milieu de fleurs en papier d’or, et tout près des grilles d’une chapelle abandonnée où, dans une niche sans crépi, se morfondait un saint maussade. Un jour que nous faisions du bruit à la messe, quelqu’un nous dit: «--Chut! taisez-vous, la sœur Nanon tombe en extase.» Et nous vîmes cette petite vieille à genoux, les doigts crispés sur son chapelet, faisant les yeux blancs à la voûte.